LA MORALE ET LA FOI
Caractère pratique de la philosophie de Descartes. — Sa morale provisoire. — Son éloignement pour les excès. — Son attachement et son respect pour les vérités de la foi. — Ses relations avec le cardinal de BéruUe. — Sa crainte d'être noté par l'Eglise. — Reproches qu'on peut adresser à Descartes. — Attachement constant de Descartes aux pratiques religieuses. — Son esprit de prosélytisme. — Récit de ses derniers moments à Stockholm.
Si Ton veut apprécier la valeur d'une doctrine philosophique, il faut en étudier les conséquences pratiques, de même qu'on juge de la bonté de l'arbre par l'excellence de ses fruits. Cette doctrine a-t-elle pour effet d'accroître la somme des vérités utiles, d'élever l'âme et d'y développer ces sentiments du vrai et du bien que nous possédons naturellement? Elle est dès lors digne de nos méditations et de nos respects, quoiqu'elle puisse d'ailleurs présenter des lacunes et des er-
reurs regrettables. A-t-elle, au contraire, pour résultat d'obscurcir Téclat des vérités premières, de flatter Torgueil, de favoriser le relâchement des mœurs et le déchaînement des passions? Le caractère du mensonge y est, par là même, manifeste, et, ni les subtilités d'un système habilement ct)nstruit, ni l'autorité d'un homme de génie ne peuvent nous excuser d'en adopter les principes.
Pour Descartes, la philosophie n'était pas simplement un exercice de l'esprit, ou une pure recherche spéculative ; dès que la vérité lui apparaît, il l'accueille avec sincérité et s'empresse d'y conformer sa conduite et sa vie tout entière. On trouve d'abord chez lui cette sagesse morale qui résulte d'un caractère élevé et d'une âme vraiment grande. Ses biographes nous racontent avec éloge la simplicité de sa vie, sa tempérance dans l'usage des biens matériels et son remarquable désintéressement des richesses. La solitude et la retraite avaient pour lui des charmes extrêmes, et cependant il témoignait, en toute circonstance, beaucoup de bienveillance et même de gaîté avec ses amis. Les personnes de sa maison étaient l'objet de ses soins assidus ; il portait un intérêt particulier à ses domestiques, ayant soin de les instruire lui-même et de les mettre en état d'oc-
DESGARTES 159
cuper plus tard une position honorable dans la société. On sait qu'il ne cessa de conserver une vive reconnaissance pour sa nourrice; la dernière lettre qu'il fit écrire fut pour ses frères, afin de leur recommande!* d'en prendre soin.
Placer à l'origine de la philosophie le doute universel, même comme simple moyen de recherche, était une démarche bien hardie et périlleuse, surtout dans l'ordre moral; mais, à l'inverse des philosophes qui ne cherchent dans leurs systèmes qu'un prétexte pour excuser leur orgueil ou justifier les mauvais instincts de la nature. Descartes ne se servit de sa méthode que pour creuser le sol plus profondément, afiii de rencontrer un roc solide sur lequel il pût asseoir ses principes. En attendant, il a soin de choisir un terrain assez résistant pour supporter une habitation provisoire. « Comme ce n'est pas assez, dit-il, avant de commencer à rebâtir le logis où on demeure, que de l'abattre et de faire provision de matériaux et d'architectes, ou s'exercer soi-même à l'architecture, et outre cela, d'en avoir tracé soigneusement le dessin, mais qu'il faut aussi s'être pourvu de quelque autre où on puisse être logé commodément pendant le temps qu'on y travaillera; ainsi, afin que je ne demeurasse pas irrésolu dans mes actions pendant que la raison m'obligerait
de l'être en mes jugements, et que je ne laissasse pas dès lors de vivre le plus heureusement que je pourrais, je me formai une morale par provision, qui ne consistait qu'en trois ou quatre maximes dont je veux bien vous faire part.
« La première est d'obéir aux lois et coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être instruit dès mon enfance, et me gouvernant, en tout le reste, suivant les opinions les plus modérées et les plus éloignées de l'excès.
« Ma seconde maxime était d'être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais.
« La troisième était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde. »
On comprend sans peine combien il est dangereux de remettre ainsi en question jusqu'aux fondements de la raison et combien il serait imprudent, pour l'immense majorité des esprits, de tenter une pareille aventure ; et cependant, on ne saurait méconnaître la beauté et la grandeur d'une telle morale. Si la demeure provisoire est déjà si parfaite, que sera donc le monument définitif?
Fidèle aux règles qu'il s'était posées, Descartes montra, dès la jeunesse, de l'aversion pour
les excès. Ainsi, par exemple, pendant la durée de son service militaire, au milieu de la licence des camps, on le voit sans cesse occupé au travail et à la méditation. « Bien que la coutume et l'exemple, dit-il à ce sujet, fassent estimer le métier de la guerre comme le plus noble de tous ; pour moi, qui le considère en philosophe, je ne l'estime qu'autant qu'il vaut, et même j'ai bien de la peine à lui donner place entre les professions honorables, voyant que l'oisiveté et le libertinage sont les deux principaux motifs qui y portent aujourd'hui la plupart des hommes. »
Toutefois, ces règles provisoires, quoique empreintes d'une philosophie élevée, ne pouvaient suffire à son âme avide de vérité et de lumière. Après avoir trouvé, dans le fait intime de la pensée, la base de son système, sa première démarche fut de rendre à Dieu, dans la raison humaine, la place qui lui est due. Pour Descartes, Dieu n'est pas un être abstrait, impersonnel ou métaphysique, c'est le Dieu vivant, véritable auteur de tout ce qui existe dans le- monde des âmes comme dans celui de la nature. Mais la raison a ses limites ; elle est obligée de s'arrêter devant une foule de problèmes qui nous intéressent au plus haut degré et qui cependant surpassent infimentles forces de notre intelligence. Telles sont
les questions de l'ordre surnaturel et religieux; questions pleines de mystères devant lesquelles le génie le plus sublime doit reconnaître son insuffisance. Les esprits vains et orgueilleux pour* ront les dédaigner et passer à côté avec une indifférence affectée , mais les âmes vraiment grandes ne cesseront de s'y attacher avec une infatigable persévérance, et, en présence de leur propre impuissance, elles continueront de répéter avec PlatoQ que Dieu seul peut nous révéler les vérités dont il s'est réservé le secret. Tel était le sentiment de Descartes, mais, plus heureux que Platon, il possédait le don précieux de la foi chrétienne, et il pouvait contempler en face l'éclat de cette lumière surnaturelle dont l'antiquité n'avait entrevu que de pâles reflets â travers les ténèbres du paganisme.
L'attachement et le respect de Descartes pour les croyances ^retiennes n'est pas assez connu, et cependant rien n*est plus incontestable. On peut en citer des preuves nombreuses à toutes les époques de sa vie jusque dans les écrits de sa première jeunesse. L'un d'eux, intitulé PrX' ambula, porte pour inscription ce texte d'un psaume : Initium sapientiiB timor Domini, Dans un autre, on rencontre la pensée suivante, aussi belle par le sentiment philosophique que par le
DESGARTES 163
caractère chrétien : Tria mirabilia fecit Dominus / res ex nihilo, liberum arbitrium et Homtnem'Deum, Plus tard, lorsqu'il en viendra à soumettre toutes ses connaissances au doute méthodique, il exceptera expressément les vérités de la foi, « qui out toujours été, ajoute-t-il, les premières en sa créance. »
Rappelons encore la belle profession de foi qui se trouve dans Tépître dédicatoire placée en tète des Méditations et adressée aux membres de la Sorbonne. « J'ai toujours estimé, dit l'auteur, que les deux questions de Dieu et de l'âme étaient les principales de celles qui doivent être démontrées par les raisons de la philosophie et de la théologie ; car, bien qu'il nous suffise, à nous autres qui sommes fidèles, de croire par la foi qu'il y a un Dieu et que l'âme ne meurt point avec le corps, certainement il ne semble pas possible de persuader aux infidèles aucune religion, ni quasi-même aucune vertu morale, si premièrement on ne leur prouve ces deux choses par raison naturelle ; et d'autant qu'on propose souvent en cette vie de plus grandes récompenses pour les vices que pour les vertus, peu de personnes préféreraient le juste à l'utile, si elles n'étaient retenues ni par la crainte de Dieu ni par l'attente d'une autre vie; et quoiqu'il soit absolument vrai
qu'il faut croire qu'il y a un Dieu, parce qu'il est ainsi enseigné dans les saintes Ecritures, et, d'autre part, qu'il faut croire les saintes Ecritures parce qu'elles viennent de Dieu (la raison de cela est que, la foi étant un don de Dieu, celui-là môme qui donne la grâce pour faire croire les autres choses, la peut aussi donner pour nous faire croire qu'il existe); on ne saurait néanmoins proposer cela aux infidèles, qui pourraient s'imaginer que l'on commet en ceci la faute que les logiciens appellent un cercle, »
Une autre preuve des sentiments chrétiens de Descartes en philosophie ressort de ses relations avec le cardinal de Bérulle. Le pieux et savant fondateur de l'Oratoire en France fut des premiers à deviner et à apprécier son génie naissant. L'historien Baillet rapporte que de Bérulle, ayant eu l'occasion d'entendre Descartes dans une réunion chez le nonce du pape, fut frappé de la profondeur do ses vues et de la force de ses raisonnements, el « lui fit dès lors une obligation de conscience de publier ses idées, sur ce qu'ayant reçu de Dieu une force et une pénétration d'es-. prit avec des lumières qu'il n'avait point accordées à d'autres, il lui rendrait un compte exact de l'emploi de ses talents et serait responsable devant le Juge souverain des hommes du tort
DESGARTES 165
qu'il ferait au genre humain en le privant du fruit de ses méditations. Il alla même jusqu'à rassurer qu'avec des intentions aussi pures et une capacité d'esprit aussi vaste que celle qu'il lui connaissait, Dieu ne manquerait pas de bénir son travail et de le combler de tout le succès qu'il pouvait en attendre. » De son côté, Descartes montra toujours un grand attachement au cardinal, « témoignant beaucoup de vénération pour son mérite et de déférence pour ses avis. Il le considérait, après Dieu, comme le premier auteur de ses desseins. »
Pour définir plus complètement la nature des sentiments de Descartes à l'égard des enseignements de l'Eglise, il convient encore de rappeler le passage suivant du Discours sur la méthode : « Je révérais notre théologie et prétendais autant qu'aucun autre à gagner le ciel; mais, ayant appris comme chose très assurée que le chemin n'en est pas moins ouvert aux ignorants qu'aux plus doctes, et que les vérités révélées qui y conduisent sont au-dessus de notre intelligence, je n'eusse osé les soumettre à la faiblesse de mes raisonnements, et je pensais que pour entreprendre de les examiner et y réussir, il était besoin d'avoir quelque extraordinaire assistance du Ciel et d'être plus qu'homme. »
Par suite de ce respect pour les vérités de la
foi, Descartes évitait avec un soin attentif tout ce qui pouvait entacher son orthodoxie religieuse. Il a mérité que Bossuet, habituellement si sévère, en fait de doctrine, lui rendît ce remarquable témoignage : ic Descartes a toujours craint d'être noté par l'Eglise, et on lui voit prendre sur cela des précautions qui allaient jusqu'à l'excès. » Ces précautions n'étaient point d'ailleurs le résultat d'une politique ambiguë ou d'une indigne dissimulation ; son dévouement à la vérité est assez notoire et la franchise reste comme Tun des traits les plus saillants de son beau caractère. Rendre à la religion un respect hypocrite, ainsi qu'à un hôte incommode et détesté dont on souhaiterait fort de se débarrasser, est une manœuvre odieuse qui eût répugné à sa droiture et à sa loyauté. En outré, rien ne l'y obligeait ; dans sa retraite, il lui était très facile de suivre impunément les exemples d'incrédulité déjà si fréquents de son temps. Quelques auteurs modernes, en rappelant cette sage réserve, ont voulu lui en faire un reproche comme d'une faiblesse et l'ont considérée comme une tache à sa mémoire ; appréciation bizarre et injuste qui ne peut s'expliquer que par un déplorable préjugé. Ces auteurs attardés en sont encore à croire sans doute, malgré les preuves éclatantes du contraire, qu'il est
DESGARTES 167
impossible d'être philosophe en môme temps que chrétien, ou que l'Eglise interdit, au nom d'une foi inintelligente et aveugle, le légitime usage de la raison naturelle. L'exemple de Descartes suffirait, au besoin, pour réfuter ces opinions absurdes.
Ce respect et cette déférence pour l'Eglise parurent surtout à l'occasion de la condamnation de Galilée. A la même époque. Descartes était sur le point de publier un ouvrage intitulé : Traité du monde, dans lequel il soutenait précisément l'hypothèse du mouvement de la terre. La décision de l'inquisition l'arrêta tout court, et il fut même sur le point de jeter le manuscrit au feu. Voici en quels termes il explique sa décision et ses motifs dans une lettre au P. Mersenne, à la date du 18 no* vembre 1633 : « Je m'étais proposé de vous envoyer mon Monde pour ces étrennes, et il n'y a pas quinze jours que j'étais encore tout résolu de vous en envoyer au moins une partie, si le tout ne pou^. vait être transcrit en ce temps-là ; mais je vous dirai que, m'étant fait enquérir ces jours- ci, à Leyde et à Amsterdam, si le Système du monde de Galilée n'y était point, à cause qu'il me semblait avoir appris qu'il avait été imprimé en Italie, l'année passée, on m'a mandé qu'il était vrai qu'il avait été imprimé, mais que tous les exemplaires en
168 LES SAVANTS ILLUSTRR3
avaient été brûlés à Rome, au même temps, et lui condamné à quelque amende ; ce qui m'a si fort étonné que je me suis quasi résolu de brûler tous mes papiers, ou du moins de nu les laisser voir à personne. Car je ne me suis pas imaginé que lui qui est Italien, et même bien youlu du pape, ainsi que j'entends, ait pu être criminaliaé pour autre chose sinon qu'il aura voulu sans doute établir le mouvement de la terre, lequel je sais bien avoir été censuré autrefois par quelques cardinaux ; mais je pensais avoir ouï dire que depuis longtemps on ne laissait pas de l'enseigner publiquement, même dans Rome, et je confesse même que, s'il est faux, tous les fondements de ma philosophie le sont aussi, car il se démontre par eux évidemment ; et il est tellement lié avec toutes les parties de mon traité, que je ne l'en saurais détacher sans rendre tout le reste défectueux- Mais, comme je no voudrais pour rien au monde qu'il sortit de moi un discours où il se trouvât le moindre mot qui fût désapprouvé de l'Eglise, aussi aimé-je mieux !e supprimer que de le faire estropier ». Deux mois après, il écrivait encore : « Je ne voudrais pas, pour rien au monde, soute- ^i^^^^r mon opinion contre l'autorité de l'Eglise; je ^>Jj^is bien qu'on pourrait dire que tout ce que les iiteurs de Rome ont décidé n'est pas încon-
DESÇARTES 169
tinent article de foi pour cela, et qu'il faut premièrement que le concile y ait passé ; mais je ne suis pas tellement amoureux de mes pensées que de vouloir me servir de telles exceptions pour avoir le moyen de les maintenir ; et le désir que j'ai de vivre en repos et de continuer la vie que j'ai commencée en prenant pour devise : Bene vixit qui bene latuit, fait que je suis plus aise d'être délivré de la crainte que j'avais d'acquérir plus de connaissances que je désire, par le moyen de mon écrit, que je ne suis fâché d'avoir perdu le temps et la peine que j'ai employés à le. composer. » Cette modération de Descartes est d'autant plus remarquable que, par suite de sa position, il n'était pas exposé aux mêmes dangers que Galilée; d'ailleurs, à cette époque, [en vertu des principes admis dans l'Eglise de France, on réduisait beaucoup l'autorité des décisions rendues par le tribunal de l'Inquisition, et, sans renoncer à sa foi, le savant pouvait se croire autorisé à conserver des opinions.dont la condamnation ne lui paraissait pas définitive.
Maintenant, est-ce à dire qu'il faille tout admi-* rer dans Desca^^tes, et que sa vie, aussi bien que ses doctrines, soient à l'abri de tout reproche? Non sans doute; la sublimité de son génie et la noblesse de son caractère ne l'ont pas empêché
de payer un tribut à l'infirmité humaine, et, pour demeurer fidèle à la vérité, il faut bien, au milieu des plus éminentes qualités, avouer quelques faiblesses. Ainsi, par exemple, on doit lui reprocher d'avoir souvent montré, pour les découvertes des autres savants, une indifférence qui allait quelquefois jusqu'à Tinjustice. On en a vu la preuve dans ses discussions avec les savants contemporains, tels que Fermât et Roberval, Le sentiment de son propre génie lui inspirait quelquefois des sentiments d'une vanité excessive. Dans une lettre au P. Mersenne, au sujet de certaines questions de géométrie, on trouve cette étrange confidence : « Au reste, ayant déterminé, comme j'ai fait en chaque genre de question, tout ce qui s'y peut faire, je prétends qu'on ne doit pas seulement croire que j'ai fait quelque chose de plus que ceux qui m'ont précédé, mais aussi qu'on doit se persuader que nos neveux ne trouveront jamais rien en cette matière que je ne pusse avoir trouvé aussi bien qu'eux, si j'eusse voulu prendre la peine de le chercher. Je vous prie que ceci demeure entre nous, car j'aurais une grande confusion que d'autres sussent que je vous ai tant écrit sur ce sujet, »
Quoique ses mœurs aient été généralement pures, on rencontre cependantj à deux époques
de sa vie, des écarts peu dignes d'un philosophe, et surtout d'un philosophe chrétien. Nous Tavons vu, pendant sa première jeunesse, manifester pour lea plaisirs de cet âge un entraînement au sujet duquel son biographe ne s'explique pas très nettement. Plus tard, pendant son séjour en Hollande, on trouve la preuve de ses relations avec une femme dont il eut une fille, appelée Francine, qu'il reconnut, et qui mourut encore tout enfant, à l'âge de cinq ans. Mais, de la part de Descartes, hâtons-nous de le dire, ces écarts ne provenaient pas d'une morale perverse ou d'une corruption réfléchie et raisonnée. Lui-môme ne cherchait point à les excuser, il avouait ses fautes avec franchise, les condamnait sans hésiter et s'efforçait ensuite de se corriger avec toute la vigueur de volonté dont il était doué. A la suite de ses dissipations déjeune homme, il avait pris l'énergique résolution de vivre dans une retraite absolue, adoptant contre lui-même des mesures de précaution pour ainsi dire héroïques. La seule liaison coupable qu'on ait eu un instant à lui reprocher lui donoa, du reste, l'occasion de montrer toute la sensibilité de son âme et de son cœur ; on sait, en effet, qu'il éprouvait pour sa fille une tendresse extrême et qu'il la pleura avec les témoignages de la plus vive douleur.
172 LES SAVANTS ILLUSTIIES
Je ne voudrais pas davantage essayer de jusliler ces sentiments d'orgueil qui le rendaient souvent si opiniâtre et si injuste envers ses adver- .aires; mais no pourrait-on pas dire encore que ette tendance regrettable fait, en quelque Borle, nieux ressortir le mérite de sa foi et de sa soumision aux enseignements chrétiens ? Ne sait-oa pas [ue l'orgueil est l'écueil redoutable de toute ;cience humaine, et que la science, ainsi que le louvoir, a ses vertiges? Lorsque, dans le monde les intelligences, un homme tient d'une main puisiante le sceptre du génie, il admet difficileinent [u'il ait des égaux, ou qu'une autorité supérieure à a science ait le droit de lui dicter des lois. Le prix le la soumission doit alors se mesurer à l'étenlue du sacriflce.
La meilleure preuve des sentiments religieux l'un homme consiste dans son exactitude à remplir es devoirs pratiques que la religion impose. Des émoignages nombreux montrent que la conduite le Descartes à cet égard ne cessa jamais d'être ixemplaire. Il était lié avec une foule de religieux :t, en particulier, avec les membres de l'Oraoire. Le cardinal de Bérulle était son directeur .pirituel à Paris; en Hollande, il s'adressait égaement h un Oratorien. Dans cette même contrée, I avait choisi pour résidence le village d'Egmonl,
DDSCAUTrS i73
parce que les catholiques s'y trouvaient en plus grand nombre et qu'il pouvait plus facilement y remplir ses devoirs de piété. Le bruit s'étant répandu qu'il assistait aux prêches des calvinistes, il écrivit aussitôt au P. Mersenne pour protester contre cette imputation. Loin de là, il s'employait volontiers à éclairer de ses conseils les personnes qui, à cette époque de troubles religieux, se sentaient ébranlées dans leurs croyances, et, en plus d'une circonstance, il fut assez heureux pour lever leurs doutes et les affermir dans la foi. Un jour, un protestant, attiré par sa grande réputation, vint le consulter sur ces matières; Descartes n'entreprit point de discuter les vérités fondamentales, mais, procédant à la manière de Bossue t dans son traité des Variations, il se borna à exposer les origines du protestantisme, s'attachant à mettre en évidence les motifs peu honorables qui avaient inspiré les premiers auteurs de la Réforme, ainsi que les procédés étranges et violents dont ils s'étaient servis pour l'établir, constatant du reste chez eux l'absence de toute autorité efficace et de toute mission divine. Les conclusions étaient faciles à tirer; il* laissa à son interlocuteur le soin.de les déduire, etle résultat heureux de ces entretiens fut le retour sincère et définitif d'un protestant à la foi de ses pères.
Il ne sera, pas sans intérêt de rappeler encore, à ce sujet, que Tabdication et la conversion de la reine Christine suivirent de près le séjour de Descartes à Stockholm, et Ton peut admettre, sans trop de témérité, que les leçons du célèbre philosophe ne furent pas tout à fait étrangères à cette démarche solennelle.
Descartes était, du reste, très versé dans Tétude des questions théologiques auxquelles il donnait une part considérable de son temps. « Je ne suis pas aussi dépourvu de livres que vous le pensez, écrivait-il de Hollande au P. Mersenne, et j'ai encore ici une Somme de saint Thomas, et une Bible que j'ai apportée de France, i Saint Thomas était, en effet, un de ses auteurs de prédilection, et il en possédait à fond les doctrines. On peut en juger en lisant les Objections et Réponses qui accompagnent Fouvrage des Méditations et où se trouvent discutés avec une rare habileté les principes philosophiques du Docteur angélique. Les objections étaient proposées parles plus savants théologiens de l'époque ; dans ses réponses, Descartes montre que, sur le terrain même de la théologie, il était en mesure de souteiiir la lutte avec succès, jusque dans les questions les plus délicates et les plus élevées.
Le séjour à Stockholm, au milieu d'un pays pro-
DESGARTES Ht
rondement protealanl et animé, comme on su d'une intolérance excessive, ne changea rien ses sentiments ni à ses habitudes. Afln d'ôl plus libre de toute manière, Descartes avi choisi pour résidence la maison de son an M. de Chanut. La famille de l'ambassadeur éti très pieuse, et, sous ladirection duP. Viogué, r ligieux augustin, on y suivait chaque jour exa tement tous les exercices religieux du culte c tbolique. Descartes y assistait régulièrement i le jour môme où sa maladie se déclara, qui i celui où l'Eglise célèbre la fête de la Puriticatic il s'était approché des sacrements avec une gran dévotion. Ajoutons enfin qu'à l'heure de la moi à ce moment suprême oEi l'âme se recueille u dernière fois en présence de l'éternité, les sen ments chrétiens brillèrent chez lui du plus " éclat. Dès qu'il sentit sa fin proche, il fit trfivc toute pensée humaine pour se préparer à paraîl devant Dieu. Ses amis et les divers témoins de maladie, accourus au chevet du mourant, s'atte diiient à trouver un homme uniquement occupé philosophie et de science; quelle ne fut pas le surprise de ne recueillir que des paroles d'édi cation sur les grandeurs de Dieu et les espéranc de la vie future ! 11 fut admirable de résignalioi « Ça, mon âme, disait-il, il y a longtemps que
es captive; voici Theure où tu dois sortir de prison et quitter l'embarras de ce corps ; il faut souffrir cette désunion avec joie et courage. » Toute sa consolation était de s'entretenir, avec les personnes qui l'approchaient, de sujets de piété. Catholique et croyant, il voulut recevoir les derniers sacrements qui lui furent administrés par le P. Viogué; déjà parvenu à l'agonie, et presque privé de connaissance, on le voyait encore lever les yeux au ciel, comme pour implorer ce Maître de toute science qu'il allait, dans un instant, contempler face à face.