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ROLE DE DESCARTES

Rôle do Descartes. — Caractère essentiellement géométrique de sa méthode. — Elle s'applique aux sciences d'abstraction et non aux sciences d'observation. — Dangers du doute méthodique. — Parallèle entre Descartes et Platon.

Essayons de résumer, dans quelques courtes conclusions, le rôle de Descartes et le caractère général de son œuvre.

Remarquons tout d'abord que, soit dans la philosophie, soit dans les sciences, Descartes se présente essentiellement et presque exclusivement comme géomètre. En quoi consiste, en effet, la méthode géométrique ? A partir des conceptions et des intuitions claires de la raison, et à procéder toujours du simple au composé. Ajoutons que, dans cet ordre d'idées et de recherches, on s'applique h. rester indépendant des faits d'expérience et à fonder uniquement la science

sur des données rationnelles. Or, c'est là précisément la marche que suit Descartes et qu'il ne cesse de recommander comme étant la base de toute sa méthode. Cette tendance géométrique,* déjà très accentuée dans ses premiers travaux, se prononce de plus en plus, à mesure qu'il avance dans son œuvre. Elle domine déjà dans. le Discours sur la méthode; sa prépondérance augmente dans les Méditations; enfin, dans le livre des Principes, elle devient tellement absolue que le caractère primitif de la philosophie cartésienne en sera complètement changé. Le fameux axiome ; ' Cogito, ergo sum, ce principe essentiel du Ducours sur la méthode^ aura lui-même disparu ; dans les Principes^ il fera place à cet autre axiome : Le néant n'a ni attributs, ni qualités, ni propriétés. Dès lors la preuve de l'être par la pensée cesse d'être un fait intime qu'il faut emprunter à rexpérience; elle se transforme en un véritable raisonnement, et, pour l'établir, il faut un syllogisme.

On comprend dès lors quels sont les qualités et les défauts de la méthode cartésienne, ainsi que les limites et les conditions de son emploi légitime. Elle s'applique exclusivement aux sciences d'abstraction, et, dans les sciences naturelles, le savant ne doit en faire usage que

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pour le développement théorique des principes empruntés à .robservation, et déjà solidement établis par la méthode expérimentale. C'est donc à tort que Descartes et ses successeurs ont voulu en faire un instrument universel de recherche pour tous les ordres de vérité. De là tant d'utopies, tant de systèmes chimériques et souvent absurdes. De nos jours on admet trop facilement que, pour qu'une doctrine philosophique prenne rang dans la science, il suffît qu'elle soit habile» ment conçue et logiquement déduite, sans s'inquiéter de savoir si elle ne peut supporter Tépreuve de la morale et le contrôle des faits. La logique : voilà la seule chose dont on se préoccupe ; la philosophie est ainsi devenue, pour une foule de penseurs, un pur syllogisme dont ils posent arbitrairement les prémisses; le raison^uement achève ensuite l'œuvre, aveuglément et en ligne droite, avec toute la conscience d'une locomotive lancée sur son rail ou d*un boulet de canon brutalement projeté dans l'espace*

Un autre endroit faible de la méthode cartésienne, c'est encore ce principe du doute universel qui, appliqué à la rigueur, a pour effet d'ébranler toute nos connaissances et de tarir^ dès le début, la source même des vérités. D'ailleurs les diverses objections qu'on peut opposer à

l'observation et au témoignage des sens, s'adressent également à Texercice de la mémoire, du jugement et des autres facultés de Tâme, ce qui conduirait au scepticisme absolu. Tous les efforts de Tesprit ne sauraient aller jusque-là, mais il n'en est pas moins vrai que le doute systématique est un agent puissant de destruction. Une fois sorti' de la vérité, l'esprit n'y rentre pas à volonté ; il en est souvent de la vérité comme de l'honneur, c'est :

« Une île escarpée et sans bords ; « On n'y peut plus rentrer, dès qu'on en est dehors. »

Combien notre temps n'offre-t-il pas de ces tristes naufrages? Combien d'âmes qui, après avoir été enlacées dans les filets serrés du scepticisme, essaient en vain de regagner l,e rivage qu'elles ont si imprudemment quitté? Combien pourraient être comparées à ces astres perdus qui, cessant tout à coup de graviter autour du centre de la chaleur et de la lumière, errent à -l'aventure dans des cieux froids et ténébreux ? Descartes, il est vrai, s'était sagement réservé un port de refuge, en retenant invariablement, et avec sincérité, les principes de la foi chrétienne qu'il plaçàitj comme on l'a vu, au-dessus de toute discussion ; mais ses successeurs ne s'arrêtèrent

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point en chemin et, tout en louant cette prudente démarche, ne faut-il pas reconnaître qu'elle constitue dans son système une réelle inconséquence ? Si la raison seule, a-t-on objecté, doit nous fournir les principes élémentaires de toutes choses, pourquoi en excepter ceux de Tordre moral et religieux? Et si l'évidence est le caractère essentiel de toute vérité, pourquoi admettre un ordre entier d'idées où régnent la foi et le înystère? Le doute ne saurait donc s'étendre à tout, et la raison humaine a des limites qu'il est sage de savoir accepter.

Mais, après avoir signalé les défauts des doctrines cartésiennes, il convient surtout d'en faire ressortir le côté beau et utile; il nous suffira pour cela d'établir un simple rapprochement entre Descartes et le plus illustre des philosophes de l'antiquité, celui que la postérité a surnommé le divin. Le caractère propre de ces deux philosophes est essentiellement spiritualiste. On sait que Platon ne considérait comme sciences véritables que celles dont l'objet se présente à l'esprit sous une forme idéale et absolue. Les données de l'expérience et les impressions des sens étaient reléguées par lui dans la catégorie des opinions incertaines et variables; en conséquence, la physique et les autres sciences naturelles n'avaient,

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à ses yeux, qu'une importance très secondaire. Il en était tout autrement de Tarithmétique et de la géométrie, sciences dont les principes devaient être familiers à ses disciples, t Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre, » telle est, dit-on, l'inscription qu'il fit placer à l'entrée de son école. Adonné, avant tout, à l'étude de la métaphysique et de la morale, il ne s'occupa que très accessoi^ rement des mathématiques, et cependant il eut une influence marquée sur le développement de ces sciences. Avant lui, les astronomes faisaient consister tout Tobjet de leurs recherches à observer le lever et le coucher des astres, ou à noter et à décrire les principaux phénomènes célestes. Platon paraît être le premier qui ait montré que la véritable astronomie doit surtout s'occuper d'étudier les mouvements des astres et d'en découvrir les lois ; il aurait été môme le premier à proposer la combinaison de mouvements circulaires, bien connue sous le titre de théorie des Fpicycles, qui a servi de base à tous les anciens systèmes astronomiques. Imitateur en cela de Pythagore, il faisait intervenir les propriétés des nombres dans la morale et jusque dans la. politique. « Il est nécessaire, dit-il dans son Traité des lots, que le législateur connaisse parfaitement les propriétés numériques, car il peut tirer de cette con«

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naissance plusieurs avantages importants. » Sa cité modèle devait se composer exactement de cinq mille quarante citoyens libres, et, si l'on veut en savoir la raison, c'est que ce nombre est exactement divisible par les dix premiers nombres.

Qui ne reconnaîtrait dans cette tendance géométrique, et dans cette disposition à soumettre la réalité elle-même aux lois de Tabstraction numérique, Tun des traits les plus saillants du caractère de Descartes?

La similitude entre ces deux génies se continue dans le domaine de la métaphysique et de la morale. Personne n'ignore avec quelle puissance et quel éclat Platon a abordé les questions de cet ordre ; la sublimité de ses conceptions sur la vertu, sur Dieu et môme sur le mystère de la Trinité divine qu'il avait entrevu au sein d'une société païenne, tient vraiment du merveilleux; il a atteint, sous ce rapport, le plus haut degré où puisse parvenir une âme qui, sans être chrétienne, se trouve éclairée par cette lumière intérieure « qui illumine tout homme venant en ce monde* » Aussi Clément d'Alexandrie ne craint pas de l'appeler : « un Moïse attique. » C'est principalement à ses doctrines qu'il convient d'appliquer les paroles de TertuUien : « Testimonium animœ naturaliter Christian®. » Enfin, Joseph de Maistre n'hé-

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sile pas à dire de ses écrits qu'ils sont c la préface humaine de l'Evangile ». Pourquoi faut-il l'à côlé de tant de grandeur on ait à déplorer !S erreurs vraiment inconcevables? L'homme t génie qui a sondé avec tant de sagacité les ■oblÈmes les plus difficiles de la philosophie,

I se reconnaît plus lorsqu'il s'agit de résoudre rtaines questions fondamentales de la société i^maine et de la morale naturelle. Alors il hésite, , vue se trouble, et des utopies étranges vienint tout à coup surprendre et déconcerter ses us fervents admirateurs. Descartes fut plus heuux ; né dans un siècle chrétien, et éclairé par la mière surnaturelle de la foi, il n'apoint connu ces istes défaillances.

II ne serait pas difficile de signaler d'autres ssemblancea jusque dans la vie des deux philoiphes. Nous avons vu Descartes poursuivre irtout la recherche de la vérité et entreprendre, :etle intention, de longs et nombreux voyages; aton avait aussi employé une grande partie de . jeunessç à voyager. 11 va d'abord dans li rande-Grèce consulter les philosophes qui floîsaient alors dans cette contrée; delà il passe L Afrique et se met en rapport avec les discies de l'école Cyri5naïque; il visite ensuite l'E- ^pte et se fait initier aux mystérieuses doctrines

de ses prêtres; il revient enfin en Sicile, oh il se lie d'amitié avec Dion et se flatte de procurer à ses doctrines un nouvel éclat, en les mettant sous la protection d'un prince puissant. Mais les grands personnages des temps anciens n'étaient pas aussi bien préparés que ceux des temps modernes à recevoir les hauts enseignements de la philosophie. Denys l'Ancien et son fils, après avoir d'abord accueilli Platon avec faveur, ne tardèrent pas à le persécuter ; la prison et l'esclavage furent le prix de sa sincérité à proclamer, en face d'un tyran, les droits de la vérité et de la justiQe. Les témoignages d'estime et d'honneur dont Descartes fut l'objet auprès de la princesse Elisabeth et à la cour de la reine Christine établissent, du moins à cet égard, un heureux contraste et font vivement ressortir le progrès qui s'est accompli depuis les siècles passés.

Exprimons, en terminant, le regret que l'œuvre de Descartes n'ait pas encore été complétée comme le fut celle de Platon. A côté de l'école de l'Académie on vit s'élever bientôt celle du Lycée dont Aristote était le chef; les tendances trop abstraites des doctrines platoniciennes y furent corrigées ; l'observation et l'expérience reprirent leurs droits dans la métaphysique comme dans les sciences naturelles, et l'équilibre se

trouva partout rétabli dans le domaine de la raison humaine. Aujourd'hui les rôles sont partagés et tendent malheureusement à se séparer de plus en plus ; nous avons des penseurs profonds, des géomètres éminents, des physiciens habiles, mais chacun d'eux reste habituellement isolé dans la sphère de ses méditations. Descartes a fait revivre Platon ; qui nous rendra, avec un autre Aristote, l'union si désirable d'un savant parfait et d'un grand philosophe?

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