‹ Les savants illustres du XVIe et du XVIIe siècleChapitre 20 sur 40 · SUR LA MÉTHODE EXPÉRIMENTALE · texte numérisé non relu

SUR LA MÉTHODE EXPÉRIMENTALE

lies découvertes de Newton caractérisent une phase nouvelle dans la méthode expérimentale. — Du degré de perfection vers lequel la science doit tendra. — Comparaison des découvertes de Newton et de Kepler. — Toute science commence par une période de tâtonnements. — Du positivisme et de ses dangers.

Nous ajouterons, en terminant ce sujet, quelques réflexions sur la phase nouvelle dans laquelle la méthode scientifique est entrée avec Newton. Elle se distingue surtout par le caractère plus précis des expériences et par la logique plus sévère des démonstrations et des déductions.

Désormais les savants s'efforceront de bannir de leurs travaux tout ce qui est incertain, et, autant . que possible, tout ce qui porte Tempreinte de l'hypothèse ; aucun fait ne sera admis avant d'avoir été soumis à l'épreuve d'une observation rigou-

reuse et précise ; taute proposition, dont la démonstration ne sera pas établie sur des preuves solides, devra être écartée, ou du moins tenue dans un état de suspicion légitime. En outre, comme les caractères essentiels de la vérité sont la simplicité et la fécondité, on verra tout à coup les théories les plus obscures s'illuminer et se transformer; les hypothèses compliquées et multiples des anciens s'évanouir et faire place à un petit nombre de principe élémentaires, d'oîi la science sortira tout entière par un enchaînement régulier de raisonnements et de conséquences. Enfin on verra les savants, mis désormais en possession des lois générales, devancer et diriger à leur tour l'observation, découvrir et analyser par le calcul une foule de phénomènes imprévus, que Texpérience vérifiera ensuite jusque dans leurs moindres détails. Tel est, en effet, le degré de perfection que la science doit toujours se proposer ; plusieurs théories importantes en approchent déjà beaucoup, et les efforts des savants doivent tendre à conformer de plus en plus à ce type idéal l'objet de leurs études.

Toutefois, il est bon de le remarquer, un tel progrès n'est pas possible dès l'origine ; si Newton l'a réalisé pour sa part, en astronomie par exemple, cela provient, en premier lieu sans

doute, de son génie exceptionnel, mais aussi des ressources accumulées avec abondance par ses devanciers. A l'époque où parut Copernic, il fallait d'abord, à rencontre des doctrines reçues, détruire d'anciennes erreurs et combattre des préjugés invétérés. En môme temps, tout était à créer. A défaut d'instruments précis d'observa-» tion, il était inutile de demander à Texpérience des données rigoureuses, et dès lor$ il devenait indispensable d'y suppléer par des hypothèses, qu'on pourrait aujourd'hui considérer comme téméraires, mais qui alors pouvaient seules gui-^ der le savant dans ses investigations. Avec Tycho^ Brahé, la méthode expérimentale s'accentue davantage, mais ce grand observateur n'avait point la faculté d'intuition et la sagacité qui font devi» ner les Jois générales au milieu des phénomènes, aussi ses travaux n'atteignirent pas un niveau scientifique très élevé. C'est, au contraire, à cette précieuse faculté que Kepler doit surtout, comme on l'a vu, ses beaux ouvrages. On peut se demander quel eût été le résultat des recherches de Newton, si les circonstances l'eussent fait naître dans le temps de l'astronome allemand, et placé dans les mômes conditions. Sans faire tort à sa gloire, on peut douter qu'il eût réalisé les mêmes découvertes. Son esprit, naturellement porté à ne

tenir compte que des vérités parfaitement démontrées, se fût difficilement accommodé de ces hypo* thèses hardies dont les écrits de Kepler sont remplis, et peut-être ne se fût-il pas aussi facilementrésigné à a palper les murs, au milieu des ténèbres, dans l'espoir d'arriver enfin à la porte brillante de la vérité. » Il existe, h ce point de vue, entre ces deux hommes illustres, une différence essentielle qui mérite d'être signalée. Kepler accueille avec empressement et analyse avec persévérance les vues élevées que lui découvre son génie ; s'il ne les trouve point exactement conformes à la réalité, il les modifie et les transforme incessamment jusqu'à ce que l'accord soit établi, et, pour atteindre ce but, il ne recule devant aucun effort. Nous voyons, au contraire, Newton arrêté absolument, au commencement de sa carrière, par un désaccord accidentel entre sa théorie et l'observation ; il renonce aussitôt à son idée, et, probablement, il n'y serait pas revenu si, vingt ans plus tard, une circonstance heureuse n'avait pas mis à sa disposition des mesures plus précises. Que serait-il [advenu si l'astronome Picard n'avait pas effectué en temps opportun une mesure suffisamment correcte de la figure de la Terre ? Newton ne l'aurait pas entreprise, et dès lors les progrès de l'astronomie étaient, indéfiniment

ajournés. Mettons maintenant Kepler à la place Newton, il agira tout différemment. Plein de confiance dans l'avenir de son idée, il ne cessera de la sonder et de la commenter jusqu'à ce qu'il ait obtenu de ce nouveau sphin:^ le dernier mot de son énigme. Il n'attendra pas, dans le silence et rinaction, le secours incertain de quelque observateur imprévu ; mais il publiera partout son idée, il fera un appel aux savants et aux observateurs, et il les animera avec un zèle infatigable, en leur rappelant sans cesse l'obstacle dont il faut triompher.

Mais, dira-t-on peut-être, cette méthode est lente et incertaine, et le moment est venu de s'en affranchir ; la science ne doit plus tenir compte désormais que des faits rigoureusement observés ou des théories définitivement établies. Malheureusement l'esprit humain n'est pas en mesure de soutenir une prétention aussi absolue. Si la science, sur certains points, est arrivée à satisfaire les esprits les plus difficiles, sur beaucoup d'autres elle en est encore à l'origine des choses, et les savants doivent se résigner à traverser d'abord la période obscure des tâtonnements et des hypothèses. Celui qui prétendrait n'avancer qu'à coup sûr et dans la lumière d'une- complète évidence, serait arrêté dès le premiers pas et.

renfermé dans le cercle étroit des faits matériels ou des principes empiriques, il ne pourrait jamais remonter aux causes et aux lois générales.

Le danger est sérieux, et il convient de le signaler, aujourd'hui surtout, en présence des ces écoles nouvelles qui, sous le nom de positivisme, font consister toute la science dans Tobservation des phénomènes et réduisent le savant au rôle d'un manœuvre plus ou moins habile. Ouvrez^ bien les yeux du corps et fermez soigneusement ceux de l'intelligence : telle paraît être la maxime singulière de cette science mutilée dont le matérialisme est le dernier mot. Un homme se confinera pendant de longues années dans son laboratoire, il consignera rigoureusement à la porte toute idée d'un ordre supérieur, qui, sous le prétexte d'uiie hypothèse séduisante, essaierait d'en franchir le seuil ; mais, muni de bons instru-. ments, il analysera avec patience des riens scientifîques sur lesquels il écrira de gros volumes, et dès lors il faudra que le titre de savant lui soit acquis et que les portes des académies s'ouvrent devant lui. Quant à ces idées générales qui constituent la philosophie de la science, il est inutile d'y songer ; le positivisme les méprise, et celles-ci le lui rendent bien en frappant les travaux de ses disciples d'une stérilité radicale. A force

d'analyser et de retourner la matière en tous sens, les adeptes du positivisme pourront bien obtenir quelques résultats utiles et faire preuve d'une sagacité expérimentale digne d'être appliquée à un but plus élevé ; mais, entravés par les principes mêmes de leur doctrine, ils ne recueilleront jamais que des fruits médiocres, en rapport avec la faiblesse de leur méthode. Un historien raconte que, du temps d'Alexandre le Grand, vivait un homme dont le talent consistait à lancer de loin des pois contre une aiguille, et dont l'habileté, en ce genre d'exercice, était telle qu'il ne manquait jamais de les enferrer. Le roi prit plaisir à voir cet homme et lui fit donner un boisseau de pois. Salaire bien digne, en effet, du travail qu*il devait rétribuer.

Il ne faudrait pas sans (doute méconnaître l'importance de la méthode expérimentale, et l'exemple d'un Descartes montre assez les graves inconvénients auxquels on est exposé quand on essaye de s'en affranchir ; mais, d'un autre côté, gardons-nous de lui attribuer, dans la science, un rôle exclusif, et, tout en étudiant avec soin les phénomènes de la nature extérieure, sachons nous préserver de ces habitudes de sommeil intellectuel qui ne tendent qu'à amollir la pensée et à effacer la raison.

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