PASCAL PHILOSOPHE
Le livre des Pensées, — Son origine. — Mouvement intellectuel de lépoque et rénovation dans les doctrines philosophiques. — Tendance au scepticisme. — Montaigne. — Caractère intime du livre des Pensées. — Pascal réagit contre le doute philosophique, par le principe de la foi. — Appréciation de son œuvre au point de vue littéraire. — Exagération des idées de Pascal en ce qui concerne l'impuissance de la raison humaine. — Opinions paradoxales relativement à la politique et à l'ordre social. — Edition des Pensées par Port-Royal. — Edition de Condorcet. — Aeslauration du texte primitif.
Pascal nous apparaît partout, dans ses écrits et dans sa vie, avec le triple caractère de chrétien, de philosophe et de géomètre; mais il semble en quelque sorte se résumer dans le livre des Pensées, son chef d'oeuvre. A chacune des pages de ce livre étonnant, on retrouve en effet le chrétien dont la foi ardente déborde de toute part, le philosophe qui a longtemps médité sur les grands
problèmes de Tâme humaioe, et enfin le géomètre habitué à soumettre toutes les questions aux exigences d'une logique vigoureuse et d'une algèbre inflexible.
]y[me Périer nous apprend au milieu de quelles circonstances cet ouvrage prit naissance. Une de ses filles, atteinte d'une fistule lacrymale très dangereuse, avait été miraculeusement guérie par l'attouchement d'une relique de la Sainte- Epine, « Mon frère, dit-elle à ce sujet, fut sensiblement touché de cette grâce, qu'il regardait comme faite à lui-môme, puisque c'était sur une personne qui, outre sa proximité, était sa fille spirituelle dans le baptême; et sa consolation fut extrême de voir que Dieu se manifestait si clairement dans un temps où la foi paraissait comme éteinte dans le cœur de la plupart du monde. La joie qu'il en eut fut si grande, qu'il en était pénétré; de sorte qu'en ayant l'esprit tout occupé, t)ieu lui inspira une foule de pensées admirables sur les miracles, qui, lui donnant de nouvelles lumières sur la religion, lui redoublèrent l'amour et le respect qu'il avait toujours eus pour elle. Et ce fut cette occasion qui fit paraître cet extrême désir qu'il avait de travailler à réfuter les principaux et les plus faux raisonnements des athées. Il les avait étudiés avec grand soin.
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et avait employé tout son esprit à chercher tous les moyens de les convaincre. C'est à quoi il s'était mis tout entier. La dernière année de son travail a été toute employée à recueillir diverses pensées à ce sujet; mais Dieu, qui lui avait inspiré ce dessein et toutes ces pensées, n'a pas permis qu'il l'ait conduit à la perfection, par des raisons qui nous sont inconnues. »
L'époque où vivait Pascal voyait s'accomplir dans les intelligences une révolution profonde. Ce qui la caractérise, c'est l'esprit d'indépendance et de recherche et la tendance à une rénovation générale en toutes choses. Dans le domaine des sciences, des découvertes merveilleuses ouvrent les horizons inconnus ; dans l'ordre de la politique, se produisent des principes nouveaux qui changent les bases de la société et préparent la venue des temps modernes ; dans l'ordre des choses religieuses, des novateurs audacieux secouent violemment l'autorité de la foi et arrachent à l'unité de l'Eglise une partie considérable de l'Europe. Mais parmi toutes ces rénovations, la plus importante peut-être par ses conséquences extrêmes est celle qui se produisait dans les doctrines philosophiques, et dont l'objet essentiel était d'établir le règne de la raison comme juge suprême et absolu de toutes choses, de celles même
qui appartiennent au monde surnaturel. Cette tentative avait amené de singuliers résultats, et le moins étrange assurément n'est pas le retour au scepticisme des anciens sophistes grecs ou latins. A la vérité, on n'attaquait pas encore les principes universellement admis : les croyances étaient trop vivaces pour qu'on pût le faire avec succès ; mais si l'incrédulité ne marchait pas dès lors le front levé, elle avançait dans l'ombre et minait déjà la base de l'édifice qu'elle voulait détruire, On ne niait pas avec éclat, on se contentait de douter et de tout ébranler par un impitoyable : « Que sais-je? » Montaigne est le chef le plus illustre de cette école qui adopta le scepticisme comme point de départ. Bientôt, en introduisant dans la philosophie le système du doute méthodique. Descartes allait lui donner une forme scientifique. Ce grand homme ne prévoyait certainement pas les conséquences désastreuses que ses successeurs devaient en tirer; son génie et sa bonne foi eussent protesté énergiquement contre leurs funestes écarts; mais il est trop évident que c'est dans les excès de ce système poussé à ses dernières limites que sont nés la plupart des systèmes panthéistes et antichrétiens depuis Spinoza jusqu'à nos jours.
Pascal assistait pour ainsi dire à l'origine de
cette lutte ; le livre des Essais exerça sur lui une action puissante ; et, malgré la vivacité de sa foi et la fermeté de son intelligence, il fut atteint luimôme du mal qui commençait à exercer tant de ravages parmi ses contemporains. « Le monde ordinaire, dit-il, a le pouvoir de ne pas songer à ce qu'il ne veut pas songer ; mais il y en a qui n'ont pas le pouvoir de s'empêcher ainsi de songer, et qui songent d'autant plus qu'on le défend. » Il était de ce«nombre; aussi le démon du doute avait frappé de bonne heure à la porte de son âme, et ce ïi'est pas sans de violents combats qu'il échappa à ses rudes étreintes. Les sentiments de foi au milieu desquels il avait été élevé et qui ne l'abandonnèrent jamais dans les moments les plus difficiles, le préservèrent du naufrage; mais on devine assez quels efforts il était obligé de faire pour comprimer les révoltes de sa raison. De là cet accent ému, cette passion fiévreuse qui respire dans ses écrits philosophiques, et qui, jointe à la profondeur de la pensée et à la vigueur du style, leur communique un attrait si puissant. On y sent une âme maladive, mais c'est le malade lui-même qui raconte ses angoisses et ses douleurs ; aussi on s'intéresse à son mal et l'on partage involontairement ses épreuves. Il ne faudrait pas croire, en effet, que
le livre des Pensées soit une œuvre abstraite et impersonnelle, une simple spéculation philosophique ; Tauteur s'y est mis tout entier, avec son génie, avec son cœur; on assiste réellement à une lutte ardente et terrible dont la foi et le salut d'une âme sont le prix.
Pascal se rejeta donc dans la foi comme dans un asile assuré, et s'y rattacha d'autant plus fermement que l'appui de la raison naturelle lui faisait défaut. On vit alors le ^rand et mémorable exemple d'un génie supérieur, admirablement doué par la nature, qui, loin de repousser les vérités religieuses comme indignes de lui, crut, au contraire, y trouver la certitude et le repos qu'il cherchait en vain ailleurs, et dont l'occupation capitale fut de conformer ses pensées et sa vie tout entière à ces règles immuables et divines. Mais un esprit de cette trempe ne devait pas s'arrêter en chemin; il était dans son essence de pousser tout à l'excès. Il exagéra le rôle de la foi comme il avait exagéré l'impuissance de la raison; sa religion devint sévère et intolérante; sa piété, austère et sauvage ; sa dévotion, mal entendue et excessive. Il devait, par ce côté, payer son tribut à la faiblesse de notre nature. Enfin, contradiction singulière I cet homme, qui professait si peu d'estime pour la raison humaine, en
viendra un jour à invoquer son secours pour attaquer Tautorité même de TEglise. On verra, vers la fin de sa vie, le Pascal de Port-Royal, devenu sectaire, prêter aux ennemis de la foi le secours inattendu de sa plume et de son nom, et en venir à résister ouvertement aux décisions de cette Eglise dont il prétendait cependant rester l'enfant docile et soumis.
.Tels sont les divers points de vue auxquels nous allons considérer Tœuvre de Pascal.
Ce qui frappe tout d'abord dans son livre, c'est l'énergie saisissante de la pensée et du langage. S'agit-il, par exemple, de caractériser par une phrase le néant de la vie et ce terme inévitable de toute chose : la mort ? Il fait entendre ces paroles effrayantes dans leur simplicité : « C'est une chose horrible de sentir s'écouler tout ce que Ton possède. » Ou bien : «Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais. » S'il veut exprimer l'impression de l'âme à la vue de l'univers, il fait entendre ce' grand cri : « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie ! » Cri retentissant dont les échos semblent se perdre dans les profondeurs de cette immensité qu'il a sondée. S'il veut rendre compte de la faiblesse de l'homme
et en même temps de sa dignité, il emploie cette image demeurée célèbre : «L'homme n'est qu'un roseau^ le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus grand que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui; l'univers n'en sait rien. » Quoi déplus admirable que ce chapitre où il développe l'idée des deux infinis, et quel spectacle plus saisissant que celui de l'homme qu'il nous représente comme suspendu entre ces deux abîmes? « Que l'homme, étant revenu à soi, considère ce qu'il est au prix de ce qui est; qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature ; et que, de ce petit cachot où il se trouve logé, j'entends l'univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soimême son juste prix. Qu'est-ce que l'homme dans l'infini? »
Il serait bien superflu de s'arrêter à faire ressortir dans son livre la vivacité de la foi chrétienne : c'est le fond et pour ainsi dire l'âme de l'œuvre tout entière; mais il ne sera peut-être pas inutile d'indiquer au moins les principes de Pascal à cet égard. A ses yeux, la théologie est le
centre de toutes les vérités qui ne tombent pas sous les sens ou le raisonnement. « Où Tautorité a sa principale force, c'est dans la théologie, parce qu'elle y est inséparable de la vérité et que nous ne la connaissons que par elle ; de sorte que pour donner la certitude entière des matières les plus incompréhensibles à la raison, il suffit de les faire voir dans les livres sacrés ; comme pour montrer l'incertitude des choses les plus vraisemblables, il faut seulement faire voir qu'elles n'y sont pas comprises, parce que ses principes sont au-dessus de la nature et de la raison, et que l'esprit de l'homme étant trop faible pour y arriver par ses propres efforts, il ne peut parvenir à ces hautes intelligences s'il n'y est porté par une force toute-puissante et surnaturelle. » Ailleurs il est encore plus précis : ^ Jésus-Christ est l'objet de tout et le centre où tout tend. Qui le connaît, connaît la raison de toutes choses. » Et encore : c C'est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c'est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison. — Mais je suis fait de telle sorte que je ne puis croire. Que voulez-vous donc que je fasse? — Il est vrai. Mais apprenez au moins votre impuissance à croire, puisque la raison vous y porte et que néanmoins vous ne le pouvez; travaillez donc, non pas à
VOUS convaincre par Taugmentation des preuves de Dieu, mais par la diminution de vos passions. Vous voulez aller à la foi et vous n'en savez pas le chemin; vous voulez vous guérir de Tinfidélité et vous en demandez les remèdes : apprenez-les de ceux qui ont été liés comme vous, ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre et guéris d'un mal dont vous voulez guérir. » Quant à la pratique, elle est tout entière renfermée dans ces deux mots du mémento mystique de Pascal : « Soumission totale à Jésus- Christ et à mon directeur; » auxquels on peut joindre le conseil suivant : « Interroge ton directeur quand mes propres paroles te sont occasion de mal, de vanité ou de curiosité. »
Et maintenant, quelle sera la part de la raison dans les choses de la morale et de la religion? Pascal semble n'en admettre aucune, au moins en théorie. Pour s'assurer, à cet égard, de son scepticisme philosophique, il suffira de rappeler quelques-unes de ses opinions sur cette matière. Selon lui, a c'est une maladie naturelle à l'homme de croire qu'il possède la vérité directement; et de là vient qu'il est toujours disposé à nier ce qui lui paraît incompréhensible ; au lieu que naturellement il ne connaît que le mensonge. » — « L'homme n'est qu'un sujet plein
d'erreur naturelle et inefîaçable sans la grâce. Rien ne lui montre la vérité, tout Tabuse. Ces deux principes de vérité : la raison et les sens, outre qu'ils manquent chacun de sincérité, s'abusent réciproquement l'un l'autre. Ils mentent et se trompent à l'envi. » Aussi, avec quelle ironie il se moque de ce qu'il convient aux hommes d'appeler la vérité et le droit I « Plaisante justice qu'une rivière borne. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà. »
Mais Pascal va plus loin encore, et dans certains passages, l'exagération de sa pensée le fait tomber dans de singuliers paradoxes. Que faut-il en effet penser de ces étranges propositions qui reviennent assez fréquemment sous sa plume?
« Le pyrrhonisme est le vrai. » -^ « Tous leurs principes sont vrais, des pyrrhoniens, des stoïques, des athées, etc. Mais leurs conclusions sont fausses, parce que les principes opposés sont vrais aussi. » Ne semble-t-il pas qu'à deux cents ans de distance, on se trouve transporté tout à coup au milieu des sophistes allemands : Hegel écrira des élucubrations plus savantes et plus systématiques sur l'identité des contraires ; mais il ne sera ni plus afflrmatif ni plus radical dans ses assertions.
Ce n'est pas d'ailleurs seulement dans la dis-
cussion des principes ^qéraux que Pascal se rend coupable de telles témérités. Ses opinions relativement à la politique, au pouvoir et aux coutumes de la société ne sont pas moins audacieuses. A ses yeux, Tégalité des biens est une chose juste ; oc mais ne pouvant faire qu*on soit forcé d'obéir à la justice, on a fait qu'il soit juste d'obéir à la force; ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force. » Le vulgaire envie les prérogatives de la naissance et de la qualité; pour lui, il n*y voit qu'un avantage : « c'est trente ans gagnés sans peine. » Il ne se laissera pas prendre à l'appareil imposant que déploient les magistrats. « Leurs robes rouges, leurs hermines, dont ils s'emmaillottent en chats fourrés, les palais où ils jugent, les fleurs de lis, tout cet appareil était fort nécessaire ; et si les médecins n'avaient des soutanes et des mules, et que les docteurs n'eussent des bonnets carrés et des robes trop amples de quatre parties, jamais ils n'auraient dupé le monde qui ne peut résistera cette montre si authentique. » Voici enfin de quelle manière il s'exprime sur la condition des rois et sur le prestige qui les environne : « La puissance des rois est fondée sur la raison et sur la folie du peuple, et bien plus sur la folie. La plus grande et importante chose du monde a pour
fondement la. faiblesse. » C'est encore lui qui émet cette réflexion pleine de commentaires menaçants : « Qu'y a-t-îl de moins raisonnable que de choisir pour gouverner un Etat le premier fils d'une reine? On ne choisit pas pour gouverner un bateau celui des voyageurs qui est de meilleure maison. Si l'on agit ainsi, c'est uniquement pour éviter le plus grand des maux : les guerres civiles. Le mal à craindre d'un sot qui succède par droit de naissance n'est si grand, ni si sûr. i C'est tout ce qu'il a de mieux à dire en faveur de l'hérédité du pouvoir. Il ne faudrait pas sans doute prendre à la lettre de la part de Pascal ces maximes dangereuses ; en définitive , il s'est toujours montré citoyen soumis et fidèle. Elles font toutefois connaître la tendance de son esprit; les principes de la foi chrétienne l'empêchaient de glisser sur cette pente rapide, mais il faut avouer que les bases des sociétés deviennent bien incertaines quand on leur fait subir de telles secousses. Qui pourrait dire d'ailleurs quelle eût été la conduite de Pascal, si, au lieu de trouver ses amis dans la maison de Port-Royal, il avait été conduit à les prendre parmi les Frondeurs ? Estil sûr qu'il eût respecté la puissance royale ou qu'il n'eût pas découvert à Toccasion quelque bon motif pour l'éluder, lorsqu'on le voit s'insurger
contre une autorité tout autrement respectable à ses yeux : Tautorité de T Eglise et de son chef? La courte analyse qui précède sufBt pour donner une idée du livre de Pascal et de sa méthode philosophique. Malgré les interprétations adoucies qu'on a essayé d'en donner, il est difficile de ne pas reconnaître que le fond en est essentiellement sceptique, aussi bien dans le domaine de la pratique et de la politique que dans celui de la raison pure. Est-ce à dire que Pascal soit sceptique à la manière de la plupart de ses contemporains, qui semblaient se plaire à remettre tout en question et à soulever des difficultés sans en donner la solution? Assurément non.
Lui aussi ne craint pas de tout ébranler ; mais c'est afin de réduire ses adversaires par leurs propres armes et de les amener ensuite vaincus et impuissants aux pieds de la religion. Il ne faudrait pas en effet se représenter Pascal, au moins dans les dernières années de sa vie, comme un esprit égaré qui cherche laborieusement sa voie; ' si, pendant les années de sa vie mondaine, le doute avait eu réellement prise sur son âme, après sa conversion, les lumières de la foi avaient enfin éclairé son intelligence et dissipé toutes ses incertitudes. A partir de ce moment, il n'avance plus qu'à coup st}r; semblable à ces inventeurs
de génie dont le regard perçant devine, avant toute démonstration, la vérité cherchée, il aperçoit tout d'abord ]e but de ses recherches, il y tend sans le perdre de vue un seul instant, et dès lors le scepticisme n'est plus qu'un obstacle qu'il s'agit de renverser. On croirait d'abord avoir affaire à un disciple fidèle de Montaigne ; en réalité, on se trouve en présence d'un chrétien convaincu et fervent. Il possède déjà la vérité : les objections et les difficultés, loin de l'effrayer, ne font qu'animer son courage ; il livre un combat où il est d'avance assuré de vaincre ; plus la lutte sera vive et l'ennemi redoutable, plus le triomphe sera éclatant et complet.
On comprend aisément tout ce qu'une telle manœuvre a de périlleux et combien il est imprudent de laisser à ses adversaires des armes si dangereuses; aussi, lorsque, après la mort de Pascal, ses amis s'occupèrent de mettre en ordre ses manuscrits inachevés, leur embarras fut extrême ; ils étaient surtout arrêtés par les hardiesses inattendues qui se révélaient à chaque pas. Ils hésitèrent d'abord à rien publier ; puis ils essayèrent de compléter et de coordonner en corps d'ouvrage la suite des chapitres épars ; mais, pour réussir, il n'eût fallu rien moins que le génie de l'auteur lui-même; ils durent donc y
renoncer et prirent enfin le parti de publier les Pensées en les modifiant, après y avoir fait un choix et en avoir supprimé tout ce qui leur paraissait inutile, informe et surtout téméraire. C'est ainsi qu'ils publièrent Tœuvre de Pascal, en la présentant au public sous la forme d'un livre de piété austère et rigide, comme Tétaient les doctrines de Port-Royal.
Cette mutilation arbitraire et maladroite explique pourquoi le livre des Pensées traversa le XVII* siècle presque inaperçu ; on était d'ailleurs trop préoccupé des querelles jansénistes pour l'apprécier à son véritable point de vue ; aussi, à part quelques grands esprits, parmi lesquels on peut citer La Bruyère et M"* de Sévigné, la plupart des contemporains n'y prêtèrent qu'une médiocre attention. Au commencement du siècle suivant, le P. des Molets donna le signal d'un travail de restauration en publiant plusieurs morceaux inédits, tirés du manuscrit original, qui jetèrent un jour nouveau sur l'entreprise inachevée de Pascal. Puis vinrent les critiques de l'école philosophique, dont Voltaire était le chef, et les célèbres commentaires de Condorcet. Les incrédules du XVIII® siècle ne pouvaient rester indifférents devant une œuvre chrétienne due à un si grand génie ; il leur importait ou de revendiquer
Pascal pour un des leurs, ou de discréditer son livre et de ruiner son influence ; ils entreprirent l'un et l'autre. Dans ses remarques sur les Pensées de Pascal, publiées en 1734, Voltaire releva avec habileté les tendances sceptiques accusées par un grand nombre de passages ; quant au philosophe et au chrétien, fidèle à son système perfide de dénigrement et de calomnie, il ne cessait de répéter qu'à l'époque où Pascal écrivait les Peu" sées, sa raison était fortement ébranlée, et il allait jusqu'à le faire passer pour un halluciné. L'édition de Condorcet, publiée en 1776 avec des commentaires, était conçue dans le même esprit.
Trois ans plus tard, en dehors de toute préoccupation philosophique ou religieuse, Bossut publiait les œuvres de Pascal et donnait la première édition vraiment sérieuse des Pensées; mais il ne faisait que se servir des travaux de ses devanciers, et laissait subsister la plupart des altérations de Port-Royal. Il était cependant facile de rétablir le véritable texte : car le manuscrit primitif, déposé à la Bibliothèque royale, se trouvait pour ainsi dire à la portée de toutes les mains, et il suffisait de le consulter pour rétablir l'œuvre dans toute sa pureté. M. Cousin entreprit cette utile recherche, il y a peu d'années, et c'est d'après ses indications et ses conseils que
M. Paugàre publia, en 4844, Tédition définitive du livre des Pensées, celle qui doit désormais faire autorité.
PASCAL JANSENISTE
Origines du jansénisme. — Doctrines de Sainl-Gyran. — Esprit de la maison de Port-Royal. — Rapports de Pascal avec les solitaires de Port-Royal. — Attaques des Jansénistes contre les Jésuites. — Pascal écrit les Lettres provinciales, — Succès extraordinaire de cette publication. — Ses conséquences. — Les Lettres provineiales sont condamnées à Rome. — Résistance opiniâtre de Pascal.
Les dernières années de Pascal furent profondément troublées par les querelles religieuses qui exerçaient alors, en France surtout, tant de ravages parmi les esprits. Mais avant de raconter la part qu'il prit aux luttes du jansénisme, il convient de rappeler en quelques mots les origines de cette secte dangereuse, « de cette hérésie déloyale, comme l'appelle un orateur célèbre',