Le P. Lacordaire
qui n'osa jamais attaquer l'Eglise en face, et qui se cacha dans son sein comme un serpent. > ' - Jansénisme prît naissance au commence- , du XVII siècle; il eut pour principaux prours Janaénius évêque d'Ypres et Duvergier [auranne, plus connu sous le nom d'abbé de L-Cyran. C'est ce dernier qui introduisit en ce, les doctrines nouvelles dont le but, ou il lé prétexte spécieux, commun à la plupart lérésies, était, suivant leurs auteurs, de réer l'Eglise en la ramenant & la pureté des is primitifs. Les maximes de Saint-Cyran exposées dans plusieurs ouvrages parmi lels on peut citer : la Théologie familière et Lettres chrétiennes; elles ne tendaient à rien 18 qu'à ruiner la hiérarchie et l'autorité de ise, qui n'est plus, à ses yeux, que « la comlie de ceux qui servent Dieu dans la lumière, > la profession de la vraie foi et dans l'union a charité, t Le caractère de l'évoqua et du rené sont plus indélébiles. «Sitôt que l'évêest pécheur, il déchoit de son état. » — ist à l'Eglise de corriger tes mauvais prêtres i les retrancher, s'il lui plaît; et alors ils ne plus réputés prêtres et ils passent pour laï- 1. » La doctrine de la grfice était surtout l'oble ses attaques. L'Eglise, pré tendait- il, était
dans l'erreur à ce sujet, et, pour rétablir la vérité, il fallait revenir aux principes de Saint Augustin tels que Jansénius les avait exposés dans son livre de l'Augustinus, Il ne saurait être question de revenir ici sur ces discussions subtiles, qui n'offrent plus d'intérêt aujourd'hui, et sur lesquelles l'Eglise s'est prononcée depuis longtemps ; mais alors elles passionnaient à un degré inouï les esprits les moins religieux et les moins versés dans les études théologiques.
Saint-Cyran comprit bientôt que, pour réussir dans ses projets, il lui fallait l'appui de quelque corps religieux considérable, soit par le nombre soit par la science. Ses premières démarches ne furent pas heureuses : car te cardinal de Richelieu à qui ses menées paraissaient suspectes, le fit emprisonner. Rendu à la liberté après la mort du cardinal, il reprit la suite de ses tentatives et parvint à se créer des partisans dévoués parmi les Oratoriens et les Bénédictins. On sait qu'il essaya même de surprendre la bonne foi de Vincent de Paul ; l'acquisition d'un si saint personnage eût été sans doute une excellente fortune ; mais Vincent reconnut tout d'abord le venin que renfermaient les doctrines du novateur, et après quelques essais infructueux pour le ramener à de meilleurs sentiments, il finit par rompre tout
à fait avec lui. A Port-Royal, au contraire, le succès de Sainl-Cyran fut complet; il s'y forma ""US son inspiration une réunion d'hommes d'un lent émlnent, qui s'occupaient à la fois de littéture, de philosophie et de théologie, et qui ivinreni, célèbres soua le nom de solitaires de jrt- Royal. L'austérité de leur vie, la sévérité de urs principes, le mérite de leurs ouvrages, leur tirèrent bientôt de nombreux admirateurs et de lauds partisans dans tous les rangs de la soété. Boileau et Racine étaient de leurs amis ; et is femmes du grand monde, à la lâte desquelles I trouvaient M^^ de Sévigné, professaient pour IX un véritable enthousiasme, Pascal vint, à son tour, apporter à cette assoation célèbre le tribut de son génie et l'éclat de i réputation. Son séjour à Port^Royal date de Spoque où, après sa conversion, il brisa pour mjours ses anciennes relations: «M. Pascal, dit i P. des Molets, vint aussi en ce Lemps-lù, demeu- )r à Port-Royal-des-Champs... Cet homme adlirable, enQn étant touché de Dieu, soumit son aprit si élevé au joug de Jésus-Christ, et ce cœur i grand et si noble embrassa avec humilité la énitence. Il vint à Paris se jeter entre les bras e M, Singlin, résolu de faire tout ce qu'il lui rdonnerait. M. Singlin crut, en voyant ce grand
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génie, qu'il ferait bien de l'envoyer à Port-Royaldes-Champs, où M. Arnauld lui prêterait le collet en ce qui regardait les hautes sciences, et où M. de Saci lui apprendrait à les mépriser. » On comprend, en effet, quelle fut la joie des solitaires de Port-Royal en voyant au milieu d'eux un homme d'un si rare talent et d'une science si profonde; aussi lui firent-ils l'accueil le plus empressé. On a conservé le résumé d'un entretien philosophique que Pascal eut alors avec M. de Saci sur les principes d'Ecpitète et de Montaigne. Il y parle avec passion de ces deux philosophes, qui, l'un dans l'antiquité, l'autre dans les temps modernes, avaient professé les doctrines les plus capables de réveiller l'homme endormi dans les jouissances matérielles, ou habitué à ne compter que sur les seules ressources de la raison. La rigidité stoïque des maximes du premier coïncidait singulièrement avec l'austérité de son propre caractère ; aussi Pascal s'y complaisait-il, et l'ardeur avec laquelle il en parlait, témoignait de la vive sympathie qu'elles rencontraient dans son âme. De son côté, M. de Saci admirait cette vigueur de pensée et cette souplesse d'esprit qui savaient si bien s'assimiler les idées de ces philosophes et leur communiquaient, en les interprétant, une force extraordinaire.
Mais en venant au milieu des solitaires, Pascal ne pouvait rester étranger à leurs intérêts. La maison de Port-Royal, avec sa société d'hommes habiles, laborieux et entreprenants, était devenue la citadelle du Jansénisme ; aussi fut-elle lo centre de la lutte qui était sur le point de s'engager. La Sorbonne venait de condamner quelques écrits théologiques d'AmauId. Celui-ci, loin d'accepter la décision, se mit à écrire, et comme la Sorbonne demeurait inQexible, il résolut de faire appel au public et de se créer ainsi un point d'appui en l'intéressant à sa cause. Mais il manquait du genre de mérite nécessaire pour réussir auprès de la foule qui demande autre chose que de savantes dissertations et de pesants ouvrages- La cause languissait donc et menaçait de tomber dans rindifférence et dans l'oubli, lorsque Pascal se jeta dans la mêlée, i Vous qui êtes jeune et curieux, lui avait dit un jour Arnauld, vous devriez écrire quelque chose. » Il se mit, en effet, à l'œuvre, et bientôt il lisait à ses amis émerveillés la première de ces Lettres provinciales qui devaient avoir un si grand retentissement.
Intéresser un public distrait et incompétent aux questions théologiques les plus ardues, plai-
nter agréablement sur des distinctions canoni-
es de fait et de droit, était un problème diffi-
cile, et après y avoir réussi, au delà peut-être de ses prévisions, Pascal lui-môme ne pouvait pas espérer de prolonger indéfiniment son succès et de retenir à sa suite le flot mobile de ses lecteurs. Après quatre lettres écrites sur la Grâce, on peut dire que la matière était épuisée. La nouveauté de la discussion, le scandale du débat, l'habileté et la verve de l'auteur, avaient bien pu lui assurer un succès momentané ; mais il devenait urgent de donner un aliment nouveau à la curiosité publique et de quitter un terrain oh personne n'aurait consenti à le suivre plus longtemps. Afin d'opérer une diversion indispensable, il fut convenu qu'une attaque serait dirigée contre les Jésuites, et, s'il faut en croire certains témoignages, l'idée en aurait été suggérée à Pascal par le chevalier de Méré, qui fut, du reste, dans plus d'une circonstance, son mauvais génie. Quoiqu'il en soit, la guerre recommença sur ce terrain, dès la cinquième lettre, et se poursuivit âpre et ardente jusqu'à la fin de l'ouvrage.
Les Jésuites étaient les adversaires naturels des Jansénistes. Fidèles aux maximes de leur ordre, dont l'objet essentiel consistait à lutter contre les fausses doctrines qui, depuis l'origine du protestantisme, avaient mis en feu l'Eglise et et la société civile elle-même, ils furent des pre-
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miers à combattre la secte nouvelle, et c'était surtout sous leur influence qu*Arnauld avait été condamné à la Sorbonne. Ils se trouvaient donc directement exposés aux coups terribles que Pascal allait porter. On alla chercher dans leurs livres tous les passages sujets à critique, toutes les doctrines susceptibles d'une interprétation défavorable, l9S amis de Pascal se chargèrent de recueillir les textes et les matériaux ; pour lui, il n'eut plus qu'à immoler les victimes qui lui étaient désignées. Le succès des nouvelles lettres dépassa encore celui des premières ; jamais œuvre de polémique n'avait été écrite avec tant de verve et d'éloquence, avec une ironie si fine et si mordante, avec une expérience aussi parfaite de l'art de la satire. Voltaire, qui se connaissait dans cet art redoutable, appelle Pascal le premier des satiriques français; Boileau, ajoute-t-il, n'occupe que le second rang. L'éloge est compromettant, mais il ne peut être contesté. Sous le rapport littéraire, en effet, on doit avouer que le livre des Lettres provinciQ,les est un des plus beaux monuments de notre langue; malheureusement, on ne saurait l'apprécier aussi favorablement aux autres points de vue.
Ce qui plaît avant tout dans une œuvre de polémique, c'est la bonne foi et l'amour de la vé-
rite. Pascal était-il persoDnellement de bonne foi?. La grandeur de son caractère et la sévérité de ses principes rendent assez témoignage à cet égard ; mais il n'est pas possible d'être aussi indulgent pour ses imprudents conseillers. Aveuglés par la passion et la baine, ils n'ont pas hésité à dénaturer d'une façon odieuse les doctrines de leurs adversaires et à les déshonorer pour les perdre plus sûrement. A qui fera-t-on jamais croire qu'une société d'hommes se soit assigné, de propos délibéré la tâche de renverser les lois les plus élémentaires de la morale, et d'ériger en principes le mensonge, le vol, l'homicide et l'impudicité? Encore moins est-il possible d'attribuer un aussi détestable dessein à une compagnie qui compte tant de membres illustres par leur science, leur vertu et leur sainteté. Sans doute les Jésuites n'étaient pas à l'abri de tout reproche ; en combattant les excès du rigorisme janséniste, ils étaient souvent tombés dans l'abus opposé, on trouvait assurément dans leurs livres des pages répréhensibles, et les doctrines relâchées de quelques-uns de leurs casuistes avaient été sévèrement condamnées à Rome. Mais étaitil loyal de rendre toute la Compagnie responsable des erreurs des particuliers ; d'attribuer ainsi à toute une classe d'hommes les doctrines les plus
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détestables et les plus extravagantes, et de les désigner par là comme des malfaiteurs à la vindicte publique? Aujourd'hui on est bien revenu sur l'appréciation des Provinciales^ et, tout en admirant le talent et le génie de Tauteur, les esprits impartiaux savent à quoi s'en tenir sur la valeur de ses arguments passionnés ^
Il ne faut pas se dissimuler, toutefois, que Pascal, en écrivant ses lettres, a causé à la religion un dommage immense. Le premier, il a donné l'exemple, trop imité depuis, de livrer les choses saintes au mépris et aux railleries des incrédules; le premier, il a donné le signal de cette guerre impitoyable que le siècle suivant devait livrer à la foi. Voltaire sera peut-être plus violent, plus audacieux ; mais il ne sera ni plus sarcastique, ni plus dangereux. En attaquant les Jésuites, Pascal ne prétendait sans doute que défendre la cause delà morale chrétienne; mais il a été dupe de sa propre passion ; l'événement a bien prouvé que ses coups portaient plus haut et plus loin. Les Provinciales seront, désormais, l'arsenal oîi les ennemis de l'Eglise iront puiser leurs calomnies, et où ils trouveront des armes
1. Consulter, sur ce sujet, l'ouvrage de M. Tabbé Maynard intitulé : Les Provinciales et leur réfutation.
d'autant plus terribles qu'elles sont empoisonnées dans le fiel et la haine. Tel est le grand reproche que les chrétiens ne cesseront d'adresser à Pascal.
Les Lettres avaient paru d'abord sous le voile de l'anonyme, ou plutôt sous, le nom emprunté de Louis de Montai te ; mais le mystère ne pouvait durer longtemps, et Pascal lui-même ne tarda pas à les avouer, sans , s'effrayer de la responsabilité qui pèserait sur lui. Après avoir triomphé auprès du public, il allait se trouver en face du tribunal bien autrement redoutable de l'Eglise. Les Provinciales furent condamnées à Rome sans réserve, et la mesure s'étendit à toutes, les propositions jansénistes ; un formulaire parut, et tous ceux qui tenaient à rester dans l'union catholique, durent le souscrire sans restriction. Ainsi l'entreprise dont on avait espéré de si grands résultats, n'eut d'autre effet que d'attirer la foudre sur le parti et de le réduire à l'impuissance en le séparant définitivement de l'Eglise.
La conduite des Jansénistes dans cette circonstance fut peu digne. Il s'agissait pour eux de se dessiner nettement en adhérant aux décisions de l'Eglise avec sincérité (ce qui était plus honorable qu'humiliant, l'autorité à laquelle on se soumet alors étant au-dessus de toute autorité humaine), ou de se séparer franchement. Ils n'eurent jamais
le courage de la première de ces résolutions, et ne voulurent pas non plus suivre la seconde. De longues conférences eurent lieu, à la suite desquelles on proposa d'adopter un biais et de se soumettre en faisant des réserves; mais Pascal, avec son caractère franc et absolu, ne put se prêter à ces accommodements, et il résolut de résister. Déjà sa sœur Jacqueline, à peine âgée de trente-six ans, venait de mourir de douleur en voyant, ce qui était à ses yeux la cause de la vérité, désertée par ses défenseurs naturels. « Je sais bien, avait-elle dit, que ce n*est pas à des filles à défendre la vérité, quoique Ton peut dire, par une triste rencontre, que, puisque les évoques ont des courages de filles, les filles doivent avoir des courages d*évêques. Mais si ce n'est pas à nous à défendre la vérité, c'est à nous à mourir pour la vérité. » De son côté, Pascal combattit avec une ténacité extrême ; après une discussion dans laquelle il avait dépensé en vain toute l'énergie de son âme pour faire prévaloir son avis, il était tombé évanoui. « Quand j'ai vu, disait-il à M"® Périer sa sœur, toutes ces personnes-là à qui Dieu a fait connaître la vérité, et qui doivent en être les défenseurs, s'ébranler, je vous avoue que j'ai été saisi de douleur, que je n'ai pu la soutenir, et il a fallu succomber. » Quelle
étonnante opiniâtreté! et combien on doit déplorer qu'un aussi grand caractère ait été mis au service d'une aussi mauvaise cause.
Pascal a-t-il persévéré jusqu'à la fin dans ses sentiments jansénistes? Il n'est guère possible d'en douter, si l'on se rappelle ses paroles sur son lit de mort : < On me demande si je ne me repens pas d'avoir fait les Provinciales, Je réponds que, bien loin de m'en repentir, si j'avais à les faire présentement, je les ferais encore plus fortes. » C'est encore lui qui fait entendre cet appel désespéré de tous ceux que l'Eglise a frappés : « Si mes Lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y condamne est condamné dans le ciel. — « Ad tuum, Domine Jesu, tribunal appello. »
Mais si Pascal a conservé jusqu'à la fin ses sentiments jansénistes, n'y a-t-il aucune différence à établir entre lui et ceux de ses partisans qui, plus versés que lui dans les questions théologiques, ne pouvaient prétexter d'une erreur involontaire? Et surtout en présence de' cette mort au milieu de laquelle il invoque avec tant d'intances les secours de la religion, en protestant de la sincérité de sa foi, ne peut-on pas dire que cette sincérité, môme dans l'erreur, lui aura servi d'excuse auprès de ce tribunal redoutable qu'il invoquait? C'est lé secret de Dieu.