ROLE ET INFLUENCE DE PASCAL
Sur la nature du rôle et de l'influence de Pascal. — Son influence comme écrivain. — 11 est un de ceux qui ont contribué à fixer la langue française. — Son influence comme philosophe et comme moraliste. — Du cœur suivant Pascal. — Rudesse de Pascal dans ses appréciations sur la nature humaine. — Influence de Pascal comme géomètre. — Du mélange de qualités et de défauts qu'on rencontre dans sa vie et dans ses écrits.
Après avoir exposé la vie et les travaux de Pascal, essayons de caractériser son rôle et son influence.
Il est peu d'hommes qui, dans une courte carrière, aient jeté un si vif éclat et qui aient laissé après eux une trace plus profonde. A une époque fertile en grands génies, il a brillé dans les premiers rangs; du fond même de sa retraite, il a exercé sur ses contemporains une action puis-, santé. Ajoutons que, de nos jours encore. Tin-
fluence de Pascal n'a rien perdu de sa force, et, malgré les ombres qui planent sur sa mémoire, le temps n'a fait qu'accroître la gloire attachée à son nom. Combien d'hommes illustres dont les ouvrages ont vieilli et qui ne comptent plus que dans l'histoire I Pascal est du petit nombre de ceux auxquels il a été donné de se survivre à eux mêmes et de rester en possession de la postérité. A quoi faut-il l'attribuer? Pascal, nous l'avons vu, n'a laissé ni dans les sciences, ni dans la philosophie, des méthodes nouvelles, des découvertes essentielles; il n'a pas fondé d'école ni formé de disciples, et cependant il est peu de maîtres dont l'influence puisse être comparée à la sienne. Mais en y réfléchissant, il n'est pas difficile d'expliquer un résultat en apparence si extraordinaire.
La plupart des philosophes et des savants se contentent de parler à l'esprit; aussi leurs œuvres, même les plus considérables, ont toujours quelque chose de froid et d'abstrait; elles éclairent plutôt qu'elles n'échauff*ent, elles ne passionnent pas; on leur paye un juste tribut d'éloges et d'admiration, mais le cœur n'y est pas intéressé, l'éloge est fugitif et l'admiration reste stérile. Pascal s'adresse non-seulement à la raison, mais à l'âme et surtout au cœur, et il donne ainsi satisfaction à nos facultés les plus élevées. Ses ou-
vrages demeureront toujours, en dehors môme du but qu'il poursuivait, comme autant de chefsd'œuvre, source des plus délicates jouissances pour rhomme intelligent, parce qu'ils marquent le niveau le plus haut oh la pensée puisse attein-* dre; mais ce qui le distingue essentiellement^ c'est que, à l'éclat et à la force de l'esprit, se trouvent jointes la vie de l'âme et la chaleur du cœur. Tel est le secret de son immense supériorité et le double caractère qui reparaît sans cesse dans les œuvres du littérateur, du philosophe et du savant.
L'influence de Pascal comme littérateur et écrivain peut se résumer en disant qu'il est l'un des fondateurs de la langue française. On s'étonne quelquefois de la perfection de notre langue; les étrangers lui envient sa clarté, sa précision, sa logique sévère ; mais il ne faut pas oublier qu'elle est l'ouvrage de quelques homme de génie, dont rétude des sciences avait longuement formé le jugement et le goût; ce sont eux qui en ont fixé les règles, et si notre langue a résisté aux entreprises téméraires de certains esprits novateurs, elle le doit surtout à l'élément scientifique que ses premiers maîtres y ont introduit. C'est à eux également qu'elle doit ce fond de décence et d'honnêteté qui règne dans les hautes régions de
notre littérature. Que serait devenue la langue française, si le soin de la fonder avait été remis aux mains des Rabelais et des Régnier? Montaigne lui-même n'est pas à l'abri de tout reproche, et Pascal relève en plus d'une circonstance ce laisser-aller et cette grossièreté qui déparent si souvent ses ouvrages. Il serait difflcile de signaler dans les écrits de Pascal un semblable défaut. Lui aussi entreprit un jour de traiter, dans son discours sur les passions de l'amour, un sujet difficile et périlleux; mais tout en laissant deviner la vivacité des sentiments qui avaient un moment agité son âme, il sait conserver à son style le cachet d'une dignité noble et pure.
Le caractère propre de son éloquence réside surtout dans un sentiment vif et profond des choses dont il parle. Son style n'est pas arrondi en périodes artistement travaillées, il dédaigne le soin de la forme, et personne n'a fait moins de cas de ce qu'on peut appeler la rhétorique. « La vraie éloquence, dit-il, se moque de l'éloquence. » Mais alors en quoi consiste la vraie éloquence? «Elle consiste dans une correspondance qu'on tâche d'établir entre l'esprit et le cœur de ceux à qui l'on parle, d'un côté, et, de l'autre, les pensées et les expressions dont on se sert; ce qui suppose qu'on aura bien étudié le cœur de
rhomme pour en savoir tous les ressorts, et pour trouver ensuite les justes proportions du discours qu'on veut y assortir. » — « Il faut se renfermer le plus qu'il est possible dans le simple naturel ; ne pas faire grand ce qui est petit, ni petit ce qui est grand. » — « L'éloquence est une peinture de la pensée, et ainsi, ceux qui, après avoir peint, ajoutent encore, font un tableau au lieu d'un portrait. »
Gomme philosophe et moraliste, c'est encore par le cœur et la passion que Pascal triomphe ; il va même jusqu'à leur sacrifier la raison. « Le cœur, dit-il, a des raisons que la raison ne connaît point ; on le sent en mille choses. » C'est par le cœur que nous arrivons à la foi : « Ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment du cœur sont bien heureux et bien légitimement persua* dés. Mais ceux qui ne l'ont pas, nous ne pourrons la leur donner que par raisonnement, en attendant que Dieu la leur donne par sentiment de cœur. » Enfin, c'est encore par le cœur que nous nous élevons à la connaissance des vérités philosophiques elles-mêmes.
« Nous connaissons la vérité, non-seulement par la raison, mais encore par le cœur; c'est de celte dernière sorte que nous connaissons les premiers principes, et c'est en vain que le
raisonnement, qui n*y a point de part, essaye de les conîbattre. » Qu*on se représente maintenant cette énergie de sentiment unie, dans Tun des plus grands esprits qui furent jamais, à la dialectique la plus rigoureuse et la plus géométrique, la logique du cœur jointe à celle de la science, on aura une idée de la méthode de Pascal et le secret de sa puissance. C'est par là qu'il exerce encore de nos jours une si grande influence sur les esprits ; sous ce rapport môme, on peut dire que Pascal est, plus qu'aucun autre, l'homme de notre époque.
•Aujourd'hui le scepticisme est la grande maladie des esprits; c'était déjà le mal dangereux qui, du temps de Pascal, mettait en péril le monde des intelligences; mais le scepticisnae a changé de caractère. Au xvii* siècle, on était sceptique au milieu d'une génération croyante; aussi, la négation n'avait pas encore pris la forme absolue et audacieuse qu'elle a revêtue depuis; Charron et Montaigne parlaient encore en chrétiens , tandis que, dans leurs livres , ils ébranlaient les fondements de toutes les croyances et secouaient jusqu'aux dernières limites de la foi. De nos jours, les conditions sont différentes; on vit au milieu d'une atmosphère imprégnée d'incrédulité, et l'éclat des vérités premiè-
res s'est singulièrement amoindri dans certaines âmes; l'idée môme de Dieu y est devenue indé» eise et flottante; on croit en Dieu, et Ton vit comme s'il n'existait pas. Et cependant, à côté de cette inconséquence, il y .a un sentiment de vide et de malaise, un besoin incessant de vérité qui travaille les intelligences et qui, par mo-* ments, leur imprime une tristesse profonde. On revient alors à des pensées depuis longtemps oubliées, et on se remet à sonder de nouveau des problèmes qu'on était habitué à regarder comme définitivement résolus. Au milieu des incertitu-» des et des ténèbres, on cherche alors un guide, et Pascal, dans ses Pensées^ est un de ceux qui savent le mieux parler le langage qui convient h ces cœurs troublés, à ces âmes avides de lumière. Il est vrai que, s'il réveille brusquement l'homme accoutumé à ne vivre que dans la na-» ture et les sens, c'est d'abord pour Itii faire traverser les régions obscures du doute, et pour lui démontrer son ignorance native de toutes choses; mais c'est pour l'amener ensuite à la soumission , et, par la soumission, à la foi. Une telle transition, qui est en effet le résultat d'un système défectueux, semble faite, au pre« mier abord , pour rebuter les esprits élevés dans nos méthodes philosophiques, et cepen^
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dant IHnfluence de Pascal n'en souffre pas. Il se fait accepter tel qu'il est, avec son dogmatisme absolu, et Ton quitte volontiers ceux qui ne peuvent nous offrir que les alternatives du doute ou les nuances subtiles de la critique, pour suivre l'homme qui présente à l'esprit, dans un sys* tème arrêté, un refuge où il puisse enfin trouver le repos.
Il y a plus : après avoir ainsi forcé la raison d'abdiquer, Pascal se fait encore écouter, lorsque, par ses dures invectives, il semble prendre à tâche d'humilier notre orgueil. « Quelle chimère est-ce donc que Thomme? Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradictions, quel prodige! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d'incertitudes et d'erreurs, gloire et rebut de l'univers. » C'est ainsi que par un coup d'éloquence il nous transporte soudainement de la région des rêves dans celle de la réalité, en nous rappelant au sentiment de notre impuissance et de notre néant.
L'acquisition des honneurs et de la fortune, la jouissance du bien-être et des plaisirs sont, pour un grand nombre, le mobile principal de leur conduite et de leurs démarches. Erreur!
« Il n'y a pas d'autre ennemi de l'homme que la concupiscence qui le détourne de Dieu, et non
pas Dieu; ni d'autre bien que Dieu, et non pas une terre grasse. Ceux qui croient que le bien de Tbomme est en la cbair, et le mal en ce qui les détourne des plaisirs des sens, qu'ils s'en soûlent et qu'ils y meurent, » Quel est, en effet, l'homme qui, après avoir satisfait jusqu'à satiété les caprices de ses passions, n'a éprouvé la triste vérité de cette vive et méprisante apostrophe, et ne se sentira porté à puiser désormais à une source plus pure? Il suffira pour cela de se ranger au nombre de ceux qui cherchent Dieu de tout leur cœur. « Qu'ils se consolent, ajoute Pascal, je leur annonce une heureuse nouvelle : il y a un libérateur pour eux, je le leur ferai voir ; je leur montrerai qu'il y a iin Dieu pour eux, je ne le ferai pas voir aux autres. » Ainsi, après avoir terrassé l'orgueil et dompté les penchants de la nature corrumpue, il se hâte de relever l'âme en lui montrant le remède à côté du mal, le salut à côté de l'abîme.
On pourrait encore craindre que Pascal ne profite de ce retour violent à la foi pour nous re-^ jeter dans les austérités et les excès du jansénisme ; mais, si un tel danger était à redouter il y a deux cents ans, il ne Test plus aujourd'hui. Les âmes qui se décident à prêter Toreille à la bonne nouvelle, ne s'arrêtent plus en chemin,
et, traversant, sans s'y fixer, les sectes et les partis, elles vont chercher la vérité là où elle se trouve réellement. Il arrive donc un moment où elles doivent cesser de suivre leur guide; mais alors même elles n'oublieront pas celui qui leur a ouvert la voie.
Si Ton considère enfin Pascal comme savant et même comme mathématicien, cette influence du sentiment et du cœur n*est pas moins marquée. C'est, en quelque sorte, sa méthode générale dans la recherche de la vérité , et , chose remarquable, il la transporte jusque dans le monde des abstractions. A ses yeux, c'est encore le cœur qui intervient dans la connaissance des vérités premières, sur lesquelles s'appuient le physicien et le géomètre. « La connaissance des premiers principes, comme il y a espace, temps, mouvement, nombres, est aussi ferme qu'aucune de celles que nos raisonnements nous donnent. Et c'est sur ces connaissances du cœur et de l'instinct qu'il faut que la raison s'appuie, et qu'elle y fonde tout son discours. Le cœur sent qu'il y a' trois dimensions dans l'espace, et que les nombres sont infinis ; et la raison démontre ensuite qu'il n'y a point deux nombres carrés dont l'un soit double de l'autre. Les principes se sentent, les propositions se concluent ; et
le tout avec certitude, quoique par différentes voies. Et il est aussi ridicule que la raison demande au cœur des. preuves de ses premiers principes pour vouloir y consentir, qu'il serait ridicule que le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu'elle démontre, pour vouloir les recevoir. » Il pourra sembler singulier et paradoxal de faire ainsi intervenir le sentiment et le cœur dans des ques*lions de cet ordre, et il n'est pas donné à tout le monde de sentir aussi vivement les choses abstraites. Et cependant, il est certain que, même dans les vérités de l'ordre scientifique, et jusque dans les vérités géométriques, il y a un point où la raison est obligée de s'arrêter et d'admettre, sur la loi du sentiment, ces premiers principes qui, sous le nom de définition ou do postulatum, échappent à tous les efforts du pur raisonnement.
Et maintenant, quel jugement formuler, en terminant, au sujet de cet homme extraordinaire? Il en est peu qui présentent un mélange aussi varié d'éminentes qualités et de graves défauts. Ce serait fermer les yeux à l'évidence que de ne pas reconnaître tout ce qu'il y a en lui de génie et de grandeur; cependant, il n'y a peut-être pas un éloge qui ne doive être accom-
pagné d'une réserve, et, pour parler son langage, « Si on le vante, je le rabaisse ; si on le rabaisse, je le vante. » Il est vrai qu^en énumérant ses défauts, on peut encore dire que « toutes ces misères-là môme prouvent sa grandeur; ce sont misères de grand seigneur » ; mais elles n'en sont pas moins des misères, et font souvent passer un esprit impartial d'une admiration sympathique à une tristesse mêlée d'amertume. Des chrétiens surtout seront toujours embarrassés pour juger Pascal ; pleins d'indulgence pour sa personne et môme pour ses intentions, ils ne peuvent s'empôcher de déplorer les erreurs d'un si beau génie, et, tout en reconnaissant l'utilité des sciences humaines et en applaudissant à leurs magnifiques conquêtes, ils aiment à se tourner ensuite vers Celui « qui enseigne sans bruit de paroles, sans mélange d'opinions, sans faste d'honneurs, et sans agitation d'arguments '. »