‹ Les savants modernes: leur vie it leurs travaux d'après les documents académiques choisis et abrégésChapitre 114 sur 139 · CHABLIS LINNÉ · texte numérisé non relu

CHABLIS LINNÉ

donné trois filles et un fils digne de lui succéder. Il passa des jours tranquilles, glorieux, occupés, au milieu de ses disciples, qui étaient ses amis, jouissant de sa gloire, que chaque jour il augmentait encore de la reconnaissance de son pays et de cette considération publique que la célébrité et le talent ne peuvent donner, à moins qu'ils ne soient unis à un caractère qui force Tenvie au respect. Sensible avec ses amis, aimable et gai dans la société intime, noble avec les grands, simple et bon avec ses inférieurs, on ne le vit jamais acheter par des bassesses le droit de faire éprouver des hauteurs, d'autant moins jaloux d'affecter une supériorité précaire qu'il était plus sûr d'en avoir une réelle. Riche des bienfaits de la cour, il ne quitta jamais cette simplicité de vie dont on ne peut s'écarter sans en être puni par le ridicule et par l'ennui.

Il employa pour sa nation ce qu'il avait reçu d'elle ; son seul luxe était un muséum immense ; monument glorieux pour la Suède, puisqu'il était la collection des tributs que les naturalistes du Nord avaient consacrés à celui que, d'une voix unanime, ils avaient nommé leur chef et leur maître.

Frappé, au mois d'août 1776, d'une apoplexie qui détruisit ses forces, affaiblit sa mémoire, et le conduisit au tombeau, par un dépérissement lent et insensible, ce muséum était encore sa consolation ; chaque jour, la reconnaissance de ses disciples lui présentait de nouvelles merveilles produites par la nature aux extrémités du globe ; on eût cru voir des enfants occupés de consoler les derniers jours d'un père chéri.

CONDORCET

358 LES NATLRALISTES

Linné créa la langue de la science, il la rendit aussi rigoureuse qu'elle pouvait Tétre. Chaque organe fut défini avec précision et reçut un nom propre, chaque modification importante fut désignée par une épithète particulière. Dès lors les comparaisons devinrent faciles et l'on put rechercher les moindres détails sans courir le risque de s'égarer et de tout confondre. Avec cet instrument, Linné entreprit de reconstruire la Science entière. Il put rendre, dans son langage énergique et pittoresque, les caractères génériques que Tournefort n'avait exprimés que par des dessins. Ces caractères furent exposés dans un nouvel ordre et sous un nouveau jour. Chaque espèce prit, outre le nom du genre auquel elle appartenait, un nom spécifique simple et significatif, rappelant, pour l'ordinaire, quelques particularités distinctives de celte espèce. Les phrases qui avaient servi jusqu'alors de noms spécifiques changèrent de forme et de destination. Elles offrirent sous un seul point de vue les caractères les plus saillants de chaque espèce et servirent de moyens de comparaison entre les diverses espèces d'un même genre. Les descriptions reçurent aussi des améliorations sensibles; elles furent rédigées dans un seul et même esprit, et présentèrent une suitede portraits d'autant plus reconnaissables qu'il fut plus aisé d'en faire contraster les parties correspondantes. Linné réunit dans un livre excellent les principes fondamentaux de sa doctrine qui devint en peu d'années celle de tous les botanistes.

Mais ce qui multiplia prodigieusement le nombre de ses sectateurs fut la méthode artificielle suivant laquelle il distribua les genres et qu'il dénomma sous le nom de système sexuel. Personne n'avait encore fondé de mé-

thode sur les organes de génération. Gamerarius et Burckardt, il est vrai, en avaient eu Tidée ; mais cela ne détruit pas la gloire de Linné qui sut développer et généraliser en homme supérieur les idées trop incomplètes ou trop vagues pour qu'on en eût conservé le souvenir.

D'ailleurs il se rencontre dans sa méthode plusieurs choses qui lui appartiennent en propre. 11 remarqua le premier les différentes insertions des étamines, et fit un bel usage de ces caractères pour diviser en deux classes les plantes hermaphrodites dont les étamines libres passent le nombre douze. L'union des étamines par les filets avait été déjà observée et Temploi qu'en fit Linné est neuf et original. Enfin ce qui établit incontestablement ses droits comme inventeur, c'est l'art admirable avec lequel il a combiné les diverses parties de la méthode et l'application immédiate qu'il en a faite à tous les végétaux connus.

MiRBEL.

A une époque oii l'histoire naturelle, n'ayant encore ni les méthodes sûres et faciles qu'elle allait devoir à Linné, ni l'éclat et la grandeur que devait lui donner Buffon, était peu cultivée chez les nations môme les plus avancées, à une époque où l'on comptait à peine quelques naturalistes de profession, on reconnut, on pressentit du moins dans le Système nattirae^ dès son apparition, une de ces œuvres privilégiées qui honorent leur époque et doivent instruire l'avenir. En vain plusieurs voix s'élevèrent contre un livre trop nouveau pour être compris de tous, contre une réforme trop fondamentale pour être acceptée sans résistance ; en vain deux

des grandes illustrations du siècle, Haller en Allemagne et Buffon en France, protestèrent contre des vues trop différentes des leurs ; en vain quelques-uns, franchissant les limites de la critique permise, se laissèrent entraîner jusqu'à la censure la plus acerbe : Linné poursuivit ses innovations d'une main si ferme et si sûre, ne se laissant jamais décourager parla critique, parfois en profitant, cherchant le progrès par toutes les voies, rendant ainsi d'année en année son succès plus assuré et contraignant ses adversaires eux-mêmes à lui reprocher, par conséquent à reconnaître ce qu'ils appelaient, avec Haller, « l'insupportable domination » du législateur de l'histoire naturelle. En zoologie, l'influence de Linné resta puissante en présence même des travaux de Bufl'on ; ceux-ci y ajoutèrent même, grâce au grand nombre d'intelligences qui furent tout d'un coup appelées à la culture de l'histoire naturelle, et dont la plupart, à peine initiés à la science par Buffon, applaudirent et voulurent participer à l'œuvre de Linné. Et la génération qui a suivi a partagé pour Linné les sentiments de ses contemporains.

Isidore Geoffroy Saint-Hilaire. {Histoire naturelle générale.)

DE SAUSSURE 36t

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