‹ Les savants modernes: leur vie it leurs travaux d'après les documents académiques choisis et abrégésChapitre 38 sur 139 · LAPLACE (SIMON · texte numérisé non relu

LAPLACE (SIMON

Bcaumont-en-Augr (Calvados), 1740; Paris, 182*. — Géomètre et astronome; fils de paysans; professeur « l'École normale de l'an m, ministre sous l'Empire, pair et marquis sous la Restauration, membre de l'Académie française.

On lui doit Tétude du système du monde, en tenant compte des attractions secondaires dites perturbatrices; une hypothèse sur la formation des mondes.

Traité de mécanique eéleite. — Exposition du sfst ème du monde. — Théorie analytique des probabilités. — Tliùorie du mouTement et de la figure des planètes. — (CuTres complètes, sous les auspices de l'Académie des sciences; 1878-9»; 13 vol. ln-t°, cliei Gnuthier-Mllnrs.

Dans l'ensemble des recherches de Laplace, on doit remarquer surtout celles qui se rapportent à la stabilité des grands pbénom&nes : aucun objet n'est plus digne de la méditation des philosophes... En général, la nature tient en réserve des forces conservatrices et toujours présentes, qui agissent aussitôt que le trouble commence, et d'autant plus que l'aberration est plus grande. Elles ne tardent point à rétablir l'ordre accoutumé. Od trouve dans toutes les parties de l'univers cette puissance préservatrice. La forme des grandes orbites planétaires, leurs inclinaisons varient et s'altèrent dans le cours des siècles ; mais ces changements »<iiii limités. Les dimensions principales subsistent, et Cil iriiiiLcnsc assemblage des corps célestes oscille autour ifuii étal moyen vers lequel il est toujours ramené. Tout OMt disposé pour l'ordre, la perpétuité et l'harmoniii.

I In iii' peut pas afliroicr qu'il lui eût été donné de crrrr iirm science rnti(''rcmcnt nouvelle, comme l'ont

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fait Archimède et Galilée; de donner aux doctrines mathématiques des principes originaux et d*une étendue immense, comme Descartes, Newton et Leibniz, de transporter le premier dans les cieux et d'étendre à tout Tunivers la dynamique de Galilée : mais Laplace était né pour tout perfectionner, pour tout approfondir, pour reculer toutes les limites, pour résoudre ce que Ton aurait pu croire insoluble. Il aurait achevé la science du ciel, si cette science pouvait être achevée.

Les jardins de BerthoUet à sa maison d'Arcueil n'étaient point séparés de ceux de Laplace. De grands souvenirs, de grands regrets ont illustré cette enceinte. C'est là que Laplace recevait des étrangers célèbres, des hommes puissants, dont la science avait reçu ou espérait quelques bienfaits, mais surtout qu un zèle sincère attachait au sanctuaire àeè sciences. Les uns commençaient leur carrière, les autres devaient bientôt la finir. Il les entretenait tous avec une extrême politesse. Il la portait même si loin, qu'il aurait donné lieu de croire à ceux qui ne connaissaient point encore toute retendue de son génie, qu'il pouvait lui-même retirer quelque fruit de leurs entretiens.

En citant les ouvrages mathématiques de Laplace, nous avons dû surtout faire remarquer la profondeur des recherches et l'importance des découvertes. Ses ouvrages se distinguent encore par un autre caractère, que tous les lecteurs ont apprécié : je veux parler du mérite littéraire de ses compositions. Celle qui porte le titre de Système du monde, est remarquable par l'élégante simplicité du discours et la pureté du langage. Il n'y avait point encore d'exemple de ce genre de pro-

duclioDs ; mais on s'en formerait «ne idée bien inexacte, si l'on pensait que I'od peut acquérir la coimaîssance des phénomènes du ciel dans de semblables écrits. La suppression des signes propres à la langue du calcul ne peut pas contribuer à la clarté et rendre la lecture plus facile. L'ouvrage est une exposition parfaitement régulière des résultats d'une étude approfondie ; c'est un résumé ingénieux des découvertes principales. La précision du style, le choix des méthodes, la grandeur du sujet donnent un intérêt singulier à ce vaste tableau ; mais son utilité réelle est de rappeler aux géomètres les théorèmes dont la démonstration leur était déjà connue. C'est à proprement parler, une table de matières d'un traité mathématique.

Laplàce avait toujours eu l'habitude d'une nourriture très légère; il en diminua de plus en plus et excessivement la quantité. Sa vue très délicate exigeait des précautions continuelles; il parvint à la conserver sans ;iiicune altération. Ces soins de lui-même n'ont jamais eu qu'un seul but, celui de réserver tout son temps t'I toutes ses forces pour les travaux de l'esprit. H a viVu pour les sciences ; les sciences ont rendu sa mrmoiit' éternelle.

Il iiv;iit contracté l'habitude d'une excessive contention d'i'sprit, si nuisible à la santé, si nécessaire aux i^tudos profondes ; et cependant il n'éprouva quelqu'affuililisM-nient sensible que dans les deux dernières uiiuéi'>..

\\i l'oinmencement de la maladie à laquelle il a suiriuiibé, on remarqua avec effroi un instant dedélire.

Les sciences l'occupaient encore. Il parlait avec une ardeur inaccoutumée du mouvement des astres...

Vos successeurs, Messieurs, verront s'accomplir les grands phénomènes dont il a découvert les lois. Ils observeront dans les mouvements lunaires les changements qu'il a prédits, et dont lui seul a pu assigner la cause. Les observations continuelles des satellites de Jupiter perpétueront la mémoire de l'inventeur des théorèmes qui en règlent le cours. Les grandes inégalités de Jupiter et de Saturne, poursuivant leurs longues périodes, et donnant à ces astres des situations nouvelles, rappelleront sans cesse une de ses plus étonnantes découvertes. Voilà des titres d'une gloire véritable que rien ne peut anéantir. Le spectacle du ciel sera changé ; mais à ces époques reculées, la gloire de l'inventeur subsistera toujours : les traces de son génie portent le sceau de l'immortalité.

FOURIER

Plus célèbre encore par les grands travaux qu'il a provoqués que par les siens propres, d'Alembert était alors dans le monde des sciences exactes, le patron incontesté de toutes les gloires naissantes. C'est lui qui venait d'avertir la cour de Turin que son Académie royale possédait un géomètre de premier ordre l'illustre Lagrange, qui, à défaut de ce noble suffrage^ aurait pu rester longtemps ignoré ; c'est à lui que lé roi de Prusse demandait un successeur pour la chaire du grand Euler, à Berlin...

Arrivé à Paris, Laplace se présente chez d'Alembert fait remettre sa lettre de recommandation, il n'est pal

reçu ; il revient le lendemain ; d'Alemberl reste invisible. Voilà donc notre modeste savant de 19 ans, jeté sur le pavé de Paris... 11 écrit à d'Alembert une lettre en son propre nom. Dans cette lettre, tout en sollicitant le suffrage de l'illustre géomètre, il se livrait aux considérations les plus élevées sur les principes les plus généraux de la mécanique. C'était un véritable chef-d'œuvre, un écrit d'une profondeur singulière, ainsi que le proclamait, soixante ans plus tard, au sein de TAcadémie des sciences, le savant Fourier, auquel Laplace en avait plusieurs fois cité des fragments. Tout obstacle tomba aussitôt; d'Alembert avait reconnu la main d'un maître, deviné Tastre naissant : le soir môme Laplace recevait ce billet :

« Monsieur, vous voyez que je fais assez peu de cas

des recommandations ; vous n'en aviez pas besoin,

vous vous êtes fait mieux connaître et cela me suffit.

Mon appui vous est dû.

D'Alembert. »

Quand la Convention voulut réorganiser l'enseignement, il se trouva qu'on manquait de maître. C'est dans ce but qu'elle décréta la création de l'Ecole normale ou, comme on disait alors des Kcoles normales, vaste pépinière de professeurs qui venaient comme à une source commune, y puiser les doctrines les plus élevées pour les répandre ensuite dans la France entière.

(>»lui que l'on commençait à nommer le Newton franrais, ne pouvait manquer d'être appelé avec les Mr)nge, les Lagrange, les Ilaiiy, les Bernardin de

Saint-Pierre, à organiser cette belle institution. Sa nomination Talla chercher à Melun, et le 20 janvier 1795, le premier il inaugurait ces cours célèbres, par une leçon couverte d^applaudissements enthousiastes.

Ce n'était pas seulement envers les sciences qu'il acquittait sa dette ; rien de ce qui élève Tesprit humain et concourt au perfectionnement social et à la civilisation ne lui était indifférent. Il aimait les lettres auxquelles il avait payé un si beau tribut dans son Exposition ; Racine était son poète favori, et il se plaisait souvent à citer de mémoire de longs passages de ses vers ; Timage du grand tragique était dans son cabinet à côté de celle de Newton. Sans cultiver lui-même les beauxarts, il savait les apprécier : il avait une prédilection particulière pour la musique italienne, et les compositions de Raphaël ornaient ses appartements, en compagnie des portraits de Descartes, de François Viète, de Galilée et d'Euler. Tel était Laplace, tel il fut pendant les trente dernières années de sa longue carrière, comblé d'honneurs et placé aux premiers rangs dans l'Etat, mais plus grand par la science que par les dignités : entouré des hommages de tout ce qu'il y avait d'illustre par le talent et le savoir, il semblait présider en quelque sorte, à la marche de Tesprit humain. Y eut-il jamais vie plus active, plus largement et plus noblement occupée, plus glorieuse ? Fontenelle avait dit de Newton qu'il eut le rare bonheur de jouir de sa renommée pendant sa vie : Laplace eut encore ce trait de ressemblance avec son immortel prédécesseur.

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