DUMAS (JEAN-BAPTISTE
Alais, 1800; Cannes, 1884. — Chimiste» écrivain et homme politique. Etudia à Genève. Membre de l'Académie française et de médecine. Professeur à la Sorbonne et à TÉcole de médecine. Un des fondateurs de l'École centrale des Arts et Manufactures. Député, ministre de TAgriculture, sénateur. — Lycée J.-B, Dumas et statue à Alais.
Combat le dualisme de Layoisier et l'hypothèse électromagnétique de Berzélius. Fonde la théorie des substitutions. Etudie les constitutions du sang et du lait.
Traité de chimie appliquée aux Arts\ ^ vol. — Leçons sur la philosophie chimique. — Statique chimique des corps organisés (avec Boussingault). — Allopathes et homéopathes. — Enquête sur les engrais.
Elle (la chimie) se trouvait entraînée dans les conceptions de Lavoisier, conceptions fortifiées par les travaux de Berzélius et consacrées par les théories électriques. Le dualisme était partout, c'est-à-dire que partout les espèces chimiques, même les plus complexes, semblaient pouvoir se ramener à un antagonisme de deux substances simples ou elles-mêmes déjà composées. M. Dumas déclara quHl était d'une opinion diflFérente. Il envisageait les espèces chimiques comme des édifices moléculaires dans lesquels on pouvait substituer, pierre à pierre, aux assises d'un monument des assises nouvelles.
Comme devant toute idée neuve^ les contradictions se précipitèrent. Berzélius, comprenant que le système dualistique était en péril, déclara qu'il était impossible qu'un élément électro-négatif comme le chlore pût prendre la place de l'hydrogène, élément électro-positif. Mais le jeune chimiste français, comme Berzélius ap-
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pelait M. Dumas avec Tironie un peu hautaine d'un vieux savant contredit, le jeune chimiste accumule les preuves. Il entraîne les convictions, il est suivi par les Laurent, les Malaguti, les Cahours. les Deville; il termine enfin par cet admirable travail sur Tacide acétique chloré où tout l'hydrogène du radical acétique est remplacé par du chlore, atome par atome. Le nouveau composé chloré , comparé à l'acide acétique dont il dérive, offre les propriétés les plus voisines, de telle sorte qu'à l'idée de substitution d'un élément à un autre, vient s'adjoindre l'idée de parité dans les rôles chimiques des deux corps qui se remplacent, ainsi qu'Auguste Laurent l'avait pressenti et annoncé. Une grande révolution était faite en chimie...
J'arrivais du fond de ma province quand je Tentendis pour la première fois. Il avait alors quarante-trois ans. J'étais élève de l'Ecole Normale. Nous suivions assidûment ses leçons à laSorbonne. Longtemps avant son arrivée, la salle était pleine, les hauteurs couronnées de groupes d'auditeurs; les derniers arrivés étaient refoulés jusque dans l'escalier. A l'heure sonnante, il apparaissait. Les applaudissements éclataient de toutes parts, des applaudissements comme la jeunesse seule sait en donner. Toute sa personne avait quelque chose d'officiel : habit noir, gilet blanc et cravate noire, il semblait qu'il se présentait devant le public comme devant un juge difficile, presque redoutable.
La leçon commençait. On sentait dès les premiers^ mots qu'une exposition claire, facile, quoique mûrement étudiée, allait se dérouler. Gomme il cherchait à
JEAN-BAPTISTB DUMAS
rendre la chimie populaire en France^ il voulait à la fois être compris immédiatement de tous ses auditeurs et habituer les réfléchis à l'esprit d'observation. Nulle surcharge dans les détails, quelques idées générales, des rapprochements ingénieux, un choix d'expériences dont Texécution était irréprochable. Son art consistait, non pas à accumuler les faits, mais à en présenter un petit nombre, en demandant à chacun d'eux toute sa valeur d'instruction.
Pasteur. [Réponse au discours de réception de M. /. Bertrand à f Académie française,)
Au génie pénétrant, à cette intuition qui mènent aux grandes découvertes et aux larges conceptions, il joignait les plus beaux dons de Téloquence, les clartés de la parole et les grâces du style, qui font l'orateur et l'écrivain. Il était le modèle accompli du savant français, et l'histoire lui assignera un rang très rapproché de celui du maître qu'il a admiré et suivi, Lavoisier.
Aucun domaine de la science ne lui est resté étranger : découverte et description de composés minéraux et organiques, analyse de nombreux corps et perfectionnement des méthodes d'analyses, déterminations de poids atomiques. M. Dumas apportait dans toutes ses recherches, avec la pénétration d'un génie inventif, cette sûreté de main et de jugement, celte exactitude dans les détails, cet esprit de critique qui sont les conditions indispensables et les instruments nécessaires de toute investigation scientifique. Et les corps qu'il met au jour ne sont pas des êtres isolés sans parenté
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et sans support : ce sont des chefs de famille, des représentants de certaines propriétés générales, de certaines fonctions, comme on dit aujourd'hui. Il en est ainsi de Toxamide qu'il a découverte en 1830, de Tesprit-de-bois qu'il a étudié dès 1835, et dont il a reconnu la nature alcoolique avec son élève et son ami M. Peligot.
Et que dire des vues théoriques qu'il a émises sur un grand nombre de sujets spéciaux et qu'il a consignées soit dans son grand Traité de Chimie appliquée aux Arts, soit dans cet incomparable volume intitulé : Leçons de Philosophie chimique? Pour ne citer qu'un seul exemple, c'est h M. Dumas qu'on doit le premier essai de classification des corps simples non métalliques, essai que le temps a respecté.
WuRTz. (Discours aux obsèques de Dumas,)
Dans l'histoire scientifique de notre nation, nul autre que Lavoisier ne laissera un souvenir plus haut, une trace plus large, une figure plus sereine. Presque aussi propre que lui à tout éclairer de son génie, on dirait que Dumas a pris ce grand esprit pour modèle, qu'il hante continûment sa pensée. Il devient son panégyriste, son apùtre. Il élève à sa mémoire le beau monument de ses Œuvres complètes, ce livre que la mort, la mort violente avait, encore inachevé, arraché des mains de la grande victime. Comme Lavoisier, Dumas fait deux parts de sa vie ; savant, il marche de découvertes en découvertes ; administrateur, il éclaire les plus importantes questions économiques de son temps. Tous les deux, jeunes encore, sont amenés à reconstruire l'édifice scientifique de leur époque, a combattre les hommes
qui détiennent la tradition et Tautorité ; tous les deux convainquent lentement leurs contemporains, et tous les deux imposent à Tétranger les idées françaises. Comme Lavoisier, Dumas dans ses multiples travaux sait aborder tantôt la chimie pure et ses lois, tantôt la chimie appliquée aux arts industriels ; tantôt il devient comme lui Tun des plus grands physiologistes de son temps... Comme Lavoisier, Dumas a vu l'étranger fondre sur la patrie, Tennemi à nos portes ou dans nos provinces, la France diminuée, menacée de décadence, et comme lui il a pu douter un instant de Tavenir. Mais, plus heureux que Lavoisier, Dumas s'est vu épargner par les révolutions de son pays, sa mort n'a pas marqué d'une tache sanglante, ineffaçable, les pages du livre qu'il avait reçu mission d'entr'ouvrir.
A. Gautier.
{Discours à F inauguration de la statue de Dumas, à Alais).
Genève, à cette époque comme depuis, était un centre intellectuel important. M. de Handolle y enseignait la botanique ; M. Pictet, la physique ; M. Gaspard de La Rive, la chimie.
M. Dumas, reçu à la pharmacie Le Royer, fut chargé delà direction du laboratoire qui avait servi autrefois à la préparation des cours de chimie appliquée de M. Tingry.
C'est ce qui le créa professeur. Les étudiants en pharmacie lui demandèrent de profiter de son laboratoire pour leur faire des leçons de chimie expérimentale, il y consentit et dut construire de nouveaux appareils.
Mais ses travaux, grâce au retour à Genève de Témi-
nent docteur J.-L. Prévost, allaient s'étendre et marquer leur trace lumineuse dans le domaine physiologique. Les deux chercheurs se lièrent d'une vive amitié, et leur collaboration fut des plus fructueuses.
Leur premier mémoire, qui parut dans la Bibliothèque universelle de Genève, concerne Tétude du sang. Leur but était d'en définir les corpuscules, de comparer entre eux en les mesurant ceux des différents animaux, et d'indiquer un nouveau procédé pour l'analyse chimique et physiologique du précieux liquide. Ce travail leur fit grand honneur, et leurs expériences ont servi de point de départ à toutes les recherches ultérieures.
Le problème de la transfusion du sang les occupa ensuite. Ils prouvèrent que cette transfusion était possible entre les animaux de même espèce, et quun homme robuste pouvait ainsi rallumer la vie prête à s'éteindre chez Tun de ses semblables épuisé par une hémorragie prolongée. En même temps, ils démontrèrent que la transfusion, opérée entre animaux d'espèces différentes, amenait immédiatement la mort.
N'oublions pas un important travail sur la production de l'urée, qui les exposerait cruellement aujourd'hui à la réprobation des antivivisecteurs, car il leur fallut pratiquer l'extirpation des reins sur un grand nombre de pauvres animaux ; mais réservons tous nos éloges à leurs profondes recherches sur la fécondation.
Us virent aussi que l'œuf des batraciens, fécondé par les spermatozoïdes, présente bientôt le phénomène de la segmentation, regardé aujourd'hui comme indiquant sans conteste la première phase du développement de l'embryon. Cu. de Comderousse. (/.-B. Dumas.)
Toutes ces pages sont d'un écrivain, quelques-unes d un peintre et d'un poète. Voilà des titres qui vous signalaient particulièrement au choix de TAcadémie française. Il y en a un plus précieux encore, c'est votre philosophie. Vous venez de la résumer en traits pleins de grandeur, je l'avais déjà trouvée dans chacun de vos ouvrages. Elle est dans vos Leçons de philosophie chimique^ dans votre Essai de statique chimique des êtres organisés, dans vos discours..., comme dans ces grands Éloges historiques applaudis de l'Institut. C'est qu'elle résulte en effet de toutes vos études, et que chacune de vos découvertes vous l'impose d'une façon irrésistible. Dans votre Statique des êtres organisés , vous avez démontré une vérité affirmée déjà par Lavoisier, à savoir que dans la nature rien ne se crée, rien ne se perd, tout se réduit à des déplacements, à des transformations, à des combinaisons perpétuellement renouvelées. Vous avez expliqué aussi la transmission de la vie à la surface du globe. C'est ce que j'appelais tout à Theure le fond même du creuset. Mais ce fond, d où vient-il ? Ces éléments primordiaux, qui forment la vie de la plante et de l'animal, d'où viennent-ils? S'ils expliquent la vie, comment les expliquer ? Ainsi, toute chose, en chimie, en physique, en physiologie, chaque découverte ramène la même question : Où est le commencement ? On croit toujours toucher le but, on ne fait que reculer la difficulté ; ou plutôt on arrive à la limite de ces régions où nul instrument, nul agent, nul procédé n'a de prise. La science qui veut tout sonder, a rencontré l'insondable. Y a-t-il quelque chose au-delà? Les uns nient, les autres doutent. Vous, sans hésiter, avec ce ferme bon sens qui est
la marque des grands esprits, vous concluez avec la tradition humaine tout entière, et vous dites : « Audessus de ia sphère des phénomèmesque nous étudions et où nous avons tant de découvertes à poursuivre, il y a une sphère supérieure que nos méthodes ne peuvent atteindre. Nous comniençons à comprendre la vie dos corps, la vie de Tâme est d*un autre ordre. »
Saint-René Taillandier.
{Réponse au Discours de réception de J.-B, Dumas à r Académie française,)
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