LE VINLAND
On admet volontiers que les Scandinaves ont découvert l'Amérique au Xe siècle; mais il n’y a plus cette même unanimité d'opinions, du moment qu'il s’agit de déterminer la partie de l'Amérique qu'ils visitèrent. Il est même singulier de constater les hypothèses que quelques auteurs ont exprimées sur ce sujet. Les uns veulent que Terre-Neuve soit le Vinland des Scandinaves; d’autres le placent quelque part dans les régions arc tiques. Un nommé Weise, dans un ouvrage publié en 1884, veut qu’on retrouve le Vinland au Groenland. Le sénateur Power, de la Nouvelle-Ecosse, dans une conférence faite en janvier 1887 devant la Société Littéraire et Historique d'Halifax, le place, lui, sur la partie nord de la côte du Labrador. Il semble que le nom seul de Vinland, Vinland la bonne, (/e pays du vin et de la vigne), aurait dû les prémunir contre des opinions aussi peu vraisemblables. On dirait que certaines gens se plaisent à viser à l'originalité, ou plutôt à l’excentricité, en traitant à des points de vue étranges des questions du plus haut intérêt pour l'humanité. Ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, on a prétendu que le siège de la ville de Troie n’était qu'une fiction. Il n'a fallu rien moins que les patientes recherches d'un savant archéologue, monsieur le docteur Schleiman, pour établir à la satisfaction de tous que les chants d'Homère reposaient sur un fait réel. N’a-t-on pas osé dire aussi qu'il était douteux qu'Homère lui-même eût vécu, et qu'il était possible que ses œuvres immortelles eussent été composées par plusieurs personnes ?
Quant au Vinland, il est heureux que les données climatériques, géographiques et autres, contenues dons les sagas, quoique brèves, soient cependant assez précises pour nous permettre de suivre la trace des Scandinaves en Amérique.
Il est surabondamment établi que les Scandinaves s’arrêtèrent dans un endroit où la vigne croissait d'elle-même, au point que les explorateurs, charmés de cette découverte, appelèrent ce pays Vinland (pays de la vigne). Or la vigne croit spontanément au Rhode- Island, ce qu'affirment plusieurs rapports, et, en particulier, un rapport fourni à la Société des Antiquaires du Nord par la Société Historique du Rhode-Island. Des explorateurs modernes ont même donné à une ile des environs le nom significatif de Martha’s Vineyard, la vigne y croissant encore en grande quantité (in great profusion).
Enfin, Adam de Brême, qui vivait au XIe siècle, cite dans son Hisloria ecclesiastica cette particularité qui a pcrté les Ncandinaves à donner au nouveau pays découvert le nom de Vinland. Il tenait ce fait de Sveinn Estridson, roi du Danemark, et neveu de Canut le Grand.
Les sagas disent aussi que le froment ou le blé sauvage croissait dans ce pays. Cest Ce] [=]
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ce qu'ont encore constaté les Européens qui se sont établis dans cette même contrée quelques siècles plus tard. Adam de Brême parle aussi dans son histoire des “blés non semés ” qui se voyaient au pays découvert par les Scandinaves.
Est-il rationnel maintenant de supposer que le Vinland des Scandinaves pouvait être Terre-Neuve ou quelque plage du Labrador ? Je ne sache pas que l’ile de Terre-Neuve produise du raisin à l’état sauvage, mais bien sûr qu'on n’en a jamais trouvé et qu'on en chercheraït en vain sur toute la côte du Labrador !.
La saga, racontant le voyage de Leif, dit qu'après avoir atteint une ile près de laquelle une péninsule s’avançait à l'est et au nord — position exacte de l'ile de Nantuckett vis-àvis du cap Cod — s'engagea dans un détroit ‘où il y avait beaucoup de bas-fonds au temps de la marée.” Ces bas-fonds existent encore, et le passage est redouté par les marins, qui préfèrent doubler l'ile plutôt que de s’y engager.
! Le climat de l'Amérique du Nord ne semble pas avoir varié d'une manière sensible depuis un cer! iombre de siècles. La plupart des géolognes et des historiens sont d'opinion qu'il n’est pas survenu de changements notables de climats depuis les temps historiques.
“ La surface terrestre, dit M. Beudant, est parvenue sans doute depuis longtemps à un état de chaleur à peu près stationnaire, qui n’a point varié depuis les temps historiques, et qui ne peut plus diminuer que dans le cours d’un immense espace de temps que de ;'; de degrés, seule influence que la chaleur centrale puisse ajouter à l’action solaire, suivant les calculs de Fournier.”
“Dans tous les cas, dit M. Reclus, les modifications subies par les climats pendant la période historique n’ont encore qu'une faible importance ; mais celles qui se sont opérées durant les âges géologiques récents ont suffi pour déplacer les faunes, les flores et les races sur d'immenses étendues.”
Cependant la température d’un lieu peut varier suivant certains phénomènes locaux, tels que l'inégalité des terrains, la direction des chaînes de montagnes, qui modifient la direction des vents. Il faut aussi ajouter l'état de la surface d'une contrée, selon qu’elle est dénudée ou couverte de végétation. Ainsi le déboisement a eu pour effet de diminuer la rigueur excessive de nos hivers, de même que les chaleurs extrêmes des étés, comme il a aussi pour effet d'activer les courants atmosphériques. Les glaces des régions polaires qui viennent, en plus ou moins grandes quantités, séjourner le printemps dans le Golfe, n’expliquent-elles pae un peu aussi cette différence de température qui se fait sentir entre la partie supérieure et la partie inférieure de notre province, et le refroidissement de nos côtes en certaines années ?
Il n’en est pas de mêuie du Groenland. Il n’y a aucun doute que la température de cette région s’est abaissée d'une manière sensible depuis l’époque de sa découverte par les Islandais. Il ne faut pas croire cependant qu’à cette date-là le Groenland jouissait d’une température fort enviable, et que son appellation, qui signifie Terre verte, lui fut donnée à cause de la grande douceur de son climat et du fait que le sol aurait produit une végétation luxuriante, Au contraire, lorsque Erick le Rouge aborda au Groenland en 982, il vit, ajoute la saga, “un véritable amas de rochers, entremêlés d'énormes blocs de glaces, image de l'hiver et du chaos; mais, Erick, qui avait ses vues, et qui, évidemment, était un diplomate, donna à ce pays le nom de Groenland, parce que, dit-il, “si cette terre porte un beau nom les hommes se décideront plus facilement à l'habiter.” Aussi, dès la inême année, trentecinq navires islandais mettaient à la voile pour le Groenland. Toutefois, les côtes orientales, comme les côtes occidentales, se trouvaient dans des conditions climatériques meilleures qu'aujourd'hui; mais l'accroissement lent et continu du glacier rend le climat de plus en plus rigoureux, la contrée de moins en moins habitable. Aujourd’hui la région orientale entière ne présente qu’un vaste plateau de glace qui recouvre montagnes, vallées, lits de fleuves, et nous dérobe jusqu'à la forme primitive de cette contrée. La côte occidentale elle-même, suivant ce qu'a constaté le naturaliste danois M. Pingel, a subi depuis quatre siècles un affaissement graduel,
Les troncs d'arbres couchés ou debout, les souches fossiles, les feuilles conservées par la pénétration des substances calcaires ou ferrigineuses, etc., que l'on rencontre au milieu des plus durs cantons du nord, datent d’une époque très reculée, peut-être de celles dont parle M. Reclus un peu plus hant.
Il importe de remarquer que la destruction de l’ancienne colonie du Groenland, qui, vers 1549, comptait deux villes, une cathédrale, quinze églises, trois ou quatre couvents et trois cents villages, est due plutôt anx invasions des Esquimaux au commencement du X Ve siècle et à l'abandon de la colonie par la mère patrie, qu'à une transformation subite du climat, Aujourd'hui encore le climat du Groenland permet au Danemark d'y entretenir des établissements qui s'étendent, sur la côte occidentale, jusque par 739 de lat, N, En 1865, ces établissements comptaient une population de 9,800 habitants, dont 3,000 Danois, le reste étant des indigènes.
Thorfinn et ses compagnons, cherchant la contrée découverte par Leif et nommée par lui Vinland, arrivèrent en vue d'un cap qu'ils nommèrent Kialarnes, (cap de la quille). On n’a qu'à jeter les yeux sur une carte pour y constater qu’en effet le cap Cod ressemble à une faucille ou quille d’un navire, surtout de l'espèce dont se servaient les Scandinaves. Le nom qu'ils lui donnèrent lui convient donc parfaitement. Kialarnes est composé, dit M. Rafn, de Xto/r, quille, et de nes, cap.
Après avoir contourné le cap Cod, ils ‘ virent des déserts sans traces, des dunes et de longs et étroits rivages qu'ils appelèrent Furdustrandir.”" Le géologue Hitchcock! décrit ainsi ce Cap :
‘ En traversant les déserts du Cap, j'ai remarqué un singnlier effet de mirage ou de déception. A Orléans, par exemple, il me semblait que nous montions par un angle de trois ou quatre degrés, et je ne fus convaincu de mon erreur que lorsqu’en me retournant, je remarquai qu'une pareille ascension apparaissait sur la route que nous venions de passer. Je n’essayerai point d'expliquer cette illusion d'optique ; j'observerai seulement que c’est un phénomène du même genre que celui qui a frappé M. de Humboldt dans les pampas du Vénézuéla. ‘“ Autour de nous, dit-il, toutes les plaines semblaient ‘“ monter vers le ciel.”
Thorfinn ‘“ pénétra ensuite dans une baie qu'il nomma Straumfiord (bate des courants). On croit la reconnaitre dans Buzzard's Bay, située au sud-ouest de la péninsule de Barnstable, où le Gulf Stream produit de grands courants précisément à l’endroit où cette péninsule le barre quand il vient du sud.
Il descendit ensuite dans une ile “où l'on voyait une immense quantité d’eiders, à tel point qu'il était impossible de faire un pas sans en briser les œufs.” Les descriptions modernes du Massachusetts nous apprennent qu'une foule d'eiders et de canards sauvages se voient encore dans cette ile. L'une d'elles, située au sud-est de la péninsule de Barnstable, porte encore le nom de Egg Island (ile aux Œufs).
Le pays que les explorateurs trouvèrent jouissait d'un climat si doux qu'ils laissèrent paitre en liberté le bétail, et, durant l'hiver, “il n'y eut point de gelée, et le gazon flétrit à peine.” Un auteur moderne, décrivant cette même contrée, dit que “la température en est si douce que la végétation souffre rarement du froid ou de la sécheresse. On l'appelle le paradis de l'Amérique, parce qu’il l'emporte sur les autres lieux par sa situation, son sol et son climat. Quelle différence entre ce climat et celui de Terre-Neuve, du Labrador ou d'une contrée encore plus septentrionale !
Parmi les bois précieux que Thorfinn remarqua au Vinland se trouvait le mausur ou l'érable bouclée qui pousse encore dans les forêts de ces régions. Ce bois avait une grande raleur pour la confection des meubles de luxe. Or la saga mentionne que Thorfinn s'étant rendu en Norvège pour y veudre les objets qu'il rapportait du Vinland, vendit un morceau de ce bois précieux à un Allemand de Brême, une demi-livre d'or?
Les annales islandaises contiennent aussi une indication astronomique qu'il est important de constater. Leif remarqua, durant l'hiver qu'il passa au Vinland, que les jours étaient d'une longueur plus égale qu'au Groenland et en Islande, et que le plus court
commençait à sept heures et finissait à quatre heures et demie”. Cette observation, suil Report on the geology of Massachusetts. ? l'articula de Croentandis, p. 74. Snorre Sturlesons, Heimekringla, t. T, pp. 821-325. Rafn, Découverte de l'Amérique au Xe siècle,
* Snorre Sturlesons, larticula de Groentandis, p. 32.
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vant les calculs de MM. Rafn et Magnussen, deux profonds érudits et les meilleurs commentateurs des antiquités scandinaves, place Leifsbudir à l'entrée de la baie Mount Hop, appelée par lui Hopsvatn (Lac de Hop).
Quant à la question des indigènes rencontrés par les Ncandinaves, et qui leur ont causé par la suite, parait-il, tant de misères, on les à considérés comme des Esquimaux, d'après la description des sagas. Cette circonstance a fait croire à quelques-uns que le Vinland devait se trouver dans une région beaucoup plus au nord que ne le sont le Rhode- Island et le Massachusetts, les Esquimaux étant aujourd’hui un peuple essentiellement boréal.
Cette objection, qui parait d'abord assez spécieuse, n’en est pas une en réalité. La plupart des auteurs inclinent à croire qu’à cette époque reculée, les Esquimaux parcouraient un territoire beaucoup plus étendu que de nos jours'. Ce fait n'a rien d’impossible pour qui connait les mœurs et les habitudes de déplacement des aborigènes de l'Amérique du Nord. Erick le Rouge et ses compagnons n’ont pas rencontré de races indigènes au Groenland, et ce n'est qu’au XIVe siècle qu’on y mentionne pour la première fois la présence des Esquimaux*.
À la rigueur, la description contenue dans les sagas et appliquée aux Esquimaux peut être prise dans un sens plus étendu et désigner les tribus indiennes en général. C'est ainsi que sir J. W. Dawson, après avoir admis que la race esquimaude pouvait autrefois parcourir une plus grande partie de pays, ajoute “qu'il n’est pas, cependant, invraisemblable que les Scandinaves aient pu aussi regarder les Indiens comme des Skrellings.” Ce mot à probablement été pour eux un terme générique servant à désigner toutes les tribus indigènes de l'Amérique du Nord, tout comme nous-mêmes appliquons parfois le mot Indiens à tous les aborigènes de l'Amérique.
Cette circonstance de la présence des Esquimaux au Vinland ne comporte donc pas un caractère tel qu'il faille rechercher l’ancienne colonie des Scandinaves ailleurs que sur les côtes de la Nouvelle-Angleterre. Au reste, les annales islandaises, malgré les doutes légitimes qu’on peut entretenir touchant certains détails, prouvent d'une manière évidente et propre à justifier l'opinion, généralement reçue, que cette ancienne colonie des peuples du Nord se trouvait dans les Etats actuels du Rhode-Island et du Massachusetts, et nous croyons que les descriptions qu'elles fournissent ne peuvent s'appliquer à d’autres localités *,
! Gaffarel, Rapports sur l'Amérique.
Gravier, Découverte de l'Amérique par les Normands au Xe siècle,
“On croit, dit M. O. Reclus (La Terre à vol d'oiseau, p. 619), que les Esquimaux demeuraient jadis dans les pays devenus depuis Acadie, Canada, Nouvelle-Angleterre, et qu’ils en furent chassés par les Iroquois et les Algonquins.”
“ Des ustensiles leur ayant appartenu, retrouvés dans le Massachusets, donnent lieu de croire qu’à ne certaine époque ils se sont étendus beaucoup plus loin que la région qu’ils occupent actuellement. On dit même qu’au XIe siècle, ils disputaient encore ce territoire aux Algonquins.” (De l’Origine des Indiens du Nouveau Monde, par P. Darby de Thiersant.)
“Tous les ethnographes sont d'accord sur ce point que les Ésquimaux s’étendaient, à une époque récente, beaucoup plus au sud, jusqu’en Terreneuve, peut-être même plus bis encore, jusque dans le Massachusets, et ils ont été repoussés dans les contrées glacées et peu enviables des régions polaires par la raco plus énergique des Peaux-Rouges.” (Les Races Saurages, par Alphonse Bertillon, p. 306.)
? The American Cyclopedia, vol. VIIT, p. 285.
% La ville de Boston possède aujourd'hui la statue d'Erickson. Le dévoilement solennel du monument eut lieu en 1887. Le docteur Edward Everett Hale présidait, et le professeur Horsford fit, dans un élquent discours
Sec. I, 1890. 9.