TROISIÈME EXPÉDITION, — THORSTEIN
Au printemps de l'an 1006, Thorstein, troisième fils d'Erick, tenta lui-même une expédition au Vinland, dans le but surtout d'aller chercher les restes de son frère pour l'enterrer en terre sainte. Ce voyage n'eut aucun résultat. N'ayant pas trouvé le pays qu'il cherchait, il revint dès l'automne au Groenland.
AT. H. Thorfaeus, — Historia Vinlandiæ antiquæ, pp. 5-7.
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Néanmoins, les Scandinaves avaient découvert Terre-Neuve, la Nouvelle-Ecosse et une partie des côtes des Etats-Unis. Il ne leur restait plus qu’à y fonder quelque établissement sérieux ; ce fut l’œuvre de nouveaux navigateurs.
VOYAGE DE THORFINN KARLSEFN
Vers la même époque arrivèrent de la Norvège deux grands navires commandés, l'un par Thorfinn, et l’autre par des colons islandais. Thorfinn appartenait à une des plus puissantes familles de la Norvège. Il y eut alors de grandes réjouissances a: Groenland. Pendant l'hiver, Thorfinn rechercha et demanda en mariage Gudride, femme de Thorstein, qui était devenue veuve depuis un an. Celle-ci, qui avait déjà accompagné son premier mari dans son voyage d'exploration, désirait beaucoup revoir ce beau pays de Vinland dont on parlait tant. Cédant aux instances de sa nouvelle épouse, Thorfinn, qui avait du courage, de l'énergie et la noble ambition de s'illustrer, prépara une expédition.
Il engagea soixante hommes et cinq femmes, auxquels il promit la moitié des profits que rapporterait l’entreprise. Leif lui permit de se servir de ses anciennes maisons au Vinland. Outre ses anciens compagnons Snorre, Biaru et Thorhall, il s’adjoignit Thorvard, qui commandait le novire de Gudride. La flotille entière, qui se composait de trois navires, portait cent soixante hommes et des bestiaux. Comme on le voit, il ne s'agissait pas d’un simple voyage de découvertes, mais d’une expédition sérieuse et de l’établissement d’une colonie. Ainsi préparés, les Scandinaves mirent à la voile au printemps de l’année 1007. * Après quelques jours de navigation, ils arrivèrent à Helluland ou Terre- Neuve; de là ils pénétrèrent au Markland (Nouvelle-licosse). l'expédition, continuant à longer les côtes, arriva en vue d’un cap que Thorfinn nomma Kilarness, et qui répond au cap Cod. À partir de cette pointe il vit, non sans étonnement, de vastes déserts, des dunes et de longs et étroits rivages qu'il appela Furdustrandir, où rivages merveilleux. |
Thorfinn pénétra ensuite dans une baie qu’il nomma Straumfiord (baie des courants), et descendit dans une ile où l’éider se trouvait en très grande abondance. On ne pouvaic y faire un pas sans casser des œufs d'oiseaux.
Les navigateurs prirent terre sur les côtes de Straumfiord. La douceur du climat et la fertilité du sol les décidèrent à y fonder un établissement. Ils coustruisirent des baraques, débarquèrent les troupeaux, et se mirent en frais de défricher la terre, tout en faisant des explorations dans diverses parties du pays. Cependant ils souffrirent beaucoup de la disette pendant l'hiver. Au retour de la belle saison, Thorhall, un des compagnons de Thorfinn, se sépara de l'expédition : mais il fut entrainé par une tempête sur les côtes d'Irlande, où, suivant quelques récits, il fut pris et obligé de servir comme esclave.
Thorfinn, Snorre, Biarn et Grimalfson firent voile à l'ouest avec cent trente et un hommes à la recherche de Leifsbudir. Ils arrivèrent à un endroit où une rivière sortait d'un lac pour aller se jeter dans la mer. Il y avait des iles près de son embouchure. Ils appelèrent cette contrée Hop, mot islandais qui signifie ‘“ une petite baie formée par une rivière venant de l’intérieur et par une échancrure de la mer, ou la terre même qui borde
Sec. I, 1890. 8.
cette baie!” Ayant atterri du côté de l'ouest, ils mirent le bétail en liberté et élevèrent des habitations avec l'intention d'y fonder une coïonie. A cet endroit le froment sauvage et le raisin poussaient d'eux-mêmes.
Ils étaient là depuis quinze jours, quand, un bon matin, la baie se couvrit de canots chargés d'hommes ! , laids, ayant une affreuse chevelure, de grands yeux et la face large. Les nouveaux veuus examinèrent les Scandinaves avec curiosité, puis s'éloignèrent. Le printemps suivant les ramena ; et, après avoir échangé le signal de paix avec les colons, ils débarquèrent et offrirent pour des morceaux d’'étoffe rouge, des peaux de toutes sortes et des corbeilles, Ils auraient bien voulu avoir des lances et des épées, mais Thorfinn se garda bien de leur en donner. Ce commerce d'échange se continua durant quelque temps. Thorfinn n'étant nullement rassuré sur les dispositions de ces indigènes, fit entourer son établissement d’une forte palissade.
Dans le cours de l'automne de 1009, deux ans après leur arrivée, Gudride rendit Thorfinn père d’un fils, qui reçut, lui aussi, le nom de Snorre ; ce fait mérite d’être noté, parce que ce fut là le premier des Scandinaves qui vit le jour en Amérique.
Enfin, cette expédition, qui avait commencé sous d'aussi heureux auspices, semblait devoir prospérer. L'établissement de Thorfinn prenait de l'extension, quand un malheureux incident vint arrêter le progrès de la colonie. On sait ce qui arriva. Un jour qu'un grand nombre de Skrellings étaient descendus sur le rivage, un bœuf appartenant à Thorfinn, sortit du bois, en courant et en mugissant. Les Skrellings eurent grand’ peur, et soupçonnérent une trahison. La crainte d'un combat augmenta le désir qu'ils avaient de se procurer des armes en fer. Peu de temps après, ils firent une tentative pour s'en emparer, ce qui amena une guerre ouverte. Dans un combat qui survint les Scandinaves lachèrent pied. Frédize, une des filles d'Erick le Rouge, qui avait accompagné l'expédition, sortit de sa demeure, ranima le courage des NScandinaves, se saisit ellemême de l'épée d'un des combattants qui avait été tué, et réussit à mettre en fuite les Skrellings. Dès ce jour, Thorfinn ne se croyant plus en sûreté, résolut de retourner dans sa patrie. Mais avant de partir, voulant laisser des traces durables de son séjour dans ces contrées, il fit graver l'inscription dont j'ai parlé dans la première partie de cette étude, sur les bords de la rivière Taunton ; cette inscription, on se le rappelle sans doute, se lit comme suit: Cent trente et un hommes du Nord ont occupé ce pays avec Thorfinn.
Ce travail exécuté, Thorfinn fit charger son navire de bois, de fruits et de pelleteries ; et, avant de mettre à la voile, il explora le pays en plusieurs sens. Partout il trouva un sol des plus propres à la culture. Il revint à son établissement au Straumfiord où l'on pense qu'il avait laissé une petite colonie ; il y passa l'hiver, mais de graves discordes aggravèrent la position des colons. Au printemps suivant (1011), Thorfinn profita d'un premier vent favorable pour retourner au Groenland. De là il se rendit en Norvège, où, pendant l'hiver, il vendit ses marchandises. La saga ajoute que jamais navire ne partit du Groenland plus richement chargé que n’était le sien. 11 fut comblé d’honneurs par les grands seigneurs norvégiens, qui s'intéressaient extrêmement aux découvertes de leurs compatriotes.
1 La désignation de la saga correspond au Mount Hope Bay, traversée par la rivière Taunton, qui, sous le nom de Pocasset river, se jette dans la mer par le détroit de Seaconnett, et l'endroit où les Scandinaves débarquèrent se trouvait à l’ouest de cette baie. C'est aussi à Hop, mais à l'est, que Leifsbudir était situé. Voir Rafn, Mémoire sur la découverte de l'Amérique au Xe siècle, p. 19.
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En 1013, deux ans après le départ de Thorfinn, Thorvard, qui avait commandé un des trois navires de l'expédition de Thorfinn, revenait d'un second voyage au Vinland, ce qui indique, qu'à dater de cette époque, des relations suivies furent établies entre l'Amérique et les pays scandinaves.
Ce nommé Thorvard était marié à cette fameuse Fredize qui, comme on vient de le voir, déploya tant de bravoure devant les Skrellings. Cette femme, poussée par le désir d'acquérir des richesses, tenta elle-même une expédition au Vinland, et détermina Thorvard à l'accompagner. Elle traita avec deux Islandais qui venaient de passer un hiver au Groenland, et convint de partager également avec eux les dépenses et les profits de l'expédition.
La route de l'Amérique était alors connue ; aussi l'expédition arriva en ligne directe au Vinland, et débarqua sur la rive droite de la rivière Pocasset. Cette expédition n'eut aucun résultat pratique; au contraire, l'impérieuse Fredize trompa ses associés, et profita même du temps de leur sommeil pour les faire massacrer, eux et leurs compagnons. Le remords cependant ne tarda pas à s'emparer de la femme coupable; elle retourna au Groenland, et distribua à ses compagnons, pour s'assurer leur discrétion, la plus grande partie de ce qu'elle avait apporté.
Nous savons par expérience combien sont difliciles les premières tentatives de colonisation d'un pays. [la fallu plusieurs voyages et plus d'un essai à nos aïeux avant de pouvoir parvenir à s'implanter dans le nouveau monde, et l'Angleterre elle-même ne réussit pas non plus du premier coup à s'établir dans ce même Etat du Massachusetts, où les Scandinaves, plusieurs siècles auparavant, avaient tenté de fonder une colonie. Le monde cependant avait progressé depuis cette époque de la découverte de l'Amérique par les anciens peuples du Nord. Les colons du XVIe et du XVIIe siècles étaient plus instruits ; ils avaient de meilleurs navires ; ils étaient plus en état de cultiver la terre que leurs devanciers, et possédaient des armes autrement supérieures pour repousser les attaques des Indiens.
Les sagas ne mentionnent pas que les Scandinaves se soient étendus sur un vaste territoire pour y cultiver le sol. Du reste, le caractère remuant des Ncandinaves ne les portait guère à la vie paisible des champs. [ls organisaient une expédition, venaient au Vinland, où ils chargeaient leurs navires de bois, de pelleteries, de fruits, ete. Il est donc probable que ces établissements dans le Massachusetts, le Rhode-Island et la Nouvelle- Ecosse ne furent pour ainsi dire que des postes de pêche et de commerce, plus ou moins importants. Le Vinland était une colonie libre, dit M. Gaffarel ; une sorte de république s’y était établie sous le protectorat des rois de Norvège. C'était surtout la pêche qui enrichissait les colons américains ; ils échangeaient les richesses du pays, bois précieux, peaux de bêtes, dents de phoques, huile de baleine, contre le fer et les armes qui leur manquaient.
! A l'extrémité sud de Fall River, dans le Massachusetts, à l'endroit où le savant danois Rafn a placé l’étatablissement de Leif, et le lieu du drame qui vient d’être rapporté, on a trouvé, le 26 avril 1831, dans un banc de sable, des squelettes d'hommes, une parure de poitrine en bronze, divers instruments, des fers de lance, qui ne sont pas d’origine indienne, ni de facture européenne postérieure au XVe siècle. Cette découverte fut suivie de plusieurs autres. Les objets trouvés dans les tombeaux ouverts furent soigneusement comparés avec d’autres semblables trouvés au Groenland et en Islande, et qui établissent parfaitement leur origine scandinave. C’est opinion de la Société Royale des Antiquaires du Nord que plusieurs des squelettes ainsi découverts étaient ceux des victimes de Fredize.
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À la suite du voyage de Fredize en 1018, et du drame auquel novs venons de faire allasion, les sagas ne mentionnent plus d'expéditions au Vinland et au Markland La chose sans doute n'était plus nouvelle. En 1347, un petit navire groenlandais, monté par dix-sept hommes, fut porté par la tempête des côtes du Markland à celles de l'Islande, Quelques années plus tard, l'aventure fat inscrite dans les sagas, mais comme n'uyant aucune importance, Si les rapports entre l'Islande et l'Amérique alors n'eussent pus été fréquents, l'arrivée de ce navire aurait produit une certaine sensation, qui se reflèterait dans le récit. Le peu d'importance que les chroniqueurs attachent à cet événement est certainement, comme le pensent MM. d'Avezac, Kohl et Rafn, une preuve que l'Amérique était alors connue et souvent visitée par les Islandais,
D'ailleurs, l'histoire d'Hervador, colon vinlandais, qui partit en 1051, en se dirigeant vers le sud, et que nous avons rapportée dans la première partie de ce travail, est la preuve que les Scandinaves avaient alors un établissement permanent au Vinland ; que les voyages en Amérique étaient fréquents, et que d'autres expéditions ont bien pu être tentées, outre celles qui furent entreprises par les personnages raarquants dont parlent les sagas.