M M., VI, 55; X
Les trois ou, si on réunit les deux derniers sous un même titre, les deux ouvrages de Sextus présentent entre eux les plus étroites analogies. Ils sont écrits dans le même esprit et renferment les mêmes argumente, exprimés quelquefois dans les mêmes termes. On peut dire que le second est la continuation du premier; plus exactement, dans le Hp6s (juxôrjfxartxovs, l'auteur reprend et développe les arguments qu'il n'avait qu'indiqués dans les deux derniers livres des Hypotyposes. Ce dernier ouvrage est une sorte d'abrégé du scepticisme, écrit peut-être à l'usage des commençants.
Ces deux ouvrages sont un vaste répertoire de tous les arguments dont les sceptiques s'étaient servis contre leurs adversaires. Il semble que l'auteur se soit proposé pour but de n'en omettre aucun, de ne laisser perdre aucune parcelle de l'héritage de ses devanciers. Sur chaque point, au risque de se répéter cent fois, il reprend un à un tous les griefs qu'on peut formuler contra les dogmatistes. Il réfute le dogmatisme sur les questions générales; il le réfute encore sur les questions particulières, bien qu'il sache et dise que la première réfutation suffit. 11 ne fait grâce d'aucun détail. Parfois , il semble s'apercevoir de ce que sa méthode a de fastidieux et de rebutant; il annonce l'intention d'abréger, d'éviter les redites, mais sa manie est plus forte que sa volonté, et bientôt il retombe dans son péché d'habitude. Une seule réfutation sur chaque point particulier ne le contente pas; il en écrira dix, il en écrira vingt, s'il le peut : il ramasse tout ce qu'il trouve, entasse les arguments sur les arguments; à vrai dire, il compile. Dans l'ardeur qui l'anime, dans sa fureur de destruction contre toutes les thèses dogmatiques, tout lui est bon : il prend de toutes mains, il fait flèche de tout bois. A côté d'arguments très profonds, d'objections sérieuses et de grande portée, on trouve des sophismes ridicules; on passe brusquement de l'intérêt et de la curiosité mêlée d'admiration qu'éveillent toujours, même quand on ne les partage pas, les idées d'un esprit puissant et pénétrant, à l'impatience et à l'irritation que donnent les disputeurs sans bonne foi. Il n'est pas toujours dupe
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'de ses arguties; parfois il se moque lui-même de ses arguments: ses Hypotyposes se terminent sur une sorte de ricanement. Mais il lui semble que contre les dogmatistes tous les moyens sont bons. Aussi bien, en sa qualité de sceptique, il n'a pas à faire de choix entre les bonnes raisons et les mauvaises : il ne doit pas savoir v et il ne sait pas, s'il y a entre elles une différence. Il pousse À ses dernières limites l'impartialité à leur égard, et il explique ironiquement qu'à l'exemple des médecins, qui proportionnent l'énergie des remèdes à la gravité des cas, le sceptique doit se -servir également de raisons fortes et de raisons faibles : les fortes guériront ceux qui sont fortement attachés au dogmatisme; les faibles, ceux qui n'y tiennent que faiblement. Ainsi tous seront sauvés de f orgueil et de la présomption du dogmatisme : c'est ♦sa manière d'être philanthrope (1) .
Cette multiplicité d'arguments et cette bigarrure donnent a penser que Sextus n'exprime pas des idées originales et se borne à répéter ce que d'autres ont dit avant lui : il est incontestable qu'il a fait à ses devanciers de larges emprunts. Au surplus, il n'en fait pas mystère. Ce n'est point en son propre nom , à titre de pensées originales et personnelles, qu'il présente ses arguments; c'est toujours «le sceptique» qui parie. Rien de moins personnel que ce livre : c'est l'œuvre collective d'une école, c'est la somme de tout le scepticisme. Les maîtres même, sauf yEnésidème, n'y sont pas nommés : Agrippa n'est pas cité une fois; c'est une question de savoir si Ménodote l'est même une fois. Pourtant tous les philosophes des autres écoles tiennent une grande place dans le Upbs paBvfiaTtxQvs; leurs opinions y sont longuement exposées et discutées; Sextus n'est muet que sur les siens.
Quelles sont les sources où il a puisé ? Avait-il sous les yeux un ou plusieurs modèles? Y en a-t-il un qu'il ait suivi de préférence? Toutes questions auxquelles la pénurie de nos renseignements ne nous permet pas de faire une réponse certaine. Zeller : conjecture que c'est surtout d'iEnésidème que Sextus s'est inspiré:
fJ) P., III, 280 : ô £xe«7ixof, Sià tb ÇiXdvOpwtot ehai. . . , x. t. A. « Op. àt.,t. V, p. Ai, 3-Aufl.
il en donne pour raison que, parmi les auteurs cités par lui, il en est bien peu qui soient postérieurs au milieu du 1 er siècle avant J.-C. C'est certainement là un fait important et qui mérite d'être pris en sérieuse considération, car nous savons par Sextus lui-même que le scepticisme eut de son temps de redoutables adversaires , tels que les stoïciens, et il est étrange qu'il n'ait pas eu l'occasion de nommer ces adversaires, ou même ses propres prédécesseurs. Pourtant il fait quelquefois allusion à des théories certainement postérieures à jEnésidème, par exemple aux cinq tropes d'Agrippa et aux deux tropes qui y furent plus tard substitués (1) . En outre, toutes les fois qu'iEnésidème adopte les opinions d'Heraclite, nous voyons que Sextus se sépare de lui, et il lui arrive de le combattre directement^. Si on compare avec les livres de Sextus la rapide analyse que Photius nous a conservée de celui d'iEnésidème, on constate aisément, comme il fallait s'y attendre , que les mêmes questions principales sont traitées par les deux auteurs; il y a pourtant des différences assez notables. L'ordre des questions n'est pas le même; que ce soit à Sextus ou à un autre qu'il faille en attribuer l'honneur, il est certain que le plan de Sextus est mieux conçu et mieux ordonné. De plus, yEnésidème* avait consacré trois livres sur huit aux questions morales; Sextus, soit dans les Hypoty poses, soit dans le Ilpè* (xaOvp^rtxovç, leur fait une part bien moins large ; il est visible qu'il n'insiste pas volontiers sur ce sujet : il n'en parle qu'à son corps défendant, et, si on peut dire, par ' acquit de conscience. Enfin, il ne paraît pas qu'JCnésidème ait eu, comme Sextus, le goût des recherches et des comparaisons historiques. Photius nous dit bien qu'il avait pris soin, au début de son livre, de distinguer nettement le scepticisme de la nouvelle Académie; maissansdoutec'étaitdansunintérêtde pure polémique
u) Sextus fait encore allusion à des événements postérieurs à iEnésidème en divers endroits : P., I, 8 û, où il nomme l'empereur Tibère; P., I, q 3 a, où il cite soit Ménodote, soit Hérodote; M., II, 6a, où parait le nom d'Hennagoras, contemporain d'Auguste; M., I, 6o, où on trouve le nom du péripatéticien Ptolémée, qui est du 1 er ou du n" siècle de l'ère chrétienne.
et a6n d'expliquer et de justifier sa désertion M. Sextus, au contraire, s'attache, dans les Hypotypotes, à distinguer le scepticisme non seulement de la nouvelle Académie, mais encore de toutes les doctrines qui présentaient avec lui une analogie même loin* taine. De même, dans le Ilpè* fiaOrjtMTtxovs, il est visible qu'il traite avec goût les questions historiques: il s'y attarde volontiers, et il y apporte une impartialité, un souci d'exactitude et une précision auxquels il n'est que juste de rendre hommage. Ses expositions de doctrine sur le critérium de la vérité, par exemple, et sur la théorie de la connaissance des stoïciens, ont l'étendue et la valeur d'une véritable exposition historique; on oublie presque, en les lisant, que ces théories ne sont si bien exposées que pour être réfutées, et qu'elles ne sont là que pour faire mieux ressortir le mérite des conclusions sceptiques.
Nous sommes fort loin de vouloir dire que ce n'est pas <f iEnésidème que viennent la plupart des arguments exposés par Sextus; c'est, au contraire, notre opinion qu'il faut attribuer à ce philosophe tout ce qu'il y a d'essentiel dans la partie critique du nouveau scepticisme. Ses successeurs n'ont guère fait autre chose que d'étendre à de nouvelles questions les procédés de discussion dont il s'était servi; ils se sont inspirés de son esprit, et ont continué son œuvre à peu près dans la direction que luimême avait marquée. Mais ce qui nous semble difficile, c'est d'admettre que Sextus se soit attaché au texte même d'yEnésidème. Il faut songer que, dans l'intervalle qui sépare les deux philosophes, bien des écrits sceptiques avaient été publiés, dont le dernier venu a dû faire son profit. Peut-être, il est vrai, le livre d'jEnésidème avait-il servi de modèle à tous ces écrits sceptiques, et formait-il comme le thème auquel ils ajoutaient des variations. En tout cas, il ne semble pas que nous ayons le droit de refuser à Sextus le triple mérite d'avoir donné à l'œuvre une forme plus régulière , d'avoir réuni autour des arguments d'iEnésidème tous ceux que la subtilité sceptique avait inventés après
W Voy. ci-dessus, p. 9 h 8.
lui, et de les avoir fortifiés de toutes les considérations historiques dont nous venons de parler l .
Outre les livres d'^Enésidème, il est certain que Sextus a eu sous les yeux ceux d'un grand nombre d'autres philosophes. Nous ne saurions ici nous donner la tâche de rechercher toutes les sources auxquelles il a puisé: bornons-nous à indiquer quelquesunes de celles qu'il désigne lui-même, et qui intéressent particulièrement l'histoire du scepticisme.
Sextus cite trop souvent Timon, avec l'indication précise des ouvrages auxquels il fait des emprunts, pour qu'on puisse douter qu'il connût très exactement les ouvrages du sillographe. H s'est de même inspiré des livres des académiciens, notamment de ceux de Glitomaque et d'Antiochus. Des pages entières, celles entre autres où il expose les arguments de Garnéade contre les Dieux, sont empruntées à Glitomaque, et la comparaison de ces textes avec ceux où Gicéron expose les mêmes idées ne laisse pas de doute sur l'exactitude du résumé qu'il nous donne. Il est même assez plaisant de l'entendre se plaindre (2) de la prolixité avec laquelle les académiciens ont développé l'Àsr/ppircn*. Le soin qu'il prend f3) d'indiquer partout le chapitre auquel il fait des emprunts nous rassure sur leur exactitude.
Parmi les écrivains qu'il ne cite guère, mais dont il s'est le plus inspiré, il faut certainement placer Ménodote : c'est le vrai maître de Sextus, s'il est vrai que son prédécesseur immédiat, Hérodote, ait été un médecin pneumatique, c'est-à-dire dogmatique. On verra plus loin, par l'exposition des doctrines, que le scepticisme de Sextus ne révoque en doute que les vérités métaphysiques, celles qui se démontrent dialectiquement. A la science abstraite et a priori des dogmatistes il veut substituer timi-
< l) Souvent Sextus semble indiquer qu'il emprunte ses arguments à quelque devancier, lorsque, par exemple, il dit : Ttvès Xéyovat. . . (M., VIII, 3a. 171; P., III, 18 3, etc.) Parfois, il semble qu'il ajoute lui-même un argument nouveau : M., VIII, 166 : Zvvdtiy us \6yop toiovtov. . . Cf. VIII, 196, a5o, etc., et P., H, 9o4.