M., IX
« Af.,VU,aoi.
dément encore et non sans quelque embarras, une sorte de science ou d'art, fondée uniquement sur l'observation, sur l'étude des phénomènes et de leurs lois de succession. Ce scepticisme est ce que nous appelons aujourd'hui le positivisme. C'est là sa marque distinctive , c'est le caractère nouveau du scepticisme de la dernière période. Or, cette méthode nouvelle, sinon dans ses traite essentiels, au moins par la rigueur avec laquelle elle est appliquée, est celle de Ménodote. Nul doute que Sextus ne procède directement de Ménodote. Certains chapitres, par exemple celui qui est consacré à la réfutation des sophismes (1) , sont probablement inspirés par le premier sceptique médecin.
Toutefois, si Sextus a fait de nombreux emprunts, on ne saurait voir en lui un vulgaire compilateur ; on ne doit pas lui adresser les reproches que Diogène mérite si bien. Le soin qui! prend de recourir aux textes originaux , de citer même longuement les propres paroles des auteurs qu'il combat, n'est pas le fait d'un esprit inattentif qui veut s'épargner la peine de penser et de comprendre; c'est plutôt le souci d'un historien consciencieux et méthodique, qui ne veut rien avancer à la légère: c'est le scrupule honorable d'un écrivain qui ne veut ni affaiblir, ni travestir la pensée de ses adversaires, et met sa gloire à exposer impartialement leurs opinions. Peut-être faut-il voir là un heureux effet de cette méthode d'observation précise que Ménodote venait d'introduire dans la science.
En tout cas , même au milieu de ce fatras d'arguments qu'il reproduit d'après autrui, Sextus sait garder une sorte d'originalité. Il n'est pas besoin de le lire longtemps pour s'apercevoir qu'on a affaire à un esprit très net et très délié, très maître de sa propre pensée , et fort capable de s'assimiler celle des autres. Il prend un plaisir évident, et souvent beaucoup plus qu'il ne faudrait, à se jou(fr au milieu des subtilités de la dialectique. Ce n'est pas qu'il se fasse illusion sur l'utilité de cette science; il sait lui dire son fait à l'occasion, et il lui arrive d'opposer fort
M P., H, aa<j.
sensément l'inanité des arguments invoqués par les dialecticiens à la précision utile des faits sur lesquels raisonnent les médecins. Néanmoins on dirait qu'il veut montrer aux dogmatistes qu'il est capable de retourner contre eux leurs armes favorites, et qu'il sait les manier avec dextérité; il y met une sorte de coquetterie, et il n'est pas fâché de montrer aux dialecticiens de profession qu'il pourrait au besoin leur en remontrer. S'il commet parfois de pitoyables sophismes, ce n'est pas, on l'a vu, par ignorance ou par faiblesse d'esprit, mais de propos délibéré et par dilettantisme. Malgré toutes ses subtilités, son style, d'une sécheresse et d'une précision scolastiques, sans affectation ni recherche défausse élégance, est presque toujours parfaitement clair: il ne vise pas à l'effet, et dit toujours exactement ce qu'il veut dire.
Historien érudit, dialecticien et médecin, Sextus Empiricus, en supposant même, ce qui n'est nullement prouvé, qu'il n'ait rien tiré de son propre fonds, garde encore une assez belle part. Ses livres, malgré leurs défauts, comptent parmi les plus précieux monuments que l'antiquité nous a laissés. Sextus a bien mérité de nous par les nombreux renseignements historiques qu'il nous a transmis. Il a surtout bien mérité de son école. C'est a lui qu'elle doit d'être la mieux connue de toute l'antiquité. Nous ne connaissons pas bien les sceptiques, mais, grâce à Sextus, nous pouvons connaître parfaitement le scepticisme.
A Sextus Empiricus succéda, dans la direction de l'école sceptique, Saturninus, contemporain de Diogène Laerce (1) , dont nous ne savons qu'une chose, c'est qu'il fut, lui aussi, un médecin empirique.
En dehors des philosophes de profession , qui reçurent direc-
( " On lit dans le texte de Diogène (IX, 1 1 6) : Tùnvpvïvoe 6 Kvdypâf. Personne n'a pu encore expliquer ce surnom de Cythènas. Il nous semble évident qu'il faut lire ô xad* $paç. Celte correction est indiquée par Nietzsche, Beitrâge %ur Quellenkunde und Kritik des Diog. LatrC, p. 10, Basel, Schultze, 1 870. Peut-être aussi pourrait-on lire : è ix Kv0?rp&.
tement l'héritage des maîtres, il ne parait pas que le scepticisme ait recruté beaucoup d'adhérents : il en eut moins que la nouvelle Académie. Sénèque ne parle pas de cette école et semble en ignorer l'existence. Les seuls partisans du scepticisme dont les noms soient arrivés jusqu'à nous sont : Licinius Sura, à qui Pline le Jeune (1) adressa deux lettres, et Favorinus. Ce dernier, bien qu'à vrai dire il fût moins un philosophe qu'un littérateur ami de la philosophie, mérite de nous arrêter un instant.
Favorinus naquit à Arles vers 80-90 après J.-C. {2) . Il eut pour maîtres Dion Chrysostorae (3) , et peut-être Epictète (4) , contre lequel il écrivit plus tard un livre (5) . A Athènes, il rencontra Démonax, et se lia d'une étroite amitié avec Hérode Attiras'* 1 ; puis il séjourna longtemps à Rome et eut pour disciple Aulo- Gellc, qui resta toujours un de ses plus fervents admirateurs ,r Il fut aussi l'ami de Plutarque, qui lui dédia un de ses ouvrages (8) . Il mourut vers l'an 1 5o après J.-C.
Favorinus était eunuque ou hermaphrodite (9 \ circonstance qui lui valut plus d'une raillerie cruelle, comme on peut le voir dans le Détnonax de Lucien. Voici le portrait qu'on nous fait de lui (10} : «Tonsam frontem, gênas molles, os laxum, cervicem tenuem, crassa crura, pedes plenos quasi congestis pulpis,vocem femineam, verba muliebria, membra et articulos omnes sine vigore laxos et dissolûtes. » C'était un beau parieur, également
< l > IV, 3o; VU, 97.
(,) Suidas dit qu'il naquil sous Trajan et vécut jusqu'au temps d'Adrien. Toutefois, il doit être né plus tôt, car Plutarque ( QuœtL cotw., VIII, x, s) parie debi comme d'un écrivain déjà célèbre. D'autre part, suivant Aulu-GeHe (A*. ^.,11aa), il connut Fronton après son consulat, et Fronton fut consul en i&3. Il <M avoir survécu à Adrien.
W Philostr., Vit. gophist. , I, vin, i.
« Gell., N. A., XVII, 19. Gai., De opt. doctr. , I, vol. I, p. ai ; Dt U*.f*f> •j, vol. XIX, p. hlx.
M Gai. , ibid.
(0) Lucien, Démonax, îa. Philostr., loc. cit.
< 7Î iV.il. f II, 96; III, 19, etc.
W Fabricius, Bibltoth. grœc., V, p. i64.
> 9 > Philostr., loc. cit. Suidas. Lucien, Démonax, 19.
< ,0 > Val. Rose, .4nh. gr., II, 71.
habile dans la langue grecque et dans la langue latine, capable de discourir longtemps avec une érudition abondante et facile sur tous les sujets, même les plus mesquins. Il ne paraît pas que les vrais philosophes, comme Démonax, aient eu pour lui la moindre estime.
Favorinus, d'après Suidas, avait composé un grand nombre d'ouvrages; il était fort instruit, très au courant des doctrines philosophiques, mais plus particulièrement attaché à la rhétorique. Parmi ceux de ses livres qui ont trait à la philosophie, il faut signaler : i° UavroSaTrrj lai opta \ 2° les Àwop>v/xoi>«î/t*aTa ; Diogène Laerce s'est servi de ces deux ouvrages; 3° É7zrrop/ (1) , qui n'est peut-être qu'un chapitre de la WcunoSami) loi opta; 4° KvpnvatxJ®; 5° Jlep\ Ôfitfpov ooffo®; 6° Uepï Uvppùmetw tpbiuiûv^; 7 trois livres Ilepl Ttjç xaT0tXi?»7«xifc <pavraur(as (5) ; 8° UXovrdpxos # mpl rris kxaSrjfiaïxnç StaBéaeuç * 6 '. Un de ses livres était consacré à prouver que le soleil lui-même ne peut être perçu (7) . Il avait aussi composé un traité 'tisèp ÈviXTtfrovW.
C'est une question de savoir s'il faut compter Favorinus parmi les partisans du pyrrhonisme ou parmi ceux de la nouvelle Académie. Zeller tient pour la première opinion, Haas pour la seconde. Il est certain que Favorinus professa une grande admiration pour Pyrrhon (0) , et il avait exposé les dix tropes d'iEnésidème. Toutefois, par bien des traits, il se rapproche plutôt de la nouvelle Académie. Il était bien, comme Arcésilas et Garnéade, un discoureur habile, qui se servait de la philosophie plutôt qu'il ne la servait; on nous dit (10) , d'ailleurs, qu'il avait l'habitude de
W Steph. Byzant., £o*eft.
<" Steph. Byzant., ÀAcguripc/a.
<*> Suidas.
W Gel!., XI, ▼, 5.
W GaL, De opt. doctr. , vol. I, p. 4o.
<•> lbid.
M lbid. : Mn& ràv IjXtov éïvou xaraXrji(16».
« Gai., De Itbr.propr., ia, vol. XIX, p. A4.
<•> Philostr., hc. et*., 1, vm, 6. Gell., XI, v, 5.
(,0) Gell., XX, 1 : ccNoli ex me quœrere quid eiistimem. Scis enim solilum esse me pro disciplina secte, quam colo, inquirere magis quant decernere. Sed quœso
disserter sur toutes choses, à la manière des académiciens, sans rien décider. De plus, comme Àrcésilas et Carnéade, ainsi que le titre d'un de ses livres en fait foi, il s attaqua surtout à la théorie stoïcienne de la représentation compréhensive. Enfin, dans l'argumentation contre les oracles que rapporte Aulu-Gelle {1) , on le voit combattre la théorie stoïcienne par les mêmes arguments dont se servaient les nouveaux académiciens; il insistait ^notamment sur l'incompatibilité du libre arbitre avec la divination, et c'est un argument dont il ne paraît pas que les pyrrhoniens se soient servis.
Il ne semble pas, d'ailleurs, que Favoiinus ait rien ajouté d'important à la tradition de ses maîtres. Au surplus, les rapports entre les deux écoles étaient assez étroits pour que Favorinusse considérât comme appartenant à toutes deux. Entre les académiciens, qui croient savoir qu'ils ne savent rien, et les sceptiques, qui n'en sont pas sûrs, il n'y a pas un abîme (3) .
tecum tamen degrediare paulisper e curriculis istis disputationum académies.* Cf. Gai., De opt. doctr., vol. I, p. 60.
<*> N.A., XIV, 1. H faut signaler cette formule, toute académicienne : «E»cendi autem non ostentandi gratia ingenii, an quod ita serio judicatoque existûnaret, non faabeo dicere.»
M Ibid. : <r Jam vero id minime ferendum censebat, quod non modo casas d éventa, quœ evenirent extrinsecus, sed consilia quoque homtnum ipsa, et arbitrai» et varias voluntates, appetitionesque et déclina tiones, et fortuites repentinosque io levissimis rébus animorum impelus, recessusque, moveri agitarique desuper e cdo putarent.»
W GcH.,XI,v,8.