‹ Les sceptiques grecsChapitre 23 sur 31 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Dans le scepticisme empirique, tel que l'expose Sextus, il y a lieu, selon nous, de distinguer deux parties que Sextus confond, mais qui sont loin d'être identiques : la légitimité de la distinction que nous proposons se justifiera d'elle-même, croyons-nous, par l'exposition des différentes thèses du scepticisme empirique. Les sceptiques sont d'abord des philosophes : ils s'attachent à ruiner le dogmatisme sous toutes ses formes : c'est la partie destructive de leur œuvre, celle à laquelle ils paraissent avoir attaché le plus d'importance. Mais ils sont en même temps des médecins : il faut qu'ils justifient la science ou plutôt l'art qu'ils cultivent. De là un certain nombre de thèses positives, qu'ils laissaient volontiers au second plan, mais qui sont pour nous du plus haut intérêt, et qu'on peut considérer comme la partie constructive de leur système. En un mot, dans le scepticisme empirique, il convient de distinguer le scepticisme et l'empirisme.

L'exposition du scepticisme proprement dit comprend ellemême deux subdivisions. La première définit le scepticisme, formule ses principes et ses arguments, explique les termes dont il se sert. La seconde prend l'offensive contre le dogmatisme : passant en revue les trois parties de la philosophie, elle expose impartialement le pour et le contre sur chaque question, et conclut à l'impossibilité de rien savoir. Nous résumerons les deux parties de l'œuvre de Sextus en usant librement de ses trois ouvrages. Il serait impossible de parler de tous les arguments que l'infatigable sceptique accumule : nous choisirons les principaux, non les meilleurs, mais ceux qui nous paraîtront les plus propres à donner une idée exacte de l'argumentation, et à reproduire,

dans un résumé aussi bref que possible, la vraie physionomie de l'ensemble.

I. Le scepticisme consiste à comparer et k opposer entre elles, de toutes les manières possibles, les choses que les sens perçoivent, et celles que l'intelligence conçoit (1) . Trouvant que les raiy^ y sons ainsi opposées ™* " n p^Jp flg||(/^~fl/«»^) le sceptique est conduit à la suspension du jugement (Arox>/) et à l'ataraiie.

Cette suspension du jugement ne doit pas s'entendre en un sens trop large. Lorsqu'il y est contraint par une sensation qu'il subit, le sceptique ne s'interdit pas d'affirmer. S'il a chaud / ou froid , il ne dira pas : je crois que je n'ai pas chaud ou froid' 1 . Il ne doute jamais des phénomènes (3) . Mais s'il s'agit d'une de X ces choses cachées (d^lAa) que les sciences prétendent connaître^, il doute toujours.

Je ne sais rien®; je ne définis rien®; pas plutôt ceci que ak : \ peut-être oui, peut-être non (8) ; tout est incompréhensible (9) ; voilà 1* formules dont il se sert pour exprimer son doute, à moins que, les trouvant encore trop affirmatives, il ne préfère recourir à des interrogations, et dire : pourquoi ceci plutôt que cela (10) ? Mais dans tous les cas, il faut bien entendre que jamais il n'affirme rien, au sens absolu du mot : il dit seulement ce qui lui parait. Ainsi, quand il dit qu'il ne sait rien , ou que tout est incompréhensible, ou qu'à toute raison s'oppose une raison d'égale valeur, il ne faudrait pas lui reprocher de se contredire en affirmant une proposition qu'il tient pour certaine. Il ne la tient pas pour absolument certaine : la chose lui parait ainsi, mais peut-être est-elle

« P.,I, soi.

lt) A, 1,197- < 7 > P., I,i88.

autrement {l) . Il ne parie jamais que pour lui-même; chacune de ses formules sous-entend : à ce qui! me semble (2) . Toutes ses formules s'appliquent à elles-mêmes : elles s'enveloppent ellesmêmes. Un purgatif, en même temps qu'il entraine les humeurs du corps, disparaît avec elles (3) . De même, les formules sceptiques, en supprimant toute certitude, se suppriment elles-mêmes. En un mot, et c'est un point sur lequel Sextus insiste souvent, le sceptique ne fait jamais qu'exprimer l'état purement subjectif où il se trouve, sans rien affirmer de ce qui est hors de lui, sans rien dire qui ait une portée générale {4) .

Par conséquent, le sceptique n'est d'aucune secte (5) , d'aucune école, à moins qu'on n'entende par là une disposition h suivre, conformément à ce que les sens nous montrent, certaines raisons qui conduisent à bien vivre (non pas au sens moral, mais au sens large du mot bien), et à suspendre son jugement. Les raisons que suit le sceptique lui apprennent à vivre d'après les coutumes, les lois, les institutions de sa patrie, et les dispositions qui lui sont propres.

Le sceptique a un critérium, non pour distinguer le vrai du "" ) faux, mais pour se conduire dans la vie. Ce critérium, c'est le \ i\ phénomène ou la sensation subie, et qui s'impose, sur laquelle ^ la volonté n'a aucune prise (6) . Ne pouvant demeurer tout à fait

< !) P.,l, i5, 191, ao3, etc.

<« P., I, aoa.

M P., I, ao6.

(| ) P., I, i5 : Tè iavrÇ Çatpdptvov Xéyti xai ta wdBos inayyiXXst rd èavroÇ àâoÇd&loK pnèèv mspi vœp éÇonSev throxcipiiw» ètaÇe&uoàptvof. Cf. I, 19.

<*> 11 est impossible de traduire le mot àytayi dont se sert Sextus, et qu'il oppose au mot aïpeatf trop dogmatique à son gré (P., I, 16). Les mots secte, doctrine, thèse, institution, profession, direction, exprimeraient toujours une idée trop positive, et manqueraient de clarté. Notre langue, amie de la précision, n'a pas de mots pour ces nuances subtiles de pensée. Nous nous servirons, à l'occasion, des mots école ou enseignement, bien qu'ils soient aussi assez impropres ; il faudra seulement entendre qu'il ne s'agit pas d'un corps de doctrines fixe et déclaré immuable, mais seulement d'un groupe d'opinions communes à un certain nombre d'hommes, et adoptées par eux, au sens qui vient d'être dit, c'est-à-dire avec réserves, et sans leur attribuer une valeur absolue.

( fl ) P., I, 99 : Èv tisLoti yèp xoi dSouAïfrp méBti KttfUvn dUrniôt ioliv.

inactif, le sceptique vit sans avoir d'opinion, uniquement attaché aux apparences, et aux pratiques de la vie commune. 11 obéit aux suggestions de la nature, et fait usage de son intelligence, comme le premier venu ; il suit l'impulsion de ses passions, mange s'il a faim, boit s'il a soif. Respectueux des lois et coutumes de son pays, il regarde la piété comme un bien, l'impiété comme un mal : il apprend et cultive les arts. Qu'on ne l'accuse donc pas de s'enfermer dans l'oisiveté, s'il veut être conséquent avec lui-même, et de tomber dans l'absurdité et les contradictions, d'être forcé par exemple, si un tyran lui ordonne défaire une mauvaise action, de choisir entre le crime et la mort, ce qui est contraire à ses maximes (I) . Raisonner ainsi , c'est oublier qne le sceptique ne se conduit pas d'après des règles philosophiques: il s'en rapporte à l'observation et à l'expérience < 2) , qui n'ont rien à faire avec la philosophie. S'il est mis en demeure par un tyran de faire une action défendue , sans s'inspirer d'autre chose que des lois de sa patrie, il saura prendre une décision ; car il peut, comme tout le monde, préférer certaines choses, et en éviter d'autres.

' Par là, il atteint le but qu'il se propose, et qui est Xalms* à l'égard des opinions, la métriopathie à l'égard des choses qne nul ne peut éviter^. Le dogmatiste qui a une opinion sur le bien et sur le mal, qui croit par exemple que la pauvreté est un mal, est deux fois malheureux : parce qu'il n'a pas ce qu'il désire. et parce qu'il se travaille pour l'obtenir. Obtient-il la richesse' il est trois fois malheureux, parce qu'il se laisse aller à une joie immodérée, parce qu'il fait tous ses efforts pour garder ses trésors, parce qu'il est torturé à l'idée de les perdre (4) . Toutes c* peines sont épargnées au sceptique. H est vrai qu'il n'échappe pas plus que les autres aux douleurs sensibles : il pourra souffrir de la faim, de la soif ou du froid. Mais si la douleur dont il

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