P., II
xaBéXov) 1 ; mais si on ne considère que quelques cas, l'induction n'est pas solide; si on prétend les considérer tous, on tente l'impossible, car les cas particuliers sont en nombre infini.
Il faut en dire autant des définitions, auxquelles les dogmatistes attachent tant d'importance. On ne peut définir ce qu'on ne connaît pas : et si on le connaît, à quoi bon le définir? Et à vouloir tout définir on tombe dans le progrès à l'infini (9) .
Il n'y a donc ni signe, ni démonstration. Mais, arrivé au terme de cette longue argumentation, le sceptique n'est-il pas pris en flagrant délit de contradiction, et les dogmatistes ne vont-ils pas retourner contre lui ses propres armes? Ou vos paroles, diront-ils, ne signifient rien : et alors à quoi bon tant de discours? Ou elles ont une valeur; elles sont des signes et des preuves, et ajors que devient votre thèse? De même, ou il n'y a pas de démonstration , et alors vous n'avez pas prouvé qu'il n'y en a pas; ou vous l'avez prouvé, et alors il n'est pas vrai qu'il n'y ait pas de démonstration.
Mais le sceptique a réponse à tout. Je n'ai pas nié, dit-il, l'existence des signes commémora tifs, mais seulement celle des signes indicatifs. C'est dans le premier sens qu'il faut prendre nos paroles : elles n'apprennent rien ou ne signifient rien, mais servent seulement à rappeler à la mémoire les arguments invoqués contre les signes.
Quant à la démonstration, j'accorde que je n'ai rien prouvé. Il est seulement probable qu'il n'y a pas de démonstration : voilà ce qui me paraît en ce moment; je n'affirme pas qu'il en sera toujours de même : l'inconstance de l'homme est si grande !
Objecterait-on que le sceptique n'est pas persuadé de la valeur de ses arguments, qu'il n'est pas de bonne foi? Qu'en sait-on? La persuasion ne se commande pas : on ne peut pas plus prouver à un homme qu'il n'est pas persuadé qu'on ne peut prouver à un homme triste qu'il ne l'est pas.
N'oublions pas d'ailleurs que le sceptique n'affirme rien. Ce
W A, II, aoû.
<*> A, H, ao 7 .
qu'il oppose aux dogmatistes, ce sont des paroles vides (<p*X>)i> S-éaiv \6yo*v). Et fût-il vrai que son argumentation est triomphante, il ne s'ensuivrait pas qu'elle se détruise elle-même, et s'exclue en s'établissant. Il y a bien des choses qu'on dit en sous-enlendant une exception : par exemple, si on dit que Jupiter est le père des Dieux et des hommes, on sous-entend qu'il n'est pas son propre père. De même en disant qu'il est impossible de rien démontrer, on peut sous-entendre : sauf cette proposition même. Accordons pourtant que cette argumentation s'exclut elle-même : elle ressemble au feu qui se consume lui-même en même temps que la matière qui l'alimente, ou à ces purgatifs qui sont chassés en même temps que les humeurs qu'ils entraînent. Et peut-être enfin le sceptique ressemble-t-il à l'homme qui, arrivé au faîte, repousse du pied l'échelle qui l'y a conduit. Content d'avoir démontré qu'il n'y a pas de démonstration, il n'a plus besoin de cette démonstration, et il l'abandonne.
a Contre les physiciens. — C'est surtout dans les questions de physique que se manifeste la présomption des dogmatistes : mais là encore il est aisé de démontrer l'inanité de leurs prétentions. Il suffit pour cela d'examiner les principes et les idées les plus essentielles, telles que celles de Dieu, de la cause, active ou passive, du tout et de la partie, du corps, du lieu, du mouvement, du temps, du nombre, de la naissance et de la mort.
Dans la question de l'existence des Dieux, plus encore que partout ailleurs, Sextus s'attache à tenir la balance égale entre l'affirmation et la négation. 11 expose longuement et impartialement les arguments des dogmatistes, et réfute même en passant quelques-unes des objections qu'on a dirigées contre eux : à lire cette partie de son œuvre, on le prendrait pour un croyant. Il semble qu'il ait à cœur de ne pas mériter le reproche d'impiété en insistant avec trop de complaisance sur les arguments négatifs, et on voit dans toute cette discussion percer le souci de ne
pas se mettre en opposition avec les croyances communes. Le sceptique ne veut pas se laisser confondre avec les athées, et il s'enferme strictement dans son rôle d'avocat, qui plaide alternativement le pour et le contre, sans conclure. Au reste, la thèse négative n'y perd rien, et elle est exposée à son tour avec les mêmes égards.
Les trois preuves stoïciennes de l'existence de Dieu, tirées, l'une du consentement universel, l'autre de l'ordre du monde, la troisième des inconséquences où tombent les athées, sont présentées et discutées tour à tour. Dans cette critique, Sextus se borne à reproduire les arguments de Garnéade, que nous avons résumés ci-dessus : il est inutile d'y revenir ici.
Nous n'indiquerons pas tous les arguments invoqués par les sceptiques contre l'idée de cause, la clef de voûte de toute explication physique de l'univers. Vraisemblablement, chacun des sceptiques qui se sont succédé a tenu à honneur d'inventer une difficulté nouvelle, et de lancer sa flèche contre l'idole.
Trois cas peuvent être examinés : ou l'on parle de l'agent (cause active), ou de l'agent uni au patient (principe passif on matière), ou du patient seulement.
Pour la cause active (1) , sans parler des arguments d'iEnésidème, exposés plus haut, il est clair qu'elle appartient, comme le signe et la démonstration, à la catégorie des choses relatives : une cause ne peut être appelée de ce nom que si on a égard à son effet, et de même l'effet est inintelligible sans la cause; il est donc impossible de comprendre ce qu'est une cause en ellemême. Et pour la même raison, on ne peut dire ni que la cause précède l'effet, puisque avant l'effet, elle n'est pas encore cause: ni qu'elle l'accompagne, puisque l'un et l'autre étant donnés ensemble, on ne peut distinguer lequel est la cause, lequel est l'effet; ni qu'elle le suit, car ce serait trop absurde.
En outre, s'il y a des causes, ce qui est en repos n'est pas la cause de ce qui est en repos, ni ce qui est en mouvement de ce
(1 > M. y IX, 907. Cf. P., III, ai. Rappelons que cette argumentation est attribuée, à tort croyons-nous, à iEnésidème, par Saiaset. Voy ex ci-dessus, p. 969.
/est
qui est en mouvement; car dans les deux cas, la prétendue cause et le prétendu effet sont indiscernables. Voici une roue en mouvement; celui qui la tourne est aussi en mouvement : et de quel droit dire que le mouvement de la roue est l'effet plutôt que la cause du mouvement de celui qui la tourne? Mais d'autre part, ce qui est en repos ne peut pas plus être la cause du mouvement, que le froid ne peut réchauffer, ou le chaud refroidir; et de même ce qui est en mouvement, n'ayant pas en soi le principe du repos, ne peut produire le repos. Comme il n'y a pas de cinquième hypothèse, il faut dire qu'il n'y a pas de cause.
Dira-t-on que la cause active n'agit pas seule, mais de concert avec le principe passif ou la matière ? On verra bien d'autres absurdités. D'abord on aura deux noms, ceux d'agent et de patient, pour une même chose : le patient sera aussi actif que l'agent, et l'agent aussi passif que le patient. Le feu ne sera pas plus la cause de la combustion que le bois qu'il consume.
De plus, pour agir et pâtir, il faut toucher et être touché. Mais l'agent tout entier ne peut toucher le patient tout entier; car ce ne serait plus un contact, mais une union. Une partie de l'un touchera-t-elle une partie de l'autre? Non, car si elle touchait cette partie tout entière, elle se confondrait avec elle; et si elle n'en touchait qu'une partie, la même difficulté se reproduirait, et ainsi à l'infini. Il est de même impossible que le tout soit en contact avec la partie, ou la partie avec le tout; car le tout devenu coextensible à la partie lui serait égal, ou inversement. Il ne reste pas d'autre hypothèse.
Quant à la cause passive, si elle est, en tant qu'elle a une nature propre, elle ne peut être passive ; car elle est déterminée en elle-même autrement que par le fait d'être passive. Elle le peut encore moins si elle n'a pas de nature propre. Par exemple, Socrate ne meurt pas tandis qu'il vit ; et il ne meurt pas non plus quand il n'est plus. Une chose qui s'amollit n'est pas passive tant qu'elle reste dure; et quand elle a cessé de l'être, elle n'a plus rien à subir.
De plus, une chose ne peut être passive que par soustraction, addition ou altération. Mais la soustraction est chose inintelligible (1) . Les mathématiciens se moquent du monde ; car ils parlent de couper en deux une ligne droite. La ligne, suivant eur, est composée de points : comment s'y prendre pour coupa* une ligne composée d'un nombre impair de points, de neuf par exemple? On ne peut diviser le cinquième point, puisque le point est sans étendue; et si on ne le divise pas, les deux parties, au lieu d'être égales, auront l'une quatre, l'autre cinq points. Pour la même raison on ne peut diviser un cercle en deux, et une ligne droite ne peut en couper une autre. Ainsi encore on ne peut retrancher un nombre d'un autre , par exemple cinq de six. Car pour retrancher une chose d'une autre, il faut qu'elle y soit contenue. Mais si cinq est contenu en six, quatre sera contenu en cinq, trois en quatre, deux en trois, un en deux : ajoutez tout cela, et vous trouvez que six contient quinze, et que cinq contient dix. On pourrait montrer ainsi, observe judicieusement Sextus, que le nombre six renferme une infinité de nombres. Et voilà pourquoi la soustraction est impossible.
On nous dispensera d'insister sur les raisons analogues qui prouvent que l'addition et l'altération sont impossibles.
Le tout et la partie sont aussi inintelligibles (2) . Si le tout existe, ou bien il est distinct des parties, il a une existence propre et indépendante, ou il n'est que l'ensemble des parties. Mais il n'est pas distinct des parties; car si on supprime les parties, il n'est plus : il suffit même pour le faire disparaître d'enlever une seule partie. Le tout ne peut d'ailleurs être défini que dans sa relation avec les parties. Et si ce sont les parties qui forment le tout, dira-t-on que ce sont toutes les parties, ou seulement quelques-unes? Dans ce dernier cas il y aurait des parties qui ne seraient pas des parties du tout, ce qui est absurde. De plus, il faudrait renoncer à définir le tout comme on le fait d'ordinaire, une chose à laquelle ne manque aucune de ses parties. Si
M M., IX, a83.