LES SECRÉTAIRES PERPÉTUELS
beaucoup de points, il n’en savait guère plus que ses lecteurs.
Il comprenait tous les systèmes, les exposait avec une grande
lucidité et n’v croyait qu’à demi. Il développait à merveille les
opinions des autres, sans avoir assez d’autorité pour les juger.
Il portait d'ailleurs sa préférence sur celles qui se prêtaient à
un exposé brillant, et c’était là une circonstance qui eût été
de nature à fausser ses jugements, s’il ne s'était tenu toujours
sur la plus extrême réserve. On sait que, s’il eût eu la main
pleine de vérités, il eût hésité à l’ouvrir. Quoi qu’il en soit,
quand il eut été nommé secrétaire perpétuel de l’Académie des
sciences, il devint pour cette compagnie un brillant historien,
ou tout au moins un incomparable nouvelliste. Son Histoire
de ( Académie, ses Eloges, ont créé un genre de littérature, et l'on peut dire qu'il a fait école.
Fontenclle, né en 1637, ne mourut qu’en 1757, âgé par conséquent de cent ans à peu près. Il n’atteignit un si grand âge qu’en aidant sa bonne constitution par une hygiène intelligente. 11 eut donc soin de diminuer son travail aux approches de la vieillesse, et, dès l’année 1739, il se démit de ses fonctions de secrétaire perpétuel.
II y fut remplacé par Dorlous de Mairan. Nous trouvons en Mairan un exemple de ces célébrités d’un jour qui s’évanouissent devant la postérité. Peu de savants ont eu une carrière plus facile et ont joui de plus d’estime parmi leurs contemporains. L’Académie des sciences, comme si elle ne pouvait faire trop pour le posséder, lui fit un honneur qu’elle n'avait encore fait à personne, et qui fut refusé plus tard aux hommes les plus illustres : elle le nomma d’emblée pensionnaire sans le faire passer par les grades inférieurs d’adjoint ou d’associé. L'Académie française le distingua de son côté, et
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l’appela dans son sein. Cependant Mairan n’a rien laissé pour ainsi dire, et rien ne justiflc à nos yeux les faveurs exceptionnelles dont il fut l’objet. Sans doute son principal mérite consistait dans ces qualités d’entregent qui frappent vivement les contemporains, mais dont l’histoire perd le souvenir. C’était un homme du Midi (il était de Béziers), et il avait sans doute ce genre de mérite tout extérieur qui s’en va en mousse ou en fumée. 11 ne resta d’ailleurs que trois ans secrétaire perpétuel, et céda sa place en 17à3 à Grandjean de Fouchy.
L’Académie eut en Fouchy, pendant plus de trente ans, un secrétaire diligent et infatigable, activement mêlé aux travaux de ses confrères et attentif à les enregistrer avec un soin jaloux. Il avait des dehors un peu ternes, mais il possédait les qualités solides de son emploi. Comme Duhamel, qu’il rappelle par plus d’un côté, il eut la modestie de se choisir un adjoint doué des qualités les plus brillantes, et de se donner ainsi un successeur qui devait l’effacer : ce fut Condorcet, qui, devenu titulaire après avoir été adjoint, conserva les fonctions de secrétaire jusqu’en 1793.
Condorcet fut préféré à Bailly, dont la candidature était soutenue par une partie de l’Académie. C’est qu’en effet Condorcet était un géomètre de race. Nourri aux mathématiques, il avait reçu dès la jeunesse cette forte éducation scientifique qui ne se remplace plus tard que par un vernis spécieux. Aucune question ne pouvait avoir pour lui de replis cachés; il était à même de les pénétrer toutes jusqu’au vif. Aussi habile à parler qu’à écrire, il remplit ses fonctions avec autant de zèle que d'éloquence. Nous avons déjà parlé de ses éloges académiques, qui ne perdent point à être comparés à ceux de Fontenelle,