XX PRÉFACE
métaphysique. La somme de raison qu'il y a sur cette planète est même si faible, que des livres comme ceux de M. de Hartmann feraient courir les plus grands dangers à la judiciaire de notre espèce si l'on ne criait au public qu'il est dupe d'une manière de mystagogue. Quand on songe au succès inouï qu'a obtenu, nonseulement en AUemangne, mais dans d'autres contrées de l'Europe encore, la Philosophie de l'inconscient^ on éprouve un peu le besoin d'ouvrir les yeux des gens sur cette immense mystification.
Gomme toutes les religions, la philosophie de l'inconscient est tirée des entrailles de la nature humaine. Le dieu des chrétiens et l'inconscient de M. de Hartmann possèdent presque, on l'a vu, les mêmes attributs, et ces attributs sont ceux de Thomme, idéalisés, amplifiés, grossis, comme s'ils apparaissaient sur récran de quelque puissant microscope photoélectrique. C'est à cette ombre gigantesque, projetée dans l'infini, que le philosophe allemand attribue tout ce qu'il ne peut expliquer avec sa raison, voire ce qui a depuis longtemps déjà reçu une explication naturelle. Comme il y a deux mondes, le vrai, celui de l'inconscient, et le nôtre, il existe deux sortes de causalité. Celle du monde transcendant interrompant à chaque instant le cours de l'autre, il suit que la croyance des savants en un enchaînement naturel des causes repose sur une illusion, et que le gouvernement du monde par des esprits, le spiritisme, est la vérité.
PRÉFACE XXI
Quelques exemples, montrant Tinconscient à Tœuvre, témoigneront que nous n'exagérons pas. Schopenhauer estimait que la matière se résout en force, et que la force n'est que la manifestation de la volonté. Or, on sait qu'il suffit presque toujours d'écrire ce inconscient » là où Schopenhauer a mis « volonté » pour connaître l'opinion de Hartmann sur n'importe quel sujet. Il a donc, lui aussi, réduit le concept de matière au concept de force, et, après avoir ainsi dynamisé les atomes, il les a spiritualisés en les douant de volonté et d'idée. Les atomes ne tendent-ils pas vers un but? Ce sont des monades spirituelles qui veulent et se représentent les choses, et voilà comme la matière se résout en volonté et en idée.
M. Haym a pris la peine de démontrer, contre Hartmann, qu'un atomisme dynamique ou un dynamisme atomistique est un mot vide de sens. Une force sans matière, un centre de force immatériel, un atome de force inétendu, est une pure contradictio in adjecto.
Pour nous qui, d'accord avec Dûhring, considérons la force et toute force comme un état de la matière *, il nous parait inutile de discuter de pareils sophismes. 11 est très-vrai que nous ne connaissons que des forces, mais le concept de force se résolvant en celui de mouvement, c'est-à-dire en un état de la matière, non en une chose ni en un être, il ne reste en
1. Ein Zustand der Materie, dit en propres termes l'auteur de V Histoire critique des principes généraux de la mécanique.