‹ Les sciences naturelles et la philosophie de l'inconscientChapitre 24 sur 62 · XXXVI PRÉFACE · texte numérisé non relu

XXXVI PRÉFACE

litière aux lions et aux tigres ne saurait servir aux chevaux : Todeur de cette paille les épouvante. Que de générations de chevaux domestiques ont dû pourtant se succéder, depuis que leurs lointains ancêtres étaient exposés aux attaques de ces terribles félins !

De même que, pour le physicien, il n'y a point de froid, mais seulement une chaleur toujours moindre à mesure que le thermomètre descend, il paraît bien que, au-dessous de ce qu'on pourrait appeler le zéro de la conscience, celle-ci ne laisse pas de se manifester, quoiqu'à des degrés de plus en plus bas. La simplicité relative des appareils sensitifs des ganglions de la moelle ou du grand sympathique, comparée au jeu compliqué des appareils de Tinnervation cérébrale, explique fort bien la différence d'intensité dans les manifestations psychiques. Mais, pour différer de degré, ces manifestations n'en sont pas moins de même nature. En somme, tous les centres nerveux se comportent de même au fond ; ils sentent, ils perçoivent et réagissent automatiquement d'une façon appropriée.

C'est le mérite de la philosophie de l'inconscient d'avoir assez bien compris ce problème capital de biologie ; son très-grand tort est d'avoir hypostasié un simple état de l'organisme qu'elle appelle inconscient. Nous avons indiqué les défauts de cette méthode que M. de Hartmann a en commun avec les nègres de l'Australie, — et avec beaucoup de philosophes qui ne sont ni nègres ni Australiens. Les erreurs

PRÉFACE XXXYIl

scientifiques dans lesquelles ce mysticisme d'un autre âge et d'uùe autre civilisation a fait tomber M. de Hartmann ont frappé tous les naturalistes et ton» les historiens critiques de la philosophie contemporaine. Nous avons rappelé les principaux jugements de ceux-ci; on va lire, dans le livre de M. Oscar Schmidt, la réfutation la plus radicale et, à coup sûr^ la plus solide, des Idées téléologiques qui sont l'âme de la philosophie de Tinconsoient. Hartmann a été le dernier chevalier des causes finales; après lui, elles n'inspireront plus que des don Quichotte.

Jules Soury.

Le livre de Darwin sur Y Origine des espèces avait, depuis dix ans déjà, renouvelé les sciences de la nature, quand la philosophie de rinconscient s'annonça (1868), nonconame une découverte absolument neuve et dont on n'avait pas encore fait usage, mais comme un essai pour élever à la hauteur d'un principe supérieur une conception métaphysique que les auteurs n'avaient indiquée qu'en passant. La nouvelle philosophie montra un visage ami aux sciences naturelles. Dès les premiers mots de l'épigraphe qu'elle inscrivit sur son livre, elle lit sonner bien haut la méthode scientifique et témoigna de plus d'intelligence et d'habileté que la philosophie commune de notre époque dans l'attitude qu'elle prit tout

d'abord envers la théorie de la descendance.

Elle acceptait cette théorie comme la seule conception rationnelle du monde organique; toutefois, mais en se gardant bien de déclarer ouvertement la guerre au darwinisme, elle ne pensait pas que la sélection naturelle ofiErît à cette doctrine un fondement suffisamment solide. C'est ainsi que la philosophie de Tinconscient entra dans le monde, accompagnée d'un succès presque sans exemple, et si éclatant, qu'on ne saurait le comparer qu'à celui qu'obtenaient en même temps la théorie de la descendance et le darwinisme.

La plupart des savants ne connaissent que de nom la philosophie de l'inconscient; ils ont jeté un coup d'œil dans quelques-uns des écrits de Hartmann et de ses écuyers, mais toute cette œuvre n'éveille chez eux qu'un sourire de supériorité dédaigneux. Je ne suis pas de ces savants; je reconnais le succès de l'œuvre de M. de Hartmann, encore que je n'aperçoive pas très-bien dans quels cercles un ouvrage traitant de pareilles matières a pu trouver ce débit inouï qu'atteste, d'une manière irréfutable, la septième édition du livre.

Dans l'écrit qu'il a composé contre le darwi-

JNTRODUCTION 3

nisme [Wahrheit und Itrthum im Darwinismus) \ Hartmann n'est pas tendre à l'endroit de a l'intelligence ordinaire du prétendu public cultivé », et, dans la septième édition de la Philosophie de P inconscient ^, ij parle de la « crédulité des innocentes victimes des conférences et des journaux populaires de sciences naturelles y>. Il n'a pourtant pas dédaigné d'adresser sa philosophie à ce même « public cultivé », sans se montrer sceptique à l'égard de cette culture, et il a même supprimé les citations, « dans l'intérêt de la popularité » de son livre. Son style, comme celui de Schopenhauer, se distingue de celui de la plupart de ses confrères par de la clarté et du naturel, et tout ce que la réclame lui permettait de faire, lauteur l'a fait, ainsi qu'il paraît bien dans l'Avant-propos. Quiconque n'est spécialiste ni en botanique, ni .en zoologie, ni en physiologie, se trouve dans le même cas que

i . Le Darwinisme, ce qu'il y a de vrai et de faux dans cette doctrine, traduit par G. Guéroult dans la Bibliothèque de philosophie contemporaine,

2. Nous citons toujours cette édition en deux volumes. Hartmann parle aussi des « besoins du laïque » (I, 366) et désire « mettre le grand public en état de se former un jugement propre ». (Le Darwinisme , p. 9.)

4 INTRODUCTIOÎI

Hartmann et ne peut examiner d'une façon critique les citations et les exemples; et tout lecteur qui n'est pas à même d'apprécier par lui-même les sources où a puisé Hartmann, en voyant l'assurance avec laquelle cet auteur cite C.-G. Carus, voire un Reichenbach à côté d'un Virchowet d'un Wundt, considérera sans doute ces quatre savants comme étant à* peu près dignes de la même confiance. Voilà bien quelques-unes des causes qui ont fait à la philosophie de l'inconscient la place qu'elle occupe aujourd'hui. Ajoutez, comme Hartmann Ta noté lui-même, que cette philosophie répondait à un besoin du public éclairé.

Mais ce qui a surtout contribué à répandre la doctrine de Hartmann, c'est qu'elle a coïncidé avec le grand éveil des intelligences par Darwin. Après des années et des années passées à accumuler d'une façon presque machinale les observations biologiques, la formule qui reliait ces faits venait tout à coup d'apparaître à tous. Haeckel prédit avec enthousiasme l'aurore d'une philosophie naturelle, maintenant assurée; il montra la nécessité d'unir aux conceptions générales de la philosophie les recherches spéciales du savant; et^ sans nul

doute, il aida, bien qu'il ne Tait pas voulu, par son appel incessant à la jeunesse, à aplanir le chemin de celte philosophie, qui, en dépit des apparences, porte en son sein l'hostilité la plus déclarée contre le darwinisme.

Les deux courants, celui du darwinisirre et celui de l'inconscient, pouvaient ainsi couler de conserve , malgré leurs contradictions, lorsque, tout récemment, Edouard de Hartmann se proposa, pour couronner son œuvre, d'apporter la preuve de l'insuffisance et de la nullité du darwinisme, et s'avisa d'assigner à cette doctrine, dans son système, à peu près le rôle d'un aide de cuisine. Dans le grand nombre des écrits et des critiques provoqués par la philosophie de l'inconscient, plusieurs en avaient déjà attaqué le principe tout entier ou le caractère incomplet, en se plaçant au point de vue des sciences naturelles et du darwinisme. Je citerai l'étude de Klein dans VAusland (1872), surtout le travail sagace d'un auteur demeuré malheureusement inconnu :

Linconscient au point de vue de la physiologie et de la théorie de la descendance \

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