ET DES GANGLIONS
Que les animaux aient une volonté, on Tadmet généralement depuis la réaction contre Descartes, et cela par analogie avec l'homme. La difficulté se présente aux degrés inférieurs de la vie, lorsque, à défaut d'un système nerveux, le protoplasma réunit les fonctions de la substance nerveuse et de la substance musculaire. Les exemples qui doivent mettre en évidence la volonté ne sont pas seulement empruntés par Hartmann aux vertébrés et aux insectes : il descend jusqu'aux invertébrés.
« Si, raconte Hartmann, on enferme un
polype dans un verre fl'eau, et que le verre soit placé de manière qu'une partie de Teau soit éclairée par le soleil, le polype rame aussitôt de la partie obscure vers la j^artie éclairée de l'eau. Si l'on y met un petit infusoire vivant et qu'il 08 soit qu'à quelques lignes du polype, celui-ci le découvre, Dieu sait comment, et produit avec ses bras un tourbillon qui lui permet d'avaler sa proie. Si c'est un infusoire mort qui s'approche de lui à la même distance, un végétal microscopique ou un grain de poussière, le polype n'y fait aucune attention. Le polype s'aperçoit donc que l'animalcule est vivant; il conclut qu^l peut lui servir de nourriture et prend ses dispositions pour l'amener à portée de sa bouche. 11 n'est pas rare non plus de voir deux polypes aux prises dans une lutte acharnée. »
A mon grand regret, je n'ai pu découvrir la source à laquelle Hartmann a puisé* ce petit roman. Il est probable que le polype en question est l'hydre, le seul polype d'eau douce connu. Nous nous permettrons de réduire l'histoire à sa juste mesure, puisqu'il s'agit d'un des animaux favoris de Hartmann
Notre polype va vers la lumière, bien qu'on*
me voie pas trace de ses « rames » ; il ne peut fnôme pas ramer, comme Trembley l'a démontré dès 1741. Nous ne savons pas bien de quelle manière agit la lumière sur les cellules névromusculaires de la couche externe du corps, ni jusqu'où s'étend l'analogie avec les efifets chimiques et physiques des rayons lumineux qui, <5hez beaucoup de protistes et chez toutes les plantes à chlorophylle, provoquent aussi des phénomènes de motilité dans quelques organes ou dans l'organisme tout entier. Que le polype, s'il s'agit réellement de l'hydre, produise dans l'eau un tourbillon à l'effet de saisir des infu- «oires qu'il a découverts à distance, c'est une fable. Le polype ne découvre pas sa proie, — d'ordinaire de petits animaux de la nature de l'écrevisse, par exception des infusoires, — avant de l'avoir touchée et paralysée de ses organes urticants.
Je ne nie point que la conduite de l'hydre ne nous dispose à croire qu'elle possède une sorte de volonté; il arrive aussi qu'une petite •écrevisse est remarquée en même temps par •deux polypes qui s'efforcent l'un et l'autre •d'amener ce morceau à leur bouche en agitant leurs bras, ce qui peut bien paraître une
lutte acharnée à rimagination de Tobservateur. Quoi qu'il en soit, l'exemple dont Hartmann s'est servi pour démontrer que la volonté existe chez les animaux les plus inférieurs est à coup sûr tout à fait incorrect. Nous reparlerons plus tard de ces prétendus actes de vo-^ lonté chez les êtres inférieurs.
Ce que Hartmann a conclu des phénomènes de motilité des grenouilles privées soit des? hémisphères cérébraux, soit du cerveau tout entier, ou décapitées, présente un bien plus grand intérêt. La question de la conscience da la moelle épinière a été traitée dans tous lessens par la psychologie physiologique, et Hartmann, pour justifier ses opinions, peut citer Pflûger et l'ouvrage de Wundt : Menschen-undl Thierseele (1864). Nous lui opposons un des expérimentateurs qu'on reconnaît être un des plus habiles dans cette spécialité, en même temps juge des plus circonspects, Goltz^ dont Hartmann a dit, avec une sorte d'étonnement et de satisfaction, que « même le physiologiste Goltz a dû reconnaître qu'après Tablation des hémisphères un reste d'inteUigence persiste dans les parties du cerveau qui n'ont pas été lésées. » Goltz a démontré par ses expériences^
continuées jusque dans les derniers temps, qu'on ne peut soutenir, comme on Ta fait d'une manière absolue, que seuls les hémisphères cérébraux servent à l'intelligence. Mais, quant à la grenouille décapitée, Goltz est d'avis que « rien ne force à admettre que ces mouvements d'animaux décapités doivent être considérés comme le résultat d'une activité psychique * » . Tous les mouvements de l'animal privé de son cerveau, ditil 2, peuvent se ramener à de simples mouvements réflexes, et la grenouille sans cerveau n'est pas autre chose qu'une réunion de simples mécanismes réflexes, Goltz n'a pas cessé depuis lors, je le répète, de faire des expériences et de les interpréter, et il n'a pas varié dans son opinion. Ainsi, non-seulement il n'y a rien de scientifiquement démontré touchant l'existence d'une volonté séparée de la moelle épinière : dès qu'on adopte une pareille opinion, on pénètre dans le domaine d'une hypothèse sans solidité.
1 . Discours prononcé au Congrès des naturalistes à Kônigsberg (1871).
2. Beiiaraege zur Lehre von den FunctUmen der Nervencentren des Frosches (1869).
Tout cela est encore bien plus vrai lorsque Hartmann affirme que chaque paire de ganglions abdominaux des insectes possède une volonté propre et indépendante. Les conclusions qu'il tire des exemples cités, je ne sais d'après quelles autorités, nous paraissent au plus haut point dépourvues de critique. Trèssouvent, chez le perce-oreille qu'on a coupé en deux, et régulièrement chez une certaine fourmi australienne, les deux moitiés se tourneraient l'une contre l'autre, « et, au milieu de transports de colère et de passion guerrière, se livreraient un combat furieux avec leurs pinces ou leurs aiguillons jusqu'à ce que la mort ou l'épuisement s'ensuive. » Comment peut-on reconnaître, dans la partie inférieure du corps d'un insecte sans tète et sans thorax, les symptômes de la colère et de la passion guerrière ? Hartmann et ses autorités le savent apparemment.
On peut observer, chez toute guêpe dont on a séparé le thorax dujentre, comment la moitié antérieure, encore longtemps consciente, mord, probablement parce qu'elle souffre, dans tous les objets, même dans sa moitié postérieure, si on la place devant elle. L'excitation du système
nerveux provoque aussi des contractions vio*
38 Lk VOLONTÉ INCONSCIENTE
lentes dans les muscles de Taiguillon, et on peut faire travailler à volonté Taiguillon contre la moitié antérieure, qui certainement voit et sent encore. Quelque chose d'analogue ou de pareil a lieu naturellement chez le perce-oreille et chez la fourmi mutilés; à quoi bon exagérer ce phénomène jusqu'à en faire ce conte des deux moitiés qui s'attaquent (pourquoi s'attaquent-elles?) avec conscience? Enfin, si Hartmann voulait bien méditer l'étude, d'une méthode si sûre, de Goltz, sur les phénomènes d'accouplement des grenouilles privées du cerveau et décapitées, il ne nous demanderait pas de croire que les mantes mâles décapitées continuent de ce chercher pendant des journées » leurs femelles, alors qu'on ne peut douter que •ces mâles décapités, venant à rencontrer les femelles, ne s'acccouplent avec elles. Il n'y a pas plus de volonté de s'accoupler dans ces ganglions du tronc qu'il n'existe de volonté dans la moelle épinière. .
Après quoi, lorsque Hartmann va jusqu'à prétendre qu'un mammifère sans cerveau est encore capable de sentir distinctement, parce que la conscience de sa moelle épinière est certainement supérieure à celle des ganglions,
y compris les ganglions pharyngiens, de Tinsecte ; quand il en infère, ainsi que des exemples qui précèdent, qu'en nous aussi existe une volonté inconsciente de la moelle épinière et des ganglions du grand sympathique, cette conclusion ne repose que sur de fausses hypothèses, sur des observations- incomplètes et inexactes.
Ne veut-on tenir aucun compte des résultats de la physiologie actuelle, on ne prendra plus avec Hartmann (et Schopenhauer) le concept de volonté au sens habituel du mot. En resserrant autant que possible les limites du domaine des mouvements réflexes, la volonté apparaît comme « la cause immanente chez les animaux de tout mouvement, qui n'est point de nature réflexe, » et il est alors indifférent pour l'essence de cette volonté qu'elle soit ou non consciente.
Ainsi a commencé l'illusion. On a décoré d'un nom soit tin phénomène inexactement observé, soit même ce qu'on ignorait, ce qui n'était pas suffisamment examiné, et ce nom est devenu l'origine d'une foule de spéculations.