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CHAPITRE V

l'instinct

Celui qui admet que des dispositions, des habitudes et des aptitudes peuvent se transmettre par rhérédité, conçoit sans peine, encore qu'il ignore la nature de l'hérédité, que l'instinct résulte de causes mécaniques ou matérielles. L'auteur de Vlnconsdent au point de vue de la physiologie et de la théorie de la descendance a donc parfaitement raison de voir l'abandon du principe même de la philosophie de l'inconscient , dans la concession qu'a faite Hartmann en admettant la possibilité de prédispositions dans la constitution du cerveau, des ganglions et du corps tout entier, et cela aussi bien par rapport à la forme qae

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par rapport à la constitution physiologique des molécules.

Dès qu'on entre dans cette voie, on n'est pas loin de considérer l'instinct comme une habitude héréditaire. Hartmann ne conteste pas l'hérédité, c'est-à-dire la prédisposition du cerveau et du corps à certains modes d'activité prédéterminés; mais l'hérédité suppose l'action constante, sur le développement embryonnaire, d'une finalité organisatrice inconsciente. Il est ainsi amené à définir l'instinct un « vouloir conscient » qui poursuit une fin inconsciemment voulue.'

L'instinct, voilà bien, comme l'a noté l'anonyme, la pierre angulaire de l'inconscient, du moins quant à l'organisation physique. La philosophie de l'inconscient se dévorerait donc elle-même, si elle en arrivait à admettre un seul instant la vérité de l'explication déjà donnée en termes fort clairs par Lamarck, qui voit dans l'instinct le résultat d'habitudes progressivement appropriées, fixées et transmises par l'hérédité. Ce serait la ruine de toutes ces merveilles qu'accomplit l'inconscient dans la clairvoyance, la force curative de la nature, les pressentiments» etc. La théorie de l'hérédité,

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nous le répétons, est loin d'avoir trouvé une solution physiologique et matérialiste satisfaisante; au fond, Thypothèse qui considère la mémoire comme une propriété essentielle de la substance organique n'est qu'une explication provigoire qui sert à cacher notre ignorance. Tout cela, nous l'accordons bien volontiers, et nous savons qu'il n'est que vraisemblable que l'instinct soit une habitude héréditaire.

Lorsqu'il a expliqué l'instinct comme une prédisposition héréditaire du cerveau et des ganglions, l'anonyme n'est pas sorti du domaine des faits scientifiquement admissibles, si nous y comprenons aussi les dispositions latentes de la mémoire transmises par l'hérédité. Nous n'avons pas à exposer ici cette théorie de l'instinct, mais à examiner, en nous bornant toutefois, les observations qui ont servi de matériaux à Hartmann. Nous connaissons tous, en effet, des cas où l'instinct touche au merveilleux et qui étonnent d'autant plus qu'on les présente isolés.

Hartmann est disposé à restreindre le plus possible la combinaison de la réflexion consciente avec l'activité purement instinctive; il voudrait, par exemple, attribuer à l'incons-

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cîent les modifications qte les abeilles font subir à leurs travaux selon les circonstances. Il ne doute pas pourtant de la réalité de cette conabinaison en général, qui forme la transition insensible entre l'instinct pur et la réflexion consciente. Mais il n'a toujours devant les yeux que des cas isolés et ne se tient pas sur le terrain scientifique, où nous cherchons à étudier le développement des instincts d'après une autre méthode, la méthode réellement inductive.

Quel naturaliste voudrait encore, avec Hartmann (I, 89, sqq.), se proposer comme un sujet d'étonnement l'instinct d'une guêpe^ le ménage des abeilles, bref tous les dadasdes chevaUers du merveilleux les uns après les autres, pour en venir à ne trouver d'autre solution que l'hypothèse de la clairvoyance de l'inconscient? Qui agirait de la sorte,, depuis que Hermann Mùller a montré que,^ dans les caractères physiques des différentes espèces de guêpes, d'abeilles rapaces et d'abeilles actuellement vivantes, on possède tous les degrés de transition qui permettent de se représenter et de reconstruire l'évolution de ces êtres au cours deg siècles; que les-

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mêmes espèces oflirent dans leurs habitudes ou instincts la même transition, suivant les circonstances et les organes, du simple au composé et àTartificiel, et que même la plus haute complication de cette t merveilleuse » activité doit être considérée comme le résultat d'une évolution, sans qu'il soit besoin de faire intervenir une métamorphose per saltum ?

L'affirmation répétée jusqu'à satiété que l'instinct ne se trompe jamais, et qu'entre tous les instincts de la nutrition sont infaillibles, est également fausse : Hartmann aurait pu l'apprendre en puisant dans le trésor d'observations de H. Mûller ^

Hartmann accorde aux végétaux supérieurs, nous le verrons, la conscience et l'instinct; il trouve encore des instincts « chez ces organismes tout à fait inférieurs, dont la structure très-rudimentaire se réduit quelquefois à une cellule unique et qui, en tout cas, sont bien plus léoignés de la conscience que les plantes supérieures. » Il veut établir que l'instinct, c'est-à-dire l'activité consciente qui poursuit un but inconsciemment voulu, existe, et qu' « a

1 . Die Bedeutung der Honigbiene fur unsere Blumen (Bieneinzeiung, Eiclistdât^l876).

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priori on peut considérer comme une entreprise désespérée tout essai de faire dériver Tinstinct de la pensée consciente » (I, 80) .

Il est regrettable que Hartmann puisse ^ invoquer un physiologiste connu. Th. Engelmann, pour un exemple auquel il attribue à plusieurs reprises une grande valeur, et qui lui donne Toccasion d'admirer une finalité instinctive à la place d'excitations produites par des mouvements réflexes. De ses observations sur VArcella vulgaris, Engelmann conclut que cet être uni-cellulaire, pour atteindre un but déterminé, pour monter à la surface de Teau ou pour descendre au fond, dégage des bulles d'air, et ce fait indique, selon lui, Texistence de processus psychologiques dans ce globule de protoplasma.

Voilà l'affaire de Hartmann : c'est de l'eau pour son moulin. Quant à nous, nous protestons de toutes nos forces contre l'interprétation d'Engelmann; je ne crois pas qu'Engelmann ait pour lui un seul zoologiste ou botaniste. Contre le fait même que, dans certaines circonstances, des bulles d'air se forment dans le corps de l'Arcella, de façon que celui-ci peut modifier sa position, il n'y a rien à dire. Mais

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la circonstance déjà notée par Ëngelmann^ que ce fait a lieu aussi à Tair et non pas seulement dans la goutte d'eau placée sous le microscope, aurait dû engager l'observateur à laisser paraître moins de fantaisie dans son explication. S'il s'agit ici de phénomènes psychiques, . alors les mouvements des Oscillaires vers la lumière sont aussi des mouvements instinctifs \ non mécaniques. Surtout depuis qu'il a été démontré que Tactivité des vésicules contractiles des infusoires dépend de l'oxygène, qui, selon toute probabilité, provoque aussi chez les monades des bulles gazeuses qui tantôt apparaissent et tantôt font défaut, l'explication d'Engelmann serait la dernière à invoquer.

Dans Tinstinct , Hartmann découvre un savoir inconscient qui n'est le fruit d'aucune perception sensible et, cependant, est infaillible. Il serait puéril de se révolter contre les faits étonnants de l'instinct; il est donc au fond indifférent d'ajouter aux milliers de cas indubitables de ce genre une douzaine de phénomènes que l'on confond avec l'instinct et qui s'expliquent plus simplement. Si nous nous arrêtons à quel-

1. Nous verrons plus loin que Hartmann ne recule pas devant cette étonnante affirmation.

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ques-unes de ces bagatelles, c'est qu'elles montrent la crédulité de Hartmann et sa tendance à la superstition. Elles font bien voir aussi que Hartmann ne cesse pas d'être en contradiction avec la déclaration qu'il avait faite d'être à la hauteur des sciences naturelles de notre époque et d'appliquer leurs méthodes.

Les actions dérivant des instincts des animaux reposent très-souvent, d'après Hartmann, sur une « intuition clairvoyante » (Hellsehen) . « Dans quelques contrées, on trouve des hommes qui se nourrissent particulièrement de viande de chien; on dit que les chiens ne peuvent les voir sans témoigner par leur antipathie et leur fureur qu'ils reconnaissaient en eux des ennemis sur lesquels ils se jetteraient volontiers. » Preuve effroyable de clairvoyance ! L'explication la plus simple, qui se vérifie à chaque tour du preneur de chiens pendant la canicule, à savoir, que les animaux rendus prudents par le sort des autres aboient contre l'amateur de viande de chien qu'ils connaissent fort bien, cette explication ne vient pas à l'esprit de Hartmann. Aussi ne s'étonnera-t-on pas de le voir accepter pour vrais les instincts curatifs des enfants et des femmes enceintes, que

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