CHAPITRE VI
L'inconscient avait déjà été rendu responsable de tout le domaine de Tinstinct; voici qu'on le charge encore d'une série de phénomènes fort difficiles à entendre, dont la physiologie a toujours fait ressortir la connexité avec les actes instinctifs. Après avoir énuméré un grand nombre d'actions réflexes simples et compliquées, Hartmann pose cette double question : 1« Ces phénomènes peuvent-ils être les efifets d'un mécanisme sans vie? 2"* Ne devraient-ils pas plutôt être envisagés comme les produits d'une intelligence présente aux centres nerveux?
Puisqu' aucune anastomose directe ne réunit
les fibres sensibles aux fibres motrices, les excitations sont d'abord perçues par l'organe central, qui les transmet aux fibres motrices pour les transformer en mouvement. L'explication matérialiste des actions réflexes par le mécanisme de la transmission serait impossible, parce qu'on ne pourrait imaginer que la transmission des courants nerveux et les voies qu'ils suivent, si différentes selon les circonstances, fussent mécaniquement déterminées par certains conduits. Hartmann voit une preuve frappante de l'existence d'un principe supérieur dans le fait suivant. Si l'on partage la moelle épinière dans toute sa longueur^ l'excitation d'une moitié du corps, transmise par la communication conservée à quelque place entre les deux parties ainsi divisées, à l'autre moitié du corps, y provoque des mouvements réflexes. Conclusion : ou il existe des voies de transmission déterminées, soumises aux seules lois de la mécanique, ou le principe supérieur décide, dans chaque cas, de la voie nullement prescrite et tracée d'avance, que seule l'excitation ne peut trouver, mais qu'en fait elle trouve toujours. Plus loin (I, 448), il est vrai, Hartmann a reconnu que, en dehors de la voie
principale que suivent les réflexes, il existe encore des voies secondaires qui servent à défaut de la voie principale. Mais il soutient que dans ces voies accessoires il s'agit de nouveaux réflexes^ le problème devenant ainsi encore plus embrouillé.
Autant qu'il me semble, à moi qui ne me donne point pour un physiologiste, on ne saurait parler d'une augmentation du nombre des réflexes lorsque la transmission a lieu par des voies secondaires, à moins qu'avec Hartmann on ne prenne la notion du réflexe dans un autre sens qu'on ne l'a fait jusqu'ici en physiologie * .
Tout ce que peut dire la physiologie, c'est que les voies secondaires sont ouvertes; quant aux modifications spéciales de la transmission, elle ne lés connaît pas ou ne peut les indiquer, dans un cas donné, que d'une façon plus ou moins approximative. Hartmann sait seul à quoi s'en tenir sur ce point : « plus une excitation parcourt de voies détournées avant de se manifester au dehors par une réaction motrice, plus le réflexe total est comphqué et composé
1. Voy, r Appendice du tome I«' de la PhiL de Tmc, intitulé : Études sur la physiologie des centres nerveux.
d'une série de réflexes particuliers pour chacun desquels se répète le problème de la nature psychique et intime de la finalité du réflexe. »
Voilà donc, dans les mouvements réflexes, une providence individuelle, et la philosophie de rinconscient ne voit pas d'autre façon de les comprendre qu'en disant que les mouvements réflexes « sont les actes instinctifs des centres nerveux inférieurs , c'est-à-dire des idées inconscientes, qui provoquent l'apparition de la volonté du mouvement réflexe (volonté consciente pour le centre correspondant, mais inconsciente pour le cerveau), à la suite de la perception, consciente dans le même sens, de l'excitation. »
Nous ne songeons pas naturellement à trancher ici la question si controversée de la nature du réflexe. Celui qui est étranger à ce sujet peut être tenté, comme Hartmann, de passer outre et d'évoquer cet éternel Kobold qui n'est jamais loin, a. l'inconscient, » comme un spirittts rector. Plus pénible et plus difficile est la voie que Wundt et d'autres ont suivie, lesquels ont du moins obtenu de la Philosophie de rinconscient un essai d'explication dans l'Appendice.
Pour Wundt, le mouvement réflexe n'est pas quelque chose de purement mécanique ; il admet qu'il est provoqué par les excitations psychiques les plus simples; il le rattache au souvenir de la sensation motrice qui correspond à la sensation d'excitation, et il s'approche de la limite de l'hypothèse de la mémoire organique; celle-ci ne contient rien d'excessif, et elle nous fait grâce de l'intervention d'un principe surnaturel. La science naturelle demeure encore sur son terrain et incline à peine à reconnaître une intervention du dehors. Cependant le danger de s'égarer et de se perdre n'est pas loin, et il est arrivé que Haeckel, dès qu'il a tenté d'abandonner le domaine de l'hypothèse purement scientifique, est devenu, il nous semble, avec sa périgenèse de la plastidule, une victime de ce genre de spéculations.