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LA PHILOSOPHIE DE L'INCONSGIENT ET LE DARWINISME

Bien qu'elle reconnaisse en principe que la théorie de la descendance soit la seule explication rationnelle des conditions internes du monde organique, la philosophie de Tinconscient considère la sélection naturelle comme un simple mécanisme auxiliaire dont Tinconscient se sert à l'occasion pour atteindre ses fins. L'examen plus détaillé de cette doctrine, relativement à la place et à la valeur du darwinisme, était réservé à la dernière publication de Hartmann : Wahrheil und Irrthum im Darwi7iismus ( Vérité et Erreur dans le danvinisme), 1875 ^ Nous pourrions laisser

i. Nous citons cet ouvrage.

cette attaque sans réponse, car elle n'a produit aucune émotion dans notre camp. D'ailleurs l'analyse qu'on vient de présenter des principes de la philosophie de l'inconscient a démontré, j'espère, d'une part, que les hypothèses scientifiques sur lesquelles reposerait le système de Hartmann n'existent pas; d'autre part, que les faits ont été compris inexactement et sont en contradiction avec les saines doctrines des sciences naturelles; enfin que les faits admis de tous et incontestés n'ont que faire, pour être entendus et expliqués, de l'intervention d'un principe métaphysique, ou, en dépit de cette intervention, ne sont pas mieux connus quant à leur nature intime.

Mais puisqu'on nous donne cet opuscule comme un supplément de la philosophie de l'inconscient, et qu'avec les airs d'un savoir supérieur et universel, fondé sur les principes que nous avons examinés à loisir, on prétend rabaisser la tendance biologique que nous représentons, nous sommes obligé à notre tour d'accorder quelque attention à cette brochure. J'ajoute que la partie (chapitre X) de la Philosophie de Vinconscient qui traite de la théorie de la descendance et du darwinisme apparaît.

avec ce supplément, comme le couromiement même du système.

Avant tout, débarrassons-nous d'un moulin à vent que l'imagination de l'inconscient a construit pour le combattre. Au dire de Hartmann, les darwihistes répandent, sous le nom de darwinisme, la foi dans l'union indivisible de la théorie de la descendance et du principe de la sélection. De cette façon, ^joute-t-il, on fait tort à la doctrine de la descendance : les attaques contre la darwinisme nuisent à cette doctrine supérieure aux yeux des adversaires qui ne jugent point par eux-mêmes.

En outre, ceux qui adoptent la théorie de la descendance acceptent souvent aussi la théorie de la sélection comme une suite naturelle.

Puisque Hartmann ne nomme jamais d'autres représentants du darwinisme que Haeckel, il faut croire que c'est Haeckel qui identifie les deux hypothèses. Il n'en est rien; au contraire, il les sépare d'une façon si radicale qu'on pourrait croire que Hartmann n'a appris à les distinguer qu'en lisant Haeckel, Aussi bien, je ne connais pas de darwiniste qui confonde ou identifie la théorie de la descendance et le darwinisme. Entre autres.

qu'il me soit permis d'indiquer mon livrer, très-répandu des deux côtés de l'Atlantique, dont le titre. Descendance et Dar^vinisme, montre déjà que la supposition de Hartmann est purement imaginaire. Nous prions donc ceux de nos lecteurs qui ne sont pas naturalistes, ceux-là mêmes auxquels s'adresse le philosophe de l'Inconscient*, pour leur parler de r « irréflexion matérialiste » dont David Strauss lui-même, au dire de Hartmann, malgré son éducation philosophique, n'a pu se garantir % de ne pas se faire une idée aussi affreuse de la confusion où nous serions tombés. Pour les naturalistes, qui savent l'état des choses, l'accusation de Hartmann ne peut que leur faire jeter sa brochure sans la lire, comme entachée d'une erreur fondamentale.

Si la théorie de la descendance était aussi évidente que Hartmann le dit, on ne s'expliquerait point qu'elle n'ait été si généralement adoptée que depuis Darwin . Bien que ces principes mêmes eussent été énoncés dès le milieu du xviii® siècle, elle ne pouvait arriver au

i. Le Darwinisme y p. 8.

LE DARWINISME i29

rang d'une théorie scientifique, parce qu'elle avait été présentée par des philosophes et des naturalistes de génie, plutôt sous forme d'aperçus ingénieux que comme un système complet. Ainsi Diderot était convaincu, je l'ai montré ^, que les êtres organisés étaient issus du monde inorganique, ainsi que de la descendance individuelle. Kant, par de profondes intuitions, entrevit la théorie de la descendance. Néanmoins, ces philosophes et leurs successeurs immédiats étaient encore loin de fonder la doctrine dont la vraisemblance repose sur cette simple considération, que toute autre hypothèse parait bientôt illogique. La tentative de Lamarck n'eut pas de succès et demeura inaperçue. Enfin, Darwin parut, et la théorie de la descendance conquit le monde, non parce qu'elle était nouvelle, mais parce que dans la sélection elle avait découvert un principe qui expliquait en les ramenant à une explication unique la plupart des cas. Cette marche historique de la doctrine est parfaitement présente à V esprit des darwinistes. Pourquoi alors

i, Deutsche Rundschau, avril 1876.

affirmer bruyamment, et contre toute raison, qu'ils obscurcissent Vétat des choses ?

Mais laissons cela. Hartmann estime que le principe de la sélection est insuflBsant, parce qu'il explique bien les modifications physiologiques d'ordre inférieur, mais non les phénomènes morphologiques si graves qui se rattachent à la métamorphose des espèces et surtout aux transitions des types principaux. Darwin a déclaré qu* « il avait attribué une part trop grande à Faction delà sélection naturelle, parce qu'elle ne pouvait s'étendre qu'aux caractères d'adaptation physiologiquement utiles, et non aux nombreux rapports de structure morphologique dont l'importance physiologique est indifférente. r> Soit. Mais que signifie l'aveu de cette « trèsgrande erreur » ?

Darwin aurait pu dire aussi bien qu'il n'a pas insisté d'une façon particuUère sur les modifications morphologiques physiologiquement indifférentes, parce qu'elles se cornprennent d'elles-mêmes et sont fondées sur la nature des êtres organisés dans son opposition avec celle des corps inorganiques.

D'ailleurs, cette distinction tranchée entre les

adaptations et les modifications physiologiques et morphologiques n'existe même pas.

Une variation morphologique, d'abord sans importance physiologique, peut avoir les conséquences physiologiques les plus profondes, et vice versa. Ainsi, le développement de la vessie natatoire a pu être accompagné de mille circonstances accidentelles de nature morphologique qui restèrent peut-être sans influence sur la fonction physiologique pendant la vie aquatique. Alors que, par suite des changements climatériques et géologiques, quelques poissons devaient lutter de temps en temps contre le manque d'eau, ceux-là parmi eux étaient les plus favorisés dont la vessie natatoire, par une augmentation de surface jusqu'alors indifférente, était la plus propre à se charger des fonctions des branchies.

Cette adaptation physiologique eut pour (conséquence toute une série d'évolutions morphologique, — comme le savent tous ceux qui connaissent Tanatomie comparée, — ^t il en résulta par la force des choses w^w. progrès vers un degré supérieur d'oraanisation.

i32 LE DARWINISME

Quoiqu'il accorde la première place à la parenté généalogique dans la production des concordances, Hartmann croit pourtant nécessaire d'appeler Tattention sur. ces ressemblances que Tanatomie comparée a désignées depuis longtemps sous le nom d'analogies. Si l'on songe à la parenté stéréométrique des cristaux, où n'existe aucun lien généalogique, on pourrait imaginer aussi pour le règne organique une* « parenté » idéale du même genre : ce serait même la condition de l'unité systématique des types. « La parenté généalogique , dit Hartmann , n'est qu'un des modes intermédiaires qu'emploie la nature pour la réalisation de types unis par une parenté idéale, tandis que le règne minéral nous offre un autre mode. »

Ce n'est pas seulement Darwin, comme Hartmann paraît le croire, mais tous les professeurs de zoologie et d'anatomie comparée, qui, depuis bientôt un siècle, distinguent l'analogie de l'homologie. Et, pour expliquer les analogies, on n'invoque pas en vain, comme raison suffisante, l'adaptation à des conditions d'existence semblables : Hartmann prétend le contraire, et il cite l'exemple des

cétacés et des poissons, des souris et des musaraignes. Franchement, on ne pouvait faire un choix plus malheureux d'analogies pour prouver la parenté idéale et systématique des types. Cela ne mérite guère d'être discuté. Selon Hartmann, les papillons et les oiseaux, parce qu'ils ont des ailes, les vers et les serpents, parce qu'ils rampent, etc., doivent être « parents ». Il ajoute que oc la parenté n'implique en aucune manière dans le passé un lien généalogique » *. Quelle incroyable naïveté ! Hartmann cherche à répandre contre nous, dans le « grand public », l'opinion « que nous ne savons pas apprécier les parentés idéales, ni en tenir compte, » alors qu'en fait l'anatomie comparée fait toute son étude de l'examen des analogies et des homologies. Des difficultés qu'on rencontre ici, des séries convergentes, des homologies apparentes, de toutes ces choses dont j'ai longuement parlé dans mon livre sur la Descendance 2, Hartmann n'a niême aucune idée.

2. Descendance et Darwinisme, 1 vol. de la Bibliothèque scientifique internationale y 2« édit., 1876.

Pourquoi Timagination de Hartmann a-telle créé ce nouveau moulin à vent ? On ne sait. La chose est si simple ! Les mêmes lois physiques qui gouvernent le monde inorganique dominent le règne organique. Elles sont les conditions des analogies et des phénomènes de convergence, qui, même au sommet de réchelle, ont trouvé ou trouveront dans ces lois leur explication, sans aucune intervention métaphysique. Ajoutez-y, comme le caractère propre des organismes, la nutrition avec la reproduction et le lien généalogique. De l'hypothèse fort hasardée que les parentés « idéales » sont inconciliables avec toute explication mécanique, la philosophie de rinconscient croit devoir conclure à « une loi d'évolution interne de la vie », en vertu de laquelle « les types idéaux se réalisent avec tous les rapports d'affinité qui leur sont inhérents ».

Pour Hartmann, la parenté généalogique est à la oc parenté idéale » ce que Tespèce est au genre. Cependant, si les sciences naturelles sont arrivées à démontrer une chose, c'est que ce qui est désigné ici — sans nécessité et avec l'apparence d'un point de vue supérieur

— du nom de « parenté idéale » est de sa nature inconciliable avec la parenté généalogique. Cela ne veut pas dire qu'une induction insuffisante n'ait pas souvent égaré l'observateur au point de tenir pour une analogie ce qui était une homologie.

La raison . pour laquelle la parenté généalogique serait dans la parenté idéale une hypothèse absolument nécessaire repose , a écrit Hartmann, sur deux propositions incontestables : Omne vivum ex ovo; Omne ovum ^x ovario. Si la descendance est une hypothèse absolument nécessaire, la parenté idéale, au sens où l'entend Hartmann, me parait' à moi de tous points superflue. Que veut-il dire en affirmant que la parenté idéale a besoin d'autres moyens pour se réaliser que de celui de la parenté généalogique seule? Ajoutez que ces moyens restent le secret de Hartmann.

Oq pourrait croire maintenant, puisqu'il faut d'autres moyens, que la parenté généalogique des organismes aurait pu être évitée. Mais ^on : la théorie de la descendance est pour Hartmann, je le répète, une hypothèse absolument inévitable. Quant aux deux propositions qu'il cite, on sait qu'elles ne sont pas

si a incontestables »• La seconde est inexacte, et la première ne peut être maintenue que sous cette forme générale : actuellement, la génération spontanée ne parait plus avoir lieu.

Ainsi y le chemin par lequel Hartmann, dans son écrit polémique contre le darwinismCy arrive à la théorie de la génération hétérogène, témoigne d'ttne confusion vraiment étonnante dans les choses des sciences naturelles.

C'est une tentative avortée que celle qu'a faite Kôlliker d'évincer le principe de la sélection de Darwin, et de le remplacer par un autre, celui de la génération hétérogène. Hartmann le reprend, mais il le combine de telle façon avec la sélection, qu'il accorde à celle-ci un rôle dans tous les cas où il s'agit de la formation d'espèces nouvelles dans des limites morphologiques déterminées. Partout où de nouveaux types doivent être créés, il fait intervenir la génération par sauts, qui résulte de la métamorphose des germes. A l'entendre, ce qui force ' à resserrer dans certaines limites l'hypothèse ' de la transformation progressive des espèces, c'est entre autres l'état incomplet de nos

documents paléontologiques. Et 41 n'en apporte pas d'autre exemple que l'infortuné limaçon d'eau douce, le Planorbis multiformis. Qui s'appuie donc encore sur les variétés de cette forme? A cet égard, les découvertes dans d'autres parties du monde primitif n'abondent-elles pas, et des découvertes qui valent cent fois l'inutile Planorbis ^ ?

A. l'affirmation de Hartmann que les séries paléontologiques , elles aussi , ne présentent que des transitions brusques, non continues, nous répondrons, mieux instruit que lui, et en invoquant les noms de Kayser, de Neumeyr, de Wagner, de Wûrtenberger, de Zittel et d'autres, que, depuis une dizaine d'années, des découvertes sur découvertes de séries continues se sont suivies sans interruption.

Lorsque, comme preuve de la théorie du transformisme en paléontologie, outre l'existence de formes intermédiaires séparées des deux formes immédiatement voisines par des intervalles infiniment petits, Hartmann exige

1. Les dernières recherches de Hilgendorf confirment les résultats antérieurs, à savoir que le Planorbis multiformis est un très-bon exemple à l'appui de la transformation des espèces. Les Traducteurs,

encore qu'on lui démontre que ces fornies constituent la transition effectivement généalogique, c'est vraiment excessif. Nous concluons à l'existence d'un lien généalogique quand, des couches inférieures aux couches supérieures d'un terrain, nous suivons des séries de fossiles qui ne se distinguent que par des différences minimes. Car ici, comme nous l'avons dit plus haut, l'invraisemblance de la transition, à laquelle Hartmann donne le nom de systématique, d'idéale, équivaut presque à la certitude de l'impossibilité. Le darwinisme n'a donc pas la prétention injustifiée de désigner comme génétiques des séries de transitions « systématiques », mais il présente cette interprétation comme la seule qui soit rationnelle.

Le transformisme tout aussi bien que la génération hétérogène supposent la variabilité de l'espèce. Ici, la philosophie de l'inconscient nous paraît commettre une inconséquence.

Gomment peut-elle concilier cette mobilité des formes de la vie avec l'idée typique de l'espèce * (II, 125) ? Une. idée de ce genre

1 . Il est regrettable qae Hartmann n'emploie pas les noms qui sont en usage dans la s^cience. Il résulte du passage où

qui peut à chaque instant, soit par l'effet du hasard, soit par un principe supérieur, être modifiée, être transformée en une autre idée typique et réalisée dans une forme phénoménale, est une contradictio in adjecto. C'est là une notion que Hartmann a empruntée à Carus, qui désigne l'idée comme le modèle divin qui se manifeste organiquement, par une réminiscence des idées immuables et éternelles de Platon. Mais naturellement Carus ne pensait pas à la variabilité des idées à réaliser.

La métamorphose des germes ou la génération hétérogène demeure donc un miracle, — quoique moins grossier que celui qui fait naître l'homme d'une masse d'argile pétrie et d'un souffle, — aussi longtemps que Hartmann ne pourra nous indiquer la cause mécanique qui sollicite le germe à sortir par un saut de son développement habituel. Un des plus grands zoologistes de notre siècle, Jean MûUer, ne l'ignorait pas lorsqu'il tentait de mettre VEntoconcha mirabilis en rapport génétique avec la Synapha digitata. La naissance de toute

ii détermine le concept de l'individu, qu'il parle des espèces , que souvent aussi il appeUe des types.

i40 LE DARWINISME

espèce nouvelle, même par l'intermédiaire de la génération hétérogène, lui paraissait surnaturelle. Bien qu'il invoque les lois de la nature, KoUiker n'a pas produit de base scientifique pour cette genèse des espèces : ce n'est pas le principe organisateur de la philosophie de l'inconscient qui en tiendra lieu.

On peut être amené à l'hypothèse de la génération hétérogène par ces cas de métamorphoses, de générations alternantes et de polymorphisme, où les degrés de transformation, les générations qui s'écartent du type, les individus polymorphes réunis en colonies, présentent des différences qui se développent rapidement ou existent déjà dès le début. Mais l'exemple des pennatulides polymorphes, si bien décrites par Kôlliker, des hydroïdes et des hydroméduses, montre bien qu'il n'est pas nécessaire d'admettre ici de nouvelles formations, se manifestant brusquement, par sauts, et de toutes pièces, puisque nous considérons ces formes aujourd'hui coexistantes, mutatis mutandis, comme étant apparues successivement dans le temps, ce qui est admissible par analogie avec des faits paléontologiques positifs dans d'autres domaines de la science.

Ces mêmes exemples de polypes hydraires prouvent à tout homme de sens que V adaptalion physiologique et la l7^ansformation morphologique vont de compagnie. Dans les cas les plus simples, une ou plusieurs cellules de Tectoderme ou de Tentoderme se transforment dans les replis de la paroi du corps en œufs ou en spermatozoaires. Une série ininterrompue, comprenant toutes les transitions possibles, conduit de cet organe élémentaire à la méduse, qui se détache et devient indépendante . L'indépendance est acquise petit à petit par l'augmentation de r afflux du suc nutritif, c'est-à-dire par le développement progressif du système gastro-vasculaire. Ce fait, le principe de la sélection nous V explique d'une façon aussi naturelle que satisfaisante. Osera-t-on nier que la méduse soit morphologiquement quelque chose de tout à fait autre que ces ectasies du corps du polype avec œuf et sperme ?

La nouvelle production morphologique

s'écarte tellement de son point de départ

' que toute l'ancienne classification a vu ici des

classes différentes. Le darwinisme n'apporte

rien à ce phénomène. En appeler à un prin-

cipe créateur, à une cause première intelligente qui dirige la métamorphose, est chose inutile. 11 conclut donc que toute prétendue génération hétérogène repose sur l'isolement survenu au cours des siècles de certains phénomènes de croissances faisant partie, comme les anneaux d'uije chaîne, de séries de transformation analogues. Ainsi la génération hétérogène en général est rejetée, et la théorie de la sélection reprend sa placée au premier rang.

Hartmann admet la sélection naturelle à titre de mécanisme auxiliaire d'ordre inférieur qu'emploie à l'occasion l'inconscient pour atteindre ses fins. Ce rôle doit changer après le rejet de la génération hétérogène. Nous avons déjà rencontré une des objections qu'on soulève contre le darwinigme : il ignorerait les cas de parenté idéale, qui ne sont point fondés sur la commune descendance et indiquent une loi générale et interne de développement. Nous avons montré qu'on ne peut rattacher que par un sophisme les analogies à une loi interne du développement.

Nous avons également réfuté l'opinion de ceux qui supposent que le darwinisme con-

fond et identifie les différents principes et les diverses théories (descendance, transformation, sélection). Enfla nous croyons avoir délivré la sélection naturelle, débarrassée de la génération hétérogène, de la haute protection d'une loi organique interne de développement.

Notre tâche n'était point de justifier et de défendre le darwinisme, mais d'examiner les hypothèses de la philosophie de l'inconscient au point de vue des sciences naturelles. Nous n'entrons donc ici dans la critique faite au darwinisme que lorsque nous rencontrons chez Hartmann des idées fausses ou inexactes relativement aux faits ou des théories erronées édifiées sur de tels fondements.

Les facteurs de la sélection naturelle sont, selon Hartmann, la lutte pour l'exutencey la 'Variabilité et Yhérédité. Le darwinisme, s'il constate seuTement l'existence d'un seul de ces facteurs, considérerait généralement sans hésiter, dans un cas donné, Fapplication de la théorie de la sélection comme démontrée. J'admire que Hartmann, au lieu de la variabilité, ne place pas plutôt l'adaptation au premier rang, caria variabilité, résultant du concept de ^l'organisme, est la condition de l'adaptation.

J'ai quelque teinture de la littérature du darwinisme; or, je ne connais pas un cas où la présence d'un seul de ces facteurs ait conduit, comme le soutient Hartmann, à conclure à la sélection. Il nous sera permis de ne pas nous arrêter plus longtemps à cette accusation générale, pour laquelle on ne produit aucune preuve.

La sélection dans la lutte pour Texistence sert avant tout à la conservation de l'espèce . Veilàqui est incontestable. On ne conteste pas davantage la sélection des qualités utiles des organes. Mais on prétend que la lutte pour l'existence, en tant que principe qui fixe les modifications utiles, serait sans objet, quand on ne peut imaginer les qualités utiles, récemment acquises d'un organe sans modifications simultanées d'un ou de plusieurs autres organes, et que l'utilité existe seulement lorsque la transformation est complète. Ici, il faudrait avoir recours à une direction supérieure, harmonieuse, tendant à un but final. L'exemple de la formation des dents, qu'on ne saurait se représenter sans transformation simultanée des différentes parties de l'appareil digestif, est aussi malheureux que possible et montre une'

fois de plus que Hartmann n'est pas à même de tenir compte des modifications minimes de Torganisme.

Gegenbaur a prouvé que les dents des squales se développent des écailles de la peau ; Oscar Hertwig, dans plusieurs travaux remarquables, a soumis de nouveau à un examen détaillé pour tout le type des vertébrés les faits de cette découverte importante et féconde; et, depuis ^ les dents sont un des plus éclatants exemples de la séleotion dans la lutte pour l'existence. Il n'est pas exact que de petites transformations initiales des organes de la mastication doivent entraîner immédiatement une transformation du canal intestinal. Mais l'appareil dentaire le plus simple, sous forme d'écaillés ou d'épines de la peau qui s'étendent sur l'épithélium des lèvres, facilite la nutrition, d'abord comme organe préhensif de la nourriture, puis en s'acquittant d'une part du travail mécanique du canal digestif. Par là s'étend l'action de la sélection. Nous attendons donc d'autres exemples probants, car nous trouvons tout aussi mal choisi l'exemple des fleurs et des insectes qui les visitent, exemple qui tend à prouver que le

principe de la lutte pour Texistence est insuffisant dans les cas où les qualités utiles qui s'influencent mutuellement se présentent chez des individus différents. Hermann Mûller a démontré de quelle façon se réalise cette adaptation réciproque de la plante et de son visiteur. Dans* tous les cas réels et possibles, on ne peut supposer une simultanéité absolue de transformations réciproques. Ce n'est que lorsque Haurtmann aura fait connaître un cas où, chez deux espèces indépendantes Tune de l'autre, sans influence de Tune sur l'autre, surviennent des transformations qui se présentent plus tard comme une combinaison nécessaire et excluent la pensée d'une adaptation ultérieure accidentelle, — ce n'est qu'alors qu'il faudra douter du principe de sélection uni à la variabilité purement morphologique et à l'hérédité, et prendre en considération le fameux principe d'évolution interne.

L'objection qu'on entend faire le plus souvent aux simples amateurs de sciences naturelles, et à Hartmann lui-même après eux, contre la sélection dans la lutte pour l'existence, c'est que des modifications de certains

organes ont bien lieu^ en effet, chez un type donné (au sens zoologigue), dans un but physiologiquement avantageux , mais que la formation nouvelle des différents organes dan^ la transition d'un type morphologique à un autre demeure inexplicable. En parlant aiQsi, on songe surtout au règne animal. Mais cette objection n'est pas de grand poids. Des dispositions nouvelles ne sont jamais typiques; elles le deviennent dans les cas les plus favorables.

Les types, que l'esprit systématique distingue nettement d'après des caractères bien tranchés, sont aussi fictifs que les espèces. Les caractères, où la philosophie de l'inconscient croit reconnaître l'œuvre des causes finales, sont partis d'un état antérieur à toute différenciation. Une cellule se distingue certainement d'une monère par un nouvel organe, le noyau.

Quel est le processus chimico-physique qui de la monère fait une cellule? On ne peut jusqu'ici que le conjecturer. Cependant les dernières années nous ont précisément apporté une série de découvertes des plus remarquables en botanique et en zoologie qui rapprochent le phéuomènô de la formation des cellules de l'expli-

cation physique. Que deviendrait la science si, déjà sur le seuil, quand il s'agit d'une nouvelle formation fondamentale, nous devions tendre les bras vers le principe métaphysique? Mais cette formation nouvelle n'est qu'une transformation de matériaux préexistants! Et c'est ainsi que s'élève la nature de types en types. Comment opère-t-elle dans un cas donné? C'est ce dont on peut se faire une idée suffisante en parcourant les travaux contemporains de Kowalewsky, de Haeckel, de Semper et d'autres. Citons seulement un exemple instructif de date récente.

Le type des mollusques semblait jusqu'ici, après élimination de certains éléments, former à tous égards une unité. On pouvait bien trouver quelques points de ressemblance entre les limaces nues et les vers inférieurs inarticulés, mais personne ne songeait à Texistence d'étroits rapports entre les limaces et les vers annelés. Maintenant Ihering publie ses recherches sur le système nerveux des mollusques,' et croit pouvoir prouver qu'une partie des mollusques est dérivée des vers plats, une autre des vers annelés. Si ces résultats et les conséquences qui en découlent doivent être

confirmés, nous n'avons pas à l'examiner. Ce serait toute une révolution dans nos idées sur le prétendu type des mollusques; mais les différents degrés du système nerveux, ce qui paraissait en somme dans le type des mollusques une particularité typique, se rattache bien, d'après Iheriug, à quelque chose d'existant déjà, à un type en apparence différent.

Nous apprenons, en outre, que la cavité pulmonaire de quelques limaces qui ont une respiration aérienne — nouveauté qui doit apparaître à la philosophie de l'inconscient comme la réalisation d'une fin voulue — n'est qu'une transformation accidentelle de l'extrémité inférieure du conduit excréteur des reins. Le travail de Ihering est ainsi une protestation contre l'affirmation de Hartmann, que le darwinisme tient toute parenté idéale pour une parenté généalogique. Au contraire, dès que la parenté est constatée comme a idéale », la parenté généalogique est abandonnée.

Objecter que le darwinisme confond les ^^Iciptations utiles avec le progrès de Vor- ^^^nisation, c'est dire une sottise * qui ,

1' En français dans le texte.

aussi bien, nous dispense de répondre.

Le darwinisme, se rattachant à d'anciennes idées, a montré que la division des fonctions entre des éléments primitivement semblables, doit amener un développement morphologique différent dans le détail et un perfectionnement de l'organisation dans Tensemble. Le principe de la sélection donne seul Tintelligence d'une division de ce genre. Darwin a eu grand tort d'accorder qu'il s'était trompé ici, au lieu de dire qu'en certain cas il ignorait les rapports. « Mais certains darwinistes , affirme Hartmann , placent les conséquences d'une théorie étendue au delà de ses limites au-dessus de la réalité et admettent que , par exemple , les poissons d'organisation inférieure sont constamment repoussés par les poissons d'une organisation supérieure, dans lesquels ils se transforment; mais que les vides sont constamment comblés par les nouvelles générations qui proviennent des vers. »

Quels sont ces « certains darwinistes »

qui soutiennent une telle absurdité? Déjà, dans la Philosophie de V inconscient (11,227), Hartmann avait donné à rire à ses dépens

en croyant que les plus anciens poissons vinrent des ascidies, des vers et des crustacés. Aujourd'hui, dans son dernier écrit sur le darwinisme, il nous donne le spectacle d'une ignorance de même sorte ; et il part de là pour faire du darwinisme le manœuvre de l'idée directrice, c'est-à-dire de son idée \

Puis vient le tour de la variabilité. Pour être efficace , elle devrait être illimitée en elle-même et également répartie dans toutes les directions possibles. Nous croyons que dans beaucoup de cas la seconde propriété existe réellement. Mais si les variations ne favorisent l'adaptation que dans quelques directions, dans les autres ni l'adaptation ni le progrès ne peuvent se rencontrer sans que le principe de sélection ne soit lésé. En général, toutes ces directions sont possibles, même par la sélection artificielle, quand les conditions naturelles préexistent. Les raisons pour les* quelles il est absurde de citer comme exemple des limites de la variabilité l'impossibilité de produire par sélection une poule culbutante ou ^ne orange bleue, sont les mêmes qui font

assez paraître l'insanité d'une tentative éventuelle de transformer un âne en un lion.

Les mêmes obstacles naturels de nature moléculaire, trop délicats pour être encore aperçus, déterminent la mesure de la variabilité. Dans un cas donné, nous ne pouvons dire a priori ce qui pourra finalement advenir d'un organisme, puisque l'intelligence absolue nous fait défaut; nous savons seulement que le commencement de la division du travail et de la divergence dépend de l'aptitude à la variabilité. La variabilité illimitée, au sens que lui donne Hartmann, n'a jamais été une doctrine darwinienne. Nous comptons, je le répète, avec les limites naturelles de la variabilité, bien que dans la plupart des cas leurs causes naturelles nous soient inconnues. Nous ne contestons donc pas que la variabilité ait une limite interne. L'inconscient non plus ne produit pas par sélection des groseilles vertes grosses comme des citrouilles, et cela non pas parce que ce n'est point dans son plan, mais parce qu'il ne peut pas.

Le darwinisme ne prend pas pour point de départ la variabilité illimitée, parce qu'il ne se sert de la variabilité que de degré en degré, et

LE DARWINISME i53

que les conditions de celle-ci se modifient de degré en degré.

On convient généralement qu'il faut chercher le fondement de la descendance et du darwinisme dans Vhérédité. La philosophie de rinconscient place l'hérédité sous la garde du principe métaphysique. Cela ne nous avance guère ; car, même au cas où les phénomènes de l'hérédité seraient dirigés vers certaines fins par une puissance supérieure de ce genre, on ne nous apprend rien ni sur le mécanisme de l'hérédité conservatrice, ni sur le mécanisme de l'hérédité progressive, en nous disant simplement que la loi d'évolution interne dans l'hérédité des variétés « imprègne l'organisme d'une disposition matérielle ^ »

La philosophie de l'inconscient glisse sur ce problème de l'air le plus candide. Mais la physiologie de l'hérédité ne doit pas commencer par rechercher si et comment les quaUtés acquises par l'individu deviennent héréditaires; elle doit d'abord étudier l'hérédité des qualités transmises par les ancêtres. La science n'a pas encore réussi à démontret*

i. Le Darwinisme^ p. Ii3.

d'une façon satisfaisante le mécanisme de la reproduction . Qui pourrait prouver que les cas les plus simples de reproduction et d'hérédité ne s'accomplissent que sous la direction d'un principe métaphysique aurait vaincu la physiologie.

Mais si Ton arrive à concevoir comme un acte purement mécanique, non-seulement la division d'une monère et la transmission de l'ensemble des caractères maternels aux rejetons issus de cette segmentation, mais aussi une répétition circulaire d'une plus haute complexité des phénomènes d'évolution, on transporte alors dans le domaine de ce que l'on comprend et de ce qui est compréhensible tous les phénomènes de la reproduction et de l'hérédité. L'aveu sans réticence des lacunes immenses de notre savoir renferme l'espoir d'atteindre, par la méthode actuelle des sciences naturelles, une intelligence des phénomènes qu'aucune philosophie ne nous donnera.

Il est impossible .de passer sous silence la dernière hypothèse de Haeckel {la Périgenèse de la plastidule ^) , à l'aide de laquelle il

1« Die Perigenesis der Plastidule,

cherche à pénétrer la nature de l'hérédité.

Nous déclarons, avec la même franchise qu'a mise Haeckel à se prononcer contre la pangenèse de Darwin, que nous tenons son hypothèse pour inacceptable.

Haeckel part de l'atome, comme de la plus petite particule matérielle, auquel il attribue une somme inWrente de force ou d'âme, c'est-à-dire de sensation et de volonté, — pour* quoi pas aussi d'idée ? — Il revient ainsi à la vieille hypothèse bien connue de la philosophie naturelle, qui a été surtout remise en honneur au siècle dernier par Maupertuis et par Diderot. Si Haeckel espère [Perige'^ nesis^ p. 39) échapper ainsi à l'accusation de matérialisme, il n'y échappera pas plus que nous tous, qui, à de légères nuances près, nous tenons au même point de vue, puisqu'on a pris l'habitude de désigner par ce nom tous ceux qui considèrent l'âme comme inséparable du corps, et font dériver des lois naturelles l'immortalité de la matière et de l'âme de l'atome. Je ne trouve pas du tout mauvais que l'on nous appelle matérialistes; nous sommes en excellente compagnie.

Des atomes animés dérive la molécule înor-

ganique animée. C'est une conséquence inévitable. Mais voici un saut des plus brusques, une nouvelle hypothèse : la molécule organique ou plastîdule se distingue de l'inorganique par la possession de la mémoire. Cette hypothèse a été présentée, sous une forme un peu différente, en 1870, par Hering, qui reconnaissait en général à la matière vivante l'aptitude à se reproduire ou à se souvenir. Tous deux, Hering et Haeckel, ont jugé nécessaire d'expliquer le concept de mémoire par celui de reproduction. Il en est résulté tout d'abord une certaine obs* curité et quelque ambiguïté. Mais, même sans cela, comment la mémoire résulterait-elle de la structure atomistique de la plastidule ? On ne le conçoit pas bien. Il me semblerait plus juste, suivant aussi une idée ancienne, d'accorder déjà la mémoire à l'atome.

Il faut de toute nécessité se représenter les plastiduies avec leur mouvement moléculaire caractéristique dans le protoplasma. Or, ce qui détermine ce mouvement, sa cause, non la condition anticipée, ne peut pourtant pas être la mémoire supposée. D'où vient-elle, si sa cause n'est pas dans les atomes ? Mais, si elle y existe, pourquoi les molécules inorganiques

LE DARWINISME ibi

sont-elles sans mémoire? On ne saurait éviter cette question, et c'est n'y pas répondre d'une façon satisfaisante que de dire : La mémoire de la plastidule a pour condition immédiate la structure atomistique de la plastitude (PerigenesiSy p. 77). Voilà pourtant l'hypothèse ; et maintenant, la mémoire inconsciente de la plastidule doit déterminer son mouvement moléculaire caractéristique. Je l'avoue, je ne puis suivre Haeckel.

Je conçois, au contraire, que de la simple structure moléculaire des combinaisons de carbone sans mémoire résultent les phénomènes de nutrition, d'échange de substance, de croissance, et, par une nécessité mécanique, de reproduction. Le cas le plus simple de la reproduction est une segmentation des parties consécutives à la croissance. Ici je suppose à bon droit que, grâce à une certaine composition atomistique, la cohésion de la plastidule atteigne à un certain volume; la reproduction et l'hérédité se trouvent expliquées d'une façon mécanique. Cette clarté disparaît, lorsque le développement se scinde en phases ou périodes et que l'hérédité est le résultat d'un long processus. C'est alors, si j'ai

bien compris, que Thypothèse de la mémoire doit venir à notre aide, en ce que d'une phase à l'autre les mouvements nécessaires des plastidules, dont il s'agit surtout, sont reproduits par la mémoire. L'hypothèse n'explique pas comment la mémoire de la plastidule, lorsque les phénomènes biogénétiques se répètent, agit toujours exactement à des endroits déterminés et peut ainsi donner l'impulsion à un changement de mouvements, sans avoir elle-même reçu dHmpulsion. La naémoire, partout où nous pouvons l'observer, n'apparaît qu'à la suite d'incitations; sans celles-ci, elle sommeille. Mais, pour imprimer une direction à l'évolution et convertir les mouvements d'un état dans un autre, elle devrait prendre l'initiative, ce qui est contraire à notre concept de la mémoire.

La seconde partie de l'hypothèse de Haeckel, qui se rapporte à la forme du mouvement de la plastidule, me paraît d'un ordre tout à fait subordonné. Haeckel emploie d'abord le mot ondulation pour représenter à l'esprit le retour rhythmique des processus évolutifs. Puis il parle de la forme. Il ajoute : Le mouvement de développement, de processus évolutifs des

éléments-mèrés, etc., possède la forme forir damentale, caractéristique, du mouvement ondulatoire, et il conclut enfin que le mouvement de la plastidule est également ondulatoire.

Sans insister sur le caractère diflScilement acceptable de ce raisonnement, la détermination précise de la forme du mouvement moléculaire, tant qu'il ne s'agit que d'une hypothèse, me paraît superflue. Je puis aussi bien m'imaginer un mouvement en forme de vis, de spirale avec ou sans retour, voire un mouvement en zigzag de la plastidule : tous mènent au même résultat.

Pour Haeckel, l'hypothèse d'une mémoire inconsciente de la matière vivante est nécessaire en biologie. Elle le serait, si les moyens dont disposent les sciences physico- chimiques étaient déjà épuisés. Mais nous en sommes bien loin. La physique et la chimie des matières protoplasmiques sont à peine nées * .

Ce n'est que lorsque ces sciences auront traversé une nouvelle période de découvertes

i . Comparez Jaeger, Veher die Bedeutung der GeschmacHS' und Geruchsstoffe, dans la Zeitschrift fur Zoologie^ XXVH.

et de progrès, que nous ou nos descendants auront à réfléchir s'il convient de' se risquer sur la voie dangereuse de telles hypothèses.

Je crois avoir démontré que les objections de Hartmanny telles que nous les connaissons, 7i' ont pas ébranlé les principes du transformisme et de la sélection. Et comment le pourraient-elles, puisque, encore une fois, les bases scientifiques sur lesquelles s'appuie la philosophie de Tin conscient sont dépourvues de toute solidité?

Devons-nous encore entrer dans l'examen des éléments de la théorie de la sélection, que Hartmann désigne sous le nom de principes auxiliaires d'explication du darwinisme? Je n'en veux toucher que quelques points qui provoquent plus particulièrement une réponse.

Quel certificat d'indigence pour l'inconscient, si les êtres organisés devaient trimbaler partout avec soi les organes rudiment aires à travers leur existence, parce que ces organes rentrent dans le plan idéal de la création et de la loi d'évolution qui doit le réaliser i| L'objection résumée dans cette phrase est-elle, je le

1* Le Darwinisme, p. 107.

demande, d'une valeur proportionnelle à la brillante argumentation de Haeckel sur la dystéléologie ?

Les points obscurs qui existent dans la sélection sexuelle, et qui ont fait avouer à Darwin qu'il ne trouve pas actuellement de solution pour tel ou tel cas, Hartmann ne manque pas d'en tirer parti pour investir Tinstinct, c'est-àdire l'inconscient, de la solution cherchée.

Hartmann croit s'être réservé son plus grand triomphe final lorsque, encore une fois, il présente la loi de corrélation comme la preuve la plus irréfutable de l'existence d'un principe d'évolution interne, et tourne en moquerie le darwinisme, qui sous cette forme a reconnu la loi d'évolution interne : voilà le refuge où se retire le darwinisme lorsqu'il est repoussé de toutes les autres positions, mais non sans éprouver une secrète terreur, car il craint d'être forcé de reconnaître dans cette loi, en l'examinant de plus près, le vrai principe universel de la nature organique. Bien dit ! Regardons, nous aussi, la chose d'un peu plus près, non pas avec « Tintelligence ratatinée d'un naturaliste réduit à l'empirisme le plus cru * »,

mais en hommes qui réfléchissent et auxquels Hartmann s'adresse.

Nous apprenons pour la première fois que le darwinisme conçoit « le type comme une sorte de mosaïque assemblée par le hasard des événements extérieurs, comme un agrégat fortuit de caractères. i> Nous estimions que le principe de la sélection produit, avec Tharmonie intérieure des parties, Taccommodation convenable des organisations avec les conditions extérieures. Notre principe se rattachant seulement aux faits et ne formant du nouveau qu'avec ce qui existe déjà, l'intelligence ratatinée elle-même d'un naturaliste réduit à l'empirisme le plus cru n'aurait plus confiance dans les lois mécaniques, si ce naturaliste voyait une interruption dans les rapports des choses et ne pouvait suivre leur continuité jusque dans la structure des éléments anatomiques et microscopiques. Les modifications corrélatives sont donc, à nos yeux, toutes naturelles ; très -souvent l'intermédiaire mécanique est clair, très-souvent il ne Test pas encore. Tout être organisé étant le produit de ses ancêtres et des conditions extérieures qui agissent sur lui, et chaque organisme devant tendre à s'adapter

à tout il en résulte cette harmonie tolérable de l'ensemble dont le pessimisme lui-même s'accommode avec résignation.

Nous rencontrons partout des cas de corrélation , en partie explicables , en partie obscurs. Mais, à proprement parler, il n'y a pas de grande loi de corrélation exprimant les rapports d'un plan général de création, car les transformations corrélatives manquent justement très-souvent là où la prétendue loi d'évolution supérieure, si elle existait, aurait dû nécessairement les réaliser. Au congrès des naturalistes suisses, à Baie, j'ai entendu une solide dissertation de Rûtimeyer, dans laquelle cet éminent représentant de la théorie de la descendance montrait à grands traits comment le changement de théâtre conduisait à un changement d'organisation, tandis qu'un progrès corrélatif embrassant l'organisme entier n'arrive pas dans des cas significatifs.

Le ceratodus et les animaux analogues à double respiration sont des poissons chez lesquels les appareils de respiration et de circulation ont atteint le plus haut degré dans la classe des poissons, tandis que le système de locomo-

tion est resté histologiquement et morphologiquement au degré le plus inférieur. Chez les squales aussi, le squelette ne dépasse pas ou peu rétat cartilagineux embryonnaire ; néanmoins, sous d'autres rapports, et d'après l'ensemble de leur organisation , ils sont mieux développés que les poissons osseux qui en dérivent et qui, selon nos idées histologîques actuelles, montrent dans leur squelette un progrès partiel. Dans certaines familles de crabes, quelques espèces vont à terre. Des appareils de respiration auxiliaires apparaissent, mais les modifications corrélatives désirables pour en faire tout à fait des animaux terrestres n'ont pas lieu.

Chez les marsupiaux d'Australie, la loi de corrélation a fait un fiasco complet. Ils se sont adaptés à toutes les conditions possibles de nourriture et d'habitation terrestre. Les organes de locomotion et de nutrition se sont réciproquement modifiés dans une telle mesure qu'ils ressemblent aux caractères de la faune nouvelle des mammifères de l'hémisphère septentrional du globe. Mais le cerveau et l'intelligence ne font aucun progrès, et l'appareil reproducteur demeure

stationnaire dans son type inférieur. Pourquoi, s'il existe une loi de corrélation dans le sens métaphysique, pourquoi le développement corrélatif a-t-il eu lieu, du moins jusqu'à un certain degré, sur les autres continents, et non en Australie?

A cette question, point d'autre réponse que celle-ci : Il n'y a pas de loi interne de développement qui agisse à titre de Fatum téléologique, mais une action simultanée de causes extérieures variables, dépendantes des temps et des lieux, fait passer l'élément plastique de l'organisme par une différenciation et par un perfectionnement, tantôt trés-bornés, parfois plus étendus.

Une telle loi générale de corrélation, un tel principe organisateur, ce n'est pas la méthode inductive qui les invente et les promulgue, mais cette prétention de tout savoir qui est le propre de la plupart des systèmes philosophiques. La philosophie de l'inconscient ne partage pas seulement ce travers avec les autres philosophies plus ou moins prétentieuses qui l'ont précédée et dont le sort sera le sien : elle n'a même pas vu tous les faits du domaine où son principe doit sur-

tout se montrer fécond. Hartmann a beau s'en défendre : les diverses interventions de son principe ou, comme il s'exprime dans sa dernière protestation contre le miracle *, Farrivée du principe dans la genèse et dans l'évolution des êtres, sont de vrais miracles. Pour être peut-être d'une autre espèce, ils diffèrent à peine en degré des miracles théologiques.

Le changement du pain en chair n'est pas un miracle parce qu'on ne voit aucun lien raisonnable entre la transsubstantiation et le pardon des péchés : c'est bel et bien un miracle en soi. De même, la métamorphose des germes n'est pas un miracle parce que Hartmann la croit nécessaire au processus de l'évolution organique, — la théologie orthodoxe raîsonne-telle autrement, à sa manière, dans le cas cité? — c'est bien un miracle, parce qu'on ne peut avoir aucune idée de l'intermédiaire organique.

i. Le Darwinisme^ p. i6i.

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