‹ Les sciences naturelles et les problèmes qu'elles font surgir;Chapitre 16 sur 44 · L..an:a(,GO0gk · texte numérisé non relu

L..an:a(,GO0gk

t8i SUR LA. BASE PHYSIQUE DE LA VIE.

ce paradoxe, il ne peut vivre que par sa mort.

Dans l'étrange histoire de la Peau de chagrin, le personnage principal est mis en possession d'une peau magique d'âne sauvage qui lui donne le moyen de satisfaire tous ses désirs. Mais l'étendue de celte peau représente la durée de la vie de son propriétaire ; à chaque désir satisfait la peau se rétrécit en raison de la jouissance éprouvée, jusqu'au moment oii la vie de sou possesseur et te dernier petit morceau de peau de chagrin disparaissent par un dernier désir satisfait.

Les études de Balzac lui avaient fait parcourir un vaste champ de recherches et de pensées spéculatives, et dans cette singulière histoire il avait peutêtre l'intention d'indiquer une vérité physiologique. En tout cas, la matière de la vie est une véritable peau de chagrin que fait rétrécir chacune des aclions vitales. Tout travail implique usure, et le travail de la vie a pour résultai direct ou indirect l'usure du protoplasme.

Chacune des parolesd'un orateur représente pour lui une perte physique, et dans te sens le plus strict il brûle pour éclairer les autres ; tant d'éloquence, tant de son corps réduit en acide carbonique, en eau et en urée. 11 est clair que cette dépense ne pourrait se continuer indéfiniment. Mais heureuse* ment la peau de chagrin du protoplasme diffère de celle de Balzac, en ce qu'elle peut se réparer, et qu'après nous en être servis, nous pouvons lui rendre ses dimensions premières. Ainsi, par

:.„-,:., „,G<)oyk

exemple, quelle que soit pour vous la valeur intellectuelle des paroles que j'émets en ce moment, elles représentent pour moi une certaine valeur physique, pouvant idéalement s'exprimer par le poids du protoplasme et d'autres substances corporelles , que j'use pour maintenir mes actions vitales pendant que je TOUS parle. On pourra reconnaître que ma peau de chagrin se sera notablement rétrécie lorsque j'aurai flui cette conférence, et qu'elle n'aura plus alors les dimensions qu'elle avait d'abord. Tout àl'beure, afln de l'étirer et de la ramènera la longueur qu'elle avait auparavant, j'aurai proha* blement recours à la substance vulgairement appelée côtelette. Or , cette cAtelette était autrefois le protoplasme plus ou moins modiBé d'un autre animal, un mouton. Quand je la mangerai, ce sera la même matière altérée par la mort en premier lieu, puis ensuite, par diverses opérations artiSciellesdu ressort de l'art culinaire.

Mais les changements ainsi déterminés, quelle qu'en soit l'étendue, n'arrivent pas à rendre cette substance incapable de reprendre sa fonction antérieure comme matière de la vie. Je possède en moi un singulier laboratoire à l'aide duquel je dissoudrai une certaine portion de protoplasme modifié; la solution ainsi formée passera dans mes veines, et l'influence subtile à laquelle elle sera soumise convertira le protoplasme mort en protoplasme vivant, et opérera la transsubstantiation du mouton en homme.

c.an:a(,GoOgk

Ce n'est pas tout ; s'il était permis de traiter h digestion à la légère, je pourrais manger du homard pour mon souper, et la matière de la vie d'un crustacé subirait la même métamorphose merveilleuse et deviendrait humanité. Puis, si je devais rentrer chez moi par mer, et si je Taisais naufrage ,1e crustacé pourrait bien me rendre la pareille, et démontrerait notre commune nature, en transformant mon protoplasme en homard vivant. Ou encore, si je ne trouvais rien de miens à ma disposition, je pourrais satisfaire à mes besoins avec du pain sec, et je reconnaîtrais que le protoplasme d'un grain débit peut se convertir en homme aussi facilement que celui du mouton, et bien plus facilement, à mon avis, que celui du homard.

Il parait donc qu'il n'est pas fort important de demander le protoplasme dont nous avons besoin à telle plante, à tel animal, plutàt qu'à d'autres, ce fait en dit bien long pour prouver l'identité g nérale de cette substance dans tous les êtres vivants. Je partage cette catholicité d'assimilation avec d'aU' très animaux qui pourraient tous, d'après ce que nous en savons, s'alimenter parfaitement du protoplasme de leurs voisins ou de celui des plantes mais ici cesse le pouvoir assimilateur des animaux. Unesolution aqueuse deselsvolalils qui contiendrai! une proportion inBnitésimale de quelques autres matières salines, renfermerait tous les corps élémentaires qui composent le protoplasme; mais, je pas besoin de vous le dire, un tonneau plein de ce

c.an:a(,GoOgk

liquide n'empocherait pas un homme affamé de mourir d'inanition, et ne sauverait aucun animal du même sort. Un animal ne peut pas faire du protoplasme, il faut qu'il le prenne tout fait à un autre animal ou aux plantes, la chimie créatrice de l'animal n'arrivant pas plu» haut qu'à convertir le protoplasme mort en la matière vivante spéciale à sa vie.

Ainsi donc nous sommes contraints de nous lourner vers le monde végétal pour trouver l'origine du protoplasme. Le liquide contenant de l'acide carbonique, de l'eau et de l'ammoniaque, vrai festin des Barmécides pour les animaux, est une table bien servie pour une foule de plantes ; avec ces seuls matériaux en abondance, plus d'une plante se maintiendra vigoureuse, poussera même, et multipliera un million de fois, et bien plus encore, la quantité de protoplasme qu'elle possédait d'abord, fabriquant ainsi la matière de la vie en quantité indéfinie avec la matière commune de l'univers.

Ainsi, l'animal peut seulement élever la substance complexe du protoplasme mort, à ce que nous pouvons appeler la puissance supérieure de protoplasme vivant, tandis que la plante peut élever les substances moins complexes : acide carbonique, eau, ammoniaque, à ce même état de protoplasme vivant, sinon au même niveau. Mais les capacités des plantes ont aussi leurs limites. Certains fongus, par exemple, semblent demander, à leur origine, des composés plus élevés, et aucune plante connue ne

peut vivre des éléments dissociés du protoplasme. Une plante à laqcelle on donnerait à leur état de pureté du carbone, de l'tiydrogëne, de l'oxygëner de l'azote, du phosphore, du soufre et d'autres corps semblables périrait inrailliblement, comme l'animal dans son bain de sels volatils, malgré l'abondance des constituants du protoplasme dont elle serait entourée. La simpliQcation de l'aliment végétal n'a mfime pas besoin d'être poussée si loin pour dous faire arriver aux limites de la thaumaturgie des plantes. Donnez à une plaute ordinaire l'eau, l'acid& carbonique et les autres éléments nécessaires, en la privant de tout sel ammoniacal, et elle ne pourra plus fabriquer du protoplasme.

Ainsi donc, la matière de la vie, toute celle que nous avons pu étudier, du moins, et nous n'avons le droit de parler que de celle-là, se décompose en raison de cette mort continuelle, condition des manifestations de sa vitalité, pour former de l'acide carbonique, de l'eau et de l'aramoniaque, quj ne possèdent certainement pas d'autres propriétés que celles de la matière ordinaire. Et c'est au mo|yeu de ces formes de la matière ordinaire, aucune forme plus simple ne pouvant lui servir pour cela, que le monde végétal fabrique tout le protoplasme qui maintient la vie dans le monde animal. Les végétaux sont les grands accumulateurs de la puissance que les animaux disiribuent et dispersent.

Mais on remarquera que l'existence de la matière de la vie dépend de la préexistence de certains com-

c.an:a(,GoOgk

posés, à savoir: l'acide carbonique, l'eau et l'ammoTiiaqae. Relirez du monde un de ces trois corps, et tous les phénomènes vitaux cesseront. Ces corps sont au protoplasaie de la plante ce que le protoplasme de la plante est à celui de l'animal. Le carbone, l'hydrogène, l'oxygène et l'azote sont tous des corps inanimés.' Ce carbone s'unit à l'oxygène en certaines proportions, dans des conditions données, pour produire l'acide carbonique; l'hydrogène et l'oxygène donnent naissance à l'eau, et l'azote et l'hydrogène à l'ammoniaque. Ces composés nouveaux, comme les corps élémentaires qui les constituent, sont inanimés. Mais quand on les réunit dans de certaines conditions, ils donnent naissance au corps encore plus compliqué, le protoplasme, et ce protoplasme manifeste les phénomènes de la vie.

Je ne vois pas d'interruption dans cette série de degrés en complication moléculaire, et je ne suis pas capable de comprendre pourquoi le langage applicable à un des termes de la série ne le serait pas aux autres. Nous croyons devoir appeler différentes sortes de matière : carbone, oxygène, hydrogène et azote, et nous trouvons convenable de parler des puissances et activités diverses de ces substances comme de propriétés de la matière qui les compose.

Quand on fait passer une étincelle électrique à travers le mélanged'une proportion définie d'hydrogène et d'oxygène, ces corps disparaissent, et l'on trouve

c.an:a(,GoOgk

190 SUR lA BASE PHfSlQUE DE. LA VIE.

ft leur place une quanlité d'eau égale eu poids k lasuinmedupoidsdesdeusgaz.il n'y a pas la moindre parité entre les puissances passives et actives de l'eau, et celles de l'oxygène et de l'hydrogène qui lui ont donné naissance. A 0* centigrade et à des températures bien inférieures, l'o^iygëne et l'hydrogène sont des corps gazeux élastiques, dont les particules tendent fortement à s'écarter l'une de l'autre. A cette même température, l'eau est un solide résistant, quoique fragile, dont les particules tendent à adhérer et à se grouper en formes géométriques définies, pour fabriquer parfois les imitations glacées des formes les plus compliquées du i feuillage végétal. |

Pourtant nous appelons tout cela, et bien d'autres - phénomènes curieux, les propriétés de l'eau, et nous n'hésitons pas à croire que d'une façon ou de l'autre toutes ces choses résultent des propriétés des éléments constitutifs de l'eau. Nous n'établissons pas l'hypothèse d'une certaine aquotité qui entrerait dans l'oxyde d'hydrogène au moment de sa formation, qui en prendrait possession et conduirait ensuite les particules aqueuses aux places qu'elles doivent occuper sur les facettes du cristal, ou parmi les dentelles du givre. Nous vivons au contraire dans l'espérance et dans la foi que, par les progrès de la physique moléculaire, nous arriverons à reconnaître comment les éléments constitutifs de l.'eau en déterminent les propriétés, comme nous sommes aujourd'hui capables de déduire les opérations

.Gooyk

d'une montre des formes et de l'arrangement des parties qui la composent.

Le cas change-t-il aucunement quand disparaissent l'acide carbonique, l'eau et l'aranaoniaque, et qu'on voit se produire en place, sous l'influence d'un protoplasme vivant préexistant, un poids équivalent de la matière de la vie?

Il n'y a aucune sorte de parité, il est vrai, entre les propriétés des composants et celles de leur résultante, mais cette parité n'existait pas non plus quand il s'agissait de l'eau. 11 est encore vrai qu'en vous parlant de l'influence d'une matière vivante préexistante, je vous indique une chose dont il est impossible de se rendre compte ; mais quelqu'un comprendil parfaitement la manière d'agir d'une étincelle électrique traversant un mélange d'oxygène et dTiydrogèneî

Gomment justifier alors l'hypothèse d'une entité qui existerait dans la matière vivante, sans que rien ne la représent&t dans la matière inanimée qui lui a donné naissance, et sans que rien n'y correspondît. En présence d'une saine philosophie la vitalité peutelle avoir plus de valeur que l'aquosité. Cette hypothèse transcendante peut-eile avoir un autre sort que tout le transcendantalisme qui s'est effondré le jour oii Martinus Scriblerus a expliqué l'opération du tourne-broche par une certaine qualité carno-rôtissante qui lui serait inhérente, méprisant le matérialisme de ceux qui expliquaient la rotation de la broche par un mécanisme particulier

[.,an:a„,GoOgk

que meltraît en jeu le tirag» de la cheminée.

Si nous sommes tenus de donner un sens préciset constant au langage scientifique dont nous nou» servons, la logique, à mon avis, nous impose d'appliquer au protoplasme, base physique de la vie, toutes les conceptions tenues pour légitimes ailleurs. Si les phénomènes manifestés par l'eau sont se» propriétés, les phénomènes que présente le protoplasme, mort ou vivant, sont les propriétés du protoplasme.

Si nous sommes autorisés à dire que les propriétés de l'eau résultent de la nature et de la disposition de ses molécules constitutives, je ne vois pas de raison intelligible pour se refuser à admettre que les propriétés du protoplasme résultent de la nature et de la disposition de ses molécules.

Mais je vous en préviens, et faites-y bien attention : en acceptant ces conclusions vous mettez le pied sur le premier échelon d'une échelle qui, d'après l'avis de bien des gens, vous mènera, au rebours de celle de Jacob, dans les régions situées aux antipodes du ciel. Il peut sembler fort peu important d'admettre que les actions vitales si obscures d'un fongusou d'un foraminifère soient les propriétés de leur protoplasme et le résultat direct de la nature de ta matière qui les compose. Mais si, comme j'ai cherché à vous le démontrer, leur protoplasme est essentiellement identique avec celui de tout autre animalr pouvant facilement se transformer d'un être vivant en l'autre, je ne vois pas de point d'arrêt logique où

L,i.-,.j„,CA)uylc

nous puissions nous raccrocher, dès que nous avons admis ceci comme vrai, pour nous refuser à concéder ensuiteque toute action vitale peut aussi bien être dite le résultat des forces moléculaires du protoplasme qui la manireste. Et, s'il en est ainsi, il est vrai nécessairement, au m6me sens et dans les mêmes limites, que les pensées formulées par moi en ce moment, comme celles qu'elles déterminent chez vous, sont l'expression de changements molécnlaires dans cette matière de la vie, source de tous nos autres pbénemënes vitaux.

Je puis être bien certain, pour en avoir déjà fait l'expérience, qu'aussitôt que les propositions que je viens de développer devant vous seront livrées aux commentaires et à la critique du public, certaines personnes zélées les condamneront ; elles seront aussi condamnées peut-être par des sages et des penseurs. Je n'aurais pas lieu de m'étonner si d'un certain côtfr elles étaient traitées de matérialisme grossier et brutal, la plus modérée des épithëtes dont elles seront graliâées. Il est parfaitement clair d'ailleurs que, dans les termes, mes propositions sont manifestement matérialistes. Pourtant deux choses sont certaines : la première, queje maintiens la véritésubstantielle de mes affirmations; la seconde, que je ne suis pas matérialiste; bien au contraire, le matérialisme est pour moi une grave erreur philosophique.

Avec quelques-uns des plus profonds penseurs que je connaisse, j'unis la terminologie matérialiste

c.an:a(,GoOgk

& la DégalioQ du matérialisme en philosophie. Quand j'ai accepté de tous faire cette conférence, il m'a semblé que j'y trouverais une esceliente occasion d'expliquer comment, en bonne logique, cette union est non-seulement possible, mais même nécessaire. Je voulais tous faire traverser le royaume des phénomènes vitaux qui vous a menés au bourbier matérialiste où vous voilà plongés, pour vous indiquer ensuite le seul sentier qui, selon moi, puisse vous en faire sortir.

Une circonstance que j'ignorais jusqu'au moment de mon arrivée ici, hier soir, donne une opportunité toute particulière h l'ensemble de mon argumentalion. J'ai trouvé dans vos joumaus l'éloquent discours (On the Limita of phitosophical inguiri/) qu'un éminent prélat de l'Église d'Angleterre adressait la veille aux membres de l'Institut philosophique. Ce sont aussi les limites des recherches philosophiques qui font l'objet de mon argumentation en ce moment, et je ne^uis mieux vous faire comprendre ma manière de voir, qu'en l'opposant aux opinions formulées si clairement, et le plus souvent avec impartialité, par l'archevêque d'ïork.

Mais il me sera permis de faire une remarque préliminaire sur un point qui m'a fort étonné. Appliquant le nom de philosophie nouvelle à ce que comportent les recherches philosophiques dans leslimites que je crois devoir leur assigneren commun avec bien d'au très hommes descience, l'archevêque commence son discours en identifiant cette philosophie nou'

c.an:a(,GoOgk

. Yelle avec la philosophie positive de M. A. Comte (1) ; il parle de M. A, Comte comme s'il était le fondateur de notre philosopbie nouvelle, puis il attaque vigoureusement ce philosophe et ses doctrines.

Or, pour ce qui me concerne, le révérend prélat peutbienmetlredialecUquementea pièces M. Cooite et faire de lui un Agag moderne, sans que je cherche à l'en empêcher. En tant que mes éludes m'ont mis à même de reconnaître ce qui caractérise spécialement la philosophie positive, je lui trouve peu de valeur scientifique, pour ne pas dire qu'elle en est entièrement dépourvue, et j'y trouve bien des choses aussi contraires à l'essence môme de la science que tout ce que renferme le catholicisme ultramontaio. En effet, on peut donner une déSnition pratique de la philosophie de M. A. Comte et la résumer en disant que c'est du catholicisme sans christianisme- Mais quel rapport y a-t-il entre le positivisme de M. A. Comte et la philosophie nouvelle, telle que l'arcbevéque la définit dans le passage suivant ?

(L Permetlez-moi de vous rappeler en peu de mots « les principes essentiels de cette nouvelle pbiloso- « phie.

(1 Toute connaissance est l'expérience des faits ir acquise au moyen des sens. Les traditions des * philosopbies antérieures ont obscurci notre expé- K rience en y ajoutant bien des choses que les sens

c.an:a(,GoOgk

« ne peuvent observer, et taat que nous n'aurons « pas rejeté toutes ces additions, nos connaissances « en resteront souillées. Ainsi la métaphysique nous a enseigne qu'un fait que nous observons est une « cause, et qu'un antre fait est l'effet de cette cause ; a mais une analyse sévère nous fait reconnaître que « les sens ne nous font rien observer comme cause «ou comine effet; ils observent en premier lieu « qu'un fait succède k un autre fait, puis, les occa- " sions favorables se présentant, que tel fait ne « manque jamais d'en suivre un autre, et qu'an K principe de causalité nous devrions substituer la II succession invariable. Une philosophie plus an- ■> cienne nous enseigne & déflnir un objet par la dis- « tinction de ses. qualités essentielles et de ses quatrlités accidentelles, mais l'expérience ne connaît CI ni l'essence ni l'accident ; elle voit seulement que II certaines marques s'attachent à un sujet, puis, a après de nombreuses observations, que certaines II de ces marques ne lui font jamais défaut, tandis " que d'autres peuvent manquer parfois

(i Comme toute connaissance est relative, la no- '< tion de la nécessité d'une chose doit être bannie H avec d'autres traditions {!). s

Il y a dans ce passage bien des choses qui expriment l'esprit de la philosophie nouvelle, si par ces paroles on entend l'esprit de la science moderne, mats je m'étonne fort qu'en entendant déclarer que Comte

(I) Ths timiU of phitmophieal Inqmry, p. 4-5.

c.an:a(,GoOgk

si:r la. base physique de la vie. 197

était le Tondateur de ces doctrines, une société oi!i étaient assemblées toute la sagesse et toute la science d'Edimbourgn'ait témoigné aucun signe de dissentiment. Personne n'accusera les Écossais d'avoir l'habitude d'oublier leurs grands compatriotes ; mais cela devait surflre pour faire tressaillir David Hume dans sa tombe qu'ici, à portée de voix de sa maison, un auditoire instruit ait pu entendre sans murmures attribuer ses doctrines les plus caractéristiques à un écrivain français plusjeune do cinquante ans, et dont les écrits ternes et verbeux ne présententni la vigueur de pensée ni l'exquise lucidité de style de celui que j'appelle hardiment le penseur le plus pénétrant du dix-huitième siècle, bien que ce siècle ait prodait Kant.

Mais je ne suis pas venu en Ecosse pour fiûre ressortir l'honneur méconnu d'an des plus grands hommes qu'elle ait produits. J'ai à vous indiquer que le seul moyen qui nous permettra d'échapper au triste matérialisme où nous venons de nous embourber est d'adopter, de poursuivre jusqu'à leurs extrêmes limites, ces mêmes principes sur lesquels l'archevêque appelle votre réprobation.

Supposons que nos connaissances soient absolues et non relatives, et par conséquent que notre conception de la matière représente ce qui existe réellement. Supposons, en outre, que dans la cause et l'effet nous puissions connaître autre chose qu'un certain ordre fixe dans la succession des faits, et que nous ayons la connaissance de la nécessité de cette

cGoo^k

succession, la coiinaissance de loit nécessaire! par conséqueDt, et je ne Tois p)ua moyen d'échapper aa matérialisme, au fatalisme le plus absolu. Car il est clair que notre connaissance de ce que nous appelons le monde matériel est, en premier lieu, an moins aussi certaine et aussi définie que notre connaissance du monde spirituel, et que nous nous sommes rendu compte de l'existeuce d'une loi, depuis aussi longtemps que nous croyons à la spontanéité. En outre, on peut démontrer, selon moi, qu'il est complètement impossible de prouver qu'une chose quelconque peut ne pas Ctre l'effet d'une cause matérielle et nécessaire, et que la logique humaine est tout aussi incapable de prouver qu'un acte est réellement spontané. Un acte réellement spontané serait, par l'hypothèse, un acte sans cause ; chercher à prouver une proposition négative de ce genre est, à première vue, une absurdité. Et, tandis qu'il y a ainsi impossibilité philosophique à démontrer qu'un phénomène donné n'est pas l'effet d'une cause matérielle, tous ceux qui connaissent l'histoire de la science admettront que ses progrès ont toujours signifié, et signiGent de nos jours, plus qu'à aucune autre époque, le développement du domaine de ce que nous appelons la matière et le déterminisme, tandis que s'effjçenl concurremment, dans toutes les régions de la pensée humaine, ce que nous appelons l'esprit et la spontanéité.

Dans la première partie de ce discours j'ai cherché à vous faire comprendre la direction que suit le

c.an:a(,GoOgk

progrès de la physiologie moderne. Autrerois on considérait la vie comme une arcbée gouvernant et dirigeant la matière aveugle, à l'intérieur de tous les corps vivants ; pour nous elle est le résultat d'une disposition particulière des molécules matérielles. Eh bien 1 je vous demanderai en quoi ces deux conceptions diffèrent? C'est qu'ici comme ailleurs la matière et la loi ont dévoré l'esprit et la spontanéité. Et comme c'est toujours le passé et le présent qui produisent le Tulur, il est aussi certain que la physiologie de l'avenir étendra graduellement le domaine de la matière et de !a loi jusqu'au mO' ment où elle y aura fait entrer toutes nos connaissances, nos sentiments, nos actions.

Cette grande vérité pèse comme un cauchemar, je pense, sur bon nombre des meilleurs esprits modernes qui en comprennent la valeur. Ils voient ce qu'ils se figurent être les progrès du matérialisme, avec cette frayeur, celle colère impuissante qu'éprouve un sauvage pendant une éclipse, tant que la grande ombre s'avance sur la surface du soleil. Le flot montant de la matière menace de submerger leur flme, la loi qui les étreint de plus en plus fait obstacle à leur liberté ; ils craignent que les progrès du savoir ne souillent la nature morale de l'homme. '

Si la philosophie nouvelle méritait tous les reproches qu'on lui adresse, les craintes qu'elle occasionne me sembleraient bien fondées, je l'avoue. Mais au contraire, si les trembleurs pouvaient con-

[.,an:a(,GoOgk

sulter David Hume, leur émoi le ferait sans doute sourire, et il les blâmerait d'agir comme les païens qui se prosternent en tremblant devant d'affreuses idoles élevées par leurs mains.

Car, après tout, que pouvons-nous savoir relativement à cette matière qui épouvante, si ce n'est que c'est un mot pour exprimer la cause inconnue et hypothétique de divers états de notre propre conscience ? Que savons-nous relativement à cet esprit que menace d'annihiler la matière, et dont la ruine redoutée fait surgir une grande lamentation, comme celle que l'on entendit à la mort du dieu Pan, si ce n'est que c'est encore là un mot pour indiquer la cause inconnue et hypothétique, ou la condition d'états de la conscience ? En d'autres termes, la matière et l'esprit ne sont que les noms du substratum imaginaire de certains groupes de phénomènes na< turels.

£t qu'est-ce donc que celte affreuse nécessité, cette loi de fer, sous laquelle gémissent les hommes 7 Un épouvantail, voilà tout ; une pure invention, en vérité. S'il existe une loi de fer, c'est, à mon avis, la loi de la gravitation ; je ne connais pas de nécessité physique plus absolue que celle de la chute d'une pierre privée de son point d'appui. Mais & quoi se réduit toute notre cdnnaissance réelle et tout ce que nous pouvons savoir par rapport à ce dernier phénomène ? Tout bonnement à ceci : c'est que, dans ces conditions, l'expérience humaine a toujours vu les pierres tomber à terre ;

c.an:a(,GoOgk

<]ue nous û'avons pas la moindre raisoD de croire qu'en pareil cas une pierre ne tombera pas toujours à terre, et que nous avons au contraire toute raison de croire à sa chute. Il est très-commode, légitime même, d'indiquer que toutes les conditions qui nous permettent de croire sont satisfaites dans ce cas, en appelant renonciation de la chute des pierres, privées de leur point d'appui, une loi de la nature. Mais nous ne nous en tenons pas \k le plus -souvent ; au lieu de dire : cela sera, nous disons : cela doit être, et nous introduisons ainsi un concept de nécessité qui ne se trouve assurément pas dans l'observation des faits, et pour lequel je ne puis découvrir aucune garantie en dehors d'eux. Pour ma part,je repousse de toutes mes forces et j'anatbématise cet intrus. Je connais le fait, je connais la loi ; mais qu'est donc cette nécessité, hormis une ombre vaine qu'introduit ici ma seule pensée ?

Pourtant s'il est certain que nousne puissions connattre ni la nature de la matière ni celle de l'esprit, et que la notion de la nécessité soit quelque chose . d'illégitime que nous introduisons dans la conception parfaitement légitime de la loi, l'affirmation matérialiste d'après laquelle le monde ne contiendrait autre chose que la matière, la force et la nécessité, est aussi dépourvue de valeur et aussi peu justifiable que le moins fondé de tous les dogmes théologiques. Les doctrines fondamentales du matérialisme, comme celles du spiritualisme, ou de ta plupart de nos systèmes qui riment en isme, sont en

c.an:a(,GoOgk

dehors des limites de la recherche philosophique, et le grand service que David Hume a rendu à l'humanité, c'est d'avoir démontré d'une façon désormais inattaquable en quoi consistent ces limites. Hume s'appelait lui-mEme sceptique ; on ne peut donc blâmer ceux qui lui appliquent cette épitbëte, mais cependant il est de fait que ce nom, avec tout ce qu'il implique actuellement, lui fait injure.

Si un homme me demande quelle est la pohtique des habitants de la lune et si je lui réponds : je n'en sais rien ; ni moi ni d'autres n'avons le moyen de la connattre, et puisqu'il en est ainsi je refuse de m'inquiéter en rien d'un pareil sujet, cet homme n'a pas le droit, je pense, de m'appeler sceptique. En lui répondant ainsi, au contraire, je m'ima^ne être simplement honnête et vrai, et témoigner tout le compte que je fais de l'économie du temps. De même la pensée puissante et lucide de Hume soulève bien des problèmes qui nous intéressent natu* rellement, et il nous montre que ces questions sont essentiellement de politique lunaire, sans solution possible par leur essence même, ne méritant pas par conséquent l'attention des hommes qui ont du travail à faire en ce monde. Et c'est ainsi qu'il termine un de ses essais :

a Si nous prenons en main un volume de théologie ou de métaphysique scolastique par exemple, demandons-nous : ce livre contient-il des raisonnements abstraits relatifs à la quantité ou au nombre?

[.an:Mo,CoO'^lu

Non. Contient-il quelque raisonnement expérimental relatif aux faits observés et à l'existence? Non. Jetez-le donc au feu; il ne contient que sophismes et illusions (1), »

Permettez-moi d'appeler toute votre attention sur cet avis si sage. Pourquoi perdre votre temps et vos soins à des objets qui restent, malgré toute leur importance, en dehors de la portée de nos connaissances? Nous vivons dans un monde plein de misère et d'ignorance, et tous, tant que nous sommes, nous avons pour devoir évident d'appliquer nos efforts à faire que le pelit coin sur lequel nous pouvons agir soit un peu moins misérable et un peu moins ignorant qu'au moment oii nous y sommes arrivés. Pour faire cela avec efficacité, il est nécessaire de posséder deux croyances seulement : il faut croire d'abord qu'au moyen de nos facultés, nous pouvons reconnaître l'ordre de la nature dans une étendue pratiquement illimitée, puis il faut croire que notre volonté n'est pas dépourvue de toute valeur comme condition du cours des événements.

Nous pouvons vérifier expérimentalement ces deux croyances aussi souvent que bon nous semble. Chacune d'elles repose donc sur les bases les plus solides sur lesquelles on puisse asseoir une croyance, et forme une de nos vérilés les plus élevées. Si nous trouvons qu'en employant telle terminologie ou telle

CijnzamGoOgk

20i SUR LA BASE PBÏSMJUE DE LA VIE.

série de symboles plutAt que toute autre, nous arrivons plus facilement à vérifier l'ordre de la nature, nous avons pour devoir certain d'employer les signes et les termes les plus favorables, et il ne peut en résulter aucun mal tant que nous n'oublierons pas que ce sont seulement des termes et des symboles.

U est de peu d'importance intrinsèque d'exprimer les phénomènes de la matière en termes de l'esprit, ou d'exprimer les phénomènes de l'esprit en termes de la matière ; on peut considérer la matière comme une forme de l'esprit ; l'esprit peut être considéré comme une propriété de la matière; chacune de ces affirmations a sa vérité relative. Mais, pour faire progresser la science, la terminologie matérialiste est préférable à tous égards. Elle relie en effet la pensée & tous les autres phénomènes de l'univers, et nous pousse à rechercher la nature des conditions physiques concomitantes de la pensée gui nous sont plus ou moins accessibles, et dont la connaissance nous aidera plus tard à exercer sur le monde de l'esprit un contrôle du tnème genre que celui que nous possédons déjà par rapport au monde matériel, tandis que la terminologie opposée, celle du spiritualisme, est absolument inféconde, et ne nous mène qu'à l'obscurité et à la confusion des idées.

Ainsi, nous ne saurions en douter, plus les sciences seront en progrès, plus on exprimera en formules et en symboles matérialistes les phénomènes de la nature, et plus nos signes et nos termes représenteront mieux la chose signifiée.

c.an:a(,GoOgk

SUU l.k BASE PHYSIQUE DE LA VIE. 209

Mais quand l'homine de science, oubliant tes Ii> mites de la recherche physiologique; glisse des formules et des symboles à ce que l'on entend comtnunément par matérialisme, il me fait l'efTet de se placer au niveau d'un mathématicien qui prendrait les X et les y dont il se sert dans ses problèmes pour des entités réelles. Dans le cas du matbématicien la faute est sans conséquence pratique, mais ici il en est autrement, car les erreurs du matérialisme systématique suffisent à paralyser l'énergie de la vie et en détruisent toute la beauté. •

DU nSITIVISIE DANS SES RAPPORTS AV£C LA SCIENCE.

Il y a maintenant seize ou dix-sept ans que j'ai ^pris connaissance du Cours de Philosophie posilive, du Discours sur l'ensemble du positivisme et de la Politique positive d'Auguste Comte. J'avais été conduit àétudier ces ouvrages, d'abord parce que M. MIU y fait allusion dans sa Logique; puis un théologien distingué me tes avait recommandés ; enlln un ami dont je faisais le plus grand cas, feu M. le professeur Henfrey, qui considérait les gros volumes de M. Comte comme une mine de sagesse, m'escitait à les tire, et il me les prêta pour me mettre A même d'y .puiser et de m'enrichir. Après les avoir parcourus avec tout le soin qu'ils méritent, je trouvais bien que la mine était profonde et obscure, mais elle ne me faisait pas l'effet d'être bien riche. Les flloos du mêlai précieux me semblaient maigres et rares, et la rocbe qui les contenait avait si grande tendance à se transformer en boue que le travailleur était menacé de s'y embourber inlellecluellement. Pourtant, comme j'étais heureux de le reconnaître, je rencontrais, par-ci par-là, quelques fragments d'or natif.

c.an:a(,GoOgk

Page 1