CHALDÉENNE
Toute magie repose sur un système de croyances religieuses, sur une conception déterminée de ce monde surnaturel dont rhonjme porte en lui-mêm.e le sentiment inné, et dont il cherche à se faire une idée et à pénétrer les secrets par sa pensée, même dans Vétat de la plus complète barbarie. Au point de vue des idées génératrices d'où découle la superstition magique, des croyances religieuses dont elle est la corruption et T aberration, il faut en distinguer trois espèces, à qui la diversité des origines donne des tendances et des caractères différents.
C'est d'abord la magie primitive, liée au culte des esprits élémentaires. « La religion de Thomme sauvage ou très-barbare, dit M. Maury (1), est un naturalisme su-
(1) La Magie et V Astrologie dans V antiquité et au moyen âge^ p. 7 et suiv.
perstitieux, un fétichisme incohérent dans lequel tous les phénomènes de la nature, tous les êtres de la création, deviennent des objets d'adoration. L'homme place en tout lieu des esprits personnels conçus à son image, tour à tour confondus avec les objets mêmes ou séparés de ces objets. Telle est la religion de tous les peuples noirs, des tribus altaïques, des peuplades de la Malaisie et des restes de populations primitives de THindoustan, des Peaux- Rouges de l'Amérique et des insulaires de la Polynésie ; telle fut à l'origine celle des Aryas, des Mongols, des Chinois, des Celtes, des Germains et des Slaves. y> Dans un pareil système, la magie n'est d'abord qu'une partie du culte et se confond avec lui. « La magie eut surtout pour objet de conjurer les esprits dont les peuples sauvages redoutent encore plus l'action malfaisante qu'ils
n'en attendent de bienfaits Le culte se trouvant à
peu près réduit chez ces peuples à la conjuration des esprits et à la vénération des amulettes, les prêtres ne sont que des sorciers ayant pour mission d'entrer en rapport avec les démons tant redoutés. Autrement dit, le culte se réduit à peu près à la magie. Tel est encore aujourd'hui le caractère du sacerdoce chez une foule de nations barbares et de peuplades abruties... Les prêtres magiciens sont de tous les pays où le fétichisme tient encore lieu de religion. Ces prêtres cumulent les fonctions de devin, de prophète, d'exorciste, de thaumaturge, de médecin,, de fabricant d'idoles et d'amulettes* Ils n'enseignent ni la morale, ni les bonnes œuvres; ils
ne sont pas attachés à la pratique d'an culte régulier, au service d'un temple ou d'un autel. On ne les appelle qu'en cas de nécessité ; mais ils n'en exercent pas moins un empire considérable sur les populations auxquelles ils tiennent lieu de ministres sacrés. y>
A Torigine et dans Tétat de complète barbarie, de même que la magie se confond avec le culte, il n'y a pas de distinction entre la magie favorable et funeste, pas plus que de différence radicale entre les bons et les mauvais esprits. Le prêtre magicien est le même que le sorcier ; suivant les caprices de sa volonté, suivant qu'on est parvenu à se le rendre propice ou ennemi, il exerce son mystérieux pouvoir pour le bien comme pour le mal. Mais le premier résultat du progrès vers un état social plus régulier et du développement des idées morales, est de faire apparaître dans ce naturalisme grossier et primitif une notion de dualisme, qui s'accentue plus ou moins et peut même devenir, comme chez les Perses, le fondement d'une religion très-haute et tout à fait spiritualiste. On distingue, en les opposant, le monde de la lumière et celui des ténèbres, le bien et le mal physique, sinon encore moral. Dès lors, on sépare en deux classes les esprits répandus dans tout l'univers ; on conçoit les uns comme bons, les autres comme mauvais par essence et par nature. Tout ce qui est heureux est rapporté à l'action des uns, tout ce qui est funeste et douloureux à celle des autres. Le prêtre est encore un magicien ; mais
son pouvoir s'exerce désormais d'une manière exclusîve-
ment bienfaisante ; il n'a de rapports avee les mauvais démons que pour les combattre et les repousser; tout-^ puissants pour conjurer ceux-ci, ses rites et ses incantations agissent en même temps sur les bons esprits, pour assurer leur concours et leur protection. On ne le confond plus avec le sorcier, qui entretient commerce avec les mauvais esprits, avec les démons, s'associe à leur méchanceté et les asservit à ses ordres pour faire le mal. Les actes du sorcier sont dès lors condamnés comme impies et frappés de malédiction, tandis qu'on entoure de respect et qu'on tient pour saint et divin le pouvoir du magicien favorable, du prêtre thaumaturge.
C'est là une seconde phase de la magie primitive, fondée sur la croyance aux esprits élémentaires. Mais malgré cette importante modification qui Tépure, le système reste essentiellement le même, et souvent le dualisme qui s'établit ainsi est plus apparent que réel. Quelquefois la magie constituée de cette façon, sur les bases du naturalisme grossier de l'état barbare, survit à l'adoption d'une religion plus noble et plus philosophique, concevant la divinité d'une manière plus haute et entrevoyant son unité fondamentale . La religion nouvelle l'accepte et la^ tolère, reconnaissant son existence^ tout en la maintenant en dehors du culte officiel. Les prêtres magiciens subsistent toujours, mais forment une des classes inférieures du sacerdoce. Les esprits élémentaires, d'abord seuls. objets du culte^ ne sont pas admis dans les rangs suprêmes du Panthéon, à moins qu'on ne parvienne à identifier, de gré
OU de force, quelques-uns des plus importants d'entre eux à certains dieux de la religion officielle ; mais on leur trouve place parmi les dii minores^ parmi les personnifications inférieures auxquelles ne s'adresse pas le culte public. De cette manière, on parvient à légitimer l'emploi des vieilles formules magiques qui semblent ne tenir aucun compte des grands dieux, et, portant l'empreinte encore intacte du système religieux antérieur dans lequel elles ont pris naissance, en conservent la hiérarchie de ♦dieux et d'esprits par-dessous la couche extérieure et toute différente de la religion qui prévaut : c'est le fait que nous constaterons d'une manière très -nette en Chaldée.
Toute différente dans son principe, et par suite dans la nature de ses incantations et de ses rites, bien qu'elle ait les mêmes prétentions, est la magie théurgique, aberration superstitieuse d'une religion philosophique, qui fait découler de l'unité d'un dieu infini et universel, mais vaguement conçu, par un système savant d'émanation, toute une hiérarchie de puissances surnaturelles se rapprochant par degrés de la nature et participant à la fois^ mais en proportions diverses, des perfections divines et des faiblesses humaines. Dansun pareil système, l'homme, par la vertu des rites purificatoires et surtout par la possession de la science, arrive à s'élever vers la Divinité, à se rapprocher d'elle presque indéfiniment, à s'y assimiler et par suite à dominer les puissances des émanations inférieures jusqu'à les faire obéir à ses ordres. Les enchan-
tements redeviennent alors une partie importante du culte ", ils sont le commerce saint et légitime établi par les rites sacrés entre l'homme et les dieux. Ainsi que l'indique très-exactement le nom de théurgie que les Néoplatoniciens lui ont donné, la magie de cette espèce est essentiellement une œuvre divine. Son action est toute bienfaisante, et si quelques pervers abusent du pouvoir que la science divine leur assure sur les esprits et les dieux inférieurs pour assouvir une convoitise coupable et pour faire le mal, c'est un sacrilège odieux, dont on parvient à. paralyser les effets par certaines invocations -à la puissance divine.
Le système théurgique ne se montre tout à fait complet que chez les Néoplatoniciens de Técole d'Alexandrie, surtout chez ceux de la dernière époque. Car si la propension aux rites démonologiques est déjà marquée chez Porphyre, c'est avec Proclus qu'elle triomphe définitivement. A partir de ce moment, le culte des Néoplatoniciens consiste en hommages, en actions de grâces rendus aux bons démons, en conjurations, en exorcismes, en purifications contre les mauvais. Autrement dit, la religion devient exclusivement une théurgie, où prennent place toutes les vieilles pratiques de la magie des différents peuples de l'antiquité, aussi bien celles des Chaldéens (1) que celles des Egyptiens. Sans avoir atteint le même degré de développement systématique, sans surtout s'être
ainsi substituée à tout autre culte, en gardant encore un
(1) Marin., ViL Proch, 32.
caractère d'infériorité à l'égard de la religion officielle et en restant à l'état de rites qui n'étaient pas formellement reconnus, la magie de l'antique Egypte était toute théurgique par son origine et par ses doctrines, et on ne saurait méconnaître une grande part à son action dans la naissance des rêveries des derniers Néoplatoniciens.
Il est enfin une dernière sorte de magie, purement diabolique et qui accepte d'être telle. C'est celle qui perpétue en partie, en croyant encore à leur puissance et en les transformant en pratiques ténébreuses, les rites de l'adoration des anciens dieux, considérés désormais comme des démons, après le triomphe d'une religion nouvelle dont l'esprit exclusif repousse toute association avec les débris du culte antérieur. L'enchanteur, dans ce cas^ loin de se croire un homme inspiré et divin, consent, pourvu qu'il recueille toujours le bénéfice de ses pratiques magiques, à n'être plus que le jouet des puissances mauvaises et infernales. Il voit lui-même des diables dans les dieux antiques évoqués par ses enchantements ; mais il n'en demeure pas moins confiant dans leur protection ; il s'engage à eux par des pactes et s'imagine aller au sabbat en leur compagnie. La plus grande partie de la magie du moyen âge a ce caractère et perpétue les rites populaires et superstitieux du paganisme, à l'état d'opérations mystérieuses et diaboliques de sorcellerie. Il en est de même de la magie de la plupart des pays musulmans. A Ceylan, depuis la conversion complète de l'île au bouddhisme, les anciens dieux du çivaïsme sont devenus des démons et
leur culte des sortilèges coupables que pratiquent les seuls enchanteurs.
Nous aurons, du reste, à revenir sur cette dernière espèce de magie dans un autre travail, en recherchant ce qui s'est conservé de traditions chaldéennes dans les pratiques et les croyances des sorciers du moyen âge. Mais comme elle n'a rien de primitif et n'apparaît que trèspostérieurement aux deux autres, nous n'avons besoin pour le moment que de l'indiquer en passant et sans y insister.
Ainsi que nous l'avons déjà dit, pour l'antiquité grecque et latine aussi bien que pour la tradition juive et arabe, r Egypte et la Chaldée sont les deux sources de toute magie savante. Mais, sans préciser exactement les doctrines de l'une et de l'autre, on distingue comme tout à fait différentes dans leurs principes et dans leurs manières de procéder l'école égyptienne et l'école chaldéenne. Ceci est parfaitement exact, et l'étude des documents originaux de Tune et de l'autre le confirme. La magie chaldéenne, telle que nous Tavons exposée et qu'elle se montre à nos regards, si fortement liée dans toutes ses parties, est comme
le dernier mot et la systématisation la plus savante de la •vieille magie des premiers âges, fondée sur la croyance «.ux esprits de la nature. La magie égyptienne est une théurgie née des doctrines d'une philosophie théologi- Kjue déjà raffinée. L'une a commencé par être tout le culte d'une religion naturaliste encore grossière et en a conservé l'empreinte, malgré l'apparence savante qu'elle a cherché à donner à son développement systématique ; l'autre est la corruption superstitieuse d'une religion plus haute et plus pure dans ses tendances.
Cette différence est très-importante à bien préciser. Pour mieux la faire sentir, je crois utile de jeter un coup d'oeil sur la magie égyptienne, d'en esquisser les doctrines et d'en citer quelques formules, afin de les mettre en parallèle avec les formules accadiennes que nous avons rapportées. Ceci demandera quelques développements sur les croyances religieuses fondamentales de l'Egypte, d'où découle sa magie. Mais cette digression ne me paraît pas tout à fait un hors-d'œuvre dans l'étude que je poursuis ici, car elle fera plus clairement ressortir le caractère à part des conceptions sur lesquelles repose la magie chaldéenne, conceptions qui, disons-le dès à présent, diffèrent autant de la religion chaldéo-assyrienne des siècles pleinement historiques que de la religion de l'Egypte, et se rattachent par conséquent à une autre couche •ethnique.
Aussi haut que l'on remonte dans les documents relatifs à la religion égyptienne, on y trouve pour fondement
la grande notion de l'unité divine. Hérodote affirme que les Égyptiens de Thèbes reconnaissaient un dieu unique, qui n'avait pas eu de commencement et ne devait pas avoir de fin. Et cette assertion du Père de Fliistoire est confirmée par la lecture des textes sacrés en caractères hiéroglyphiques, où il est dit de ce dieu « qu'il est le seul générateur dans le ciel et sur la terre, et qu'il n'est point engendré... qu'il est le seul Dieu vivant en vérité, celui qui s'engendre lui-même... celui qui existe depuis le commencement. . . qui a tout fait et n'a pas été fait. y> Mais cette notion sublime, si elle se maintint toujours dans la doctrine ésotérique, s'obscurcit rapidement et fut défigiu:ée par les conceptions des prêtres comme par l'ignorance de la multitude. L'idée de Dieu se confondit avec les manifestations de sa puissance ; ses attributs et ses qualités furent personnifiés en une foule d'agents secondaires, distribués dans un ordre hiérarchique, concourant à l'organisation générale du monde et à la conservation des êtres. C'est ainsi que se forma ce polythéisme qui, dans la variété et la bizarrerie de ses symboles, finit par embrasser la nature entière.
L'esprit des Egyptiens était avant tout préoccupé du sort qui attend l'homme dans l'autre vie. Cette existence future, ils croyaient en apercevoir dans mille phénomènes naturels les images et les symboles; mais elle leur paraissait plus particulièrement annoncée par le cours quotidien du soleil. Cet astre leur semblait reproduire chaque jour dans la marche qu'il accomplit les
transformations réservées à Tâme humaine. Pour un peuple ignorant de la véritable nature des corps célestes, une telle conception n'avait, du reste, rien d'étrange. Le Soleil, ou, comme disaient les Egyptiens, Ka, passe alternativement du séjour des ténèbres ou de la mort dans le séjour de la lumière ou de la vie. Ses feux bienfaisants font naître et entretiennent l'existence; le Soleil joue donc, par rapport à l'univers, le rôle de générateur, de père ; il engendre la vie, mais il n'a point été engendré ; existant par lui-même, il est à lui-même son propre générateur. Ce symbolisme une fois accepté, il s'accusa de plus en plus, et l'imagination des Egyptiens chercha dans la succession des phénomènes solaires l'indication des phases diverses de l'existence humaine. Chaque point de la course de Tastre lumineux fut regardé comme correspondant aux différentes étapes de cette existence.
Ra ne s'offrait pas d'ailleurs seulement comme le prototype céleste de l'homme qui naît, vit et meurt pour renaître encore ; ainsi que chez les autres peuples païens de l'antiquité, il était considéré comme une divinité, comme la divinité suprême, parce qu'il est le plus éclatant, le plus grand des astres, celui dont l'action bienfaisante vivifie le monde. La conception théologique des Egyptiens ne s'arrêta pas là ; elle le subdivisa, pour ainsi dire, en plusieurs divinités. Envisagé dans ses diverses stations, sous ses divers aspects, il devint un dieu différent, ayant son nom particulier, ses attributs,
son culte ; c'est un trait que la mythologie égyptienne a de commun avec presque toutes les autres mythologies; Ainsi, le soleil dans son existence nocturne est Toum ; quand il brille au méridien, il est Ra; quand il fait naître et entretient la vie, il est Khéper. Ce furent là les trois formes principales de la divinité solaire, mais on en imagina beaucoup d'autres. La nuit précédant le jour dans la manière dont les Égyptiens comptaient le "temps , Toum fut considéré comme né avant Ra et aorti d'abord seul de l'abîme du chaos. On réunit les trois manifestations de la puissance solaire en une triade divine, qui devint le prototype d'une foule d'autres triades composées de divinités qui personnifiaient les diverses relations du soleil avec la nature, ses diverses influences sur les phénomènes cosmiques.
L'anthropomorphisme, dont aucune religion antique n'a su se défendre, s'insinua dans ces premières données sabéistes, et les Égyptiens se représentèrent la génération des dieux comme s'étant opérée par des voies -identiques à la génération humaine. Ils furent ainsi conduits à subdiviser Tessence divine en un principe mâle et actif et un principe femelle et passif, et ils transportèrent dans leur théogonie les idées qu'ils se faisaient sur le rôle respectif des sexes dans l'acte mystérieux de la nature par lequel se perpétue l'espèce. En même temps, ce qui s'était produit pour le Soleil se produisit aussi pour la Divinité, conçue d'une manière plus générale et plus élevée ; chacun de ses actes fut personnifié en
un dieu séparé, en une nouvelle personne divine. De là les dieux d'une conception plus abstraite et plus philosophique, moins étroitement liée à un phénomène déterminé de la nature, comme Ammon, Noum ou Phtah.
La navigation sur le Nil étant en Egypte le mode de transport habituel, c'était sur une barque que Ton représentait dans la course, soit la triade solaire, soit le Soleil de rhémisphère inférieur, emblème de l'autre vie. Ce Soleil infernal prenait plus spécialement le nom d^Osiris. On lui assignait pour compagnons et assesseurs les douze heures de la nuit, personnifiées en autant de dieux, à la tête desquels on plaçait Horus, c'est-à-dire le Soleil levant lui-même, et le mythe racontait que ce dieu perçait de son dard le serpent Apophis ou Apap, personnification des vapeurs crépusculaires que T astre naissant dissipe par ses feux. Cette lutte d'Osiris ou d'Horus, son fils, contre les ténèbres, fut tout naturellement rapprochée de celle du bien et du mal, par un symbolisme que Ton retrouve également dans tontes les mythologies. De là une fable deC'enue fort populaire en Egypte, à laquelle une foule de monuments font allusion et qui devint le point de départ d'un vaste développement religieux. Le mal fut personnifié par un dieu particulier, Set ou Soutekh, appelé aussi quelquefois Baal, qui était le dieu suprême des populations asiatiques voisines et fut plus tard celui des Pasteurs ; les Grecs le confondirent avec leur Typhon, et Ton disait qu'Osiris avait succombé sous ses coups. Ressuscité par les prières
et les invocations dlsis, son épouse, le dieu bon avait trouvé un vengeur dans son fils Horus. La mort d'Osiris, la douleur dlsis, la défaite finale de Set, tout cela fournit à la légende un thème inépuisable de créations qui rappellent ce que Ton trouve en diverses religions de rOrient, et notamment Thistoire de Cybèle et d' Atys, de Yénus et d'Adonis.
Une fois la course du soleil regardée comme le type de Texistence dans le monde infernal, la doctrine de l'autre vie chez les Égyptiens n'eut plus pour se constituer qu'à reproduire le même symbolisme. L'homme ne descend dans la tombe que pour ressusciter; après sa résurrection, il reprendra une vie nouvelle à côté ou dans le sein de l'astre lumineux. L'âme est immortelle comme Ka, et elle accomplit le même pèlerinage. Aussi voit-on sur certains couvercles de sarcophages l'âme figurée par un épervier à tête humaine, tenant dans ses serres les deux anneaux de l'éternité, et au-dessus, comme emblème de la vie nouvelle réservée au défunt, le Soleil levant assisté dans son cours par les déesses Isis et Nephthys. Ceci explique pourquoi la période solaire, symbolisée par Toiseau bennou (le vanneau) , que les Grecs appelèrent le phénix, fut l'image du cycle de la vie humaine; l'oiseau mystérieux était censé accompagner l'homme durant sa course dans le monde inférieur. Le mort ressuscitait après ce pèlerinage infernal; Tâme devait rentrer dans le corps afin de lui rendre le mouvement et la vie, ou, pour parler le langage de la mythe-
logîe égyptienne, le défunt arrivait finalement à la barque du Soleil; il y était reçu par Ra, le dieu scarabée, et devait briller de l'éclat qu'il lui empruntait. Les tombeaux, les cercueils de momies abondent en peintures qui retracent les diverses scènes de cette existence invisible. Une des vignettes du Rituel funéraire (1) représente la momie couchée sur un lit funèbre, et Tâme ou répervier à tête humaine volant vers elle et lui apportant la croix ansée, emblème de la vie.
Cette doctrine remonte en Egypte à la plus haute antiquité; elle conduisait nécessairement à inspirer un grand respect pour les restes des morts, puisqu'ils devaient être un jour rappelés à la vie, et elle a été Torigine de Tusage d'embaumer les cadavres. Les Égyptiens tenaient à conserver intact et à protéger contre toute destruction ce corps, destiné à jouir d'une existence plus parfaite. Ils s'imaginaient d'ailleurs qu'ainsi entourées d'enveloppes, les momies n'étaient pas privées de toute espèce de vie, et le Rituel nous montre que le défunt était supposé se servir encore de ses organes et de ses membres ; mais afin de mieux assurer la conservation de la chaleur vitale, on recourait à l'emploi de formules mystiques prononcées au moment des funérailles, à de certaines amulettes que Ton plaçait sur la momie. En général, la plupart des cérémonies funéraires, les enveloppes diverses des momies, les sujets peints soit à l'intérieur, soit à l'extérieur des cercueils, ont trait aux dif-
(1) Chap. Lxzziv.
férentes phases de la résurrection, telles que la cessation de la raideur cadavérique, le fonctionnement nouveau des organes, le retour de Tâme.
La croyance à Timmortalité ne s'est jamais séparée de ridée d'une rémunération future des actions humaines, et c'est ce qu'on observe en particulier dans l'Egypte* Quoique tous les corps descendissent dans le monde infernal, dans le KeiMîeter^ comme on l'appelait, ils n'étaient pas néanmoins tous assurés de la résurrection. Pour rohtenir, il fallait n'avoir commis aucune faute grave, soit en action, soit en pensée. Le mort devait être jugé par Osiris et ses quarante-deux assesseurs ; son cœur était placé dans un des plateaux de la balance que tenaient Horus et Anubis ; dans Tautre plateau, les scènes figurées de psychostasie montrent l'image de la Justice ; le dieu Thoth enregistre le résultat du pèsement. De ce jugement, rendu dans a la salle de la double justice j> , dépendait le sort irrévocable de l'âme. Le défunt était-il convaincu de fautes irrémissibles, il devenait la proie d'un monstre infernal à tête d'hippopotame; il était décapité par Horus ou par Smou, une des formes de Set, sur le nemma ou échafaud infernal. L'anéantissement de l'être était tenu par les Égyptiens pour le châtiment réservé aux méchants. Quant au juste, purifié de ses péchés véniels par un feu que gardaient quatre génies à face de singe, il entrait dans le plérome ou la béatitude, et, devenu le compagnon d'Osiris, l'être bon par excellence (Ounnefer), il était nourri par lui de mets délicieux. Toutrfois, le juste
lui-même, parce qu'en sa qualité d'homme il avait été nécessairement pécheur, n'arrivait pas à la béatitude finale sans avoir traversé bien des épreuves. Le mort, en descendant dans leRer-^neterj se voyait obligé de franchir quinze pylônes ou portiques gardés par des génies armés de glaives ; il n'y pouvait passer qu'en prouvant ses bonnes actions et sa science des choses divines, c'esirà-dire son initiation : il était soumis aux rudes travaux qui font le sujet d'une notable partie du RittAel funéraire. Il avait à soutenir contre des monstres, des animaux fantastiques suscités par la puissance typhonienne acharnée au mal, de terribles combats, et ne triomphait qu'en s'armant de formules sacramentelles, d'exorcismes, qui remplissent onze chapitres du Rituel. Entre autres moyens singuliers auxquels le défunt avait recours pour conjurer ces fantomes diaboliques, était celui d'assimiler chacun de ses membres à ceux des divers dieux et de diviniser ainsi en quelque sorte sa propre substance (1). Le méchant, à son tour, avant d'être anéanti, était condamné à souflfrir mille tortures, et sous la forme d'esprit malfaisant il revenait ici-bas inquiéter les hommes et s'attacher à leur perte; il entrait dans le corps d'animaux immondes. Le Soleil, personnifié dans Osiris, fournissait donc le thème de toute la métempsycose égyptienne. Du dieu qui anime et entretient la vie, il était devenu le dieu rémunérateur et sauveur. On en vint même à regarder Osiris comme accompagnant le mort dans son pèlerinage
(1) fii(uei funéraire, chap. zui.
infernal, comme prenant Thomme à sa descente dans le Ker-neteret le conduisant à la lumière étemelle. Ressuscité le premier d'entre les morts, il faisait ressusciter les justes à leur tour, après les avoir aidés à triompher de toutes les épreuves. Le mort finissait même par s'identifier complètement avec Osiris, par se fondre pour ainsi dire dans sa substance, au point de perdre toute personnalité ; ses épreuves devenaient celles du dieu lui-même ; aussi, dès le moment de son trépas, tout défunt était-il appelé « rOsiris un tel » .
La magie égyptienne se rattache directement aux doctrines eschatologiques de la religion et au développement des mythes osiriens, auxquels elles ont donné naissance. Dans son pèlerinage de l'autre vie, qui reproduit les épreuves auxquelles a été soumis Osiris, l'âme du défunt^ en butte aux mêmes ennemis, n*a pour les combattre et en triompher, avec la pureté de sa conscience qui lui obtient finalement un jugement favorable, que le secours des rites sacrés qu'on célèbre auprès de sa tombe et des prières liturgiques qu'on récite en sa faveur. Mais on considère l'efficacité de ces prières comme immense. Non-
seulement elles rendent favorables à Tâme défunte Osiris et les dieux de son cycle, mais elles ont la vertu de lui appliquer directement les mérites des travaux et des souffrances du dieu des morts et d'établir Tidentification complète qu'exprime la locution « TOsiris » . Certains chapitres du Rituel funéraire sont accompagnés de formules relatives à leur efficacité directe dans les péripéties de la vie d^outre-tombe et de prescriptions sur leur emploi talismanique, qui y donnent déjà, le caractère de véritables incantations magiques. Telle est celle qui suit le chapitre gravé sur tous les scarabées de pierre dure que l'on déposait sur la poitrine des momies (1 ) :
Prononcé sur le scarabée de pierre dure qui doit être revêtu d'or et déposé à la place du cœur de Tindividu. Fais-en un phylactère oint d'huile, et dis sur cet objet magiquement : «Mon cœur est ma mère; mon cœur est dans mes trausformations. »
A la fin d'un autre chapitre, l'un des plus obscurs et des plus mystiques du livre, nous lisons (2) :
Si ce chapitre est connu, il (le mort) sera proclamé véridique sur la terre du Ker-neter; il fera tout ce que font les vivants. C'est là ce qu'a composé un grand dieu. Ce chapitre a été trouvé à Sesennou (Hermopolis) tracé en bleu sur un cube d'hématite sous les pieds de ce dieu ; il a été trouvé aux jours du roi MycériDus, le véridique, par le royal fils Hardoudouf^ quand il voyageait pour inspecter les comptes des temples. Il retraçait en lui un hymne devant lequel il fut en extase; il
(1) Chap. XXX.
(2) Chap. Lxiv.
l'emporta dans les chariots du roi, dès qu'il vit ce qui y était écrit. C'est un grand mystère. On ne voit ni n'entend plus (autre chose) en récitant ce chapitre pur et saint. Ne t'approche plus des femmes; ne mange ni viande ni poisson. Alors fais un scarabée ciselé en pierre, revêtu d'or, mets-le à la place du cœur de Tindividu ; après en avoir fait un phylactère trempé dans rhuile, récite dessus magiquement : a Mon cœur est ma mère, etc. »
Il résulte de ces exemples, auxquels nous pourrions enjoindre un grand nombre d'autres analogues, que certains des plus importants chapitres au Rituel funéraire, tracés sur des objets déterminés que Ton déposait avec la momie, en faisaient des talismans qui protégeaient le défunt avec une efficacité souveraine au travers des périls qui l'attendaient dans l'autre vie avant d'arriver à la résurrection bienheureuse. D'autres sont destinés à la consécration de certains symboles exécutés dans des substances litur^quement prescrites et suspendus au cou de la momie; des clauses y sont jointes, ordonnant la confection de ces amulettes protectrices et précisant la nature de leur effet (1). Enfin, un grand nombre de chapitres du Rituel ont le caractère de véritables exorcismes magiques repoussant les monstres dans lesquels se manifeste la puissance de Set cherchant à perdre et à dévorer Vâme du mort.
Il n'y a réellement aucune différence essentielle entre <5es chapitres du grand livre hermétique sur le sort des hommes dans l'autre vie, livre auquel on attribuait une
(1) Chap. CLVi-cLxi.
origine divine, et certaines formules magiques tracées sur des feuillets de papyrus que Ton trouve quelquefois attachés aux momies dans Tintention d'en faire des phylactères. Ce sont des textes tout à fait de même nature, dont seulement les uns ont été admis dans le recueil des écritures divines et de la liturgie officielle des morts, tandis que les autres, composés peut-être plus tardivement, n'y ont pas trouvé place. Il faut, du reste, remarquer que les incantations et les exorcismes adoptés dans le Rituel ont trait à la protection du défunt au cours de son pèlerinage souterrain, tandis que les formules magiques indépendantes et auxquelles on n'avait pas fait le même honneur sont destinées surtout à mettre à l'abri des bêtes malfaisantes et des chances possibles de destruction la momie même, déposée dans l'hypogée et dont la préservation importait tant au destin de l'âme. Elles tendent aussi à empêcher que le corps, pendant que Tâme en est séparée, ne devienne la proie de l'esprit de quelque méchant qui y pénètre, l'anime et le fasse relever à l'état de vampire. Car, dans la croyance des Egyptiens, les esprits possesseurs et les spectres qui effrayaient ou tourmentaient les vivants étaient des âmes de damnés revenant sur la terre avant d'être soumis à l'anéantissement de la ce seconde mort ».
Voici une formule de ce genre, traduite par M. Chabas : •
a brebis, fils de brebis! agneau, fils de brebis, qui telles le lait de ta mère la brebis, ne permets pas que le défunt soit
mordu par aucun serpent mâle ou femelle, par aucun scorpioc, par aucun reptile; ne permets pas que le venin maîtrise ses membres ! Qu'il ne soit pénétré par aucun mort ni aucune morte ! Que î'omtre d'aucun esprit ne le hante ! Que la bouche du serpent Am-kahou-ef n'ait pas de pouvoir sur lui! Lui, il est la brebis.
« toi qui entres, n'entre dans aucun des membres du défunt ! O.toi qui étends, ne Tétends pas avec toi ! toi qui enlaces^ ne t'enlace pas à lui !
a Ne permets pas que le hantent les influences d'aucun serpent mâle ou femelle, d'aucun scorpion, d'aucun reptile, d'aucun mort, d'aucune morte. toi qui entres, n'entre pas en lui ! toi qui respires, ne lui souffle pas ce qu'il y a dans les ténèbres ! Que ton ombre ne le hante pas lorsque le soleil se couche et n*est pas encore levé. »
J'ai prononcé lesparoles sur les herbes sacrées placées à tous les coins de la maison ; puis j'ai aspergé la maison tout entière avec, les herbes sacrées et la liqueur haq, au soir et au lever du soleil. Celui qui étend restera étendu à sa place.
En général, dans les chapitres du Rituel funéraire qui ont le caractère d'incantation et dans les autres formules magiques pour la protection des morts, la parole est mise dans la bouche du défunt, et son grand moyen de défense contre les attaques du mauvais principe acharné à sa perte est de diviniser, ainsi que je l'ai dit plus haut, sa propre substance, en s' assimilant dans toute sa personne ou dans tel ou tel de ses membres aux dieux célestes, en proclamant qu'il est lui-même l'un ou l'autre de ces dieux. C'est en effet une croyance formelle de l'antique Egypte, attestée par d'innombrables passages des textes religieux, que la science des choses divines élève l'homme
jusqu'aux dieux, Tidentifie à eux et arrive à fondre sa substance dans la substance divine. Certaines paroles mystérieuses, certaines formules, dont la connaissance est dérobée au vulgaire et n'appartient qu'aux seuls initiés, opèrent cette identification, cette fusion, par une vertu propre et invincible, dont la révélation est due à Thoth, le dieu de l'intelligence. Il suffit de prononcer ces formules au nom du mort sur sa momie et de les déposer par écrit à coté de lui dans son cercueil pour lui assurer le bénéfice de leur efiet au milieu des dangers qu'il a à surmonter dans le monde inférieur.
Mais du moment qu'on attribuait un tel pouvoir à certaines formules et à certaines paroles sacrées dans l'existence d'outre-tombe, on était, nécessairement conduit à leur reconnaître le même pouvoir dans l'existence terrestre. La vie d'après la mort n'étant qu'un prolongement de celle-ci, conduisant à son renouvellement, la conception qu'on s'en était formée fut étendue à la vie sur la terre. Si l'une avait pour type la course nocturne du soleil dans l'hémisphère inférieur, on reconnut pour type de l'autre la course diurne du même astre. Dès lors, les épreuves et les dangers de l'une et de l'autre existence furent assimilés, rapportés à la même puissance ennemie et expliqués par le même symbolisme, ce qui conduisit à y opposer les mêmes moyens magiques. Set personnifia tout ce que la nature renferme de nuisible. Ce fut le dieu du désordre, de la lutte et de la violence ; et on considéra comme obéissant à ses commandements les fléaux
destructeurs, les animaux féroces, les reptiles venimeux. On prit l'habitude de le conjurer et de conjurer aussi son funeste cortège de maux^ en rappelant les événements de la lutte épique dans laquelle, après avoir succombé, le principe de Tordre et de la conservation de la vie, sym-^ bolisé par Osiris, avait définitivement triomphé. C'est ce que nous voyons, par exemple, dans cette incantation contre la morsure des serpents venimeux, inscrite sur un petit papyrus du Louvre, qui, roulé dans un étui, se portait comme talisman (1) :
Il est comme Set, Taspic, le serpent malfaisant, dont le venin est brûlant. Celui qui vient pour jouir de la lumière, qu'il soit caché ! Celui qui demeure dans Thèbes s'approche de toi, cède,, reste en ta demeure ! Je suis Isis, la veuve brisée de douleur. Tu veux t'élever contre Osiris ; il est couché au milieu des eaux où mangent les poissons^ où boivent les oiseaux, où les filets enlèvent leur prise^ tandis qu^Osiris est couché dans la aouffrance.
Toum, seigneur d'Héliopolis, ton cœur est satisfait et triom-^ phant. Ceux qui sont dans le tombeau sont en acclamations ; ceux qui sont dans le cercueil se livrent à l'allégresse, lorsqu'ils voient le fils d'Osiris renversant les ennemis de son père, recevant la couronne blanche de son père Osiris et atteignant les méchants. Viens ! Relève-toi, Osiris-Sap, car tes ennemis^ sont abattus.
Lldée mère de toutes les formules magiques contre les fléaux de la vie et contre les animaux malfaisants (et ces dernières sont fort multipliées) est toujours Tassimilation
(1) Th. Devéria, Catalogue des manuscrits' égyf)tien9^ du Louvre, p. 17L et 8uiv.
aux dieux, que produit la vertu des paroles de l'enchantement et qui met rhomme à l'abri du danger. Aussi la formule ne consiste-t-elle pas dans une invocation à la puissance divine, mais dans le fait de proclamer qu'on est tel ou tel dieu; et quand l'homme qui prononce l'incantation appelle à son secours quelques personnages du Panthéon, c'est comme l'un d'eux, qui a droit à l'aide de ses compagnons de divinité. Ceci est très-nettement établi dans les formules du célèbre papyrus Harris, objet des études de M. Chabas (1), manuscrit de l'époque de la XIX* dynastie qui est peut-être un fragment du recueil magique dont on attribuait la composition au dieu Thoth, le comptant ainsi dans la collection des livres hermétiques,
Yoici une des incantations de ce papyrus, destinée à se mettre à l'abri des crocodiles :
a Ne sois pas contre moi ! Je suis Ammon. — Je suis Anhour, le bon gardien. — Je suis le grand maître du glaive. — Ne te dresse pas ! Je suis Monih. — N'essaye pas de surprendre I Je suis Set. — Ne porte pas tes deux bras contre moi! Je suis Sothis. — Ne m'atteins pas ! Je suis Séthou. d
Alors ceux qui sont dans Teau ne sortent pas ; — ceux qui sont sortis ne rentrent pas à l'eau; — et ceux qui restent à flotter sur les eaux — sont comme des cadavres sur Tonde ; — et leurs bouches se ferment, — comme sont fermés les sept grands arcanes, — d'une clôture éternelle.
Dans cette autre, dirigée contre les différents animaux nuisibles, l'homme qui veut se mettre à l'abri de leurs
(1} Le Papyrus magique Harris, Chalon-sur-Saône, 1860.
atteintes par rinoantation magique invoque l'aide d'un dieu, mais à titre de dieu lui-même :
Viens à moi, ô seigneur des dieux ! — Repousse loin de moi les lions venant de la terre, — les crocodiles sortant du fleuve,
— la bouche de loua les reptiles mordants sortis de leurs trous!
Arrête, crocodile Mako, fils de Set J — Ne vogue pas avec ta queue; — n'agis pas de tes deux bras; — n'ouvre pas ta gueule,
— One l'eau devienne un feu ardent devant toi ! — La pique des soixante-dix-sept dieux est sur tes yeux; — Tarme des soixante-dix-sept dieux est sur ton œil, — toi qui fus lié par des liens de métal devant la barque de Ra.
Arrête, crocodile Maku, fils de Set! — Car je suis Ammon, fécondateur de sa mère.
Il en est de même dans cette troisième formule, où c'est à Horus que s'identifie Tincantateur, en réclamant l'appui d'Isis et de Nephthys contre tous les périls qui pouvaient menacer un Egyptien dans une maison de campagne isolée :
toi que ramène la voix du gardien, — Horus a prononcé à voix basse l'invocation : a Campagne ! 3> — Cela dit, les animaux qui le menaçaient ont rétrogradé.
Qu'Isis, ma bonne mère, prononce pour moi TinvocatioB, ainsi que Nephthys , ma sœur ! — Qu'elles demeurent dans l'acte de salut, — à mon sud, — à mon nord, — à mon occident,
— à mon orient! — Pour que soit scellée la gueule des lions ei des hyènes, -— la tête de tous les animaux à longue queue
— qui se repaissent de chair et boivent le sang; — pour les fasciner; — pour leur enlever l'ouïe; — pour me tenir dans l'obscurité ; — pour ne pas me mettre en lumière; — pour ne pas me rendre visible, — à fout instant de la nuit !
Ce n'est pas seulement à rhomme que les paroles magiques peuvent communiquer 1^ vertu divine ; elles peuvent y fiiire même participer des animaux pour la protection de rhomme, comme elles font résider un pouvoir invincible dans un objet inanimé, enchanté comme talisman. Nous avons ainsi la formule qu'on prononçait sur un chien de garde, afin d'augmenter sa force par la puissance de Tenchantement :
Debout! chien méchant! — Viens 1 que jeté prescrive ce que tu dois faire aujourd'hui. — Tu étais attaché, n'es-tu pas délié?— C'est par Horus qu'il t'est prescrit de faire ceci : — Que ta face soit le ciel ouvert!— Que ta mâchoire soit impitoyable ! — Que ta force immole comme le dieu Har-schéfi !, — Massacre comme la déesse Anata ! — Que ta crinière présente des verges de fer! — Sois pour cela Horus et pour cela Sel!
Va au sud, au nord, à l'ouest, à l'est ; — la campagne t'esi livrée tout entière ; — rien ne t*y arrêtera. — Ne dirige pas ta face contre moi; — dirige-la contre les animaux sauvages. — Ne présente pas ta face sur mon chemin; — présente-la sur celui de l'étranger.
Je t'investis d'une vertu fascinatrîce; enlève l'ouïe 1 — Car tu es le gardien courageux, redoutable.
Salut! Parole de salut!
Dans ces citations, on voit se dessiner clairement deux faits signalés par les écrivains grecs et qui donnaient à la magie égyptienne un caractère tout à fait à part. C'est d'abord l'absence de développement démonologique . I^s Égyptiens n'admettent que dans le monde des âmes un* certain nombre de génies en antagonisme, les uns parèdres et serviteurs d'Osiris, les autres foçiuant le cortège de Set.
Sur la terre, ce sont uniquement les fléaux naturels, les animaux nuisibles qui, avec des âmes de damnés revenant comme vampires, servent d'instruments à la puissance du dieu du mal. Les exorcismes magiques ne combp.ttent pas de démons à proprement parler. De même, ce n'est pas sur des esprits favorables et inférieurs aux dieux que s'exerce le pouvoir des incantations propitiatoires. Il met au service de l'homme pour le protéger l'action des dieux eux-mêmes.
Quant au rapport que ces formules établissent entre l'homme et les dieux, il est aussi conçu d'une manière exclusivement propre aux doctrines égyptiennes. Chez les autres peuples, la puissance magique ne commande qu'aux esprits secondaires et n'a d'action coercitive que sur les démons mauvais. A ceux-ci, l'exorciste impose une
volonté impérative quand il leur dit de se retirer ; mais envers les dieux, même dans les opérations de la magie, on ne s'adresse que par voie de prières et de supplications. En Egypte, il en est autrement. Admettant que l'emploi de certaines formules sacramentelles élevait l'homme jusqu'aux dieux et parvenait à l'identifier à chacun d'eux, on avait dû, par une pente inévitable, être conduit à regarder ces formules comme renfermant un pouvoir qui s'imposait aux dieux, même les plus puissants, et leur commandait. Aussi les écrivains alexandrins nous disentils (1) que les Égyptiens prétendaient contraindre par leurs évocations et leurs formules magiques les dieux
(1) lamblich., de Myster, JEgypt.j vu, 4, 5.
d'obéir à leurs désirs et de se manifester à leurs yeux. Appelé par son nom véritable, le dieu ne pouvait résister à r effet de révocation.
Le papyrus Harris fournit le texte d'une évocation de ce genre qui ne s'adresse à rien moins qu'à Ammon, le dieu suprême de Thèbes :
Descends! descends! gauche du ciel, gauche de la terre!
Ammon s'élève en roi, vie, santé, force; -7- il a pris la couronne du monde entier. — Ne ferme pas Toreille.
Les serpents à la marche oblique, — qu'ils ferment leurs bouches. — Et que tout reptile reste confondu dans la poussière — par ta vaillance, ô Âmmon.
L'opinion tout égyptienne que j'indique persista jusqu'aux derniers temps de la religion pharaonique. Elle se trouve consignée dans les écrits de Thiérogrammate Chérémon, qui avait composé, sous les Ptolémées, un traité sur la science sacrée des Egyptiens (1). ce Nonseulement, remarque M. Maury, on appelait le dieu par son nom, mais s'il refusait d'apparaître, on le menaçait. Ces formules de contrainte à l'égard des dieux ont été appelées par les Grecs 0ewv «voyxai. » Porphyre, dans sa Lettre à Anébon^ s'indigne d'une pareille prétention chez les magiciens égyptiens, d'une foi si aveugle dans la vertu des mots.
Je suis profondément troublé de l'idée de penser, écrit le philosophe, que ceux que nous invoquons comme le^plus
(1) Porphyr., ap. Euseb., Prspar, evang», v, 10.
puissants reçoivent des injonctions comme les plus faibles, et qu'exigeant de leurs serviteurs qu'ils pratiquent la justice, ils se montrent cependant disposés à faire eux-mêmes des choses injustes, lorsqu'ils en reçoivent le commandement, et tandis qu'ils n'exaucent pas les prières de ceux qui ne se seraient pas abstenus des plaisirs de Vénus, ils ne refusent pas de servir de guides à des hommes sans moralité, au premier venu, vers des voluptés illicites (1).
• Au reste, ce pouvoir des incantations magiques, qui forçait les dieux à obéir, devenait formidable pour celui même qui Texerçait, s'il ne s'en rendait pas digne par su pureté morale et sa science des choses divines. Le Roman de Setna, ce curieux texte des âges de décadence traduit par M. Brugsch, dans la Revue archéologique de 1867, d'après un papyrus démotique, roule en grande partie sur les catastrophes surnaturelles qui assaillent celui qui, sans y être préparé par une initiation suffisante, se trouve en possession du livre de magie composé par le dieu Thoth.
On comprend qu'avec Tidée dont nous parlons, l'emploi des noms eût pris dans la magie et même dans la religion de l'Egypte une importance toute particulière. Les dieux égyptiens étaient essentiellement myrionymes, comme les Grecs ont qualifié Isis. Deux chapitres spéciaux du Rituel funéraire (2) ont pour objet d'instruire le défunt des nombreux noms d'Osiris, comme secours tout-puissant dans son voyage infernal. « Non-seulement, dit
(1) Porphyr., ap. Euseb., Prsipar, evang., v, 7.
(2) Chap. cxLi et cxlii.
M. Birch (1), il est indiqué sur quelques monuments de la XII* dynastie qu'ils sont dédiés à certains dieux « sous tous leurs noms », mais on trouve aussi des tables de noms du dieu Phtah, le démiurge, et du dieu Ra, le principe solaire, sur des monuments du règne de Ram-
sès II La gnose ou la connaissance des noms divins,
dans leur sens extérieur et dans leur sens ésotérique, était en fait le grand mystère religieux ou l'initiation chez les Egyptiens. »
Les formules du papyrus Harris sont remplies d'allusions à cette importance magique du nom des dieux :
Moi, je suis Télu des millions d'années, — sorti du ciel inférieur, — celui dont le nom n'est pas connu. — Si l'on prononçait son nom sur la rive du fleuve, — oui 1 il le consumerait. — Si l'on prononçait son nom sur la terre, — oui! il en ferait jaillir des étincelles. — Je suis Schou, sous la âgure de Ra, — assis au milieu de Tœil de son père (2).
Si ce qui est dans l'eau (3) ouvre la bouche ou saisit de ses bras, — je ferai tomber la terre dans le bassin de Feau, — mettant le sud à la place du nord — dans le monde entier.
Et cette autre, qui contient une évocation formelle :
Viens à moi, viens à moi! ô toi qui es permanent pour les millions de millions d'années, — ô Noum, fils unique, — conçu hier, enfanté aujourd'hui 1 — Celui qui connaît ton nom -*- est celui qui a soixante-dix-sept yeux et soixante-dix-sept oreilles.
(1) Dans le tome V de la traduction anglaise do l'ouvrage de Bunsen surTEgypte, p. 151.
(2) Dana la symbolique égyptienne, c^esl le disque du soleil.
(3) Les crocodiles ou les hippopotames.
94 Lk MAGIE CHEZ LES CHALDEENS
— Viens à moi I Que ma voix soit entendue — comme fut entendue la voix de la grande oie Nakak (1)^ pendant la nuit.
— Je suis Bah (2), le grand.
Nous avons également constaté dans la magie chaldéenne la doctrine de Tefficacité du nom suprême et mystérieux des dieux. Mais elle me paraît avoir un caractère fort différent sur les bords du Nil et sur ceux de TEuphrate. En Chaldée, comme dans toutes les religions de l'Asie antérieure, le nom mystérieux est regardé comme une véritable hypostase divine, qui a une existence personnelle et par suite une puissance propre sur les autres dieux, d'un rang moins élevé, comme sur la nature et le monde des esprits. En Égjrpte, on ne trouve que de rares traces de la notion d'une semblable puissance attribuée au nom divin, et cela tardivement, sous l'influence du contact avec les religions sémitiques. La conception égyptienne propre et originale est que c'est sur le dieu même auquel il appartient que le nom mystique exerce un pouvoir ; appelé par ce nom, le dieu se voit obligé d'obéir. C'est pour cela qu'il demeure secret, de peur qu'on n'en abuse, et que les initiés seuls parviennent à le connaître.
Dans la magie égyptienne des bas temps, telle que l'exposent .les Néoplatoniciens, ce on regarda comme indispensable, dit M. Maury (3), lors même que le magicien ne comprenait pas la langue à laquelle le nom du
(1) L*oie du dieu Seb, qui a pondu Tœuf de la te^re. (3) Personnage assimilé à Hapi,le dieu Nil.
(3) La Magie et V Astrologie, p. 42.
dieu était emprunté, de conserver ce nom sous sa forme primitive , car un autre mot n'eût pas eu la même vertu. L'auteur du traité des Mystères des Égyptiens (1), attribué à Jamblique, prétend oc que les noms barbares, les noms tirés des idiomes des Égyptiens et des Assyriens, ont une vertu mystique et ineffable qui tient à la haute antiquité de ces langues, à l'origine divine et révélée de la théologie de ces peuples. » L'emploi de noms bizarres, inintelligibles au vulgaire, étrangers à la langue égyptienne et empruntés à d'autres idiomes ou composés de fantaisie, l'emploi de tels vocables à titre de noms mystérieux des dieux remonte, du reste, en Egypte, à une date plus haute qu'on ne serait d'abord porté à le croire. Nous rencontrons des noms de ce genre, dont aucun n'est égyptien, désignant Set et Osiris, dans l'imprécation magique de nature funéraire qui se lit syi un papyrus du Louvre, daté du règne de Ramsès II (2) :
Oualbpagal Kemmara! Eamalo! Earkhenmoul Aamâgaaa I Les Ouanaj! Les Remou 1 Les Outhoun, [ennemis] du Soleill Ceci est pour commandera ceux qui sont parmi vous tous, les adversaires (3). Il est mort par violence l'assassin de son frère (4); il a voué son âme au crocodile. Pas un pour le plaindre. Mais il amène son âme au tribunal de la double justice par-devant Mamouremoukahabou (5) et les