INCANTATION
I. Le dieu mauvais, le démon mauvais, — le démon du désert, le démon de la montagne, — le démon de la mer, le démon du marais, — le génie mauvais, le uruku (1) énorme, — le vent mauvais par lui-même, J— le démon mauvais qui saisit le corps, qui agite le corps,
Esprit du ciel, souviens-t'en I Esprit de la terre, souvienst'en î
IL Le démon qui s'empare de l'homme, le démon qui s'empare de l'homme (2), — le gigim qui fait le mal, produit d'un démon mauvais,
(1) J'examine un peu plus loin ces noms des diflférentes classes de
démons.
(2) La version assyrienne a ici : « le démon possesseur qui s'empare
de l'homme. »
4 Là MAGIE CHEZ LES CHALDÉENS
Esprit du ciel, souviens- t'en 1 Esprit de la terre, souvienst'en!
III. La prostituée sacrée au cœur impur qui abandonne le lieu de prostitution, — la prostituée du dieu Anna (1) qui ne fait pas son service — au soir du commencement du mois incomplet, — le hiérodule qui fautivement ne va pas à son lieu, — gui ne taillade pas sa poitrine, — qui ne .... pas sa main, — faisant résonner son tympanum, complétant (2),
Esprit du ciel, sonviens-t'en ! Esprit de la terre, souvienst'en !
IV . Ce qui ne laisse pas prospérer, ce qui n'est pas favorable, — ce qui forme des nœuds, l'ulcère de mauvaise nature, — l'ulcère qui creuse, l'ulcère étendu, l'ulcère qui flagelle (de douleur), l'ulcère (3), — l'ulcère qui se propage, l'ulcère malin.
Esprit du ciel, souviens-t'en ! Esprit de la terre, souvienst'en !
V. La maladie du viscère, la maladie du cœur, l'enveloppe du cœur malade, — la maladie de la bile, la maladie de la tête, la dyssenterie maligne, — la tumeur qui se gonfle, — l'ulcération des reins, la miction qui déchire, — la douleur cruelle qui ne s'enlève pas, — le cauchemar.
Esprit du ciel, souviena-t'en ! Esprit de la terre, souvienst'en!
(1) C'est le nom accadien du dieu qui s'appelle en assyrien Anou, rOannès des écrivains grecs.
(2) On a bien des fois déjà expliqué la monstrueuse aberration de l'esprit de dévotion païenne qui avait produit, dans lès religions de l'Asie antérieure, 'les rites infâmes des qeiesûhim et des qedeschothf je n'insisterai donc pas^pr cq sujet, répngaani, et,je renr^rrai le lecteur à ce qui en a été dit. Il me suffira de faire remarquer que notre formule magique sera désormais un des textes les plus importants sur la matière.
(3) La version assyrienne ne répète pas ici à chaque fois « l'ulcère *.
VI. Celui qui forge l'image, celui qui enchante — la face malfaisante^ Toeil malfaisant, — la touche malfaisante, la langue malfaisante, — la lèvre malfaisante, la parole malfaisante.
Esprit du ciel, souviens-t'en ! Esprit de la terre^ souvienst'en !
VIL La nourrice.
La nourrice dont la mamelle (I) se flétrit, — la nourrice dont la mamelle est amère, — la nourrice dont la mamelle s'ulcère, — la nourrice qui de l'ulcération de sa mamelle meurt, — la femme enceinte qui ne garde pas son fruit, — la femme enceinte qui laisse échapper son fruit, — la femme enceinte dont le fruit se pourrit, — la femme enceinte dont le fruit ne prospère pas,
Esprit du ciel, souviens- t'en ! Esprit de la terre, souviensl'en!
VIIL La fièvre douloureuse, la fièvre violentef — la fièvre qui n'abandonne aucunement Thomme, — la fièvre qui ne quitte pas, — la fièvre qui ne s'en va pas, la fièvre maligne,
Esprit du ciel, souviens-t'en 1 Esprit de la terre, souvienst'en!
IX. La peste douloureuse, la peste yiolente, — la peste qui n'abandonne point l'homme, — la peste qui ne quitte pas, — la peste qui ne s'en va pas, la peste maligne.
Esprit du ciel, souviens-t'en! Esprit de la terre, souvienst'en !
X. La maladie douloureuse des viscères, — l'infirmité qui assombrit et coupe (2), — l'infirmité qui ne quitte pas, l'in-
(I) Les mots « dont la mamelle », dans ce verset et les suivants, sont une addition explicative très-heureuse de la version assyrienne. (^) Version assyrienne : « le mal des tranchées. »
firmité des veines, — rinfirraité qui ne s'en va pas, Tinfirmité maligne.
Esprit da ciel, souviens-t'en! Esprit de la terre, souvienst'en I
XL La langueur du poison versé dans la bouche, — la stupeur de la langueur qui enchaîne mauvaisement, — le fie, les pustules, la chute des ongles, — l'éruption purulente, l'herpès invétéré, — le zona qui creuse (1), — la lèpre qui couvre la peau, — Faliment qui réduit en squelette le corps de ITiomno-e, — l'aliment qui mangé est restitué, — le liquide qui bu fait enfler, — le poison funeste qui ne.... (2) pas la terre, — le vent pestilentiel (?) qui vient du désert,
Esprit du ciel, souviens-t'en I Esprit de la terre, souvienst'en I
XII. La gelée qui fait frissonner la terre, — l'excès de la chaleur qui fait éclater la peau de l'homme, — le sort mauvais — qui à l'improviste met fin à l'honmie, — la soif
mauvaise qui sert TEsprit de la peste, — (3),
Esprit du ciel, souviens-t'en ! Esprit de la terre, souvienst'en !
La treizième formule est trop mutilée dans les deux textes pour qu'on puisse essayer de la traduire ; d'après ce qui en subsiste, elle était destinée à préserver de Taction d'un démon qui a sa demeure dans le désert. La quatorzième est dans les mêmes conditions ; elle avait pour but d'éloigner un malheur qui peut frapper l'homme
(1) Cette qualification est ajoutée par la version assyrienne.
(3) Ici un mot encore intraduisible.
(3) Nous avons recomposé cette formule en complétant, les uns par les autres, les débris du texte accadien et de la version assyrienne, qui ne se correspondent paç.
«chaque jour, quand il mange, quand il boit, quand il est -couché et quand il se tient à son foyer, peut-être la mort subite^ Des quatre formules suivantes, il ne reste plus que le texte accadien ; la version assyrienne est détruite*
XV. Celui qui meurt de faim dans les fers, — celui qui meurt de soif dans les fers, — celui qui ayant faim dans une fosse (?), — suppliant, [en est réduit à manger] la poussière,
— celui qui dans la terre [ou] dans le fleuve — périt et meurt, la femme esclave que le maître ne possède pas, — la femme* libre qui n'a pas de mari, — celui qui laisse une mémoire infâme de son nom, — celui qui ne laisse pas de mémoire de son nom, — celui qui dans sa faim ne peut pas se relever, —
celui qui tombe malade au commencement d*un mois
incomplet (1),
Esprit du ciel, souviens-t'en ! Esprit de la terre, souviensfeu!
XVI. Le dieu protecteur de l^homme, — qui [assure] la prolongation de la vie de Thomme, qu'il le fortifie à la vue du Soleil I
Le génie, le colosse favorable, — qu'il lui fortifie sa tête
— pour la prolongation de sa vie ! — Jamais il ne se séparera de lui I '
Esprit du ciel, souviens-t'en I Esprit de la terre, souvienst'en I *
La dix-septième formule présente des obscurités qui ne peuvent être expliquées dans Tétat actuel de nos connaissances en accadien; on discerne seulement que
(1) Il paraît que « le mois incomplet », expression que nous ne pou- "vons pas encore expliquer d'une manière satisfaisante, mais qui se reproduit très-souye^t d,«ns les documents magiques, était un moment (particulièrement néfaste.
8 LA MAGm CHEZ LES CHALDÉENS
c'était la prescription d'un rite • protecteur et conjuratoire.
XYin. En étoffe blanche deux bandes seryant de phylactères — sur le lit de l'estrade (1) — comme talisman avec la main (droite) s'il écrit, — en étoffe noire deux bandes servant de phylactères — de la main gauche s'il écrit (2), — le démon mauvais, le alal mauvais^ le gi'gtm mauvais, — le telal mauvais, le dieu mauvais, le maskim mauvais, — le fantôme, le spectre, le vampire, — Tîncube, le succube, le servant, — le sortilège mauvais, le philtre, le poison qui coule, — ce qui est douloureux^ ce qui agit, ce qui est mauvais, — leur tête sur sa tête, — leur pied sur son pied, — jamais ils ne le saisiront, — jamais ils ne reviendront.
Esprit du ciel, souviens-t'en ! Esprit de la terre, souvienst'en !
Suit une longue lacune, produite par une fracture de la tablette et dans laquelle deux formules au moins ont disparu avec le commencement d'une troisième. J'ai découvert au Musée Britannique un petit fragment qui n'est pas dans le texte publié et qui, trouvant sa place à cet endroit, donne la fin de la formule XIX.
,. Que le démo» mauvais sorte! -r- l'un Vautre qulls se
saisissent l
Le démon favorable, le colosse favorable, — qu'ils pénètrent dans son corps!
Esprit dtt cîely souviensH^^en I Esprit de la terfe, soiivienst'enl . . i . ..■■•■.•
(1) Yoye^ âtnB, des plalxtiies dii ifêané otiTrëgie de M) Plhee {Ninive et VAtsyrié) la dUposition de l'entrade du lit des chambres à coucher du harem du palais de KhorKabad. ^ ' i
(3) Pour consenrer la division des versets, il nous faut suivre les inversions du texte* - -
La première ligne de la; vingtième formule, qui subsiste sur le même fragment, montre qu'elle avait pour objet la guérison d'une maladie des viscères. Quant à la vingtunième, ce qui en reste contient une énumération de toutes les parties de la maison, où les paroles magiques doivent empêcher les démons de se glisser. Tout ceci est extrêmement obscur et rendu presque impossible à traduire par la multiplicité des termes arohitectoniques, pour l'explication desquels on n'a aucun secours, surtout en l'absence de la version assyrienne, qui fait encore ici défaut.
XXII. Le fantôme, enfant du ciel, — dont se souviennent les dieux, — le innin (1), prince — des seigneurs, — le....* qui produit la ûëvre douloureuse, — le vampire qui attaque l'komme, — le uruku multiplié — sur Thumanité, — que jamais ils ne saisissent 1
Esprit du ciel, souviens-t'en I Esprit de la terre, souvienst'eu!
De la vingt-troisième et de la vingt-quatrième incantation, la tablette, dans son état actuel, ne donne plus que le commencement des lignes en accadien ; il est donc impossible d'en tenter une traduction. Tout ce qu'on aperçoit, c'est que dans la première est invoqué le dieu auquel les textes du même genre attribuent d'ordinaire le rdle de médiateur, Silik-moulou-kM, assimilé plus tard au Mardouk de la religion officielle de la période assyrienne ; la seconde s'adresse au dieu dm feu, I^bar, sur lequel nous aurons à revenir plus tard avec un cert^-in developpc^ïiônt.
(1) Sorte de lémure.
La vingt-cinquième formule n'existe qu'en accadien; encore n'y a-t-il plus que le commencement des quatorze premières lignes. On y entrevoit qu'elle commence par une invocation au dieu infernal Nin-a-zou, puis il est question de diverses maladies ; enfin elle se termine ainsi :
La mer , la mer........ le désert sans eau, — les
eaux du Tigre, les eaux du TEuphrate, — la montagne de ténèbresy la montagne de Torient, — la montagne agitée (1), — qu'ils referment leurs gouffres!
Esprit du ciel, souviens-t'en I Esprit de la terre; souvienst'en !
XXyr. Nin-ki-gal (2), épouse du dieu Nin-a-zou, — qu'elle lui fasse tourner la face vers le lieu où elle est !
Que les démons mauvais sortent I — qu'ils se saisissent entre eux !
Le démon (3) favorable, le colosse favorable, — qu'ils pénètrent dans son corps (4) !
Esprit du ciel, souviens-t'en! Esprit de la terre, souvienst'en I
XXVII. Le dieuTourtak (5), le grand destructeur, le suprême tendeur de pièges — parmi les dieux , comme le dieu des sommets (6), — qu'il pénètre dans sa tête — pour la prolongation de sa vie ! — Jamais il ne se séparera de lui!
(1) Peut-être le volcan ; ceux des environs du fleuve Chaboras étaient alors en activité.
(2) c La grande Dame de la terre », appelée en assyrien Allât, que les documents mythologiques postérieurs représentent comme la reine du monde inférieur où descendent les morts.
(3) Version assyrienne : « le génie. >
(4) Dans le corps de celui pour qui on fait l'invocatioD.
(5) Dieu qui préside spécialement au fleuve du Tigre; il garde à l'époque assyrienne son nom accadien, et la Bible Tappelle Tartak. Son épouse est nommée Nin-mouk.
(6) Version assyrienne : « le dieu qui l'a engendré. »
Esprit du ciel, souviens-ren ! Esprit de la terre, souviensl'en !
XXVIII. L'homme qui fait des sacrifices, — que le pardon et la paix coulent pour lui comme Tairain fondu I — Les jours de cet homme (1), que le Soleil les vivifie !
Silik-moulou-thi (2), fils aîné de l'océan, — affermis pour lui la paix et le bonheur !
Esprit du ciel, souviens-t'en! Esprit de la terre, souvienst'en!
Mais les renseignements si riches et si variés que contient ce texte, mis depuis plusieurs années à la disposition de tous les savants, sont étendus et complétés de la ma- Dière la plus heureuse par des documents nouveaux, qui vont d*ici à peu voir le jour. Parmi les milliers de morceaux de tablettes d'argile découverts par M. Layard dans la salle de la bibliothèque du palais de Koyoundjik, sur remplacement de Ninive même, et conservés actuellement au Musée Britannique, sont les fragments d'un vaste ouvrage de magie, qui, complet, ne formait pas moins de deux cents tablettes à lui seul, et qui était pour laChaldée ce qu'est pour l'Inde antique VAtharva-Vêda. C^était le recueil des formules, des incantations et des hymnes de ces mages chaldéens dont nous parlent les écrivains classiques et dont Diodore de Sicile (3) dit : « Ils essayent de détourner le mal et de procurer le bien,
(1) La version assyrienne a seulement : « cet homme. >
(2) La version assyrienne remplace ce nom par celui de Mardouk.
soit par des purifications, soit par des sacrifices ou des enchantements, » L'éminent orientaliste qui au delà de la Manche a plus puissamment qu'aucun autre contribué à la découverte de la lecture des textes cunéi-
: formes anariens, sir Henry Rawlinson, assisté du jeune collaborateur qui lui prête maintenant un si utile concours, et a su prendre parlui-même une place considérable
( dans la science, M. Seorge Smith, a patiemment recueilli les lambeaux de cet ouvrage au milieu du chaos des débris de toute nature parmi lesquels ils étaient confondus, et en a préparé la publication, qui paraîtra dans le tome IV des Cuneiform inscriptions of Western Asia. Pour donner une idée de l'étendue matérielle des fragments en question, il suffira dédire qu'ils montent au. nombre de plus de cinquante, parmi lesquels plusieurs tablettes intactes, portant jusqu'à trois et quatre cents lignes d'écriture, et qu'ils remplissent presque en entier trente planches in-folio. Avec une générosité scientifique bien rare, et dont je ne puis mieux me montrer reconnaissant qu'en la proclamant, sir Henry Rawlinson a bien voulu me communiquer, avant qu'elles aient vu le jour, les épreuves des planches de fac-similé de cette publication, Tune des plus précieuses qui aient encore enrichi l'assyriologie, et c'est là que j'ai puisé la plupart des données de la présente étude(l) .
(1) Il m'a paru convenable et utile de donner en noie le renvoi de toutes les citations que j'emprunte aux planches du volume qui paraîtra sous peu, et que je désigne par l'abréviation W. A. I. iv.
Le grand ouvrage magique dont les scribes d'Assourbanipal avaient exécuté plusieurs copies d'après T exemplaire existant depuis une haute antiquité dans la bibliothèque de la fameuse école sacerdotale d'Érech , en Chaldée, se composait de trois livres distincts. Nous connaissons le titre d'un des trois : ce les Mauvais Esprits, » car à la fin de chacune des tablettes qui en proviennent et ont été préservées dans leur intégrité, se lit : « Tablette n® ..., des Mauvais Esprits. » Comme ce titre l'indique, il était exclusivement rempli par les formules de conjurations et d'imprécations destinées à repousser les démons et autres esprits mauvais, à détourner leur action funeste et à se mettre à l'abri de leurs coups. Un second livre se montre à nous, dans ce qui en s^bsiste, comme formé du recueil des incantations auxquelles on attribuait le pouvoir de guérir les diverses maladies. Enfin le troisième embrasse des hymnes à certains dieux, hymnes au chant desquels on attribuait un pouvoir surnaturel et mystérieux, et qui, du reste, ont un caractère fort différent des hymnes proprement liturgiques de la religion officielle, dont quelques-uns ont aussi traversé les siècles. Il est curieux de noter que les trois parties qui composaient ainsi le grand ouvrage magique dont sir Henry Rawlinson a retrouvé les débris correspondent exactement aux trois classes da docteurs chaldéens que le livre de Daniel (1 ) énumère à côté des astrologues et des devins (Ao^dim et gaznin), c'est-à-dire les Marfw-
(l) 1,205 ii,^et37j v,.llv ' •
mim ou conjurateurs, les hakamim ou médecins, et les asaphim ou théosophes. Plus on avance dans la connaissance des textes cunéiformes, plus on reconnaît la nécessité de réviser la condamnation portée beaucoup trop prématurément par Técole exégétique allemande contre le livre de Daniel. Sans doute la langue, remplie à certains endroits de mots grecs, atteste que la rédaction définitive, telle que nous la possédons, est postérieure à Alexandre. Mais le fond remonte bien plus haut ; il est empreint d'une couleur babylonienne parfaitement caractérisée, et les traits de la vie de la cour de Nabuchodorossor et de ses successeurs y ont une vérité et une exactitude auxquelles on n'aurait pas atteint quelques siècles plus tard.
Formules, hymnes, incantations, dans ce triple recueil, sont en accadien, mais accompagnés d'une traduction assyrienne disposée d'après la méthode interlinéaîre. Cependant il y a quelques rares hymnes dont le texte primitif était déjà perdu sans doute à l'époque reculée où la collection fut formée pour la première fois. On n'en donne en effet qu'une version assyrienne, dont la langue présente les marques d'une haute antiquité, et dont la syntaxe, par ses constructions de phrases souvent contraires au génie intime des idiomes sémitiques, laisse paraître les caractères propres de la langue toute différente dans laquelle était rédigé l'original, qui a depuis si longtemps péri. Les différents morceaux sont séparés par un trait profond que le copiste a tracé sur la tablette, et, de plus,
]e commencement de chacun est précédé du mot en (1), (t incantation, » qui marque d'une manière encore plus nette le début d'une nouvelle formule. Les hymnes du troisième livre se terminent tous par le mot accadien kakama^ qu'on explique en assyrien par ce amen » [amanu).
La forme des conjurations contre les esprits malfaisants est très-monotone; elles sont toutes jetées dans le même moule. On commence par énumérer les démons que doit vaincre la conjuration, par qualifier leur pouvoir et en décrire les efiets. Vient ensuite le vœu de les voir repoussés ou d'en être préservé, lequel est souvent présenté sous une forme affirmative. Enfin la formule se termine par l'invocation mystérieuse qui lui donnera son efficacité : c Esprit du ciel, souviens-t'en ! Esprit de la terre, souviens-t'en I » Celle-là seule est nécessaire, et jamais elle ne manque ; mais on y joint aussi quelquefois des invocations semblables à d'autres esprits divins.
Je citerai comme exemple une de ces conjurations, destinée à combattre différents démons, maladies et actions fdnestes, telles que le mauvais œil (2).
La peste et la fièvre qui déracinent le pays , — la maladie qui dévaste le pays, mauvaises pour le corps, funestes
pour les entrailles, — le démon mauvais, le alal mauvais, le
(1) L'idéogramme qui exprime ce mot est un caractère complexe, formé du signe ail, qui peint l*idée de « rassemblement » et de « cohibition », et du signe an, « dieu. > Il semble donc que la formation de ce caractère se rattache à une idée analogue à celle des Oecov àvàyxai de la théurgie néoplatonicienne.
(2) W. A. I. IV, 1, col. 3.
gigim mauvais^ — rhomme malfaisant» Tœil malfaisant^ la bouche malfaisante, la langue malfaisante, — de l'homme fils de son dieu (1), qu'ils sortent de son corps, qu'ils sortent de ses entrailles.
De mon corps jamais ils n'entreront en possession, — devant moi jamais ils ne feront de mal^ à ma suite jamais ils ne marcheront, — • dans ma maison jamais ils n'entreront, — ma charpente jamais ils ne franchiront^ — dans la maison de mon habitation jamais ils n'entreront.
Esprit du ciel, souviens- t'en! Esprit de la terre, souviensfen !
Esprit de Moul-ge (2) , seigneur des contrées , souvienst'en !
Esprit de Nin-gelal (3), dame des contrées^ souvienst'en!
Esprit de Nin-dar (4), guerrier puissant de Moul-ge, souviens-t'en !
Esprit de Pakou (5), intelligence sublime de Moul-ge, souviens-t'en !
Esprit de En-zouna (6), fils aîné de Moul-ge, souvienst'en!
Esprit de Tiskhou (7) , dame des armées , souvienst'en!
Esprit de Im (8), roi dont l'impétuosité est bienfaisante, souviens-t'en I
(1) J'expliquerai cette expression dans la suite.
(2) C'est le grand dieu appelé Bel en assyrien.
(3) En assyrien Belit.
(4) En assyrien Adar, l'Hercule de la religion des bords de TEuphrate et du Tigre, dieu de la planète Saturne.
(5) En assyrien Nébo, dieu de la planète Mercure.
(6) En assyrien Sin, dieu de la lune.
(7) En assyrien Istar, déesse de la planète Vénus.
(8) En assyrien Bin, dieu de Tatmosphère lumineuse et des phénomènes atmosphériques.
Esprit de Oud (1), roi de justice, souviens- t'en!
Esprits Ânounna-ge (2)^ dieux grands, souvenez-vous-en l
En voici une autre, où rénumération finale est moins développée:
Le soir de mauvais augure, la région du ciel qui produit le malheur, — le jour funeste, la région du ciel mauvaise à l'observation, — le jour funeste, la région du ciel mauvaise qui
s'avance, — — messagers de la peste, — ravageurs de Nin-
ki-gal (3), — la foudre qui fait rage dans le pays, — les sept dieux du vaste ciel, — les sept dieux de la vaste terre, — les sept dieux des sphères ignées, — les sept dieux des légions célestes, — les sept dieux malfaisants, — les sept fantômes mauvais, — les sept fantômes de flamme malfaisants, — les sept dieux du ciel, — les sept dieux de la terre, — le démon mauvais, le alal mauvais, le gigim mauvais, le telal mauvais, le dieu mauvais, le maskïm mauvais,
Esprit* du ciel, souviens-t'en! Esprit de la terre, souvienst-en !
Esprit de Moul-ge, roi des contrées, souviens-t'en !
Esprit de Nin-gelal, dame des contrées, souviens-t'en !
Esprit de Nin-dar, fils du zénith, souviens-t'en !
Esprit de Tiskhou, dame des contrées, qui brille dans la nuit, souviens-t'en (4) !
Mais, plus ordinairement, il n'y a pas à la fin c'e semblable énumération niythologique. Comme type des formules les plus simples, je citerai une conjuration contre les sept démons souterrains, appelés maskim^ qui
(1] En assyrien Samas, dieu du soleil.
(3) En assyrien Anounnaki, les esprits de la
(3) La terre, personnifiée dans sa déesse.
terre.
étaient comptés au nombre des esprits les plus redoutables (1) :
Les Sept, les Sept, — au plus profond de Tabîme les Sept, — abomination du ciel, les Sept, — se cachant au plus profond de Tabîme et dans les entrailles de la terre, — ni mâles, ni femelles, — eux, captifs étendus, — n'ayant [pas d'épouses, ne produisant pas d'enfants, — ne connaissant ni l'ordre ni le bien , — n'écoutant pas la prière, — vermine qui se cache dans la montagne, — ennemis du dieu Êa, — ravageurs des dieux, — fauteurs de troubles, prépotents par la violence, — les agents d'inimitié, les agents d'inimitié.
Esprit du ciel, souviens-t'en! Esprit de la terre, souvienst'en!
On voit que Texorciste chaldéen n'épargnait pas Tinvective aux démons qu'il voulait repousser. C'est dans ces accumulations d'épithètes flétrissantes et dans la description des effets sinistres produits par les esprits de mal et de ténèbres que l'imagination poétique des auteurs des conjurations d'Accad s'est donné carrière; elle y rassemble des images très-variées, souvent d'un grand éclat et d'une véritable puissance.
Quelquefois aussi la formule d'exorcisme s'étend et prend un caractère dramatique. Après avoir décrit les ravages causés par les démons, elle suppose que la plainte a été entendue par le dieu bienfaisant Silik-moulou-khi, qui veille sur les hommes et sert de médiateur entre eux et les dieux supérieurs (2) . Mais son pouvoir et la science
(2) Les Assyriens l'ont ensuite identifié à leur Mardouk, dieu de la planète Jupiter, mais il en était tout à fait différent à Torigine.
ne vont pas jusqu'à vaincre les esprits trop puissante dont il faut conjurer Taction. Alors Silik-moulou-khi s'adresse à son père Êa (1), Tintelligence divine qui pénètre Funivers, le maître des secrets étemels, le dieu qui préside à l'action théurgique, et c'est celui-ci qui lui révèle le rite mystérieux, la formule ou le nom toutpuissant et caché qui brisera l'effort des plus formidables puissauQes de l'abîme.
Les incantations contre les maladies embrassent une très-grande variété de cas, ainsi que l'on a pu le voir par la grande litanie que nous avons traduite entête de ce chapitre. Mais les plus multipliées sont celles qui ont pour objet la guérison delà peste, de la fièvre et de la « maladie de la tête » ; celle-ci, d'après les indications que l'on donne sur ses symptômes et ses effets, paraît avoir été une sorte d'érysipèle ou de maladie cutanée. Il serait intéressant qu'un médecin voyageur recherchât s'il n'y a pas quelque affection de ce genre spécialement ' endémique dans les marais du bas Euphrate, comme l'éléphantiasis à Damiette. Voici, du reste, les principaux passages d'une grande incantation contre cette t maladie de la tête » ; la tablette où nous la lisons porte encore six autres longues formules contre le même mal (2).
La maladie de^la tête existe sur l'homme. — — La ma-
(1) C'est le dieu que les Babyloniens Kouschito-Sémites des temps postérieurs ont appelé Nouah, comme ils ont identifié Silik-moulou-khi à leur Mardouk.
(2) W. A. I. IV, 3 et 4.
20 LA MAGI£ CHEZ LES CHALDEENS
ladie de la tête pointe comme une tiare, — la maladie de la tête du lever au coucher du jour. — La maladie de la tête... abandonnera ma face. — Dans la mer et la vaste terre — une tiare très-petite la tiare est devenue — la très-grande tiare, sa tiare (1). — Les maladies de la tête percent comme un taureau, — les maladies de la tête lancinent comme la palpitation du cœur...
Les maladies de la tête, les infirmités... — conmie des sauterelles qu'elles [s'envolent] dans le ciel ; — comme des oiseaux, qu'elles s*enfuient dans le vaste espace. — Aux mains protectrices de son dieu qu'il (le malade) soit replacé !
Ce spécimen donnera au lecteur une idée du mode uniforme de composition des incantations contre les maladies qui remplissaient le second livre de T ouvrage dont nous parlons. Elles suivent toutes le même plan sans jamais s^en écarter ; la définition de la maladie et de ses symptômes commence et tient la plus grande partie de la formule, après quoi viennent les vœux pour en être délivré ou Tordre donné au mal de sortir. Quelquefois cependant Tincantation du guérisseur prend à la fin la forme dramatique que nous venons de signaler dans certaines conjurations contre les esprits. C'est le même dialogue 9 où le dieu Êa, consulté par son fils, lui indique le remède.
J'en trouve un exemple particulièrement remarquable dans une grande formule qui tenait à elle seule une tablette entière (3) . Le commencement en est malheureusement
(1) C'esUà-dire : sa puissance est abaissée sur la terre et sur les eaux.
très-mutilé, et les lacunes qui se présentent à chaque pas ne permettent point de donner de cette partie une traduction suivie. Le texte commence ainsi : ce La maladie du front est sortie des enfers, — de la demeure du Seigneur de Tabime elle est sortie. » Dans ce qui reste des versets qui décrivaient d'une manière plus précise les effets de cette affection, il est question de « l'ulcère qui perce », de t la suppuration qui commence », de la force du mal qui (c fait éclater les parois de la tête comme celles d'un vieux navire b , Le malade a essayé l'effet de rites purificatoires, qui n'ont pas été capables de maîtriser le fléau sorti de Tenfer : t II s'est purifié, et il n'a pas dompté le taureau ; il s'est purifié, et il n'a pas mis le buffle sous le joug ; » le mal continue à le ronger a comme des troupes de fourmis ». C'est alors qu'interviennent les dieux, et, à partir de ce moment, le texte est suivi :
Silik-moulou-khi Ta secouru ; — vers son père Êa dans la demeure il est entré, et il Ta appelé : a Mon père> la maladie de la tête est sortie des enfers. » — Au sujet du mal, il lui a dit ainsi : « Fais le remède ; cet homme ne le sait pas; il est soumis au remède, v — Êa à son fils Silik-moulou-khi a répondu : — « Mon fils, tu ne connais pas le remède ; que je t^enseigne le remède. — Silik-moulou-khi, tu ne connais pas le remède; que je t'enseigne le remède. — Ce que je sais, tu lésais. — Viens, mon fils Silik-moulou-khi. — ... Prends un seau ; — puise de l'eau à la surface du fleuve. — Sur ces eaux, pose ta lèvre sublime; —par ton souflle sublime^ fais-les briller de pureté. — ... Secours Thomme fils de son dieu; — ... enveloppe sa tête. — ... Que la maladie de sa léle (s'en aille).
— Oue la maladie de sa tête se dissipe comme une rosée nocturne- »
Que le précepte de Êa le guérisse!
Que Davkina (1) le guérisse!
Que Silik-moulou-khi, le fils aîné de l'océan, forme l'image secourable !
Il est évident qu'en prononçant ces paroles, le magicien devait accomplir les actes dont la prescription est placée dans la bouche du dieu.
Les documents dont je viens de parler et auxquels il faut joindre les nombreuses inscriptions talismaniques gravées sur des objets babyloniens ou assjrriens de toute nature que possèdent nos musées, ces documents, dis-je, attestent chez les Chaldéens l'existence d'une démonologie aussi raffinée et aussi riche qu'ont jamais pu la rêver Jacques Sprenger, Jean Bodin, Wierus ou Pierre de Lancre. Il y a là un monde complet d'esprits malfaisants, dont les personnalités sont soigneusement distinguées, les attributions déterminées avec précision, la hiérarchie^ savamment classée.
(1) Épouse de Êa.
Au sommet deTéchelle on place deux classes d'êtres qui tiennent de plus près que les autres à la nature divine ; ce sont des génies ou des demi-dieux, presque des dieux inférieurs. Les uns reçoivent le nom accadien de mas^ « soldat, combattant, j> auquel on substitue en assyrien celui de éed, ce génie ; 9 les autres, le nom accadien de lamma, < colosse, 10 traduit en assyrien lamas. Ces appellations désignent fréquemment dans les textes religieux des génies favorables et protecteurs sous l'égide desquels on se place (1) ; d'autres fois, des génies méchants et nuisibles dont il faut conjurer la puissance. Les Cbaldéens avaientrils imaginé des chœurs opposés de masoualap bons et mauvais, de lamma bons et mauvais ? ou bien, comme certains dieux, ces génies avaient-ils une double face et pouvaient-ils, suivant les circonstances, se manifester tour à tour comme bienfaisants et funestes, protecteurs et ennemis? Il est sage de laisser la question en suspens jusqu'à ce que de nouvelles recherches l'aient éclaircie.
Nous connaissons mieux ce qui se rapporte aux esprits d'un ordre inférieur et 4écidément mauvais, aux démons proprement dits. Le nom générique de ceux-ci est utuq, qui de l'accadien a passé dans l'assyrien sémitique. Il comprend tous les démons, et même peut quelquefois
(1) Le taureau ailé qui garde les portes des palais de l'Assyrie est un ied bienfaisant; de là, cette classe d'esprits reçoit aussi le nom d'alap, € taureau », adopté même en accadien. Le lion ailé ou nirgallUf qui remplace quelquefois ce taureau dans la môme position, est rapporté à la catégorie des lamas.
s'employer en bonne part, à titre d'appellation générale de tout esprit d'un rang inférieur aux génies dont nous venons de parler. Mais aussi le nom utuq prend la signification plus restreinte et plus spéciale d'une variété particulière de démons. Les autres sont le alal ou « destructeur », appelé en assyrien alu; le gigim^ nom dont on ignore la signification, en assyrien €kim;\e telal ou « guerrier » , en assyrien gallu ; enfin le maskim ou « tendeur d'embûches i>, en assyrien rabiz. En général, dans chaque classe ils vont par groupes de sept, le nombre mystérieux et magique par excellence.
On n'a jusqu'à présent aucune notion sur le rang hiérarchique réciproque des cinq classes de démons qui viennent d*être énumérées.
Le seul indice à ce sujet résulte du fait suivant. Les spéculations sur la valeur des nombres tenaient une place très-considérable dans les idées de philosophie religieuse des Chaldéens. En vertu de ces spéculations, chacun des dieux était désigné par un nombre entier, dans la série de 1 à 60, correspondant à son rang dans la hiérarchie céleste; une des tablettes de la bibliothèque de Ninive donne la liste des dieux principaux, chacun avec son nombre mystique. Or, il semble qu'en regard de cette échelle de nombres entiers appliqués aux dieux, il y avait une échelle de nombres fractionnaires appliqués aux démons et correspondant de même à leur rang réciproque.
Du moins Yutuq^ le gigim et le maskim sont désignés tous les trois dans récriture par un groupe complexe de
signes idéographiques, où le changement du premier élément établit seul une distinction , les autres restant les mêmes ; et cet élément variable est toujours un des signes qui servent à noter une des divisions les plus importantes de l'unité dans le système de numération sexagésimale des fractions, qui était une des bases . essentielles de Tarithmétique chaldéenne^ Pour Vuluq^ c'est 1/2 ou IJ, pour le gigim 2/3 ou ^, pour le maskim enfin ^ ou g^ Je constate le fait sans me charger d'expliquer les spéculations bizarres qui j avaient donné naissance ; il me suffira de remarquer que le classement hiérarchique correspondant aux indications de ces nombres fractionnaires plaçait chaque ordre de démons à un rang d'autant plus élevé, que son nombre avait un numérateur plus considérable. Des trois classes dont nous connaissons les chiffres, le maskim appartenait à la plus haute, et Yutuq à la plus basse.
En effet, parmi ces démons, il 7 en a de deux natures. Les plus puissants et les plus redoutables sont ceux qui ont un caractère cosmique, dont l'action s'exerce sur l'ordre général de la nature et qui peuvent le troubler par leur méchanceté. Dans une des formules que nous citions plus haut, nous avons vu qu'on plaçait dans le ciel sept mauvais esprits^ « sept fantômes de flamme, » sept démons c des sphères ignées d, qui forment exactement la contre-partie des sept dieux des planètes^ investis du gouvernement de l'univers* Par malheur, la conjuration qui parle de ces esprits ne donne pas leur nom ; nous ne
36 LA MAGIE CHEZ LES CHâLDÉENS
savons pas s'ils appartenaient à Tune des diverses classes de démons dont on a vu les appellations, ou s'ils constituaient un septième groupe, distinct des autres.
Nous sommes mieux renseignés sur les sept esprits de l'abîme que mentionne également, sans les nommer, une autre formule que nous avons rapportée. Ceux-ci sont certainement les sept maskim ou « tendeurs de pièges » , démons qui résident dans les entrailles de la terre et qui dépassent tous les autres en puissance et en terreur. Je rencontre une longue conjuration de soixante versets (1), qui dépeint leurs ravages et devait se prononcer pour mettre fin à un grand bouleversement de l'économie du monde attribué à leur action, probablement dans le cas d'un tremblement de terre. Elle est en effet dirigée contre les Sept, les maskim malfaisants qui portent le ravage dans le ciel et la terre, qui troublent les astres du ciel et leurs mouvements. « Eux, les Sept naissant dans la montagne du couchant, — eux, les Sept rentrant dans la montagne du levant, » se mouvant et agissant ainsi au rebours du cours normal des choses et du mouvement régulier des astres, ils habitent dans les profondeurs de la terre; ils produisent ses tremblements; « ils sont la terreur de sa masse ; » ils sont sans gloire dans le ciel et dans la terre, ce Le dieu Feu, qui s'élève haut, grand chef, qui étend la puissance suprême du dieu du ciel, — qui exalte la terre, sa possession, sa délectation, » essaye vainement de s'opposer à leurs ravages. Alors Vincanta-
teur lui commande de s'adresser à Silik-monlou-khi, le médiateur auprès de Êa.
Approche-toi de Silik-moulou-khi, exprime-lui cette prière, — à lui de gui le commandement de sa bouche est propice, le juge sublime du ciel.
Le dieu Feu s'est approché de Silik-moulou-khi et lui a exprimé la prière ; — celui-ci, dans le repos de la nuit, a entendu la prière. — Vers son père Êa dans la demeure il est entré, et il Ta appelé : — « Père, le dieu Feu est accouru et m'a exprimé sa prière. — Toi qui es instruit des actions des Sept, apprendsnous les lieux qu'ils habitent; — ouvre ton oreille, fils d'Éridou(t)! » — Êa à son fils Silik-moulon-khi a répondu: (( Mon fils, les Sept habitant la terre, — eux, les Sept, sortent de la terre ; — eux les Sept qui naissent dans la terre, — eux les Sept qui rentrent dans la terre, — ébranlent les murailles de Tabîme des eaux. — Viens, mon fils Silik-moulou-khi. »
Suivent les indications, encore très-obscures pour nous, que Êa donne sur les moyens de vaincre les terribles Sept* Il y est question d'un arbre conifère, cyprès ou cèdre, qui brise la puissance de ces maskim^ ainsi que du nom suprême et magique « dont Êa garde le souvenir dans son cœur». Ce nom, devant lequel toute force de Tenfer doit plier, le dieu le révèle à son fils. Différents autres personnages divins, guidés par les ordres de Êa, Nin-kigal, déesse de la terre, Nin-akha-qouddou, dont les attributs sont moins bien connus, interviennent avec le dieu Feu pour achever de vaincre et d'enchaîner les maskim.
(1) ViUe voisine de la jonction de TEuphrate et du Tigre, la Rata de Ptolémée. C'était le siège le plus antique du culte de Éa ou Nouah.
Le tout se termine par une invocation à Êa, t maître de l'abîme des eaux et seigneur d'Eridou. »
Ces démons à l'action générale et cosmique atteignent rhomme en produisant « le mauvais sort qui vient du milieu du ciel » et « le sort mortel qui vient du milieu de Fabîme », sorts contre lesquels est dirigée une conjuration (1) qui dépeint ainsi leurs effets:
Aux quatre points cardinaux rimmensité de leur invasion brûle comme le feu. — Us attaquent violemment les demeures de rhomme. — Dans la ville et dans le pays ils flétrissent tout. — Ils oppressent l'homme libre et l'esclave. — Ils pleuvent comme la grêle dans le ciel et sur la terre.
Ces êtres malfaisants ont^ du reste, une parenté assez étroite avec certains esprits élémentaires qu'on ne range pas dans les chœurs des démons, mais que Ton considère comme a mauvais en eux-mêmes», suivant l'expression des textes. Tels sont les esprits de quelques vents particuliers dont le souflBle brûlant et malsain, dans les conditions propres du climat de la Chaldée, favorisait le développement des maladies.
Les autres démons sont plus directement mêlés aux incidents ordinaires de la vie terrestre. Ce sont eux qui agissent habituellement sur l'homme, lui tendent des embûches incessantes et causent ses maux.
Eux, les produits de Tenfer^ dit une conjuration (2), — en haut ils portent le trouble, en bas ils portent la confusion. —
(1) W. A. 1. IV, 19, L ^2) w. A. L IV, 1, col. 1.
£T LES ORIGINES ACCADIENNES 29
— De maison en maison ils pénètrent; — dans les portes,
comme des serpents^ ils se glissent. — Ils empêchent réponse d'être fécondée par l'homme ; — ils enlèvent l'enfant des genoux de rhomme ; — ils font sortir la femme libre de la maison où elle a enfanté. — Eux, ils sont la voix qui crie et qui poursuit rhomme.
Et dans une autre (i) :
Ils assaillent pays après pays. — Ils font s'élever l'esclave au-dessus de sa place. — • Ils font sortir la femme libre de la maison où. elle a enfanté; — ils font sortir le fils de la maison de son père. — Ils forcent l'oiseau de s'enlever avec ses ailes;
— ils font s'échapper le petit oiseau de son nid dans l'espace ;
— ils font fuir le bœuf; ils font fuir Tagneau, — les démons mauvais qui tendent des embûches.
Ces démons font leur demeure habituelle dans les lieux incultes ^abandonnés et sauvages ; c'est de là qu'ils viennent errer dans les endroits habités, pour tourmenter les hommes. La grande litanie donne une énumération de démons faite d'après les lieux où ils résident, le désert, les âpres sommets des montagnes, les marais pestilentiels^ la mer. Ailleurs il est dit (2) que a l'outouq habite le désert, le mas se tient sur les sommets, le gigim erre dans le désert, le teM se glisse dans les villes. » Mais c'est surtout le désert qui est leur réceptacle. A chaque instant, dans les textes magiques, il est question des démons qui guettent rhomme du fond du désert : les exorcismes ont pour objet de les repousser dans ces solitudes privées
de vie. L'habitation des démons dans le désert était, du reste, une croyance générale en Syrie aussi bien qu'en Chaldée et en Mésopotamie, et les prophètes dlsraèl euxmêmes ont adopté cette opinion populaire. Quand Isaïe (1 ) décrit la dévastation d'Ëdom, il dit :
Les épines croîtront dans ses palais^ — les ronces et les chardons dans ses forteresses; - ce sera la demeure des chacals, — le repaire des autruches.
Les animaux du désert y rencontreront les chiens sauvages, — et les démons s'appelleront les uns les autres; — là seulement Lilith fera sa demeure — et trouvera son lieu de repos.
Parmi les eflfets funestes exercés par les démons sur les hommes, un des plus redoutables était la possession. Il y a des formules spéciales pour- exorciser les possédés, et de nombreux passages, dans les autres incantations, y font également allusion. Ainsi les démons qui pourraient tenter de soumettre le roi à leur possession étaient repoussés par une incantation qui se termine par ces mots :
«Ils n'entreront pas dans le palais, — ils ne s'empareront pas du roi (2).
Au reste, cette croyance, commune aux Égyptiens et aux peuples sur lesquels s'étendait l'influence de la civilisation chaldéo-assyrienne, donna lieu à l'un des plus curieux épisodes des relations de l'Egypte avec les rive-
(1) XXXIV, 13 et 14.
(2) W. A. L IV, 6, col. 6.
rains de TEuphrate. C'est révénement que relate une stèle égyptienne fameuse que Ton conserve à Paris, à la Bibliothèque nationale. On était au commencement du douzième siècle avant Jésus-Christ; la suzeraineté égyptienne, fondée par les grandes conquêtes de la dixhuitième et de la dix-neuvième dynastie, s'étendait encore sur la partie occidentale de la Mésopotamie. Le roi thébain Kamsès XII, étant allé faire une tournée dans ce pays pour y recevoir les tributs, rencontra la fille du chef du pays de Bakhten, qui lui plut et qu'il épousa. Quelques années plus tard, Kamsès étant à Thèbes, on vint lui dire qu'un envoyé de son beau-père se présentait, sollicitant du roi que celui-ci envoyât un médecin de son choix auprès de la sœur de la reine, la princesse Bint-Keschit, atteinte d*un mal inconnu et possédée d'un démon. Un médecin égyptien renommé, et appartenant à la classe sacerdotale, partit en efiet avec le messager. En vain eutil recours à toutes lès ressources de Tart, l'esprit, dit la stèle, refusa d'obéir, et le médecin dut revenir à Thèbes sans avoir guéri la belle-sœur du roi. Ceci se passait en Tan 15 de Eamsès. Onze ans plus tard, en Fan 26, un nouvel envoyé se présenta. Cette fois, le chef de Bakhten ne demandait plus, un médecin ; selon lui, c'était Tintervention directe d'un des dieux de l'Egypte qui pouvait seule amener la guérison de la princesse. Comme la première fois, Eamsès consentit à la demande de son beaupère, et l'arche sacrée d'un des dieux de Thèbes, nommé Khons, partit pour opérer le miracle demandé. Le voyage
fut long; il dura un an et six mois. Enfin le dieu thébain arriva en Mésopotamie, et l'esprit vaincu fut chassé du corps de la jeune princesse, qui recouvra immédiatement la santé. Un dieu dont la seule présence amenait des guérisons si miraculeuses était précieux à bien des titres, et, au risque de se brouiller avec son puissant allié, le chef de Bakhten résolut de le garder dans son palais. Effectivement, pendant trois ans et neuf mois, l'arche de Khons fut retenue en Mésopotamie. Mais, au bout de ce temps, le chef asiatique eut un songe. Il lui sembla voir le dieu captif qui s'envolait vers l'Egypte sous la forme d'un épervier d'or, et, en même temps, il fut attaqué d'un mal subit. Le beau-père de Ramsès prit ce songe pour un avertissement céleste. Il donna immédiatement Tordre de renvoyer le dieu, qui, en l'an 33 du règne, était de retour dans son temple de Thèbes (1).
Les démons possesseurs une fois chassés du corps^ la seule garantie contre leur retour était d'obtenir par la puissance des incantations une possession inverse et favorable. Il fallait qu'un bon esprit entrât dans le corps de l'homme à leur place. C'est ce que nous avons vu dans la 19"" et la 2& formule de la grande litanie :
Que les démons mauvais sortent! — qu'ils se saisissent entre euxl
Le démon favorable, le colosse favorable, — qu'ils pénètrent dans son corps I
(1) Bircb, dans le tome IV de la nouvelle série des Transactions of the royal Society of litwrature, — De Rougé, Étude sur une stèle égyptienne appartenant à la Bibliothèque impériale, Paris, 1858.
Cette possession bienfaisante est quelquefois souhaitée^ comme le plus heureux des effets surnaturels de la magie, sans qu'il y ait à empêcher le retour de démons possesseurs. Telle est Tidée que Ton trouve dans un hymne^ pour la prospérité du roi, qui demande pour lui d'être semblable aux dieux et de devenir l'habitation des bons esprits (1). Cet hymne est assez curieux pour que nouS' traduisions tout ce qui en subsiste, malgré le déplorable état de mutilation du morceau, en remplissant tant bien que mal les lacunes de manière à donner une idée de ce que devait être le sens général :
Les couronnes — pasteur élevé — sur les trônes et
les autels — Le sceptre de marbre — pasteur élevé. . . .
Que le réseau des canaux [soit en sa possession] ; — que
la montagne, qui produit des tributs, [soit en sa possession] ; — que les pâturages du désert, qui produisent des tributs^ [soient en sa possession] ; — que les vergers d'arbres fruitiers^ qui produisent des tributs, [soient en sa possession].
Roi pasteur de son peuple, qu'il [tienne] le soleil dans sa main droite, — qu'il [tienne] la lune dans sa main gauche.
Que le démon favorable, le colosse favorable, qui gouvernent la seigneurie et la royauté, pénètrent dans son corps!
Amén.
Dans la croyance chaldéenne, toutes les maladies sont Tœuvre des démons. De là ce fait, qui frappait déjà l'attention d'Hérodote, qu'il n'y eut jamais à Babylone et en Assyrie de médecins proprement dits. La médecine n'y était pas une science rationnelle comme en Grèce ;
c'était simplement une branche de la magie. Elle procédait par incantations, par exorcismes et par emploi de philtres ou de breuvages enchantés, ce qui n'empêche pas que dans la composition de ces breuvages on devait employer un certain nombre de substances dont la pratique avait fait reconnaître la vertu curative. Au reste, l'idée qu'on se faisait de la nature et de l'origine des maladies ne se dégage pas d'une manière bien nette des incantations médicales que nous possédons. Tantôt la maladie y est donnée comme un effet de la méchanceté des différents démons, tantôt elle semble être envisagée comme un être personnel et distinct qui a étendu sa puissance sur rhomme. Mais ce caractère de personnalité est surtout attribué d'une manière constante aux deux maladies les plus graves et les plus foudroyantes que connussent les Chaldéens, La Peste et la Fièvre, le Namtar et YIdpa (1), sont deux démons toujours distingués des autres, ayant les attributs personnels les plus caractérisés, et on les compte parmi les plus forts et les plus redoutés (2).
Lldpa exécrable, dit un fragment (3), agit sur la tête de rhomme, — le namtar malfaisant sur la vie de Thomme, — le oulouq malfaisant sur le front de Thomme, — le alal malfaisant sur la poitrine de Thomme, — le gigim malfaisant sur les viscères intérieurs de l'homme, — le telal malfaisant sur la main de Thomme.
(1) En assyrien, AsaTcku,
(2) Dans le récit de la descente d'Istar aux enfers, le Namtar est le serviteur d' Allât, la déesse de ces régions ténébreuses.
A la suite de ces démons actifs, à la puissance desquels on attribue tout mal, se classent ceux qui, sans avoir une action aussi directe, se manifestent par des apparitions eflfrayantes et sont dans un étroit rapport avec les ombres des morts enfermés sous la terre, dans les sombres demeures du Pays immuable, qui correspond
exactement au schéôl des anciens Hébreux. Tels sont le innin et « Yuruku énorme », sortes de lémures et de
larves. Mais les trois principaux êtres de cette classe sont le fantôme (accadien rapganme^ assyrien labartu)^ le spectre (accadien rapganmea, assyrien /ataww) et le vampire (accadien rapganmekhab^ assyi'ien akhkharu). Les deux premiers épouvantent seulement par leur aspect ; le vampire « attaque l'homme » . La croyance aux morts qui se relevaient du tombeau à l'état de vampires existait en Chaldée et à Babylone. Dans le fragment d'épopée mythologique qui, tracé sur une tablette du Musée Britannique, raconte la descente de la déesse Istar au Pays immuable , la déesse, parvenue aux portes de la demeure infernale, appelle le gardien chargé de les ouvrir, en lui disant :
«Gardien, ouvre ta porte; — ouvre ta porte, que, moi, j'entre. -— Si tu n'ouvres pas la porte, et si, moi, je ne peux pas entrer, — j'assaillirai la porte, je briserai ses barres, — j'assaillirai la clôture, je franchirai de force ses montants; — je ferai relever les morts pour dévorer le*s vivants; — je donnerai puissance aux morts sur les vivants. »
Les énumérations des formules conjuratoires men-
tiennent ensnlte, en les plaçant dans une classe distincte, les démons des pollutions nocturnes, qui abusent du sommeil pour soumettre la femme ou l'homme à leurs embrassements, Tincube et le succube, en accadien gfe/a/ et kiel-gelaly en assyrien lil et lilii. La lilith joue un grand rôle dans la démonologie talmudique ; les rabbins kabbalistes ont forgé toute une légende où elle déçoit Adam et s'unit à lui. Comme on Ta vu tout à l'heure dans la citation que nous faisions d'Isaïe, les prophètes comptaient déjà Lilith au nombre des démons.
A l'incube et au succube on joint le servant femelle, en accadien kiel-udda-karrà, en assyrien ardat. Je ne connais aucun texte qui définisse exactement sa nature et ses actions, mais il est probable, d'après son nom même, que c'était un de ces esprits familiers qui prennent les étables ouïes maisons pour théâtre de leurs tours malicieux, esprits dont tant de peuples ont admis l'existence, à laquelle croient encore les paysans de beaucoup de parties de l'Europe.
Ajoutons à ce tableau des superstitions qui efirayaient l'esprit des Chaldéens, la croyance au mauvais œil, fermement ancrée chez eux et souvent rappelée dans les conjurations magiques, et la croyance aux effets funestes produits par certaines paroles néfastes prononcées même involontairement et sans attention de nuire; c'est ce qu'on appelle « la bouche malfaisante, la parole malfaisante, » mentionnée presque toujours en même temps que (( l'œil malfaisant d.
Le peuple hindou, dit le voyageur anglais M. J. Roberts (1), a affaire à tant de démons, de dieux et de demi-dieux, qu'il vit dans une crainte perpétuelle de leur pouvoir. Il n'y a pas un hameau qui n'ait un arbre ou quelque place secrète regardée comme la demeure des mauvais esprits. La nuit, la terreur de l'Hindou redouble, et ce n'est que par la plus pressante nécessité qu^il peut se résoudre, après le coucher du soleil, à sortir de sa demeure. A-t-il été contraint de le faire, il ne s'avance qu'avec la plus extrême circonspection et Toreille au guet. Il répète des incantations, il touche des amulettes, il marmotte à tout instant des prières et porte à la main un tison pour écarter ses invisibles ennemis. A-t-il entendu le moindre bruit, l'agitation d'une feuille, le grognement de quelque animal, il se croit perdu; il s'imagine qu'un démon le poursuit, et, dans le but de surmonter son effroi, il se met à chanter, à parler à haute voix ; il se hâte et ne respire librement qu'après qu'il a gagné quelque lieu de sûreté.
Cette description des Hindous modernes s'applique trait pour trait aux anciens Chaldéens et peut donner une idée de Tétat de terreur superstitieuse où les maintenaient constamment les croyances que nous venons d'esquisser. Contre les démons et les mauvaises influences de tout genre dont ils s'imaginaient être entourés à chaque moment de leur existence, quels étaient les secours que leur offrait la magie sacrée ?
(1) Orienial illustrations of Scriptures^ p. 542.
Il y avait d'abord les incantations du genre de celles que nous avons citées. Ces incantations, remontant pour la plupart à une très-haute antiquité, étaient rassemblées dans des recueils tels que celui dont on possède les débris. La connaissance complète ne pouvait en appartenir qu'aux prêtres magiciens et constituait entre leurs mains une véritable science ; mais chaque homme devait en savoir quelques-unes pour les circonstances les plus habituelles de la vie, pour les dangers les plus fréquemment multipliés, de même que tout Hindou retient par cœur un certain nombre de maniras. Des actes purificatoires, des rites mystérieux venaient augmenter la puissance des incantations. Dans une formule (1) , jelis d'un homme qu'il s'agit de préserver : « Il a purifié sa main, il a fait Tœuvrepour sa main; — il a purifié son pied, il a fait l'œuvre pour son pied ; — il a purifié sa tête, il a fait l'œuvre pour sa tête; » et ceci achève de mettre en fuite les mauvais esprits.
Au nombre de ces rites mystérieux, il faut compter l'emploi pour guérir les maladies de certaines boissons enchantées et sans doute contenant des drogues réellement médicinales, puis celui des nœuds magiques, à l'efficacité desquels on croyait encore si fermement dans le moyen âge. Voici en efilet le remède qu'une formule suppose prescrit par Êa contre une maladie de la tête (2) :
(1) W. A. L IV, col. 6.
(2'i W. A. L IV, 3, col. 2.
Noue à droite et arrange à plat en bandeau régulier sur la gauche un diadème de femme ; — divise-le deux fois en sept bandelettes;.... — ceins-en la tête du malade; — ceins-en le front du malade; — ceins-en le siège de sa vie; — ceins ses> pieds et ses mains; — assieds-le sur son lit; — répands sur lui des eaux enchantées. — Que la maladie de sa tête soit emportée dans les cieux comme un vent violent; — qu'elle soit engloutie dans la terre comme des eaux passagères !
Plus puissantes encore que les incantations sont les conjurations parla vertu des nombres. C'est à tel point que le secret suprême que Êa enseigne à son fils Silikmoulou-khî, quand il recourt à lui dans son embarras, est toujours appelé « le nombre » , en accadîen ana^ en assyrien minu. Dans un recueil de proverbes rhythmés et de vieilles chansons populaires accadiennes (1), nous avons ces deux couplets, qui devaient se chanter dans quelque fête rustique à laquelle on attribuait une heureuse influence sur le développement des récoltes :
Le blé qui s'élève droit — ^ arrivera au terme de sa croissance prospère; — le nombre (pour cela) — nous le connaissons.
Le blé de Tabondance — arrivera au terme de sa croissance prospère ; — le nombre (pour cela) — nous le connaissons.
Malheureusement, s'il est fréquemment fait allusion, dans les documents magiques que nous avons, aux conjurations par les nombres, si nous savons même que le nombre sept y jouait un rôle exceptionnel, aucune for-
40 LA MAGIE CHEZ tES CHALDÉE5^S
mule de ces conjurations n'est parvenue jusqu'à nous, et les indications à ce sujet ne sont pas suffisamment précises.
Mais le plus haut et le plug irrésistible de tous les pouvoirs réside dans le nom divin mystérieux, le grand nom, « le nom suprême » dont Êa seul a la connaissance. Devant ce nom, tout fléchit dans le ciel, sur la terre et 4ans les enfers ; c'est celui qui seul parvient à dompter les maskim et à arrêter leurs ravages. Les dieux euxmêmes sont enchaînés par ce nom et lui obéissent. Dans le récit de la descente d'Istar aux enfers, la déesse céleste est retenue captive par la déesse infernale Allât. Les dieux du ciel s'émeuvent de son sort et cherchent à la délivrer; le Soleil va trouver Nouah (le correspondant assyrien de Êa), auquel il faut toujours recourir quand il ^'agit de rompre les enchantements, et lui raconte ce qui arrive à Istar.
Nouah, dans la sublimité mystérieuse de son cœur, a pris une résolution; — il a formé pour la faire sortir le fantôme d'un homme noir.
a Va pour sa sortie, fantôme; à la porte du Pays immuable présente ta face. — Que les sept portes du Pays immuable s'ouvrent devant ta face! — Que la grande Dame de la terre (Allât) te voie et se réjouisse devant ta face ! — Dans le fond de son cœur elle se calmera et sa colère tombera. — Prononce-lui le nom des grands dieux. — Portant haut ta tête, fixe son attention par des miracles ; — pour principal miracle produis les poissons des eaux au milieu de la sécheresse. »
Et^ en effet, Istar est aussitôt délivrée.
ET LES ORIOÎNES ACCADIENNES 41
Le grand nom reste le secret de Êa ; si quelque homme arrivait à le pénétrer, il serait par cela seul investi d'une puissance supérieure à celle des dieux. Aussi quelquefois, dans la partie de l'incantation qui prend une forme dramatique, on suppose que Êa renseigne à son fils Silikmoulou-khî. Mais on ne le prononce pas pour cela ; on ne rinscrit pas dans la formule, et on pense que cette mention seule suffit à produire un effet décisif quand on récite l'incantation.
Tout le monde sait quel développement la croyance au nom tout-puissant et caché de Dieu a pris chez les Juifs talmudistes et kabbalistes, combien elle est encore générale chez les Arabes. Nous voyons aujourd'hui d'une manière positive qu'elle venait de la Chaldée. Au reste, pareille notion devait prendre naissance dans une contrée où Ton concevait le nom divin, le schem^ comme doué de propriétés si spéciales et si individuelles qu'on arrivait à en faire une hypostase distincte. C'est le cas de retourner le mot célèbre de Varron, en disant nomen numen.
A côté des incantations, les Chaldéens, et plus tard, à leur exemple, les Assyriens faisaient grand usage de talismans (accadien sagha^ assyrien mamit). Une formule qui devait se réciter sur un de ces talismans destinés à empêcher les démons de se glisser dans les différentes parties de la maison, et qui était censée lui communiquer son efficacité (1), en exalte le pouvoir en termes magni-
(l) W. A. I. IV, 16, 1.
fiques et montre les dieux eux-mêmes comme y étant soumis.
Talisman, talisman, borne qu'on n'enlève pas, — borne que les dieux ne franchissent pas , — borne du ciel et de la terre qu'on ne déplace pas, — qu'aucun dieu n'a approfondi, — que ni dieu ni homme ne savent expliquer, — barrière qu'on n'enlève pas, disposée contre le maléfice, — barrière qui lie s'en va pas, qu'on oppose au maléfice !
Que ce soit un outouq mauvais, un alal mauvais, un gigim mauvais, un dieu mauvais, un maskim mauvais, — un fantôme, un spectre, un vampire, — uu incube, un succube, un servant, — ou bien la peste mauvaise, la fièvre douloureuse ou une maladie mauvaise :
qui lève sa tête contre les eaux propices du dieu Êa, — que la barrière du dieu Êa [l'arrête] !
qui attaque les greniers du dieu Serakh (1), — que la barrière du dieu Serakh l'enferme prisonnier I
qui franchisse la borne (de la propriété), le [talisman] des dieux, borne du ciel et de la terre, ne le laissera jamais plus aller !
qui ne craigne pas les..., — que [le talisman] le retienne prisonnier!
qui dresse des embûches contre la maison, — qu'ils l'emprisonne dans la fosse de la maison I
qui se tiennent réciproquement enlacés, — qu'il les repousse ensemble dans les lieux déserts !
qui dresse des machinations à la porte de la maison, — qu'il Temprisonne dans la maison', dans un lieu d'où on ne sort pas !
qui s'applique aux colonnes et aux chapiteaux, — que la colonne et le chapiteau lui ferment le chemin I
qui se coule dans le chéneau et sous la toiture, — qui atta-
(11 En «assyrien Nirba, le dieu des récoltes.
que les battants des portes et les grilles, — comme des eaux qu'il (le talisman ) le fasse écouler! comme des feuilles (?) qu^il le fasse trembler ! — comme du fard qu'il le broie ! qu'il franchisse la charpente, qu'il lui coupe les ailes I
Les talismans étaient de diflférentes espèces. Il y avait d'abord ceux qui consistaient en bandes d'étoflfes portant certaines formules écrites , que l'on attachait sur les meubles ou sur les vêtements, comme les phylactères des Juifs (1). Il y avait aussi les amulettes en diverses matières que Ton portait suspendues au col comme préservatif contre les démons, les maladies et la mauvaise fortune. Les amulettes de ce genre en pierres dures sont très-multipliées dans les musées. Souvent elles portent gravées des images de divinités ou de génies, et toujours une formule talismanique.
En voici une dont j'ai trouvé deux exemples dans les collections du Musée Britannique, et qui devait être portée par des femmes enceintes. Par une exception de la plus grande rareté, elle est conçue dans la langue sémitique assyrienne.
Je suis Bit-nour, serviteur d'Adar, le champion des dieux, la prédilection de Bel.
Incantation. Bit-nour, repousse bien loin les peines; fortifie le germe, développe la tête de l'homme (2);
L'immense majorité des formules inscrites de cette façon sur les amulettes sont en accadien. J'en citerai une
(1] La préparation d'un de ces talismans est prescrite dans la dixhuitième formule de la grande litanie traduite plus haut. (2) Dans mon Choix de textes cunéiformes, n* 24.
qui est dans ce cas , et qui devait évidemment préserver de toute rechute un homme déjà guéri de la peste.
Incantation. Démon mauvais, Peste maligne, TEsprit de la terre vous a fait sortir de son corps. Que le génie favorable, le bon colosse, le démon favorable viennent avec TEsprit de la terre» -
Incantation du dieu puissant, puissant, puissant. Amen (1).
Les légendes auxquelles se complaisent les écrivains musulmans toutes les fois qu'ils parlent de l'antiquité païenne, des vieux empires asiatiques dont ils ont oublié l'histoire, mais dont les monuments les frappent encore d'étonnement et leur semblent Toeuvre d'une puissance surhumaine, ces légendes, dis-je, sont remplies de récits sur des statues talismaniques composées d'après les règles de la magie et auxquelles sont attachés les destins des empires, des cités ou des individus. Tout cela n'est que des contes dignes des Mille et une Nuits^ et pourtant il y a au fond la tradition confuse d'un fait vrai. Car nous pouvons aujourd'hui constater par les textes et les monuments originaux que les Chaldéens et leurs disciples, Babyloniens et Assyriens, croyaient à ces images talismaniques et les employaient fréquemment.
Quand M. Botta fouilla le palais de Khorsabad, il découvrit sous le pavé du seuil des portes une série de statuettes de terre cuite, que l'onpeut voir au Louvre. Ce sont des images assez grossières de dieux : Bel à la tiare garnie de plusieurs rangées de cornes de taureau; Nergal
(1) Dans mon Choix de textes cunéifortneff n» 26.
à tête de lion ; Nébo portant le sceptre. Dans rinscription que Ton conserve à Cambridge, Nergalsarossor, le Nériglissor du Canon de Ptolémée,run des rois babyloniens successeurs de Nabuchodorossor, en parlant de sa restauration des portes de la^ Pyramide sacrée de Babylone , dit avoir fait exécuter pour y placer « huit figures talismaniques de bronze solide qui éloignent les méchants et les ennemis par la terreur de la mort ». La destination de ces images et le pouvoir qu'on y attribuait sont définitivement éclaircis par une formule magique mutilée, où Ton indique une série de figurines semblables à placer dans les différentes parties de la maison pour les protéger (1).
Place] Timage du dieu Nirgal, qui n'a pas d'égal, à la clôture de la maison. — [Place] l'image du dieu se manifestant dans la vaillance, qui n'a pas d*égal,... — et l'image du dieu Naroudi, seigneur des dieux grands,... — dans la terre auprès du lit. — Afin qu'aucun mal ne saisisse, [place] le dieu N (2) et le dieu Latarak dans la porte, — Afin de repousser tout mal, [place] comme épouvantail à la porte — le héros combattant (Nirgal) qui taille en pièces, à l'intérieur de la porte. — [Place] le héros combattant qui taille en pièces, qui dompte la main des rebelles, sous le seuil de la porte, — à droite et à gauche. — Place l'image gardienne du dieu Ea et du dieu Silik-moulou-khi, à l'intérieur de la porte, — à droite et à
gauche. — la lèvre du dieu Silik-moulou-khi qui habite
l'image
vous, engendrés par Tocéan, sublimes, enfants de Ea....
(2) Ici est un nom que l'on ne sait pas encore déchiffrer.
— mangez bien, buvez généreusement pour faire votre garde; qu'aucun mal [ne puisse pénétrer] — .. . . devant la face des sept images — qui portent.... qui portent des armes.
Le dernier paragraphe semble indiquer d'une manière très-claire qu'il était d'usage de placer en un lieu de la maison des aliments et des vases remplis de boisson pour les dieux et les génies qu'on^ appelait à la garde en se couvrant de leurs images comme de talismans protecteurs. Je ne crois pas que chez aucun peuple on trouve ridée que la divinité se nourrit matériellement de PoflFrande qu'on lui fait et y puise de nouvelles forces, exprimée en termes plus formels que dans les documents magiques accadiens. Ainsi je lis dans un hymne incantatoire au Soleil (Ij :
Toi, dans ta venue, guéris le mal de sa tête ; — toi qui affermis la paix, agis ainsi, guéris sa maladie. — L'homme fils de son dieu (2) place (devant toi) son affliction et sa crainte ; —
apaise sa maladie. — Soleil, à l'élévation de mes mains,
viens à l'appel, — niange son aliment, absorbe sa victime, raffermis sa main ; — par ton ordre qu'il soit délivré de son affliction, que sa crainte soit enlevée.
Une formule que sir Henry Kawlinson n'a pas insérée dans le recueil préparé par ses soins et que j'ai copiée sur la tablette inédite qui porte au Musée Britannique le n° K 142, après Ténumération des démons et des maladies contre lesquels on demande à être préservé, se termine par ces mots :
(2) L*bomme pieux; j'expliquerai plus tard cette expressior.
Festoyez, sacrifiez et approchez-vous tous. — Que votre encens monte au ciel, — que le Soleil absorbe la viande de votre sacrifice, — que le fils de Êa, le guerrier (qui combat) les sortilèges et les maléfices, prolonge votre vie !
Enfin dans un petit fragment d'hymne magique (1), il est dit à un dieu :
Dans les plats sublimes mange les aliments sublimes. — Dans les coupes sublimes bois les eaux sublimes. — A juger en faveur du roi fils de son dieu, que ton oreille soit disposée.
On employait encore des figures talismaniques d'un autre genre, inspirées par une idée bien plus originale. Les Chaldéens se représentaient les démons sous des traits tellement hideux, qu'ils croyaient qu'il suffisait de leur montrer leur propre image pour les faire fuir épouvantés. C'est l'application de ce principe que nous trouvons dans une incantation contre la Peste, suivie d'une prescripticyi pour la guérir, que M. Ôppert a dernièrement traduite et qui ne fait pas partie du recueil de sir Henry Eawlinson (2) .
Le Namtar (la Peste) douloureux brûle le pays comme le feu; — comme la fièvre il se rue sur l'homme; — comme une inondation il s'étend sur la plaine ; — comme un ennemi il tend à l'homme ses pièges ; — comme une flamme il embrase l'homme. — 11 n'a pas de main ; il n'a pas de pied; — il vient comme la rosée de la nuit ; — comme une planche il dessèche l'homme; — il lui ferme Tissue; — il pervertit... les sens heureux; — il prend les longs... — Cet homme^ son dieu...; — Cet homme, sa déesse se montre dans son corps étendu.
(2) Musée Britannique, tablette K 1284.
Le docteur dit : « Assieds-toi, — et pétris une pâte d'aromates et fais-en l'image de sa ressemblance (du Namtar). — Appliquela sur la chair de son ventre (du malade) , — tourne la face (de cette image) vers le coucher du soleil. — Alors la force du mal s'échappera en même temps (1). »
Le musée du Louvre a acheté récemment une trèscurieuse statuette de bronze de travail assyrien. C'est l'image d'un horrible démon debout, au corps de chien, aux pieds d'aigle, aux bras armés de griffes de lion, avec une queue de scorpion, la tête d'un squelette à demi décharné, gardant encore ses yeux et munie de corneè de chèvre, enfin quatre grandes ailes ouvertes. Un anneau placé derrière la tête servait à suspendre cette figure. Dans le dos est tracée une inscription en langue accadienne, qui apprend que ce joli personnage est le démon du vent de sud-ouest, et que Timage devait être placée à la porte ou à la fenêtre pour éloigner son action funeste. En effet, en Chaldée , le- vent de sud-ouest est celui qui vient des déserts de TArabie et dont Thaleine brûlante, desséchant tout, produit les mêmes ravages que le khamsin en Syrie et le semoûn en Afrique. Aussi ce talisman particulier était-il un des plus multipliés. Le Musée Britannique, à lui seul, possède deux exemplaires de la tête repoussante du démon du vent de sud- ouest, Tun en pierre jaune, l'autre en pierre rouge, portant la
(1) Les bouddhistes de Ceylan appliquent encore aujourd'hui sur la partie du corps malade l'image du démon qui est regardé comme engendrant le mal, et croient ainsi en amener la guérison. (J. Roberts, Oriental illustrations of Scriptures^ p. 171.)
même formule conjuratoire que le bronze du Louvre , et un troisième exemplaire en bronze, sans inscription.
Les collections des musées renferment beaucoup d'autres de ces figures de démons, que Ton fabriquait pour servir de talismans et pour éloigner les esprits mauvais qu'elles étaient censées représenter. L'un a une tête de bélier portée sur un cou d'une longueur démesurée ; un autre présente une tête de hyène, à la gueule énorme et ouverte, portée sur un corps d'ours avec des pattes de lion. L'imagination des sculpteurs du moyen âge n'a point été plus fertile que celle des Babyloniens et des Assyriens pour former, au moyen de combinaisons bizarres, des types horribles de démons. Malheureusement, la plupart du temps nous ignorons le nom précis à donner à ces représentations.
Les documents magiques fournissent, du reste, beaucoup de lumières, qu'on chercherait vainement ailleurs, pour rinterprétation des monuments figurés . Dans les sculptures des palais de l'Assyrie , à côté des scènes historiques et des représentations proprement religieuses, il y a beaucoup de bas-reliefs d'un caractère talismanique incontestable, destinés à epnjurer les influences funestes, en vertu de ce principe qu'une image vaut une incantation et agit de même d'une manière directe sur les mauvais esprits. Les taureaux ailés à tête humaine, qui flanquent les portes d'entrée, sont
des génies qui exercent une garde réelle et qu'on en-
chaîne à ce poste pour tout le temps où leur image y demeurera sans être dérangée. C'est ce que le roi Assarahaddon exprime dans une de ses inscriptions :
Que le taureau gardien, le génie gardien, qui protège la force de ma royauté, conserve à toujours mon nom joyeux et honoré jusqu'à ce que ses pieds se meuvent de leur place I
Auprès d'une des entrées du palais de Nimroud était un bas-relief colossal, maintenant transporté à Londres, On y voit Bin, le dieu de l'atmosphère et des tempêtes, la tête surmontée de la tiare royale armée de cornes de taureau , les épaules munies de quatre grandes ailes, chassant devant lui et poursuivant de sa foudre un esprit malin qui a le corps , la tête et les pattes de devant d'un lion, les ailes, la queue et les pattes de derrière d'un aigle, avec l'encolure garnie de plumes au lieu de crinière. Sculpter ce groupe sur la muraille était assurer, aussi bien que par une conjuration, que le dieu chasserait toujours de même le démon, s'il essayait de pénétrer dans le palais.
A Koyoundjik, dans la résidence magnifique qu'Assourbanipal s'était fait construire au cœur de Ninive même, on voit en plusieurs endroits des séries de figures monstrueuses, au corps d'homme surmonté d'une tête de lion, avec des pieds d'aigle. Ils sont groupés deux à deux, se combattant à coups de poignard et de masse d'armes. Ce sont encore des démons, et la représentation sculptée n'est qu'une traduction plastique de la formule que nous avons rencontrée dans plusieurs incantations :
ce Que les démons mauvais sortent! qu'ils se saisissent réciproquement ! » Retracer sur les parois du palais le combat des démons les uns contre les autres était une manière de répéter à perpétuité, sous une autre forme, Timprécation qui les condamnait à cette discorde.
Rien de plus fréquent, sur les cylindres de pierre dure qui servaient de cachet aux Babyloniens et aux Assyriens, que l'image d'un des deux dieux guerriers Adar ou Nergal (en accadien Nin-dar et Nir-gal), l'Hercule et le Mars de la religion des bords de l'Euphrate et du Tigre, combattant des monstres aux formes les plus variées. Dans ces monstres, il faut reconnaître des démons, et en effet, d'après les textes traitant de magie, les deux dieux en question sont investis spécialement de la mission de lutter contre les esprits malfaisants. Un hymne de la collection magique est consacré tout entier à célébrer les exploits guerriers de Nin-dar (1). Dans une incantation contre de nombreux démons, un des vœux finaux est : <t qu'ils viennent en face de Nir-gal, le guerrier puissant de Moul-ge. »
Souvent, au lieu de combattre des monstres fantasti-
ques, l'un des dieux que nous venons de nommer, ou tous les deux ensemble, luttent contre un ou plusieurs taureaux qu'ils frappent de leur glaive. On a cherché dans ce sujet des mythes astronomiques raffinés, en rapport avec la présence du soleil dans le signe du Taureau,
(1) W. A. ï. IV, 13, 1.
et Ton a vu même un savant très-estimable y découvrir l'indice de T origine babylonienne des mystères mithriaques, ainsi que le fil conducteur d'une théorie complète des religions de TAsie. C'était trouver bien des mystères là où il n'y avait rien d'aussi sublime. Car les sujets de ce genre n'ont jamais représenté autre chose qu' Adar ou Jfîergal comme dieux guerriers, triomphant de démons de l'espèce appelée telal en accadien et gallu en assyrien, démons en forme de taureau et particulièrement nuisibles à l'homme, ainsi que nous l'apprenons par ce fragment de conjuration (1) : •
Dévastateur du ciel et de la terre, le génie dévastateur, — le génie dévastateur dont la puissance est élevée, — dont la puissance est élevée, dont laconculcation est élevée, — le telal, taureau qui transperce , taureau très-grand, — taureau qui renverse les demeures, — le telal indompté, dont il y a sept, — qui ne connaissent aucune résistance, — qui affament le pays..., — qui ne connaissent pas l'ordre, — qui guettent les hommes, — qui dévorent le corps..., qui boivent le sang. -^ .... — Les telal qui accumulent les mensonges, — qui se repaissent de sang, impossibles à repousser violemment...
Nulle part la figure de dieux célestes vainquant les démons ne pouvait mieux trouver sa place que sur les xîylindres. Par la vertu mystérieuse et protectrice qu'on j attribuait, cette représentation en faisait des talismans pour ceux qui les portaient et préservait des entreprises diaboliques les secrets ou les trésors qu'on scellait de son empreinte.
(1) W. A. 1. IV, 2, col. 4.
Chez tous les peuples, la croyance au pouvoir magique qui, par le moyen de certaines paroles et de certains rites, commande aux esprits et contraint les dieux mêmes à obéir à celui qui connaît ces secrets tout-puissants, a produit dans l'ordre des faits un dualisme correspondant à celui des bons et des mauvais esprits. La puissance surnaturelle que l'homme arrive à conquérirpeut être divine ou diabolique, céleste ou infernale. Dans le premier cas, elle se confond avec la puissance que le prêtre tient des dieux supérieurs ; elle s'exerce d'une manière bienfaisante pour éloigner les malheurs, conjurer les maladies* et combattre les influences démoniaques. Dans le second cas, elle devient perverse, impie, et constitue la magie noire ou sorcellerie, avec ses aberrations criminelles. Cette distinction, qui existe partout, sauf peut-être chez quelques peuplades absolument barbares où le prêtre magicien est plus redouté pour ses maléfices que béni pour ses conjurations bienfaisiantes, était faite aussi par les Chaldéens. Naturellement les livres sacrés dont nous possédons les débris ne contiennent que les formules et le& incantations de la magie divine, de l'art conjuratoire et propice ; la magie diabolique et malfaisante en est exclue
avec horreur ; ses pratiques y sont énergiquement réprouvées.
Mais ces livres n'en contiennent pas moins de nombreuses indications sur la magie noire, car leurs formules sont destinées à détourner les effets des maléfices de cet art impie, autant que Faction spontanée des démons. Il y est fréquemment question des sorciers et des sorcières, et l'on y voit qu'ils étaient nombreux dans la Chaldée primitive, chez le peuple d'Accad. Tantôt les sortilèges sont mentionnés avec les démons et les maladies dans les énumérations de fléaux conjurés, tantôt des incantations spéciales les combattent. Telle est celle qui maudit le le sorcier en rappelant ce le méchant malfaisant, cet homme malfaisant, cet homme entre les hommes malfaisant, cet homme mauvais, » et qui parle de ce la terreur qu'il répand », du « lieu de ses agressions violentes et de sa méchanceté » , de « ses sortilèges qui sont repoussés loin des hommes » ; Êa, comme le dieu protecteur par excellence contre toutes les puissances infernales, et avec lui le Soleil, sont les dieux invoqués pour se mettre à Tabrî du sorcier (1 ) . Car c'est en se cachant dans les ténèbres que ces méchants préparent leurs maléfices ; aussi le Soleil est-il leur grand ennemi, et un hymne de la collection magique (2) s'adresse à lui en ces termes :
Toi qui fais évanouir les mensonges, toi qui dissipes la mauvaise influence — des prodiges, des augures, des pro-
(1) W. A. L IV, 6, col. 6.
(2) w. A. I. IV, 17.
nostics fâcheux, des songes^ des apparitions mauvaises, — toi gui déçois les complots méchants , toi gui mènes â la perdition les hommes et les pays — gui s'adonnent aux sortilèges et aux maléfices.
En général, le sorcier, dans les vieilles conjurations accadiennes, est appelé « le méchant, Thomme malfaisant. » Les expressions qui désignent ses pratiques ont toujours un caractère voilé dans lequel se marque Tem* preinte de la terreur qu'il inspire; on n'ose pas les désigner d'une manière tout à fait directe, et ce sont les versions assyriennes qui donnent à ces expressions un sens plus précis. Les maléfices, dans leur généralité, sont indiqués comme ce ce qui agit, ce qui est mauvais, ce qui est violent ; » les rites en action de la sorcellerie s'appellent « l'œuvre », les incantations ce la parole », les philtres « la chose mortelle » . M. Pictet a constaté des faits exactement parallèles dans le langage des différents peuples aryens.
Il n'est pas de mal que ne puisse faire le sorcier. Il dispose à son gré de la fascination par le mauvais œil ou par les paroles néfastes ; ses pratiques et ses formules d'enchantement mettent les démons à ses ordres ; il les déchaîne contre celui à qui il veut nuire, et il le fait tourmenter par eux de toute manière; il jette des mauvais sorts contre les individus ou les pays, provoque la possession, envoie la maladie. Il peut même donner la mort par ses sortilèges et ses imprécations, ou bien par les poisons qu'il a appris à connaître et qu'il mêle à ses breu-
vages. Mais dans ce cas la conjuration qu'on oppose à ses actes cherche à retourner contre lui-même les effets qu'il a voulu produire. « Qu'elle meure et que moi je vive ! X) ainsi se termine une formule inédite contre les enchantements d'une sorcière qui a entrepris d'amener la mort par ses sortilèges (1).
Une incantation dont nous n'avons plus que la version assyrienne (2) énumère les diverses variétés d'opérations employées par les sorciers de la Chaldée; elle n'est pas comprise dans la publication préparée par sir Henry Eawlinson, mais je l'ai copiée à Londres sur Toriginal.
Le charmeur m'a charmé par le charme, m'a charmé par son charmé ; — la charmeuse m'a charmé par le charme, m'a charmé par son charme ; — le sorcier m'a ensorcelé par le sortilège, m'a ensorcelé par son sortilège; — la sorcière m'a ensorcelé par le sortilège, ma ensorcelé par son sortilège; — la magicienne m'a ensorcelé par le sortilège, m'a ensorcelé par son sortilège; — le jeteur de sorts a tiré et a imposé son fardeau de peine ; — le faiseur de philtres a percé, s'est avancé et s'est mis en embuscade en cueillant son herbe; — que le dieu Feu, le héros, dissipe leurs enchantements!
Une autre formule (3) détourne l'effet de a l'image qui dresse sa tête » et que l'on combat par des eaux purifiées et enchantées, de « celui qui par la puissance de ses desseins fkit venir la maladie » , du philtre qui se répand dans le corps (on souhaite « qu'il s'écoule comme
(1) Musée Briia^nique, tablette K 43.
(2) Musée Britannique, tablette K 142.
(3) W. A. L IV, la, a.
(le Teau claire y>)j de ce reucbantement incorporé dans le philtre », enfin de « la lèvre qui prononce Tenchantement »•
Nous avons donc ici Tenchantement par des paroles que récite le sorcier, ce que les Latins appelaient carmen, d'où est venu notre mot cAafwie, l'emploi d' « œuvres », de pratiques mystérieuses et d'objets ensorcelés qui produisent un effet irrésistible, pratiques dont une des principales est l'envoûtement, le jet des sorts, enfin la composition de philtres au moyen de certaines herbes connues du magicien, qui augmente encore leur puissance en prononçant sur le breuvage des paroles incantatoires .
Les Chaldéens, du reste, comme les Grecs primitifs, ne distinguaient pas le philtre enchanté du poison, et désignaient Tun et l'autre par un seul mot, ce qui peut jeter quelque lumière sur la nature de ces boissons dont Peffet était extrêmement redouté. Il résulte d'une des formules de la grande litanie (la onzième) qu'on attribuait à Taction de breuvages de ce genre l'origine des maladies repoussantes qui semblent résulter d'une décomposition générale du sang, comme la lèpre et les affections analogues.
Parmi les formules de la même litanie s'en trouve une (la sixième) pour préserver de ce celui qui forge l'image», et en effet l'envoûtement paraît avoir été l'une des opérations de magie noire le plus fréquemment pratiquées en Chaldée. Les documents magiques y font bien des fois
allusion. Ceci est d'autant plus curieux que, d'après récrivain arabe Ibn-Khaldoun, qui vivait au quatorzième siècle de notre ère, cette pratique était encore en grand usage parmi les sorciers nabatéens du bas Euphrate, héritiers de beaucoup de traditions plus ou moins corrompues des anciens habitants, et qull en parle en témoin oculaire.
Nous avons vu, de nos propres yeux, un de ces individus fabriquer l'image d'une personne qu'il voulait ensorceler. Ces images se composent de choses dont les qualités ont un certain rapport avec les intentions et les projets de l'opérateur et qui représentent symboliquement, et dans le but d'unir et de désunir, les noms et les qualités de celai qui doit être sa victime. Le magicien prononce ensuite quelques paroles sur l'image qu'il vient de poser devant lui, et qui ofFre la représentation réelle ou symbolique de la personne qu'il veut ensorceler; puis il souffle et lance hors de sa bouche une portion de salive qui s'y était ramassée et fait vibrer en même temps les organes qui servent à énoncer les lettres de cette formule malfaisante; alors il tend au-dessus de cette image symbolique une corde qu'il a apprêtée pour cet objet, et y met un nœud, pour signifier qu'il agit avec résolution et persistance, qu'il fait un pacte avec le démon qui était son associé dans l'opération, au moment où il crachait, et pour montrer qu'il agit avec l'intention bienarrêtée de consolider le charme. A ces procédés et à ces paroles malfaisantes est attaché un mauvais esprit, qui, enveloppé de salive, sort de la bouche de l'opérateur. Plusieurs mauvais esprits en descendent alors, et le résultat en est que le magicien fait tomber sur sa victime le mal qu'il lui souhaite (1).
(1) Prolégomènes d'Ibn^Khàldourij traduction de Slane, t. I, p. 177.
Mais de tous les moyens que peut employer ce l'homme malfaisant » qui cherche à nuire, le plus puissant, le plus irrésistible est l'imprécation. La formule imprécatoire ne déchaîne pas seulement, en eflFet, les démons ; elle agit sur les dieux célestes eux-mêmes, et, enchaînant l^ur action à ses paroles, la tourne au mal ; elle commande au dieu attaché à chaque homme dans les idées des Chaidéens, et de protecteur le change en ennemi malfaisant. C'est ce qu'indique en termes formels une grande conjuration qui décrit, à l'aide d'images d'une véritable poésie, les eflFets de l'imprécation qu'elle a pour but de détourner (1).
L'imprécation agit sur l'homme comme un démon mauvais.
— La voix qui crie existe sur lui ; — la voix malfaisante existe sur lui ; — l'imprécation de malice est Torigine de la maladie.
— Cet homme, l'imprécation malfaisante Tégorge comme un agneau; — son dieu dans son corps fait la blessure; — sa déesse impose en lui Pangoisse; — la voix qui* crie, pareille à la hyène, le subjugue et le domine.
Silik-moulou-khi Ta secouru; — vers son père Êa dans la demeure il est entré, et il l'a appelé : — « Mon père, Timprécation est sur l'homme comme un démon mauvais. » — Au sujet du mal il lui a dit : — « Combine le nombre; cet homme ne le sait pas ; il est soumis au nombre. » — A son fils Silikmoulou-khi il a répondu : « Mon fils, tu ne connais pas le nombre ; que je te dispose le nombre. — Silik-moulou-khi, tu ne connais pas le nombre; que je te dispose le nombre. — Ce que je sais, tu le sais. — Viens, mon fils Silik-moulou-khi. — ... Elevé, présente-lui une main secourable. — Expose Tordre du destin, manifeste Tordre du destin. »
(1) w. A. I. IV, 7.
<KMal^ sors de son corps; — que tu sois une imprécation de son père, — une imprécation de sa mère, — une imprécation de son frère aîné, — une imprécation d'un homme inconnu I x>
(C'est) le destin prononcé par les lèvres de Êa. — Comme la soif, qu'elle soit repoussée; — comme Tiniquité, qu'elle soit anéantie; — comme le péché, qu'elle soit dispersée!
De ce destin, Esprit du ciel, souviens-t'en I Esprit de la terre, souviens- t'en!
C'est qu'en eflfet les formules d'imprécations étaient terribles. Elles appelaient tous les dieux du ciel et de l'abîme à déployer leur puissance pour accabler de maux celui contre lequel elles étaient dirigées. Je citerai comme exemple celles qui se lisent sur le monument célèbre de notre Bibliothèque nationale, connu souslenom de Caillou Michaux, d'après le voyageur qui le rapporta des environs de Bagdad. C'est un galet ovoïde de basalte noir, haut de cinquante centimètres, sur la partie supérieure duquel on a sculpté une série de symboles sacrés ; le reçte de la pierre est couvert d'une longue inscription en langue assyrienne ; elle contient l'acte de constitution d'un immeuble en dot d'une femme pour son mariage, et donne Tarpentage complet.de ce fonds de terre, auquel la pierre servait de borne. A la suite de la copie de l'acte passé en forme authentique, sont les imprécations contre quiconque déplacerait la borne et troublerait en quelque chose la paisible possession de l'immeuble dotal.
Cet homme, elles (les imprécations) le précipiteront dans
les eaux; elles rengloutirdnt dans la terre; elles le feront accabler sous les pierres; elles le brûleront par le feu; elles le chasseront en exil, dans les lieux où l'on ne peut pas vivre,
Qu'Anou, Bel, Nouah et la Dame suprême (Belit), les grands dieux, le couvrent d'une confusion absolue^ qu'ils déracinent sa stabilité, qu'ils effacent sa postérité !
Que Mardouk, le grand seigneur, le chef éternel, Tenchaine dans des liens impossibles à rompre!
Que le Soleil, le grand juge du ciel et de la terre, prononce sa condamnation et le prenne dans ses embûches !
Que Sin Tilluminateur, qui habite dans les cieux élevés, l'enveloppe d'un filet comme un mouton sauvage capturé à la chasse; comme un bufile qu'il le terrasse en le prenant au lacet !
Qu'Istar, souveraine du ciel et de la terre, le frappe, et, en présence des dieux et des hommes, entraine ses serviteurs à la perdition!
Qu'Adar, le fils du zénith, Tenfant de Bel, le suprême, arrache la limite et la borne de ses biens I
Que Goula, la grande dame, l'épouse du Soleil hivernal, verse dans ses entrailles un poison sans remède; qu'elle fasse couler sa sueur et son sang comme de l'eau !
Que Bin, le capitaine du ciel et de la terre, le fils d'Anou, le héros, inonde son champ !
Que Serakh anéantisse les prémices de ses récoltes... qu'il énerve ses animaux !
Que Nébo, intelligence suprême, l'accable d'afiliction et de terreur, enfin qu'il le précipite dans un désespoir sans remède !
Et que tous les grands dieux dont les noms sont mentionnés dans cette inscription le maudissent d*une malédiction dont
il ne puisse être relevé ! qu'ils dispersent sa race jusqu'à la fin des jours!
On conçoit qu'il ne fallût rien moins que l'intervention directe du dieu Êa pour délivrer du poids de semblables imprécations.