LA RELIGION CHALDEO-BABYLONIENNE ET SES DOCTRINES
Commençons^ pour pouvoir y comparer en pleine connaissance de cause ce qu'on trouve dans les textes magiques accadiens, par exposer le système de la religion babylonienne à Tâge de son complet développement , pendant toute la période historique qu'il faut qualifier à!a;isyrtenne ^ et même antérieurement, à la suite du grand travail des écoles sacerdotales que nous voyons en pleine activité sous les règnes de Sargon I" et de Hammouragas. Ici je n^aurai guère qu*à résumer en le complétant ce que j'ai exposé plus en détail, avec les citations et les preuves, dans mon Commentaire des frag^ ments cosmogoniques de Bérose.
La religion de Babylone, adoptée par les Assyriens avec une seule modification importante, était, dans ses principes essentiels et dans l'esprit qui avait guidé ses
conceptions, une religion de la même nature que celle de r Egypte et qu'en général toutes les grandes religions du paganisme. Lorsqu'on y pénétrait au delà de Técorce extérieure de polythéisme grossier qu'elle avait revêtue dans les superstitions populaires, et qu'on s'élevait jusqu'aux conceptions d'un ordre plus haut qui en avaient été le point de départ, on y retrouvait la notion fondanientale de l'unité divine, mais défigurée par les monstrueuses rêveries du panthéisme, qui confond la créature avec le Créateur et transforme l'être divin en un dieumonde, dont tous les phénomènes de la nature sont les manifestations. Au-dessous de ce Dieu suprême et unique, puisqu'il est le grand Tout dans lequel toutes choses se confondent et s'absorbent, est échelonné, dans un ordre d'émanation qui correspond à leur ordre d'importance, un peuple de dieux secondaires, qui ne sont autres que ses attributs et ses manifestations personnifiées.. C'est dans ces personnages divins secondaires et dans leur nature réciproque que se marquent surtout les différences entre les principales religions païennes, dont le principe premier est toujours le même. L'imagination des Egyptiens, comme je l'ai dit tout.à l'heure, avait été surtout frappée par les péripéties successives de la course journalière et annuelle du soleil; ils y avaient vu la manifestation la plus imposante de la Divinité, celle qui révélait le mieux les lois de l'ordre du monde, et ils y avaient cherché leurs personnifications divines. Les Chaldéo^ Babyloniens, au contraire, adonnés d'une manière toute
spéciale à rastronomie, lurent dans l'ensemble du système sidéral et surtout planétaire la révélation de Têtre divin. De même que les peuples syro-phéniciens, avec les religions desquelles la leur a la plus étroite parenté, ils considérèrent les astres comme les vraies manifestations extérieures de cet être divin, et ils en firent dans leur système religieux Tapparence visible des hypostases émanées de la substance de Têtre absolu, qu'ils identifiaient avec le monde, son ouvrage. Seulement, sous sa forme définitive, leur religion classa ces émanations dans une échelle philosophique et savante, résultat d'un trèspuissant effort de pensée, auquel la Syrie et la Phénicie n'offrent rien d'analogue.
Le dieu suprême, le premier et unique principe d'oir dérivent tous les autres dieux, était Ilou (en accadien Dingira), dont le nom signifie « le dieu » par excellence. C'est le Un et le Bon, que les philosophes néoplatoniciens disent avoir été la source commune de tout dans la théologie des Chaldéens (1 ) ; et en effet on trouva le premier principe appelé « le Dieu Un i» dans quelques documents de l'époque très-tardive où , le langage philosophique s'étant complètement formé .dans les écoles sacerdotales, on disait (2) qu'au commencement, de l'Abime {Apsu) et de la Mer primordiale {Tamti) était né l'Être existant [Auv kinuv)j adoré sous ce nom même par Nabuchodo-
(1) Anonym., Compend. de doctr, ChaldaiCf ap. Stanle^r, Histor. philo- «op^., t. II, p. 1125.
(3) Damasc, de Prtncip., 125, p. 38i, éd. Kopp.
rossor (1). Maïs ceci appartient à un développement philosophique tout à fait récent. Dans la religion des âges classiques du bassin de TEuphrate, la conception d*Ilou était trop compréhensive, trop vaste, pour recevoir une forme extérieure bien déterminée , et par conséquent les adorations du peuple; à ce point de vue, les Grecs lui trouvèrent une certaine analogie avec leur Cronos, auquel ils l'assimilèrent. En Chaldée, il ne parait pas qu'aucun temple lui ait été spécialement dédié, bien que Babylone lui dût son nom de Bab-Ilou (en accadien Kâ-Dingira). Pendant longtemps même, on ne distingua pas nettement la personnalité de Ilou ; son rôle et sa quar lification de « Dieu Un » furent d'abord donnés à Anou, « l'ancien des dieux, > premier personnage de la triade suprême qu'on regarda ensuite comme émanée d'ilou ; on ne distinguait pas alors le principe primordial du chef de cette triade, qu'on tint après pour sa première émanation. C'est seulement chez les Assyriens que le culte d'un àeus exsuperantùsimuSy source et principe d'où découlent tous les autres, prit une importance presque égale à celle d'Ahouramazdâ cliez les Perses, en la personne de leur dieu national Assur, d'où le pays lui-même tirait son nom.
Au-dessous d'Ilou, la source universelle et mystérieuse, venait une triade composée de ses trois premières manifestations extérieures et visibles, qui occupait le sommet de l'échelle des dieux dans le culte populaire :
(1) Inscription de Borsippa, col. 1, 1. 3: W. A. I. i, 51^ 4.
Anou, rOannès des Grecs, le chaos primordial, le dieu Temps et Monde (xpovoç et xocpç à la fois), la matière incréée, issue du principe fondamental et unique de toutes choses ; Nouah, Tintelligence, nous dirions volontiers le Verbe, qui anime la matière et la rend féconde, qui pénètre Tunivers, le dirige et le fait vivre, en même temps le roi de Télément humide, en un mot « TEsprit porté sur les eaux »; enfin Bel, le démiurge, ordonnateur de Tunivers organisé. C'est la grande triade signalée chez les Chaldéens par Damascius (1), qui en désigne les personnages par les appellations accadiennes de Anna ( 'avoç) , £a ( 'Aoç) et Enou f iVtvoç) . Ces trois personnifications divines, égales en puissance et consubstantielles, n'étaient pas placées sur le même degré d'émanation, mais regardées, au contraire, comme issues les unes des autres : Nouah d'Anou et Bel de Nouah.
A chacun des dieux de la triade suprême correspondait une divinité féminine, qui en était le dédoublement, la forme passive, et, pour me servir de l'expression même contenue dans plusieurs inscriptions, ce le reflet. » C'est ainsi que, dans l'Inde, le Trimourti se reproduit dans le Çakti-Trimourti, triade féminine. Anat ou Nana répondait à Anou, Belit à Bel et Davkina à Nouah; mais la distinction de ces trois personnages femelles est beaucoup moins claire que celle des trois dieux mâles. Ils se confondent les uns avec les autres, et en réalité ils
se réduisent à un seul, Belit, que les invocations au
(1) De Pfittctp., 125, p. 384; éd. Kopp. ^
cycle des grands dieux mentionnent presque toujours à Texclusion des deux autres. Belit est le principe féminin de la nature, la matière humide, passive .et féconde dans le sein de laquelle se produit la génération des dieux et des êtres. Une inscription de Sargon II, TAssyrien, dit <c qu'elle triture comme le fard les éléments du monde ». Ses principales qualifications sont celles de « déesse souveraine, dame de Fabîme d'en bas, mère des dieux, reine de la terre, reine de la fécondité. » Comme l'humidité primordiale d'où tout est sorti, elle est Tamti, « la mer » ; comme déesse chthonienne et infernale, Allât ou Oum-Ourouk, « la mère de la ville d'Érech », la grande nécropole de la Chaldée. Enfin, dans le monde des étoiles, elle se manifeste sous la forme d'Istar ; mais cette dernière manifestation prend un caractère de personnalité plus distincte que les autres, et reçoit une place spéciale dans la hiérarchie systématique du Panthéon.
Après la première triade, représentant la genèse du monde matériel, émané de la substance de l'être divin, la série des émanations se continuait et produisait une seconde triade, dont les personnages, abandonnant désormais le caractère général et indéterminé de ceux de la première, prenaient une physionomie décidément sidérale et représentaient des corps célestes déterminés, ceux dans lesquels les Chaldéo-Babyloniens voyaient les manifestations extérieures les plus éclatantes de la Divinité : c'étaient, pour les citer dans leur ordre hiérarchique, Sin, le dieu-ljine, fils de Bel; Samas, le Soleil, fils
de Nouah ; enfin Bin, le dieu de Tatmosphère et de ses phénomènes, des vents, de la pluie et du tonnerre, fils d'Anou.
> Ce sont là les trois triades, « composées chacune de père ou premier principe, de puissance et d'intelligence » , pater^ potentia et mens^ que les philosophes de Técole néoplatonicienne, très-exactement informés des religions asiatiques, attestent avoir été regardées par les Chaldéens comme émanées de TUn et Bon, unvm et bonum, et avoir constitué la base fondamentale de leur religion (1). De plus, comme les Chaldéo-Bàbyloniens, aussi bien que les peuples syro-phéniciens, n'ont jamais admis un dieu sans dédoublement de sa substance en principe mâle et femelle, chacun de ceux de la triade des principaux corps célestes est assisté de son épouse. Pour Sin, c'est la <c Dame suprême », dont nous ne savons pas encore lire phonétiquement le nom avec certitude ; pour Samas, la déesse Goula, triforme en sa qualité de personnification lunaire et quelquefois remplacée par un groupe de trois épouses égales entre elles : Malkit, Goula et Anounit ; enfin, la compagne de Bin est Sala.
L'échelle descendante des émanations et de la hiérarchie suprême du Panthéon place ensuite les dieux des cinq planètes : Adar (Saturne), Mardouk (Jupiter), Nergal (Mars), Istar (Vénus) et Nébo (Mercure). Les
(1) Anonjm.y Compend. de dœlr, chaldaic.^ ap. Stanley, Histor^phxlos,, t. II, p. 1125. — Damage, de Prtncip., 111, p. 345, éd. Kopp. — Ly^*, !
Je Mennb., iv, 78, p. 121. j
planètes Vénus et Mercure ayant chacune deux apparitions, au soir et au matin, on admit, dans les derniers temps, une double Istar, et on divisa Nébo en* deux personnages : Nébo et Nouskou, Ceux d'entre eux qui sont considérés comme des dieux mâles, Istar étant une déesse, ont tous à côté d'eux la parède féminine qui les complète par son union conjugale : Zarpanit pour Mardouk, Laz pour Nergal et Tasmit pour Nébo ; quant à Adar, on le représente comme étant à la fois fils et époux de la grande Belit. Istar, de son côté, possède un époux mystérieux, Doûzi ou Douwazi (Tammuz), enlevé, florissant de jeunesse, à sa passion, et qu'elle va rechercher jusqu'au fond du Pays immuable où descendent les morts, ce qui ne Tempêclie pas d'avoir beaucoup d'autres amours, sur lesquelles la légende mythologique se donne carrière en fait de détails scandaleux. Ces dieux des planètes ne sont, du reste, — et ce point de vue est trèsnettement indiqué dans un grand nombre de passages, — que des formes, des manifestations secondes des dieux de Tordre supérieur, Adar-Samdan répondant à Anou, Mardouk à Bel, Nébo à Nouah, Istar & Belit ; la relation de Nergal est moins claire.
Avec ces personnages planétaires se clôt la série des douze grands dieux qui constituaient le véritable Olympe chaldéo-babylonien, l'ordre supérieur de la hiérarchie divine, ceux que Diodore de Sicile (1), en exposant trèsexactement le système astronomico-théologique des (1) ir, 30.
Chaldéens , appelle « maîtres » ou « seigneurs des dieux », et qu'il dit avoir présidé aux douze mois de Tannée et aux douze signes du zodiaque (1). Ce sont ceux qui, presque seuls, sont nommés dans les inscriptions comme étant Pobjet d'un culte public, officiel et général dans tout le pays, et dont les appellations entrent dans la composition de la plupart des noms propres ; mais, audessous de ces grands dieux, la théologie et la mythologie de Babylone et de TAssyrie admettaient des légions de dii minoreSj représentant des ordres inférieurs d'émanation, qui paraissent, du reste, n'avoir jamais été distribués aussi régulièrement que ceux du sommet de la hiérarchie ; il y avait là tout un peuple qui resta toujours assez confiis et en grande partie relégué dans les cultes locaux. Ce sont des divinités mineures de ce genre que le récit cosmogonique de Bérose introduit aux côtés de Bel, exécutant ses ordres et l'aidant dans son œuvre de démiurge. Les tablettes mythologiques et astrologiques fournissent un grand nombre de noms divins qu'il faut rapporter à cette classe. On doit surtout étudier à ce point de vue celles qui contiennent des généalogies de dieux, et encore plus le précieux fragment d'un texte où étaient énumérées, temple par temple, les divinités synthrones des grands dieux dans les principaux sanctuaires de la Babylonie et de l'Assyrie (2).
(1) Les douze se comptent de la manière suivante : Anou, Bel, Nouah, Belit, Sin, Samas, Bin, Adar, Mardouk, Nergal, Istar, Nébo.
Sans doute beaucoup de noms fournis par ces documents comme ceux de personnages séparés se retrouvent sur les autres tablettes mythologiques, en tant que qualifications des grands dieux . Le culte populaire leur donnait seul une existence distincte, tandis que dans le système général et scientifique de la religion ils n'étaient considérés que comme des formes diverses d'une même divinité. Mais il est aussi quelques-uns des dii minores qui figurent toujours à titre de personnages d'un caractère nettement individuel, ayant un rôle d'une certaine importance. Tels sont Serakh^ appelé aussi Nirba, le dieu des récoltes; Manou le grand, qui préside 'au sort, ainsi que la déesse Mamit ; Akh-soukkalli, le messager des grands dieux ; Bau, le ctiaos personnifié ; Martou, Toccident, fils d'Anou; Asmoun; Samila; Ousou; et beaucoup d'autres dont Ténumération serait trop longue. A côté d'eux sont un certain nombre de dieux locaux, de fleuves ou de villes, dont l'adoration n'est jamais devenue générale dans le pays et auxquels, dans le travail de classement définitif du Panthéon, l'on tf a pas assigné une place plus élevée, Souboulal, le dieu de TEuphrate, et Tourtak, dieu du Tigre (1), Sarrakh de Kis, Kanisourra de Cutha ; quelques-uns de ceux-ci ont même une origine étrangère, et c'est ainsi que dans les provinces orientales, le long de la frontière d'Elam, nous voyons adorer certains dieux empruntés à ce pays, tels que Lagouda à Eisik et dans d'autres localités Sousinka et Lagamar ou La-
(1) C'est le Tartak de la Bible (II Reg., xvn, 31).
gamal. C'est aussi dans la tourbe confuse des dii minores qu'on relègue les antiques dieux de Tâge purement accadien, dont le culte est complètement tombé en désuétude par la suite, mais qui continuent à être mentionnés dans les livres magiques conservés traditionnellement; ceux-ci sont les épaves d'une autre phase religieuse, à laquelle nous essayerons de remonter dans quelques instants.
Mais il faut mettre à part, entre les dieux groupés audessous du cycle suprême comme des puissances et des émanations inférieures, la nombreuse série des personnifications stellaires, représentant < les mansions célestes et l'armée entière du ciel » (1), constellations ou étoiles envisagées isolément . Elles correspondaient aux conceptions astrologiques et apotélesmatiques qui depuis une époque fort ancienne avaient pénétré la religion chaldéo* babylonienne plus qu'aucun autre système religieux du monde antique. Ces personnifications, du reste, étaient savamment distribuées par classes et hiérarchisées par ordre d'importance et d'attributions dans une construction systématique dont Diodore de Sicile (2) expose l'économie avec une précision très-exacte et sur laquelle nous reviendrons avec détail dans le livre où nous traiterons de l'astrologie. Toutes n'étaient pas comptées au nombre des dieux proprement dits, et on regardait beaucoup d'étoiles comme animées seulement, sous les ordres
(1) II Reg., XXIII, 5.
(2) II, 30 et 31.
des grands dieux, par des êtres surnaturels, continuant toujours plus bas la chaîne des émanations, participant encore de Tessence divine, mais se rapprochant de l'humanité, par suite se mêlant davantage à elle et à ses destinées.
Dans cette nouvelle sphère on rangeait les quatre classes principales de génies protecteurs : le Sed, Alap ou Kiroub, taureau à face humaine; le Lamas ou Nirgal, lion à tête d'homme; TOustour, d'apparence entièrement humaine; et le Nattig, à tête d'aigle ou de percnoptère, dont le prophète Ezéchiel (1) a adopté les types comme ceux des quatre êtres symboliques qui dans ses visions supportent le trône de Jéhovah. Au-dessus étaient les anges ou esprits, divisés en deux groupes : les Igili ou esprits célestes et les Anounnaki ou esprits terrestres. Une tablette de la bibliothèque de Ninive compte sept dieux magnifiques et suprêmes (2), cinquante grands dieux du ciel et de la terre, trois cents esprits des cieux et six cents esprits de la terre (3). L'admission de ces chœurs d'anges et de génies au-dessous des dieux permit de faire une place à la démonologie des vieux livres d'Accad et d'accepter au nombre des sciences sacerdotales la magie des âges antiques, qui ne connaissait pas les dieux devenus désormais les premiers et, reposant sur un système religieux
(2) Ce sont évidemment les deux triades mâles supérieures, avec Belit, comme on les voit dans plusieurs inscriptions.
(3) G. Smith, North Briiith rmeic, janvier 1870, p. 309.
£T LES ORIGINES ACCADIENNES 113
antérieur, n'avait pour théologie qu'un système de dieux et d'esprits élémentaires, les uns bons, les autres mauvais.
Mais il suffit de lire l'exposé de ce système savant et si habilement coordonné, tel que nous venons de le faire d'après les indications précises des textes et sans donner aucune place à la conjecture et à l'imagination, pour acquérir la conviction qu'il ne saurait être primitif et qu'il résume un puissant effort de pensée religieuse et philosophique, lequel a dû demander plusieurs siècles de travail successif dans des écoles sacerdotales. Et en effet, malgré ce qu'ont encore de bien incomplet, faute de documents assez nombreux, nos connaissances sur l'histoire antique de la Chaldée avant le développement de la puissance assyrienne, elles sont suffisantes pour nous permettre d'affirmer quele système définitif de la religion chaldéobaby Ionienne, avec sa hiérarchie divine et sa série d'émanations successives, est le résultat d'une grande évolution sacerdotale. Ce fut presque une révolution religieuse, qui offre plus d'un trait d'analogie avec la transformation que la vieille religion védique subit dans l'Inde
sous l'action des collèges de Brahmanes. Elle fut de même
r œuvre d'un sacerdoce fortement constitué, rompu aux spéculations les plus abstraites de la pensée et à la médi-^ tation des grands problèmes religieux tels qu'ils pouvaient se présenter à des esprits imbus d'une préoccupation toute panthéiste, sacerdoce dont nous aurons à rechercher plus loin Torigine et qui acheva de fonder par là sa suprématie religieuse. Et nous pouvons même fixer dès à présent la date approximative de 2,000 ans avant Tère chrétienne, date de Tavénement de la dynastie d'Aganê, dans la Babylonie propre, dont Sargon P' fat le chef, comme celle où l'évolution religieuse que nous indiquons, ayant formé presque complètement son système, remporta d'une manière définitive et étendit son empire sur tout le pays. L'établissement d'une domination unique sur les provinces du sud et du nord, sur la Chaldée et la Babylonie, d'abord avec la dynastie d'Aganê, puis avec la nouvelle famille, intronisée par la conquête, que vint fonder Hammonragas, dut singulièrement en faciliter le triomphe et l'établissement .
En effet, nous avons des monuments positifs de l'état antérieur de la religion. Dans les inscriptions assez nombreuses des premières dynasties de l'ancien empire de Chaldée qui sont parvenues jusqu'à nous, on n'entrevoit encore aucune trace de la systématisation savante de l'Olympe, qui se montre déjà dans les livres dont la rédaction est formellement attribuée à l'époque du premier Sargon . Les noms des dieux sont ce qu'ils resteront plus tard, mais ces personnages divins ne sont pas encore rattachés
les uns aux autres par les liens du système théogonique que nous venons de développer, groupés et subordonnés dans les degrés d'importance et d'émanation d'une hiérarchie régulière. Leurs attributions sont beaucoup moins tranchées et moins distinctes que plus tard -, ils se ressemblent davantage entre eux, et surtout ils ont alors un caractère presque exclusivement local. Chacun d'eux est adoré seul avec son épouse dans une ville, où du reste il continue jusqu'à la fin d'avoir son principal sanctuaire, et dans cette ville il est regardé comme le premier des dieux. Anou (accadien Anna) règne ainsi dans Érech avec Nana (accad. Dingiri) ; Bel (accad. Moul-ge) avec Belit (accad. Nin-ge), dans Nipour; Nouah (accad. Êa) avec Davkina, dans Eridou; Sin (accad. Hourki) avec Nana, dans Our ; Samas (accad. Oud) dans Larsa en Chaldée, et Sippara en Babylonie, où il est associé à Anounit; Mardouk et Zarpanit sont les dieux de Babylone , Nébo celui de Borsippa, où il a par exception Nana pour épouse ; Nergal et Laz sont adorés à Cutha . Quand la dynastie d'Our exerce une suprématie efiective sur toute la Chaldée, cette suprématie se traduit dans Tordre de la religion par une prééminence reconnue partout à Sin, le dieu spécial de la ville ; mais la môme prééminence passe à Samas quand le pouvoir et l'hégémonie appartiennent à des rois sortis de Larsa. Aucune inscription de ces âges reculés (de 3,000 à 2,000 environ avant J.-C.) ne réunit, comme on le voit si souvent aux époques postérieures, le cycle des grands dieux dans les mêmes adorations.
C'est au même état de choses et à la même période historique que se rapporte la collection d'hymnes liturgiques rédigés en langue accadienne et accompagnés d'une traduction interlinéaire assyrienne que j'ai eu l'occasion d'étudier dans un autre travail (1). Les belles recherches de M. le comte de Vogiié ont prouvé que c'est dans cet état que sont toujours demeurées les religions des peuples de la Syrie et de la Palestine, qui ne subirent pas, comme 'Celles du bas Euphrate, l'influence du travail d'une corporation sacerdotale unique et puissante (2). Et la formule qu'en a donnée l'éminent académicien— ambassadeur aujourd'hui, au grand préjudice de la science — n'abesoin d'être modifiée en rien pour s'appliquer à la forme de la religion chaldéo-babylonienne antérieure à sa systématisation, qui fut en réalité sur bien des points fort artifi- <5ielle. 11 y a là tout un groupe de religions étroitement apparentées entre elles et qu'on peut qualifier de kouschito-sémitiquesoud'euphratico-syriennes,quiprésentent toutes les mêmes données fondamentales, avec des noms de dieux en grande majorité communs. C'est une des familles les mieux caractérisées et les plus définies qui «'ofirent à l'étude de la science des religions.
La conception de l'être divin unique et universel qui
(1) Vn Vêda chaldéen, dans le tome II de mes Premières CitiUsd' tions-
(2) De Vogiié, Mélanges d'archéologie orientale^ p. 51-57. Voy. mon Manuel de l'histoire ancienne de VOrient^ 3* édition, t. III, p. 137 et suiv., 303, 352 et suiv.
Dans le tome II de mes Lettres assyriologiquât, y^ii montré que l'antique religion de l'Arabie avait le môme caractère.
se confond avec le monde matériel, émané de la substance* et non créé par lui, s*y rencontre partout à la base et en a été certainement la notion primordiale. Mais Vessence de ce dieu, comme dans tous les panthéismes antiques, est d'être à la fois un et plusieurs. C'est un dieu-nature, opérant dans tout Tunivers et auteur de la vie physique^ ravageant chaque année son œuvre, pour la renouveler ensuite au changement des saisons; et ces opérations successives de destruction et de renouvellement, par suite de la conception panthéistique de son essence, il était regardé comme les produisant^ non pas dans un monde distinct de lui, mais dans sa propre substance, par une réaction sur lui-même. A chaque phase de ces opérations correspondait un nom divin particulier et une hypostase distincte, qui devenait dans la forme extérieure une personnification spéciale. De là un développement primitif de mythologie, qui avait pris un caractère tout local, même sur les bords de l'Euphrate et du Tigre, jusqu'au moment du grand travail d'unification et de systématisation que ne connurent ni la Syrie, nilaPhénicie. Chaque tribu et chaque ville envisagea plus spécialement Têtre divin sous un des aspects dont il était susceptible, dans, un phénomène déterminé de la nature ou dans un des principes qu'admettait la physique grossière du temps. Il en résulta autant de dieux en apparence distincts, mais qui, pour celui qui veut les étudier attentivement, tendent bientôt à se confondre entre eux et à se ramener à l'unité primordiale de la substance divine.
Cause et prototype du monde visible, un dieu-nature a nécessairement une double essence ; il possède et résume les deux principes de toute génération terrestre, le principe actif et le principe passif, mâle et femelle ; c'est une dualité dans Tunité, conception qui, par suite du dédoublement des symboles, a donné naissance à la notion des divinités féminines. La déesse, dans les religions du groupe euphratico-syrien,est qualifiée de «manifestation» du dieu mâle auquel elle correspond. Elle n'en diffère donc pas essentiellement ; c'est pour ainsi dire une forme subjective de la divinité primitive, une deuxième personne divine, assez distincte de la première pour pouvoir lui être associée conjugalement, mais pourtant n'étant autre que la divinité elle-même dans sa manifestation extérieure. Cette conception générale de la divinité féminine se subdivise, aussi bien que la divinité mâle, en une foule de personnifications locales ou attributives. Aussi, dans la Chaldée et la Babylonie comme dans la Syrie et la Phénicie, tout dieu est nécessairement accompagné d'une déesse qui lui correspond. Les personnages divins ne se conçoivent pas isolément, mais par couples ; et chacun •de ces couples constitue une unité complète, reflet de l'unité primitive. D'où résulte que les deux personnages qui le forment sont réciproquement complémentaires, Fun par rapport à l'autre. Quand le dieu a un caractère solaire, la déesse a une nature lunaire : si l'un préside au jour, l'autre préside à la nuit ; si l'un personnifie les éléments regardés comme actifs, le feu et
l'air, l'autre personnifie les éléments passifs, Teau et la terre.
Dans ce fond commun des religions euphratico- syriennes, les formes divines ont quelque chose de vague, d'indécis et de flottant. Les dieux de la Chaldée et de Babylone, tels que nous les voyons dans les plus anciennes inscriptions et dans la collection des hymnes liturgiques en accadien, avant le grand travail qui fixa définitivement leurs rangs et leurs attributions, sont pareils à ces dieux de la Syrie dont on a dit justement qu'ils n'ont « nulle fermeté dans les contours, nulle détermination sensible, rien qui rappelle la vie et la personnalité des dieux home- Tiques; qu'ils ressemblent plutôt à ces dieux de l'enfance de la race aryenne, à ces divinités presque sans consistance encore des Yêdas, où Varouna, Indra, Agni se confondent si souvent, et où le dieu qu'on invoque, Indra, Savitri ou Eoudra, est toujours le plus haut et le plus puissant des dieux (1). » En les distribuant plus tard dans la sa- Tante hiérarchie d'émanations que nous avons étudiée, en donnant à chacun une personnalité plus distincte avec un rôle nettement déterminé, en les localisant, pour ainsi dire, chacun dans un des grands corps célestes, on modifia quelquefois leur nature primitive d'une manière profonde et que dans certains cas il nous est possible d'apprécier. Ainsi je crois avoir démontré (2) — et c'est,
(1) J. Sourj, dans la Rêvue dêt Deux-Mondet du 1"^ février 1872.
(2) Estai âe commentaire des fragments cosmogoniques de Bérose, p. 110 «et fluiv.
du reste, chose généralement admise — que Adar-Samdan, l'Hercule chaldéo-assyrien, dont on fit alors le dieu de la planète Saturne, était à l'origine une personnification solaire ; même dans son nouveau rôle, il garde bien des traits de sa première physionomie, et les tablettes mythologiques l'appellent encore « le Soleil du Sud. » En général, on peut dire que dans Vétat le plus ancien delà religion chaldéo-babylonienne, aussi bien que dans celles de la Syrie, la grande majorité des dieux mâles était avant tout des dieux solaires, quelle que soit, d'ailleurs, la façon dont on est parvenu à dénaturer leur physionomie en rindividualisant davantage pour la faire entrer dans les cadres du système de hiérarchie qu'on avait conçu. Par contre, le point de vue planétaire, qui joue un rôle si capital dans la phase suivante delà religion, paraît presque absent dans la première époque, et l'influence des idées astrologiques auxquelles il se rattache semble n'avoir commencé à prédominer dans la religion qu'au moment où se produisit l'évolution qui la systématisa définitivement, en grande partie sous l'inspiration de ces idées nouvelles. La seule divinité qui dès les temps les plus anciens présente une physionomie planétaire bien déterminée est Istar. En revanche, rien de plus clair et de mieux établi que le caractère solaire de son époux Doûzi ou Tammuz; on l'a reconnu depuis longtemps dans la religion de la Phénicîe, où il jouait, d'ailleurs, un rôle beaucoup plus
considérable que dans la mythologie babylonienne. Ces
dieux qui meurent et ressuscitent périodiquement, propres
aux cultes de l'Asie antérieure, sont des personnifications du soleil dans les phases successives de sa course diurne et de sa course annuelle. Tel a été originairement Mardouk, le dieu tutélaire de Babylone, localisé postérieurement dans la planète Jupiter, car lui aussi mourait pour revenir à la lumière, et on montrait son tombeau dans la Pyramide de Babylone. D'ailleurs, son ancien nom accadien, Amar-outoukî, altéré dans le langage sémitique en Mardouk, signifiait ce le cycle du Soleil «.Bin lui-même est encore qualifié dans quelques documents astrologiques de « Soleil du Sud sur Elam ». L'épopée principale de Babylone reposait sur un fondement analogue; son principal héros, Izdubar , était une personnification solaire, et ses douze grandes aventures correspondaient aux douze signes du zodiaque (i).
Cependant il y avait quelques dieux mâles qui, dès les temps les plus reculés de la religion chaldéo-babylonienne, faisaient exception à ce caractère solaire général. Sin est lalune (dont il porte le nom même dans la langue assyrienne), envisagée comme mâle et douée d'une puissance active, c*est-à-dire considérée par rapport à la terre, car la lune est conçue comme femelle par rapport au soleil, ainsi que nous le voyons dans le couple d'Anounit ou de Goula et de Samas . Aussi , dans son grand sanctuaire d'Our, a-t-il pour épouse Nana, déesse essentiellement chthonienne, personnifiant la terre , et ce rap-
(1) V07. le Délttge et YÉpopée babylonienne, dans le tome II de mes Premihes Civilisations,
port est clairement exprimé par son nom accadien de Hour-ki , spécial au culte de la ville d'Our, « celui qui illumine la terre (1). » Au reste, par suite de ce double aspect que la lune peut revêtir suivant le point de vue auquel on l'envisage, Sin, dans plusieurs récits mythologiques, dont le plus important a été recueilli par Ctésias, est représenté comme un dieu androgyne, de même que Mên, le dieu lunaire des religions de l'Asie Mineure, avec lequel il a une très-étroite analogie.
Quant à Anou, dans la période la plus ancienne de la religion euphratique, il réalise la conception du dieu uranique et cosmique, à la fois ciel, temps et monde, que les Grecs rendaient par iEon, en parlant des cultes asiatiques, et les Romains par Sœculum ; de ce dieu qui s'appelait en Phénicie Oulom ou Eschmoun; à Gaza, Marna ; dans d'autres parties de la Palestine, Baal-Haldim;en Arabie enfin, Audh ouHobal (2). C'est « l'Ancien des jours » celle de toutes les personnifications divines admises dans les religions euphratico-syriennes qui est de sa nature la plus compréhensive et la plus près de la notion d'unité primordiale, mais en même temps la plus vague, un peu comme le Varouna védique et l'Ouranos des plus anciens Grecs. Aussi, du temps des vieilles dynasties chaldéennes, comme aussi dans les débuts de la
(1) C'est du moins ainsi qu'on le traduit en assyrien; mais le sens primitif du nom de Hour-ki parait bien plus expressif encore : c celui qui étend son action sur la terre », « celui qui coure la terre. »
(2) Sur cette conception, Y07. mes Lettres assyriologiq^ues y t. IX ^ p. 164-178.
phase où la religion fut complètement systématisée, quand on établit un rapport entre lui et les autres dieux, c'est celui de premier principe, auteur de toutes les émanations, qu'on réserva plus tard à Ilou, quand on le distingua d' Anou par un nouvel eflFort vers la conception abstraite de l'être divin. C'est pour cela qu'Anou est appelé ce l'ancien » par excellence, « le générateur » et « le père des dieux».
Je pourrais étendre des observations du même genre aux personnages de Bel et de Nouah, et passer successivement en revue tous les dieux du Panthéon chaldéo-babylonien, en recherchant la plus ancienne conception que Ton puisse saisir pour chacun d'eux. Mais ceci demanderait un traité complet de la mythologie du bassin de TEuphrate et du Tigre, que je n'ai pas entrepris dans ce livre, où je ne puis traiter de semblables questions qu'incidemment et dans leurs rapports avec mon sujet principal. Les exemples qui précèdent suffisent, je crois, à faire connaître la nature et l'esprit de la religion chaldéobabylonienne dans sa forme la plus ancienne, ainsi que son identité avec les religions qui continuèrent à régner sans changements sur la Syrie, la Phénicie et les pays de même race.
Des documents positifs, inscriptions royales et hymnes liturgiques conservés traditionnellement dans les sanctuaires de la Chaldée, nous ont ainsi permis de remonter plus haut que la systématisation régulière qui domine sans partage à partir du xx® siècle avant notre ère sur la
religion chaldéo-babylonienne, et de saisir cette religion dans un état relativement primitif. Les vieilles formules magiques d'Accad vont maintenant nous reporter encore plus haut dans Tordre des temps, au milieu d'un état tout diflFérent des croyances religieuses sur le même sol, si diflPérent que nous serons obligés de reconnaître que nous avons aflFaire aux conceptions d'une autre race d'hommes.