VII
(3) The fivegreat monarchies, 2« édit.,t. III, p. 359.
révèle à nous comme inférieur, sous le point de vue moral , à la doctrine de la magie accadienne. Mais il faut ici tenir compte des circonstances particulières que la conquête iranienne avait faites à la population de la Médie. Des indices très-puissants sont de nature à faire croire qu'avant la conquête elle attribuait à im de ses dieux principaux la figure d'un serpent (1 ) . Ce culte de dieuxserpents se retrouve chez un grand nombrede tribus touraniennes primitives (2). Les Accads faisaient du serpent un des attributs principaux et Tune des figures de Êa f3), et nous avons une allusion très-importante à un serpent mythologique dans ces paroles d'un dithyrambe en langue accadienne placé dans la bouche d'un dieu (4), peut-être de Êa, comme j'ai eu l'occasion de le dire plus haut en rapportant le morceau tout entier :
Pareille à l'énorme serpent à sept têtes, l'arme aux sept têtes^ je la tiens.
Pareille au serpent qui bat les flots de la mer, [attaquant] Tennemi en face, — dévastatrice dans le choc des batailles, étendant sa puissance sur le ciel et la terre, Tarme aux [sept] têtes, [je la tiens (5).
Une fois la fusion s' opérant entre les traditions iraniennes et les vieilles croyances de la religion protomédique, le dieu-serpent devait naturellement se con-
(1) Voj. mes Lettres atsyriologiqueSj t. I, p. 99.
(2) Voy. Fergusson, Tree and serpent ujorship, Londres, 1868, in-4*.
l3) George Rawlinson, The five great monarchies^ 2* édit., t. I, p. 122.
(5) J'ai rapproché ailleurs (dans mes Premières Civilisations, t. II, p. 136} cette allusion de la légende brahmanique di\ Manthanam.
fondre avec le représentant du principe ténébreux et mauvais, car le serpent était^ dans les fables mazdéennes^ la forme qu'Angrômainyous avait prise pour essayer de pénétrer dans le ciel d'Ahouramazdâ (1). Dans le cycle héroïque également, c'était une personnification du mauvais principe que le serpent Dahâka (2) ou Azhi-Dahâka (3) vaincu par Thraêtaona (4), forme iranienne du mythe védique de Trita, fils d'Aptya (5). Moïse deKlorène (6) attribue formellement à la dynastie des Mèdes aryens et aux descendants de leurs sujets transportés en Arménie la conservation de l'antique culte touraniea du serpent, et y rattache le nomd'Astyage(7). Ainsi les descendants deThraêtaona, se fondant avec leurs vaincus, en étaient venus à adorer Azhi-Dahâka« Et comme la population d'origine touranienne était plus disposée à honorer son ancien dieu national que celui des conquérants iraniens, dans le culte populaire Angrômainyous ou Azhi-Dabâka primait certainement Ahouramazdâ. A ce point de vue, je crois que M. Oppert (8) a eu raison de voir un reste du magisme des anciens Mèdes dans la bizarre religion des Tezidisou a adorateurs du diable », répandus en-
(1) Lajard, Mémoire sur Us has-^èliefs découverts en Transyhaniej sect. II et III, à la fin.
(2) Yaçna, IX, 25.
(8) Vendidad-Sadé, I, 69.
(4) Burnouf, Journal asiatique^ 3» série, i. XLV, p. 497 et suir.
(5) Voj. Roth, Die Sage von Feridun m Indien und Iran, dans la Zeitsclir. derdeutsch, Morgenl. GeselUch., t. II, p. 216 et suiv.; Spiegel, Avesta^ 1. 1, p. 7.
(7) Voj. mes Lettres assyriologiqueSf t. 1, p. 97-101.
(8) )Rafport au ministre de Vifistruction publique, Paris, ]856.
core aujourd'hui dans rirâk-Adjémy et dans le nord de la Mésopotamie ; car cette religion professe dans ses dogmes le dualisme mazdéen, mais dans son culte n'adore que le principe mauvais (1).
Hérodote (2) dit que les Mages avaient emprunté aux Assyriens le culte de leur Aphrodite céleste, c'est-à-dire de TAnâhitâ qu'Artaxerxe Mnémon introduisit ensuite par décret dans la religion des Perses (3). On me permettra ici de me citer moi-même et de reproduire ce que j'ai dit ailleurs (4) de cette déesse dans le magisme de la Médie :
ce En signalant Tadoption de la déesse chaldéo-assyrienne par les Mages, Hérodote ajoute qu'ils l'appelaient Mithra. Cette indication du Père de Thistoire a donné lieu à bien des conjectures, à des théories mythologiques tout entières, qui se sont évanouies devant une connaissance plus approfondie des religions asiatiques. Aujourd'hui, l'opinion la plus généralement admise des savants, celle que commande l'étude des sources iraniennes originales, est que le dire d'Hérodote est inadmissible, que l'historien d'Halicarnasse a dû commettre une erreur et une confusion, comme il lui est quelquefois arrivé (5). Mais quelle en a été la cause? On ne parait pas l'avoir
jusqu'ici recherchée, et nous croyons l'avoir trouvée
(1) Layard, Nineveh and Babylon^ p. 41 etsuiv., 81-94. ' (2) I, 131.
(3) Beros. ap, Clem. Alex., Protrept,, I, 5.
(4) Essai de commentaire des fragments cosmogoniques de Bérose^ p. 157 et suiv.
(5) Voy. Bréal, dePersicis nominibus apud scriptores grscos, p. Set siifv.
dans la liaison étroite des deux cultes d'Anâhitâ et de Mithra dans le système du magisme médique . La conception du personnage de Mithra comme une forme du Soleil remonte au fond primitif des idées religieuses des Aryas ; nous le retrouvons dans un des Adityas de la mythologie védique, et il est impossible que les auteurs de la première réforme mazdéenne ne Talent pas connu. Mais il est évident qu'il n'avait dans leur système rien de Fimportance qu'il prend dans les livres les plus récents du zoroastrisme ; il était quelque personnage secondaire, inférieur peut-être même aux Amescha-çpentas ; il n'était pas un dieu placé presque sur le même rang qu' Ahouramazdâ, car le mazdéisme, dans sa pureté primitive, ne reconnaît qu'à celui-ci le caractère divin suprême et complet. M. George Rawlinson (1) a très-judicieusement remarqué que Tintroduction de Mithra dans le culte public eut lieu en même temps que celle d' A^âhitâ, et que les deux faits présentent une connexité historique dont il faut tenir compte. En effet, Tinscription d'Artaxerxe Mnémon à Suse est le premier document officiel des rois achéménides qui mentionnent des dieux à côté d'Ahouramazdâ, et ces dieux sont Anâhitâ et Mithra, réunis ensemble et formant un groupe indivisible. L'établissement légal de leurs adorations dans ce rang suprême a dû être par conséquent simultané et puisé à la même source. Et c'est au temps d' Artaxerxe que Xénophon (2)
(1) The five great monarchies f 2« édit., t. III, p. 360 et suiv. 43) Cyrop,, VII, 5,53; Œconom.^ IV, 24.
commence à parler de Mithra comme d'un des principaux parmi les dieux nationaux des Perses.
(( Il est bien difficile après cela de ne pas conclure qu' Artaxerxe Mnémon, dans les innovations qui sous son règne modifièrent si profondément la religion zoroastrienne, n'introduisit pas seulement dans cette religion un personnage nouveau, mais un couple divin, celui de Mithra et d'Anâhitâ, que la présence de Mithra per* mettait de greflfer comme une branche adultère sur la vieille souche du mazdéisme, et qui s'y était déjà greffe antérieurement dans le système du magisme médique. Dans ce dernier système, autant qu'on en peut comprendre réconomie, le culte du soleil et de la lune, dont parle Hérodote, s'était constitué sous l'influence de la religion chaldéo-assyiienne avec la forme de l'adoration du couple d'un dieu solaire et d'une déesse lunaire^ Mithra et Anâhitâ (1), placé immédiatement au-dessous d'Ahouramazdâ. De là l'erreur d'Hérodote, qui a confondu les deux personnages de ce couple. Elle n'en est peut-être même pas une, et il se pourrait que l'on eût quelquefois désigné le couple divin dont noug parlons comme un double Mithra. Ainsi s'expliquerait, par un reste isolé de cet état de choses, l'expression d'un passage du Taçna (2) qui a fort embarrassé les com-
(1) Tandis que les Mèdes aryens empruntaient le personnage d'Anat à la religion chatdéo -assyrienne , celle-ci recevait d'eux le nom de Mithra, comme une appellation du Soleil: W. A. !.. m, 69, 5, 1. 63.
meutateurs, ahuraéibya Mithraéibya^ « les deux divins
Mithra (1). »
Je ne crois pas qu'il y ait à modifier ceci ; mais l'étude que nous avons faite des textes magiques d' Accad permet de le compléter. Nous avons dû remarquer en eflfet l'étroite analogie du rôle de médiateur attribué à Mithra dans la religion perse, à partir du temps d'Artaxerxe Mnémon, avec celui que Silik-moulou-khi remplit entre les hommes et Êa dans le système accadien. Le nom de Mithra, qui signifie ce Tami », a pu être pris comme un équivalent iranien et presque une sorte de traduction de Silik-moulou-khi, ce celui qui dispose le bien pour les hommes. 2> Il semble que, dans le magisme, Mithra a dû prendre à Vorigine la place et les attributions de quelque dieu médiateur de la religion proto-médique, analogue au Silik-moulou-khi des Accads et portant sans doute un nom de même nature. Plus tard, on le décomposa en un couple conjugal, comme le dieu attaché à chaque homme dans le système accadien, et on lui associa la déesse Anâhitâ, empruntée à la religion chaldéo-assyrienne.
Nous devons enfin, pour compléter le tableau du magisme médique et achever de mettre en relief ses points de contact avec le système que nous avons étudié chez les Accads, signaler le développement qu'y avaient les pratiques d'incantation et de sorcellerie. Ces pratiques sont formellement interdites et sévèrement condamnées
(1) Voy, Burnouf, Cominentaire surU Yagna, p. 351.
par tous les livres du mazdéisme, qui en attribuent Tinventîon aux YâtouSy les ennemis de Zoroastre (1). Aussi le mot yâttts^ employé par Darius dans rinscrîption de Nakch-i-Roustam pour désigner la religion des Mages, serait-il à lui seul une forte présomption du rôle important qu'elles y tenaient. D'ailleurs Dinon (.2) décrit les incantations auxquelles se livraient les Mages, la baguette divinatoire àla main. Ils prédisaient l'avenir par le jet de bâtonnets en bois de tamarisque (3) , usage que les écrivains classiques attestent avoir été d'origine scjrthîque ou touranienne. Le bareçma (4), devenu à partir d'une certaine époque un des insignes essentiels des ministres du culte mazdéen, n'était autre à l'origine que le faisceau de ces baguettes, dont l'usage s'introduisit en Perse sous Vinfluence des Mages (5). Dans les études que nous consacrerons à l'astrologie et à la divination en Chaldée et à Babylone, nous constaterons que le jet des baguettes y était connu et pratiqué (6), qu'il y constituait même le mode de divination le plus antique, celui du temps des Accads (7) .
(1) Vendidad-Sadé, I, 52-56.
(2) Ap. Schol. ad Nicandr. Theriac^r, 613.
(3) Ihid.
(4) Yaçna, LVIT, 6.
(5) Voy. G. Rawlinson, The five great monarchie», 2* édit., t. III, p. 351.
(6) Ezecb., zxi, 26/ — Les baguettes ou flèches du sort sont figurées sur plusieurs cylindres babyloniens à la main de Mardouk (Lajard, Culte de Mithra, pi. XXXII, n© 2; LIV, A, n«> 5) ou d'Istar (Lajard, pi. XXXVII, no 1), les divinités des planètes Jupiter et Vénus, les plus favorables dans les idées des astrologues.
(7) Il y a certainement une relation à établir entre cette divination et le jet magique des sorts, que nous avons vu mentionné dans la tablette K. 142 du Musée Britannique.
Nous avons dit qu'au moyen de certaines paroles et de certains rites, les Mages prétendaient avoir le pouvoir de faire descendre le feu du ciel sur leurs pyrées. Hérodote (1) et Diogène Laërte (2) parlent du pouvoir surnaturel qùlls s'attribuaient. Le dernier de ces écrivains paraît avoir «urtout consulté le traité spécial d'Hermippe sur les Mages, où ils étaient présentés comme des thaumaturges et des enchanteurs (3). Vers Tépoque des guerres médiques se répandit en Grèce un livre attribué au Mage Osthanès, livre qui fut le point de départ de la magie qui se substitua désormais chez les Hellènes aux pratiques grossières et primitives des goètes (4) ; d'après ce qu'on sait de ce livre, il enseignait, comme les secrets suprêmes de la caste des Mages, toutes les espèces d'enchantements et de divinations, jusqu'à l'évocation des morts et des esprits infernaux (5). Aussi ces prêtres, qui de la Médie s'étaient répandus dans toute la Perse, furent-ils regardés en Occident comme les tjrpes des enchanteurs et des magiciens (6) , et de là le sens que le mot de magie a gardé jusqu'à nous. On savait, du reste, que leur magie tenait de très- près à celle de la Chal-
(1) I, 103 et 120; Vil, 19.
(2) De Vit philoê., proonn., 6.
(3) Plin., Hist. nat., XXX, 2.
(4) Plin., XXX, 1; Euseb., Chronic, I, 48; Prajpor. evangeL, I, 10; V, 14; Suid., v" 'AaTpovo{Jiia; Apul., Apolog,, 27.
(5) Plin,, XXX, 5.
(6) Strab., I, p. 24; XVI, p. 762; Lucian., de Necromant.,ip, 11, éd. Lehmann; Àmmian. Marcell., XXIII, 6; Origène, Adv. C«ls., VI, 80; Minut. Fel., Octavian, 26; Clem, Alex., Protrept,, I, p. 17, éd. Potter; S. Cjprian, deJdoL vanit, dans ses Oj)p., t. I, p. 408.
dée (1), et ceci finit même par amener dans les esprits des Grecs et des Latins une confusion inextricable entre les Mages et les Chaldéens (2)-
J'ai dû donner à ce qui précède un assez grand développement^ afin d'exposer d'une manière suffisamment complète ce que nous parvenons à savoir du magisme médique, sujet encore très-obcur. Mais il me semble qu'après ces explications, le lecteur y distinguera assez clairement les trois éléments dont le mélange a formé ce système essentiellement mixte : l'élément iranien et mazdéen, qui est surtout comme un vêtement imposé, par suite de la conquête des Mèdes proprement dits, à des conceptions antérieures et d'tme autre origine ; les em^ prunts à la religion chaldéo-assyrienne, consistant principalement dans le culte des astres et le personnage d' Anâhitâ ; enfip le vieux fond des croyances de la population touranienne d'avant l'invasion des Iraniens. Et ces croyances offrent avec la doctrine des vieux livres magiques d'Accad une parenté des plus étroites, une parenté tout à fait analogue à celle qui se révèle entre les idiomes de la Médie anté-aryenne et de la Chaldée accadienne.
(1) Ammian. Marcell., XX [II, 6.
(2) Plat., I Alcihiad., Z1 , J ustin., 1, 1 ; Diogen. Laën., I, 8; Plin., Hist. nat., XXX, 2; XXXVII, 4Ô; Apul., Florid,, II, 5; Tatian., OraU ad Grac, 1; Suid., ▼*• MaYlic9) et ZwpoàcrtpYi; ; ConsHtut. ApostoUc, IV, 26, Clem. Alex., Stromat,, V, p. 598, éd. Potter; Arnoh, ,Adv. gent,, I, 52. .
Les rapprochements avec la mythologie et la magie des Finnois seront peut-être plus frappants encore. Sur les rites et. la religion de ce peuple, nous avons une mine féconde dans la grande épopée du Kalevala, que M. Léouzon-Leduc a entrepris de faire connaître au public français, et qui, traduite déjà dans plusieurs langues de l'Europe, n'en continue pas moins à rester presque absolument ignorée de nos érudits et de nos lettrés, bien qu'elle mérite, par son importance et sa beauté, d'être classée immédiatement après les épopées de la Grèce, de rinde et de la Perse. Le sujet est d'ailleurs complètement élucidé par les travaux de Ganander (1), de Castrèn (2) et des autres savants de la Finlande (3).
L'ancien paganisme finnois a pour base l'adoration des esprits de la nature, que nous avons vue se maintenant à un état encore si primitif et si grossier chez les tribus
(1) Mytholoqia Fennica éïler forhlaring ofoer afgudar, 1789.
(2) Vorlesungen uher die finnische Mythologie, 2* édition, Saint-Pétersbourg, 1856. Voj. aussi les deux dissertations : TTeher die Zanherkunst der Finnen, et Allgemeine Uehersicht der Gœtterlehre und der Magie der Finnen wœhrend des Heidenthums, dans ses Kleinere Schriften, publiés par M. Schiefner.
(3) Nous ne pouTons énumérer ici tous les travaux desToppelius, des Portban^ des Téngstrôm, des Gottlund, des Lbnnrot, des Koskinen. En France, nous ne trouTons à citer que le seul M. Léouzon-Leduc qui ait résumé les recherches sur la mythologie finnoise dans un article du Correspondant, t. XI, p. 25-56, et dans son ouvrage spécial sur la Finlande,
sibériennes. Qu'elle s'y rattache directement et qu'elle en dérive, c'est un fait qui n'a plus besoin d'être démontré et que tous ceux qui en ont traité ont mis en pleine lumière. Mais de ce fonds premier l'imagination des Finnois a su tirer un riche développement mythologique, une nombreuse hiérarchie de dieux et de génies de différents ordres, qui gardent tous l'empreinte de leur origine et qui se meuvent dans des fables variées. Chez le peuple de Suomi, d'abord dans la patrie primitive et orientale, douée d'un ciel plus clément, dont il a gardé le vague souvenir, puis dans les nouvelles demeures où il a été graduellement refoulé, à l'extrémité septentrionale de l'Europe, il s'est produit sous ce rapport le même fait que chez le peuple d'Accad, sur les bords de l'Euphrate et du Tigre. Les vieilles superstitions démonologiques et magiques de la race touranîenne ont donné naissance à un système religieux complet, à une abondante mythologie. Et bien que la différence des pays et des climats ait empreint d'une couleur très-dissemblable beaucoup des personnifications qui ont leur place dans l'une et l'autre mythologie, les religions de ces deux peuples sont manifestement inspirées du même génie, dérivées du fonds commun des idées d'une même race. On a lieu d'être étonné de trouver tant de ressemblances, tant de dieux et d'esprits demeurant les mêmes sous des noms différents, et une si parfaite parité dans certaines formules d'incantations, avec l'énorme distance qui sépare, aussi bien dans le temps que dans l'espace, la Finlande
païenne, que le christianisme n'a entamée qu'en plein moyen âge, de la Chaldée purement accadienne, qui quinze siècles avant notre ère n'était déjà plus qu'un souvenir.
Les Finnois n'ont jamais eu d'autres prêtres que leurs magiciens ; le culte consistait uniquement en offrandes domestiques à certains jours déterminés, dont le père et la mère de famille étaient les ministres, et en opérations mystérieuses, auxquelles on attribuait un pouvoir surnaturel et pour lesquelles on appelait les dépositaires de la science des prodiges. Parmi ceux-ci, il y avait d'un côté les tietajat^ «savants», osaajat^ ce intelligents », ou laulajat^ « incantateurs » , magiciens d'un caractère bienfaisant, qui recouraient seulement à une extase factice pour connaître l'avenir et entrer en communication directe avec les esprits, ainsi qu'aux chants sacrés et aux paroles rituelles pour agir sur eux et les amener à protéger les hommes; M. Eein, dans une remarquable thèse soutenue à Helsingfors en 1844, leur reconnaît un certain caractère sacerdotal, que n'avaient pas les noijat ou sorciers proprement dits. Ceux-ci prétendaient être en relation avec les mauvais comme avec les bons esprits ; ils employaient leur science et leur pouvoir pour le mal autant que pour le bien, suivant que l'on avait ou non su se concilier leur bienveillance. Ils joignaient à l'emploi des incantations celui des philtres et des pratiques les plus bizarres ; leur rite principal était celui que les Scandinaves ont appelé dans leur langue
sMr, et qui consistait à prononcer sur la flamme certaines paroles, accompagnées de cérémonies dont les initiés seuls avaient le secret ; au moyen du seidr^ on revêtait toutes les formes qu'on voulait, on devenait invisible et on était instantanément transporté d'un lieu dans un autre.
Tietajat et noijat s'attribuaient: également la puissance de guérir ou plutôt de chasser du corps les maladies, considérées comme des êtres personnels, par le moyen de leurs formules, de leurs chants, et aussi de breuvages enchantés dans la composition desquels ils faisaient entrer des substances réellement pharmaceutiques ; ils étaient les seuls médecins de la nation (1) . Entre ces deux classes de personnages, il y avait la distinction que nous avons observée dans les livres d'Accad entre le prêtre magicien et le sorcier malfaisant, considéré comme un être impie. Dans le Kalevala, les enchantements tiennent une place immense; ils sont considérés comme une œuvre divine, et les dieux eux-mêmes y recourent à chaque instant dans les péripéties de leur vie héroïque ; mais les sorciers sont dépeints comme des hommes pervers, qui abusent de ces secrets suprêmes et en dénaturent l'emploi. Au reste, qu'on les mette en œuvre pour le bien ou pour le mal, les Finnois attribuent aux incantations et aux rites magiques une puissance absolue sur la nature entière, sur les éléments et leurs esprits. La terre et l'air, les régions visibles et invisibles, Teau et le feu obéissent aux enchantements ; ils font revenir les
(1) Voy. Lônnroi, Ahhanàlung Hiber die magitche Meâicin der Finnen,
ïuorts pour tourmenter les vivants ; ils agissent même sur les dieux les plus puissants, paralysent leur influence ou exercent sur eux une sorte de contrainte. C'est toujours avec les formes les plus hyperboliques que les poésies finnoises décrivent les effets des enchantements. Nous en citerons un exemple :
Lemmikainen entra dans la maison; elle était pleine d'hommes à la libre parole : des hommes vêtus de longues robes sur les bancs, des chanteurs sur le pavé^ desrunoias sous les portes largement ouvertes , des joueurs d'instruments autour des murs^ et, sur le siège principal, auprès du foyer^ des sorciers.
Et Lemmikainen commença les enchantements.
Il chanta, et les chanteurs les plus habiles ne firent plus entendre qu'une voix ridicule ; leurs mains se couvrirent de gants de pierre, des masses de pierre firent fléchir leur dos, un chapeau de pierre écrasa leur tête, des colliers de pierre enserrèrent leur cou.
Ainsi furent bernés les chanteurs les plus fameux^ les plus habiles des runoias.
Lemmikainen chanta encore : et les hommes furent jetés dans un traîneau tiré par un chat décoloré; et le chat, dans sa course rapide, les emporta jusqu'aux limites extrêmes de Pohjola (I), jusqu'aux vastes déserts de Laponie, où le sabot du cheval ne retentit jamais^ où le fils de la jument n'a point de pâturage.
Lemmikainen chanta encore : et les hommes se précipitèrent dans le large golfe de Laponie, dans le détroit qui dévore les héros, dans ces fiots où les sorciers boivent et éteignent la soif de leurs gorges enflammées.
Lemmikainen chanta encore : et les hommes roulèrent dans
(1) La terre des ténèbres, demeure des mauvais esprits.
le fleuve impétueux de Rutya^ dans le gouffre fatal où les arbres sont dévorés comme une proie, où les pins tombent avec leurs racines^ où les sapins sont engloutis avec leurs couronnes.
Ainsi , par ses incantations , Lemmikainen se joua des jeunes gens^ des vieillards et des hommes mûrs (1).
Mais quelle que soit la puissance de ces enchantements, qui commandent à la nature et aux êtres surnaturels, aux esprits et aux dieux, il est un talisman plus puissant qu'eux encore, car il arrête leur effet et en protège celui qui le possède : c'est le « bâton céleste 7> , analogue à la baguette des Mages de Médîe. Les dieux eux-mêmes ne sont mis à Tabri de certains enchantements que par la vertu de ce bâton. Wâinâmôinen, menacé par la grande sorcière de Laponie, lui répond :
Le Lapon ne peut me nuire par ses enchantements, car j'ai entre les mains le bâton céleste, et celui gui me porte envie, celui qui crée le malheur, ne le possède point (2).
Passons à T examen de la mythologie, de la hiérarchie des dieux et des esprits.
Au plus haut sommet de T échelle, nous trouvons trois dieux, qui se partagent Tempire de Tunivers, Ukko, Wâinâmôinen et Ilmarinnen. Ukko, dont le nom signifie ce Tantique, le vénérable, » est oc le vieillard céleste y>, vanhâ taivahinen^ « le dieu du ciel, » taivahan jumala;
(1) Kalevala, 1" partie, 69*runa.
(î) Zaleuaîa, 2' partie, 24" runa.
par rapport aux deux autres, il a une supériorité marquée et se montre quelquefois comme un premier principe, d'où son surnom de ylijumala^ « dieu suprême. » Wàinâmôinen, « Tami des ondes, » est le dominateur de rélément humide et de l'atmosphère; llmarinnen, • le forgeron éternel, » le maître de la masse terrestre, des trésors qu'elle renferme dans son sein et que seul il a su mettre en œuvre. Les trois dieux les plus hauts de la mythologie finnoise, qui à eux trois ont • fixé les portes de Tair, placé les voûtes du ciel, semé les étoiles dans l'espace (1), » Ukko, Wâinâmôinen et Ilmarinnen, correspondent donc d'une manière singulièrement précise aux trois dieux supérieurs qui, dans le système du recueil magique d'Accad, président aux trois zones du monde, Anna, Êa et Moul-ge . La ressemblance est surtout frappante entre Êa et Wâinâmôinen, dont les aventures font le sujet du Kalevala. De même que le dieu accadien, le dieu finnois n'est pas seulement le roi des eaux et de l'atmosphère, il est Tesprit d'où découle toute vie, le maître des enchantements favorables, l'adversaire et le vainqueur de toutes les personnifications du mal, le souverain possesseur de toute science. C'est lui qui communique aux hommes le feu céleste, invente la musique et les incantations. Il n'est personne qui n'ait besoin d'invoquer son nom ; guerriers, pêcheurs, magiciens éprouvent les effets de sa protection. La sueur qui découle de son corps est un baume qui guérit, toute maladie. Seul il
(1) Kalevala j 2* partie, 14® runa
fournit un secours eflScace contre les charmes des sorciers, et c'est à lui qu'il faut s'adresser en dernier recours contre les entreprises des démons.
C'est aussi lui seul qui est le dépositaire des « ruinas de la science » , des « paroles suprêmes y> , des « paroles créatrices », qu'il a été chercher jusque dans la poitrine de Tantique Wipunen (1), paroles qui donnent la yie à tout ce qui existe et dont la puissance enchaîne les dieux, aussi bien que les êtres inférieurs. Ces paroles, comme le nom mystérieux des livres d'Accad, sont le dernier mot de la science surnaturelle, l'enchantement qui prime tous les autres ; elles ont par elles-mêmes une vertu sans égale et indépendante de l'agent qui les prononce. Quand Wàinàmôinen, que l'épopée fait à chaque instant descendre aux proportions d'un héros, malgré sa nature divine, quand Wàinàmôinen a été blessé par la hache de Pohja, la personnification de la région infernale, il va trouver le vieillard de Suomi pour qu'il arrête le torrent de sang qui s'échappe de sa blessure ; et celui-ci lui, dit :
a Nous eji avons arrêté de plus grands, nous en avons enchaîné de plus terribles, nous avons trioihphé de plus rudes écueils, nous avons brisé des obstacles plus fiers par les trois paroles de la création, par les saintes paroles originelles. Les bouches des fleuves, le cours des lacs, l'impétuosité des cataractes ont été vaincus. Nous avons séparé les détroits des promontoires, nous avons joint les isthmes avec les isthmes (2),»
(1) Kalevàlaj 1" partie, 9» et 10' runas.
(2) Kalevdla, l'« partie, 3« runa.
Au-dessous des trois dieux supérieurs, les Finnois embrassaient dans leurs adorations tous les objets et tous les êtres de la nature, qu'ils peuplaient partout d'esprits personnels, tantôt distingués des objets, tantôt confondus avec eux. Ils rei^daient un culte aux montagnes, aux pierres, aux arbres, aux mers, aux fleuves et aux fontaines. Le feu était pour eux un être divin, adoré dans la flamme du foyer domestique, à laquelle dans la fête du joulu la mère de famille offrait une libation, en lui adressant l'invocation :
Elève-toi toujours aussi haut, ô ma flamme, — mais ne brille ni plus grande^ ni plus ardente (1)1
Cette fête du joulu avait lieu aussitôt après le solstice d'hiver, quand les jours recommencent à grandir ; le rite de l'adoration de la flamme semble donc indiquer que les Finnois identifiaient le feu, honoré par eux dans sa réalité élémentaire^ au Soleil, comme nous avons vu le dieu Feu des Accads devenir dans l'épopée babylonienne un personnage solaire, sous les traits du héros Izdubar. Au reste, les Finnois invoquaient le Soleil sous le nom de Beiwe (2) pour se protéger des démons de la nuit et guérir certaines maladies, spécialement les infirmités de l'intelligence^ de même que les Accads leur Oud, qui personnifie le même astre.
(1) H.-J. Wille, Beshrivélse over Stliejords Prœstegield i ovre Téllemarien ♦ Norge, p. 243.
(9) Il faut en rapprocher un des noms accadieos du dieu Soleil, Bisela, Beiwe est aussi le dieu solaire chez les Lapons,
Pour les l'innois, chq.que localité avait sonHaltia, esprit ou génie, chaque maison son gnome familier ou Tonttu, chaque élément et chaque phénomène naturel son esprit de la classe de ceux que les Scandinaves ont appelés Dvergues, chaque action de Thomme, chaque circonstance de la vie son génie ou son dieu spécial. Des esprits particuliers, les Egres, faisaient pousser les plantes cultivées par le laboureur et veillaient sur leur développement. D'autres, les Kejjuset, lutins ailés, les uns noirs, les autres blancs, les uns méchants, les autres bienfaisants signalaient surtout leur présence en s'introduisant dans les maisons où il y avait un cadavre.
De cette foule infinie des esprits répandus partout dans la création, se distinguent, par un caractère plus général et une puissance plus haute, les dieux, très-nombreux aussi, qui président chacun à une classe d^êtres, à un ensemble de phénomènes, à une phase du développement des hommes, des animaux ou des plantes. C'est ici que la mythologie finnoise s'écarte complètement de celle des Accads, prend une physionomie tout à fait propre et reçoit l'empreinte des conditions de sol et de climat où elle a achevé de se former. Sous le soleil ardent des bords du Tigre et de TEuphrate, et au milieu des sombres forêts et des marécages glacés de la Finlande, le même principe de personnification des phénomènes, des objets et des classes d'êtres du monde animé devait nécessairement produire des dieux d'un aspect différent. Il n'y a donc pas lieu d*être surpris si tout ce côté du développement my-
thologique des Accads n'a pour parallèles chez les Finnois que des créations absolument divergentes de la superstition populaire. Aussi éloignés par l'espace que par le temps, les deux peuples ont brodé d'une manière indépendante et différente sur lé fond commun d'une même conception du monde surnaturel et de ses rapports avec la nature, que le caractère et la couleur diverse de la broderie n'empêchent pas de discerner par-dessous. Deux arbres de même espèce, plantés dans des sols différents et sous d'autres climats, ne développent pas leur végétation de la même manière ; mais le botaniste n'en reconnaît pas moins leur identité spécifique et leur origine commune. Il n'y a pas, après tout, plus de différence — il y en a beaucoup moins même — entre la mythologie des Finnois et celle des livres magiques accadiens, qu'entre les mythologies de la Grèce et de l'Inde, troncs divergents sortis d'une même racine, les croyances primitives de la race aryenne. Je n'ai pas entrepris d'écrire ici un traité de mythologie finnoise; je veux seulement en faire ressortir la communauté de génie et les points de contact avec l'antique mythologie accadienne, entrevue déjà par M. Sayce. Aussi laisserai-je de côté tous les dieux inspirés aux Finnois par le spectacle de la nature du Nord, et qui ne pouvaient pas avoir d'analogues dans les contrées où vivaient les Accads, ceux qui président aux grands bois de bouleaux et de sapins, comme Hittarainen, Tapio, le pasteur des bêtes fauves de ces bois, Knippala, « le vieillard barbu de la forêt joyeuse, » à qui le Kalevala adresse
une invocation pleine d'une si grande poésie (1), et toutes les divinités secondaires qui leur forment cortège, propageant et développant les essences forestières et les animaux sauvages qui vivent à leur ombre. L'imagination populaire les a multipliées à plaisir, et l'épopée leur prête des généalogies et des histoires pareilles à celles des hommes. Non moins nombreux sont ceux qui veillent sur les troupeaux, comme Kàitos, Kekri, Suvetar, et ceux qui protègent les pêcheurs de la Baltique, multipliant le poisson et le conduisant dans les filets, comme Juoletar, son épouse Hillewo, la déesse des loutres, ou la belle Aliti, la reine des détroits.
Mais ce qui nous ramène à des conceptions que nous avons observées dans les livres d'Accad, conceptions fondamentales chez tous les peuples touraniens et caractéristiques de leurs religions, c'est Timportance des dieux et des esprits présidant aux richesses enfouies dans le sein de la terre et aux travaux de la métallurgie (2). C'est là Tempire du grand Ilmarinnen, le forgeron divin qui a battu sur son enclume la voûte des cieux; c'est là que Ton rencontre les génies des roches et des mines, les Wuonen Vàlki, travaillant sous la conduite de Kamulainen. Cependant ici encore, à côté de l'analogie, nous observons une différence importante, découlant des conditions diverses des deux peuples d'Accad et de Suomi. Dans les livres accadiens, cette face des conceptions reli-
(1) 1" partie, 7» runa.
(V) Voy. à ce sujet mes Pttmières Civilisations^ t. I, p. 114-126»
gieuses a surtout trait au travail du cuivre ; le dieu du cuivre est le premier et le plus important des dieux métallurgiques. Dans les poésies finnoises, il- n'est pas question du cuivre, mais du fer, dont le dieu spécial, Rauta-Rekhi, est entouré d'un cortège de parents qui correspondent aux principales opérations du travail de ce métal ; le mythe de la naissance du fer est un des plus remarquables et des plus originaux dans le Kalevala (1). Mais cette concentration des légendes métallurgiques sur le fer n'est certainement pas chez les Finnois un fait primitif ; c'est le résultat des conditions propres à leur séjour, au pays où ils ont fini par être repoussés, pays qui leur offrait le fer en abondance et ne leur fournissait plus l'occasion de maintenir les traditions antiques du travail du cuivre et du bronze, que conservaient fidèlement leurs frères de laLivonie. Les Accads, au contraire, bien que connaissant déjà le travail du fer, étaient encore en plein âge de la prédominance exclusive du bronze; c'était leur métal usuel, celui avec lequel ils faisaient leurs instruments et leurs ustensiles (2) . Et ici la philologie nous présente un fait exactement pareil à celui qui se manifeste dans la mythologie. Le mot qui désigne en accadien le cuivre {urud) est identique à celui qui désigne le fer chez les Finlandais (rauta) et chez les Lapons {rude\ et qui, de là, est passé chez les Slaves et les Lithuaniens en s'appliquant au même métal [ruda). C'est
(1) l'« partie, 4* runa.
(2) G. Rawlinson, Thefive great monarchies, 2* édit., t. I, p. 96-99.
ainsi que dans les langues aryennes un mot qui signifiait originairement a métal », au sens général, est devenu en sanscrit le nom du fer, ayas^ et en latin celui du bronze,
Dans la croyance des Finnois, chaque homme depuis sa naissance porte en lui-même un esprit divin, compagnon inséparable de sa vie. Cet esprit s'unit d'autant plus intimement à son sujet, que celui-ci se détache davantage des choses de la terre pour se retirer dans le sanctuaire de son âme. De là provient en grande partie le pouvoir surnaturel du magicien, qui aspire à l'extase transcendante, tulla intooriy à une exaltation complète de l'âme, tulla haltiothin^ dans laquelle il se rapproche de l'esprit qu'il porte en lui et s'y identifie complètement. Pour arriver à cet état d'extase, il emploie des moyens artificiels, des drogues enivrantes, car c'est seulement alors qu'il parvient à se déifier, pour ainsi dire, et qu'il voit les génies et les esprits de la nature rendre hommage à son autorité. Cette doctrine, que M. Eeîn a particulièrement bien exposée et qui tient une place capitale dans les idées religieuses des Finnois, comme dans leur magie, est tout à fait celle du dieu spécial attaché à chaque homme et vivant dans son corps, d'après les écrits magiques d'Accad. Il y a là une affinité de conceptions et de croyances à laquelle nous attachons une importance de premier ordre, car ce n'est pas une de ces idées naturelles qui ont dû naître indépendamment chez les peuples les plus divers. Pour trouver ailleurs une notion ana-
logue, il faut aller chercher en Perse la doctrine desfravaschis, et précisément nous avons reconnu plus haut que chez les Iraniens elle découlait peut-être, par Tint^rmédiaire de la Médie, de la source accadienne.
Toute religion démonologique, dès qu'elle s'élève et s'épure, conduit nécessairement au dualisme. Expliquant tout par les' esprits répandus dans la nature, comme elle y voit le bien à côté du mal, la destruction à côté de la régénération et de la vie, elle explique ces contrastes par les influences et la lutte de deux armées opposées de bons et de mauvais esprits. C'est ce que nous avons vu chez les Accads et ce que nous retrouvons chez les Finnois. Eux aussi admettent deux mondes en antagonisme, celui des dieux et des esprits favorables et celui des démons, celui de la lumière et celui des ténèbres, celui du bien et celui du mal. Mais ils mettent ces deux mondes sur la terre, au lieu de faire sortir, comme les Accads; les démons d'un abîme souterrain; c'est la région bienheureuse de Kaleva, située sous l'action directe et bienfaisante des rayons du soleil, et la région sinistre de Pohja, « qui dévore les hommes et engloutit les héros, » où habitent les démons et où se trouve la demeure des morts, Tuonela, gouvernée par la sombre Tuoni. Les Finnois se représentent la région de Pohja comme existant dans les solitudes inhabitables du pôle ; la Laponie y sert de frontière. C'est Jaque se plaisent les plus méchants sorciers et que les démons se tiennent en embuscade pour guetter les hommes. Pour Timagina-
ET LES ORLGINES ACCADIENNES 231
tion des Finnois, les plEÛnes glacées du pays des Lapons sont ce qu'était pour celle des Accads les sables brûlants du désert d'Arabie, une contrée maudite, un repaire des esprits méchants.
Nés dans les ténèbres de Polija, les démons, aussi nombreux que les bons esprits, se répandent dans toutes les parties de l'univers pour y porter le trouble et le ravage. Ce sont eux qui égarent les chasseurs, appellent les maladies, troublent le silence des nuits, multiplient les loups et les renards, amènent enfin toutes les souffrances de l'hiver boréal, si triste et si désolé. La mythologie finnoise ne se borne pas à inventer des classes d'esprits méchants, de démons, pour toutes les variétés du malheur etde la peine. Elle exprime dans l'épopée, sous une forme à la fois plus enfantine et plus humaine, cette pénétration des influences mauvaises par tout le monde, où elle combat et cherche à détruire l'œuvre des dieux et des génies propices. Dans ce cas, le mauvais principe se personnifie dans le géant Hiisi, auquel on donne une femme, des enfants, des chevaux, des chiens, des chats, des domestiques, tous affreux et méchants comme lui, en un mot la maison complète d'un chef de tribu. Hiisi étend partout sa mauvaise influence ; Hiiden-Hejmolàinen, son serviteur, règne sur les montagnes ; Wesi-Hiisi, un autre de ses serviteurs, sur les eaux ; Hijjën-Lintu, son oiseau, porte le mal dans les airs; Hijjën-Ruuna, son cheval, parcourt les plaines et les déserts ; Hijjën-Kissa, son chat, répand la terreur et force les voleurs à avouer leurs
méfaits, tournant ainsi quelquefois au bien son action méchante ; les Hijjën-Wàki, sortes de Furies, sont ses messagers. Hiisi, courant dans les plaines avec son cheval, tandis que son oiseau le précède dans les airs, paraît avoir été originairement une personnification du vent glacial et mortel du nord. Les Finnois en avaient fait un des plus terribles démons, comme les Accads en avaient fait un de l'esprit de vent du sud-ouest, qui produisait dans leur pays des effets non moins funestes par T ex ces de la chaleur.
Les sorciers, comme nous l'avons dit, communiquent avec ces démons autant et encore plus qu'avec les bons esprits ; c'est à ce commerce diabolique qu'ils doivent la majeure partie de leur puissance. Les prêtres magiciens se mettent exclusivement en rapport avec les dieux et les génies favorables, par le moyen de Textase et des paroles sacrées. Pour les démons, ils les exorcisent par la vertu de leurs formules et le secours des êtres spirituels du bon principe ; une grande partie de leurs incantations sont destinées à repousser les mauvais esprits, à rompre l'effet des charmes diaboliques et à invoquer dans cette œuvre l'assistance des esprits purs. Mais avant tout la magie finnoise est médicale ; on l'emploie pour guérir les maladies et les blessures, et ce côté de son développement a été admirablement exposé par Lônnrot dans une dissertation spéciale (1).
Ici, nous nous trouvons en face de la notion fondamen-
(t) Ahhandlung uher die magische Medicin der Finnen,
taie, et si caractéristique des idées d'une race spéciale de rhumanîté, que toute maladie est un être personnel, un démon, et que son invasion constitue une véritable possession. Les maladies, pour les Finnois, sont filles de Louhiatar, la vieille dame de Pohja, comme pour les Accads elles sont enfantées par Nin-ki-gal, la dame de l'abîme ténébreux et de la demeure des morts. On distingue comme autant de personnages la Pleurésie, la Goutte, la Colique, la Phthisie, la Lèpre et la Peste. Leur résidence est à Kippumàki, la colline des douleurs. On dit cette colline située dans le pays de Kemi, que les Finnois ont habité avant de venir sur la Baltique et que Castrèn croit pouvoir fixer sur les bords du lenisséi. La colline de Kippumàki rappelle du reste, par sa conception, la ce montagne de l'Occident » des livres accadiens, d'où sortent les principaux démons pour se répandre à la surface de la terre. Cette colline est haute : à son sommet s'étend une vaste pierre, à la surface plane, entourée de plusieurs autres grandes pierres. Dans celle du milieu sont creujsés neuf trous, au fond desquels, par la vertu des conjurations, les maladies s'abîment. « Que la maladie soit engloutie dans la terre comme des eaux passagères, > disait une de nos incantations d'Accad (1). C'est là que Kiwutar ou Kipâ-Tytàr, fille de Wâinâmôinen, le deus averruncus par excellence, va recueillir les maladies dans un vase d'airain et les fait cuire sur un foyer magique.
(1) W. A. I. IV, 3, col. 2.
Le sorcier ou le prêtre magicien reconnaît la maladie qui s'est emparée d'un homme, au moyen de la faculté spéciale de diagnostic que développe Textase divine, obtenue naturellement ou artificiellement. Une fois cette maladie déterminée, il s'occupe d'en exorciser le démon, employant des breuvages enchantés, des talismans, des nœuds magiques, surtout des incantations et, moyen suprême quand il a pu, ce qui est rare, en pénétrer le secret, les paroles toutes -«puissantes dont Wâinàmôinen est le dépositaire.
Les incantations finnoises pour exorciser les démons des maladies sont tout & fait dans le même esprit et les mêmes données que les incantations accadiennes destinées à un objet pareil. Ce sont des formules de même famille et qui ofirent souvent d'étonnantes rencontres d'expression^ tandis que nous avons vu les incantations égyptiennes, inspirées par des idées difi*érentes sur le monde surnaturel, prendre une forme tout autre.
En voici une qui se trouve insérée dans un des chants du Kalevala : •
maladie, monte vers les cieux; douleur, élève-loi jusqu'aux nuages (1); vapeur tiède, fuis dans Tair, afin que le vent le pousse, que la tempête le chasse aux régions lointaines, où ni le soleil ni la lune ne donnent leur lumière, où le vent tiède ne caresse point la chair.
(1) « Que la maladie de la tète soit emportée dans les oieux comme un vent violent, » dit une incantation accadienne (W. A. I. iv, 3, col. 2). Et une autre : cLes maladies de la tête, les infirmités, comme des sauterelles qu'elles s'envolent dans le ciel, comme des oiseaux qu'elles s'enfuient dans le vaste espace. » (W. A. I. iv, 8, col. 1.)
douleurs, montez sur le coursier ailé de pierre, et fuyez sur les montagnes couvertes de fer. Car il est trop rude d'être dévoré par les maladies, d'être consumé par les douleurs.
Allez, ô maladies, là où la vierge des douleurs a son foyer, où la ûUe de Wâinâmôinen fait cuire les douleurs, allez sur la colline des douleurs.
Là sont des chiens blancs gui jadis hurlaient dans les tourments^ gui gémissaient dans les souffrances.
Cette autre incantation, contre la peste, est rapportée par Ganander :
fléau, pars ; Peste, prends la fuite, loin de la chair nue. Je te donnerai pour te sauver un cheval dont le sabot ne glisse point sur la glace , dont les pieds ne glissent point sur le rocher.
Va où je t'envoie ! Prends pour faire ta route le coursier infernal^ l'étalon de la montagne. Fuis sur les montagnes de Turja^ sur le roc de fer. Va à travers les plaines sablonneuses de l'enfer pour te précipiter dans l'abîme étemel, d'où tu ne sortiras jamais. Va où je t^envoie, dans la forêt épaisse de Laponie, dans les sombres régions de Pohja.
Les formules accadiennes repousssent dans le désert de sable les démons chassés du corps de l'homme ; la runa finnoise envoie la Peste en Laponie. C'est la forme diflférente que la même donnée devait prendre chez deux peuples, placés dans des conditions géographiques si contraires, bien qu'issus d'une même origine.
Quand il s'agit de blessures, il n'y a plus de démons à exorciser. On emploie pour arrêter le sang qui coule des incantations spéciales, des paroles de conjuration,
manaus^ prononcées sur la plaie, dont la A* runa du Kolevala nous oflEre des types célèbres, en racontant la guérison de la blessure de Wâinâmôinen :
Ecoute, sang^ au lieu de couler, au lieu de verser ta traînée chaude. Arréte-toi, sang^ comme un mur; arrête-toi comme une haie; arréte-toi comme un écueil dans la mer, comme un carex raide dans la mousse^ comme un bloc de rocher dans le champ, comme le pin dans le boisi
Le sang arrêté, l'incantateur appelle les divinités spéciales qui peuvent réparer dans le corps les ravages du fer. Helka ferme la plaie :
Viens ici, viens^ Helka, belle femme ; fenne avec du gazou, bouche avec de la mousse ^le trou béant ; cache-le avec de petites pierres, afin que le lac ne. déborde point, que le sang rouge n'inonde pas la terre.
Suonetar régénère et reproduit les chairs :
Elle est belle la déesse des veines^ Suonetar, la déesse bienfaisante! Elle file merveilleusement les veines avec son beau fuseau, sa quenouille de métal, son rouet de fer.
Viens à moi, j'invoque ton secours ; viens à moi, je t'appelle. Apporte dans ton sein un faisceau de chair, un peloton de veines^ afin de Uer Textrémité des veines.
C'est là ce qu'on appelle les runas du synty ou de la régénération, du rétablissement (1). Mais pour compléter et consolider l'œuvre des divinités secondaires, il faut ob-
(1) On élend aussi le nom de synty à la faculté, d'origine surnaturelle, par laquelle le guérisseur reconnaît la maladie et discerne le remède.
tenir aussi rintervention de rantiqueUkko, de la plus haute personnification de la puissance divine :
dieu glorieux, prépare ton char^ attelle tes chevaux, monte sur ton siège splendide et marche à travers les os, les membres^ les chairs blessées^ les veines déliées ! Fais couler l'argent dans le vide des os^ fais couler Tor dans les blessures des veines. Que là où la chair a été déchirée de nouvelles chairs renaissent; que là où les os ont été brisés de nouveaux os renaissent; que les veines détachées soient renouées; que le sang qui dévie soit ramené dans son lit; que partout où une plaie a été faite la santé revienne belle et entière.
La réparation d'une blessure exigeant la naissance de nouvelles chairs est donc considérée comme un véritable acte de création, et il ne faut pour y parvenir rien moins que le secours du pouvoir créateur lui-même.