‹ Les sciences occultes en AsieChapitre 18 sur 39 · XIX · texte numérisé non relu

XIX

(4} Voy. Smith, Notes on tht earUf kUtory of Aisyria and Bàbyloniay p. 6. — Ceci est confirmé par les expressions de W. A. I. iv, 18, 2, qui fait d'Ausar le néocore du Bel-Mardouk de Babylone.

Il y a là des arguments sérieux pour traduire dans la Genèse, x, 11 : « De ce pays il (Nemrod) sortit vers l'Assyrie. »

Chaldée ; pourtant la Bible établit une distinction de race entre les deux pays ; elle met Assur dans la descendance de Sem, et signale à Babylone des Kouschites, du sang de Cbam. En même temps, la langue assyrienne appartient à la famille que l'on est convenu d'appeler sémi' tiqtiej et ni les Livres saints, ni aucune tradition antique, ne parlent d'un établissement des Sémites à Babylone et dans les provinces voisines. Ce sont des Ethiopiens, des Céphènes ou des enfants de Kousch — car telles apparaissent leurs trois désignations — qu'on y signale à côté des Chaldéens proprement dits ; «ces Kouschites y fondent la première grande puissance politique, Tempire deNemrod ; il n'est pas question d'une invasion sémitique qui les ait supplantés. On signale bien quelques tribus sémitiques errant en nomades entre les villes kouschites, dans les parties incultes du pays, comme les Taréchites, qui finirent du reste par en émigrer, sans doute devant le développement toujours croissant de la population sédentaire, et comme plus tard les tribus araméennes. Mais elles se distinguent toujours très-nettement des deux éléments vraiment indigènes, et dans le dualisme de langages qui correspond au dualisme des nations de Soumir et d'Accad, des Kouschites et des Touraniens, on est presque forcément amené à conclure que l'idiome dit assyrien, bien qu'appartenant à la famille linguistique qualifiée de sémitique, est l'idiome de rélément céphénien ou kouschite.

Ce n'est pas là, du reste, un fait isolé. Des savants de

premier ordre, et dont ropînion possède une autorité supérieure, ont déjà fait remarquer ce qu'a d'impropre Fexpression de langues sémitiques. Une notable partie, sinon la majorité des peuples que la Bible rapporte à la descendance de Cham, en particulier ceux du rameau de Kousch, parlaient des langues de cette classe (1). L'hébreu n'était autre à l'origine que l'idiome des Chananéens, cette population si profondément chamite par son génie ; Isaïe lui-même l'appela cla langue de Chanaan». C'est en vivant au milieu des Chananéens pendant plusieurs générations, que la famille d'Abraham la reçut et l'adopta, à la place du langage qu'elle parlait antérieurement, langage très-probablement plus voisin de l'arabe, à cause de la parenté originaire des races de Héber et de Jectan. Le ghez est parlé par une population dont le fond est resté en très-grande majorité kouschite, et où les quelques éléments sémitiques qui se sont infiltrés de mamère à devenir dominateurs, venant du Yémen, auraient apporté rhimyarite comme ils ont apporté l'écriture de l'Arabie méridionale, si le langage venait d'eux. La langue himyarite ou sabéenne, elle-même, est l'idiome d'un pays où les peuples de Kousch précédèrent les tribus de la descendance de Jectan, et formèrent toujours un élément considérable de la population. Si les Jectanides de l'Arabie méridionale eurent, au temps de leur civilisation, un

(1) Yoy, Oppert, Athénaum français^ 31 octobre 1854; de Rongé, lUove ethnographique j 1859, p. 109-111; et mon Manuel d'histoire ancienne de l'Orient, 3* édition', f. I, p^. 192 et suiv.

langage différent de celui des tribus de même souche qui s'étaient établies dans le reste de la péninsule, n'est-il pas très- vraisemblable de penser qu'ils le durent à Tinflnence de la race antérieure, qui se fondit avec eux? Le fait que nous avons été conduits à admettre pour l'assyrien ne s^éloigne pas de ceux-ci ; il est même exactement sem* blable à celui de Vhébreu. Nous y avons également une langue soi-disant sémitique, qui a été originairement celle d'un peuple classé par l'ethnographie de la Genèse dans la famille de Cham, et que ce peuple a ensuite introduit et fait prévaloir, par l'effet même de sa civilisation su* périeure, chez des tribus de Sémites purs, au temps où elles menaient encore une vie nomade et pastorale.

Tout ceci vient favoriser, au point de vue de la linguistique, et même, dans une certaine mesure, de l'histoire, la théorie de ceux qui voient dans les peuples de Eousch et deChanaan cela branche la plus ancienne de cette famille de peuples répandus dans toute l'Asie antérieure, ded soiurces del'Euphrate et du Tigre au fond de l'Arabie, des borda du golfe Fersiqùe à ceux de la Méditerranée, et sur les deux rivages du golfe Arabique, en Afrique et en Asie. Cette branche ancienne de la famille sémitique, partie la première du berceau commun, disent les partisans d'une telle opinion, la première aussi, parmi cette foule de hordes longtemps nomades, se fixa, puis s'éleva à la civilisation en Chaldée, en Ethiopie, en Egypte, en Palestine, pour devenir à ses frères demeurés pasteurs un objet d'envie et d'exécration tout à la fois. De là cette scission

entre les enfants de Sem et ceux de Cham, ces derniers au sud et à Touest, les autres à Test et au nord , quoique tou5 fussent les membres d'une même famille originaire, parlant une même langue divisée entre de nombreux dia* lectes, professant une même religion sous des symboles divers, et qu'on est autorisé à nommer ethnographîquement dans son ensemble famille syro-arabique ou syro^ éthiopienne, par opposition à la famille indo-persique ou indo-germanique, autre grande section de la race blanche (1). » Cette manière de voir se concilierait d'une manière très-heureuse avec la singulière facilité que les Kouschites montrent dans Fhistoire à se confondre avec

les Sémites purs, de manière à ne plus pouvoir s'en distinguer, toutes les fois quHl y a eu superposition des deux éléments, comme dans l'Arabie méridionale et peut-être dans l'Assyrie.

Mais, d'un autre côté, anthropologiqnement il semble, d'après les monuments figurés et les crânes jusqu'à présent étudiés, y avoir entre les peuples de Sem et de Cfaam une distinction qui n^existe pas dans le langage, et qui' correspond à celle qu'établît la tradition biblique; les peuples de Cham ont aussi, dans uue certaine mesure, un génie à part, plus matérialiste et plus industriel que celui des purs Sémites, à côté de bien des instincts communs; enfin même, si une partie notable des Chamites parle des langues décidément sémitiques, d'autres, conune les Égyptiens, ont des idiomes qui sont sans doute étroitement

(1) Guigniaut, Religions de Vantiquitéf t. II, 3* partie, p. S32.

apparentés à la famille sémitique, mais ont cependant une originalité propre assez considérable pour qu'on doive en faire une famille à part. Peut-être est-ii possible d'expliquer et de concilier ces données contradictoires, en modifiant la formule dans le sens des faits que Tanthropologie permet déjà d'entrevoir. Il faudrait supposer dans ce cas que le premier rameau détaché du tronc commun, celui des peuples de Cham, subit un métissage avec une race mélanienne (noire à cheveux plats, comme les Ghonds de l'Inde), qu'elle trouva antérieurement établie dans les pays où elle se répandit d'abord, tandis que les Sémites, demeurés en arrière, conservaient dans sa pureté le sang de la race blanche. Le métissage aurait été suffisant pour faire des peuples de Cham, au bout d'un certain temps de séparation, une race réellement différente de celle de Sem, sans cependant effacer les af&nités originaires, sur* tout dans le langage. Mais en même temps, le mélange avec un autre sang, qui serait ainsi le caractère distinctif des Chamites, ne se serait pas opéré partout dans les mêmes proportions ; ici, le sang mélanien aurait prédominé davantage, et là moins. Ainsi, les nations groupées parla Bible dans la race de Cham offriraient en réalité comme une gomme de métissages plus ou moins prononcés, depuis des peuples aussi rapprochés des Sémites purs^ et aussi difficiles à en distinguer par certains côtés, que les Kouschites de Babylone ou les Chananéens de la Phénicie, jusqu^à des peuples à la physionomie déjà nettement traur chéc, comme les Egytiens. Et il est à remarquer qu'en

envisageant ainsi la race de Cham, le plus ou moins d'af-r finité des idiomes de ses différents peuples avec les langues sémitiques coïncide avec le plus ou moins de ressem?* blance des mêmes peuples avec le type anthropologique des Sémites purs, marque incontestable d'une proportion plus ou moins forte de mélange d'un sang étranger, autrç que celui de la race blanche.

Quoi qu'il en soit de ces dernières considérations, sur lesquelles nous ne voulons pas trop insister, --*- car elles sont encore en grande partie conjecturales, et elles demanderaient, pour être approfondies et démontrées^ des développements qui nous entriaîneraient beaucoup trop loin, — quoi qu'il en soit, un fait est positif, c'est l'existence de deux peuples^ l'un de race kouschite et Fautre de race touranienne, superposés et enchevêtrés sur tout le sol de la Batiylonie et de la Chaldée, aussi haut que nous fassent remonter les monuments, l'un prédominant au nord et l'autre au sud. Au dualisme des peuples nous avons vu correspondre le dualisme des langues, Tune de la famille appelée sémitique, rassyrien, l'autre formant un groupe à part dans la famille touranienne, mais se rapprochant principalement des idiomes ougro-finnois, l'accadien. Enfin, les recherches spéciales poursuivies dans cet ouvrage nous ont fait constater ^ encore un fait de dualisme parallèle^ celui des religions. Â côté de la langue sémitique et de la langue touranienne, on retrouve en effet enChaldée, d'une part, une religion étroitement apparentée à celles de la Syrie et de la Fhé-

nicie» appartenant au même groupe, fondée sur les mêmes conceptions, de Tautre, une magie découlant d'idées fort différentes, avec seç dieux et ses esprits à elle, tenant de près à la magie des Finnois et de tous les peuples toura-^ nienSi et se rattachant à un système religieux complet, qui est exposé dans les livres magiques et qui n'est autre qu'un développement normal du naturalisme démonologique particulier aux nations de Touran. Tous ces faits se lient entre eux d'une manière saisissante, et la différence fondamentale, l'opposition première des deux éléments constitutifs de la population de la Chaldée et de la Baby-> lonie, dans les siècles de la haute antiquité, se manifeste ainsi dans la religion comme dans la langue. U 7 a là deux races d'hommes, que Ton peut saisir à l'origine dans la plénitude de leur divergence, chacune avec son génie propre comme avec son idiome.

Ce fut la fusion des génies et des institutions de cea deux populations opposées qui donna naissance à la gnmde civilisation de la Chaldée et de Babylone, laquelle pénétra de son influence toute l'Asie antérieure, en la façonnant à son image. La civilisation chaldéo-babylonienne est essentiellement un produit mixte, le résultat de la

combinaison d'éléments tout à fait divers^ et c'est là ce qui a fait sa grandeur, sa richei^e et sa puissance ; les aptitudes et les instincts de deux grandes races se sont réunis pour la former.

On ne peut pas encore, et Ton ne pourra peut-être jamais, déterminer d'une manière absolument précise et jusque dans le détail ce qui, dans cettecréation mixte que nous ne sommes en mesure d'étudier que toute constituée, idnt des Touranîens et vint des Kouschîtes, des Accadset des Soumirs (au sens que ce mot prit quand il y eut dualisme de races). Cependant il est un certain nombre de grands faits dont on peut dès à présent, et dans l'état actuel de la science, discerner l'origine, en la rapportant à l'une ou à l'autre source.

Ainsi, nous savons avec certitude que c'est par la portion touranîenne de la population que fut introdtât à Babylone et en Chaldée le singulier système de l'écriture cunéiforme. Les belles recherches de M. Oppert l'ont établi d'une façon désormais incontestable (1). En effet, les caractères qui composent cette écriture représentent ou des valeurs idéographiques ou des valeurs syllabiques; le plus souvent même ils sont, suivant la place où Ton s'en sert, susceptibles des deux emplois. Ils offraient à l'origîiie (2) le dessin grossier ou l'image symbolique.

(1) Rapport auminittrê dé VJnstrusHon puhHqmty Paris ^ 1858 ; jE«j»^iiiHMi «n Mésopotamie, t. !!> p. 77-86. — V07. aussi mes Etudes aecadienneSf tôî&e I", fatc. 8, Répertoire des «oraeldre»*

(3) Oppert, Expédition en Mésopotamie^ t. II, p. 83-68; Menant, SyUahaire assyrien, t. I, p. 8-18.

bien altérée depuis, de Tobjet concret ou de l'idée abstraite exprimée ou rappelée par la sjUabe qui corn*pose leur valeur phonétique, non dans la langue assyrienne, mais en accadien, c'est-à-dire dans l'idiome des Touraniens de la Chaldée. Ainsi, Fidée de « dieu » se rend en assyrien par le mot itu^ mais le caractère qui représente idéographiquement cette notion, et qui avait primitivement la forme d'une étoile^ se prononce an quand il est employé comme signe syllabique, parce que, dans ridiome en question, ce dieu » se disait an (état em* phatique anna). Le signe qui signifie « père ^o (assyrien abu) représente comme phonétique at ou ad, parce que le mot a père y> était en accadien ad (état emphatique adda) ; un autre réunit les deux de « main » (assyrien qalu) et de la syllabe su, « main > se disant dans le même idiome su. Les valeurs des syllabes composées ont la même origine. Un signe représente la syllabe tur et ridée de t fils »/le mot accadien pour « fils » (assyrien abal) étant tur ; un autre , la syllabe gai et Vidée de <( grand » (assyrien rahu), Taccadien disant gai pour <ic grand » ; un troisième a le sens de < pays » et peint la syllabe composée kar , d'après le mot accadien Aitir, <L pays. > Il n*est pas jusqu^au phénomène de la poly-; phonie, ou de l'existence de plusieurs valeurs phonétiques pour le même signe, indépendamment de la lecture correspondant en assyrien à sa signification idéographique, qui ne trouve son explication par les différents mots notant en accadien les nuances du sens idéographique. Ainsi,

pour nous borner à un exemple, un même signe peint les idées de « soleil » (assyrien Samai) et de t jour » (assynen yum) ; comme phonétique, il s^emploie pour représenter la syllabe simple ut^ ud^ et la syllabe composée par^ et cela parce qu'en accadien ud est « soleil » et par (état emphatique parra) « jour ».

Mais ce qui est, de plus, très-important à noter, c'est le résultat où conduit Tétude des cent quatre-vingts càrac* tères primitifs et élémentaires de l'écriture cunéiforme, lesquels, en se combinant entre eux, ont donné naissance à un nombre beaucoup plus considérable de nou- Teaux signes (1). Lorsqu'on les examine, en essayant de remonter aux images d'objets matériels qu'ils représentaient d'abord, la nature des objets ainsi devenus des éléments graphiques semble désigner, comme lieu d'origine de l'écriture, une autre région que la Chaldée, une région plus septentrionale, dont la faune et la flore étaient notablement différentes, où, par exemple, ni le lion ni aucun des grands carnassiers de race féline n'étaient connus, et où le palmier n'existait pas (â). Cette importante et féconde remarque de M. Oppert est de nature à faire penser que, si l'écriture cunéiforme ne reçut ses derniers développements et sa constitution définitive que dans la Chaldée même, après l'établissement des Accads dans les plaines où se réunissent l'Ëuphrate et le Tigre, ceux-ci en avaient

(1) Smith, Thêplhoneiic values of the euneifarm eharaetfrs, p. 4 ; et mes Eiude$ aocadiennet, t. I^ fasc. 1» p. 45 et buIt.

(3) Oppert, Comptes rendas de la Société françaite de numismatique et d'archéologie y ^* ^i P* '74.

apporté les premiers éléments d'un autre séjour, d'une étape antérieure de leur migration. Les Accads, en effet, avaient beau se prétendre — et à bon droit, sêmble-t41, du moins en entendant leur nom comme désignation générale de la population touranienne — les premiers occupants du sol de la Chaldée, ils ne s'y disaient pas aborigènes ; ils se souvenaient que leurs ancêtres étaient venus d'ailleurs, d'une contrée physicjuement tout autre, et c'est pour cela que, dans les grandes plaines où ils s'étaient fixés depuis des siècles et des siècles, ils continuaient à s'appeler Akkadi, ce qui, dans leur propre langue, voulait dire « montagnards » (1). J'ai déjà fait remarquer ailleurs (2) quelle curieuse coïncidence existe entre ce dernier fait et les témoignages classiques, plaçant dans une partie de TArménie des populations auxquelles ils appliquent les noms de XaXJaiot, Kap-

^a3ceç, KapSou^ç^ot, Kop^uaîbi, Top^uYivot, KiîpTtot, Gordtani,

Kardu (3). Les habitants des mêmes portions de l'Arménie, qui ont gardé jusqu'à nos jours le nom de Kurdes,

(1) V07. mes Etudes accadienneSt t. I, fasc. 8, p. 72 et suiy.

(3) Commentaire des fragments cosmogoniques de Bérose^ p. 51 et suiv.; Etudes accadienneSf t. I, fasc. 3, p. 71-75.

(3) ha.ssen f Die àltpersische^eiîinschriftenv on Persepolis,^, 81-86, et dans ^ la Zeitschrifl fwr die Kunde des Morgenlandes, t. VI, p. 49-50 ; Westergaard, Zeitschr, f. d. Kund. d, Morgenland.^i. VI, p. 370 et suiv. ; Jacquet, . Jowmal asiatique y juin 1838, p. 593 et suiv.; Ritter, Erdkunde, Asien, t. II, p. 788-796; t. VIII, p. 90 et suir.; t. IX, p. 630 ; Gesenius, Thesaur., ▼<> Chasdim; Rœdiger et Pott, Zeitschr, f, d. Kund. d. Morgenh^ t. III, p. 6 et suiv. ; Ewald, Geschichte des Volkes Israël, t. 1, p. 333; Kunik, Mélanges asiatiques deV Académie de Saint-Pétershourg, t. I, p. 531 et suiv. ; Hitzig, Urgeschichte der Philistaer], p. 46; Pott, dans l'Encyclopédie d^Ersch. et Gruber, art. Indogerm, Sprachstamm^ p. 59 ; Lengerke, Kenaanf p, 220 ; Renan, Histoire des langues sémitiqueSj 1'* édit., p. 60.

ont été aryanisés depuis bien des siècles, par des couches de migrations successives, et il semble qu'ils Tétaient déjà du temps de Xénophon ; mais antérieurement, et jusqu'au temps des dernières conquêtes des rois d'Assyrie, les monuments cunéiformes nous montrent leur pays exclusivement occupé par des tribus touraniennes» étroitement apparentées à la plus ancienne population de la Médie, et par suite aussi aux Touraniens de la Chaldée {i).

Je pourrais me laisser entraîner à remonter encore plus haut la route de la migration primitive des Accads, d'après leurs traditions mêmes , route pareille à celle que la Genèse fait suivre aux constructeurs de la Tour de Babel, venus « de TOrient » dans le pays de Sennaar. Je parviendrais ainsi jusqu'à cette montagne du nordest, qui joue un si grand rôle dans les traditions chaldéennes, au double titre de berceau de l'espèce humaine et de lieu de l'assemblée des dieux (2). Mais ce serait perdre complètement de vue l'objet de ce chapitre, et me perdre dans des digressions qui fatigueraient justement le lecteur. Il suf&t d'avoir indiqué les particularités de nature à faire admettre que, si c'est la portion touranienne de la population qui a implanté en Chaldée l'écriture cunéiforme , elle était déjà en possession des premiers rudiments de cette écriture avant d'avoir atteint, comme dernier terme de sa migration, les bords du Tigre et de

(1) Voy. mes Lettres assyriologiques, 1'* lërie, 1. 1, p. 19 et suiv.

(2) Voy. mon Commentaire des fragments cosmogoniques de Bérose, p. 317 et 393; et mes Etudes aecadiennes^ U I, fasc. 3, p. 78 et suiv.

l'Euplirate. A l'antre extrémité de rAsie, ainsi que Ta démontré' Abel Sémnsat dans nn mémoire spécial, c'est également avant d'avoir occupé les rives du Hoang-ho qae les ancêtres des Cent Familles inventèrent les élé-ments fondamentaux de l'écriture chinoise, dans un état encore singulier de barbarie.

Les signes primordiaux de l'écriture cunéiforme ne prouvent pas que les Accads fussent beaucoup plua avancés , quand ils les adoptèrent comme moyen d'expression de leurs pensées. Pourtant les Accads étaient déjà en possession d'une métallurgie complète, tandis que les ancêtres des Chinois se servaient d'armes de pierre» car dans les éléments fondamentaux de l'hiéroglyphisme primitif des Accads il y a un signe pour le cuivre et un pour les métaux nobles, comme l'or et l'argent.

Avec l'écriture, nous pouvons désormais, je crois, à la suite des recherches nouvelles dont on a lu l'exposé» compter parmi les apports des Touraniens à la civilisation chaldéo-babylonienne la magie , avec le cortège des croyances et des pratiques qui s'y relient. J'ai essayé d'établir ailleurs que c'était à eux qu'était due l'intro* duction du travail des métaux, si florissant et si développé dans la Chaldée et la Babylonie dès les temps les plus reculés (i). Enfin je crois qu'on peut prouver par des arguments solides, tirés du vocabulaire et de l'écri-ture, arguments que j'essayerai plus tard de rassembler dans une étude spéciale, que c'est le premier fond de

(1} V07. mes Premières civilisations, t. I, p. 118 et suiv.

population touranîen des Accads qui a créé Tagriculture plropre à cette contrée, avec son système de canaux d'irrigation.

Far contre, il est dès à présent possible d'établir que Tastrologie et l'astronomie ont été l'œuvre de la population kouschito-sémitique. On a remarqué depuis longtemps que c*est aux peuples de cette famille^ essentiellement matérialistes et constructeurs, que le monde entier doit les premières connaissances qui tiennent à l'astronomie, aux mathématiques et à certaines industries (1)* Tandis que l'accadien reste toujours, même en Assyrie, la langue de la magie^ tous les documents astrologiques et astronomiques, dont une série si intéressante a été déjà publiée par sir Henry Bawlinson et M. Norris, dans le tome III des Cuneiform inscriptions of Western Asia, et dont un beaucoup plus grand nombre restent encore inédits, — tous les documents, dis-je, relatifs à ces sciences sont en assyrien. Les plus antiques même, comme le grand ouvrage en soixante-dixL, tablettes, où Sargon I" et son fils Naram-Sin firent coUiger les traditions et les règles d'augures des écoles d'astrologues qui avaient précédé leur époque, ont été rédigés dans cette langue, qu'on n'y saurait méconnaître, malgré la multiplicité des idéogrammes et des mots allophones dans leur orthographe archaïque. Il y a donc un idiome consacré pour l'astrologie, comme il y en a un pour la

(1) Bœckh, MetrologUehe Untersuchtmgeny Berlin , 1838; Bertheau, Zvr ixeschichte der Israeli^en, p. 99 et suiv.

magie, et cet idiome est celui de la population kouschito-sémitiq^e. De même, une des collections astrologiques est dite formellement dressée suivant la tradition spéciale de la ville de Babylone (1). Il y a là des indices très-décisifs sur Torigine de cette science, indices qui prendront plus de valeur encore après les observations qui vont suivre, à cause du lien étroit qui existe entre T astrologie et la religion sidérale que nous avons appelée chaldéo-babylonienne.

En effet et surtout^ dans la civilisation de Babylone et de la Chaldée telle qu'elle finit par se constituer définitivement, l'élément kouschito-sémitique fit prédominer sa religion et sa langue. La religion des Kouscbites, apparentée à celles de la Syrie et de la Phénicie, devint la religion officielle chaldéo-babylonienne, et elle n'admit plus l'antique magie accadienne qu'en la reléguant dans une position inférieure, ainsi que nous l'avons expliqué plus haut. La langue assyrienne supplanta complètement dans l'usage l'idiome accadien. Il est encore impossible d« fixer avec précision le moment où ce fait se produisit, ou du moins fut consommé, car il dut être graduel. Mais douze siècles avant l'ère chrétienne, le nom des Accads, qui continuait encore à désigner la Chaldée, n'était plus qu'un souvenir. L'antique peuple touranien, qui avait précédé l'établissement des Kouschites, s'était complètement fondu avec eux, adoptant leur langage, en même temps que la civilisation mixte qui était résultée de

ramalgame de ses propres usages et de ses propres institutions avec ceux des plus nouveaux venus. Lorsqu'un peu plus tard nous voyons apparaître avec éclat sur la scène de Thistoire la tribu de Kaldi, les Chaldéens proprement dits (1), qui se vantaient d'avoir gardé plus pur qu'aucune autre tribu le sang ce des plus anciens entre les Babyloniens »» le sang considéré pour son antiquité même comme plus noble que celui des Kouschites ou Céphènes, les chefs de cette tribu de Kaldi, tels que les Yakin et les Mérodachbaladan, portent des noms exclusivement assyriens, comme^ussi les monarques du dernier empire de Babylone, dont pourtant la dynastie se donnait pour spécialement chaldéenne par son origine, au sens le plus restreint du nom. L'idiome accadien était mort depuis bien longtemps déjà ; il n'est pas même sûr qu'à l'époque des derniers rois de la dynastie Cissienne de Babylone, qui, régnant treize ou quatorze siècles avant Jésus-Christ, ont fait encore graver des inscriptions dans cet idiome, tels que Boumabouryas et Dourrigalzou, il n'est pas sûr qu'à leur époque on le parlât encore (2). On pourrait soutenir avec vraisem-

(1) On comprend aujourd'hui Torigine. de la contradiction qui semblait exister au sujet des Chaldéens, entre les renseignements recueillis par Diodore de Sicile et les dires des prophètes d'Israël. Comme fraction du peuple d'Accad, les Chaldéens avaient le droit de se dire, ainsi que le rapporte Diodore, les plus anciens des Babyloniens ; comme la tribu spéciale de Kaldi, exerçant une prépondérance sur tout le pays jusqu'à Babylone, Isaïe pouvait les qualifier de nation nouvelle. Bien que contraires, ces deux assertions sont également vraies, suivant le point de vue où l'on se place.

(2) J'ai montré ailleurs {Etudes accadienneSf t. I, fasc. 3, p. 79) que l'usage de Taccadién commença h décliner à partir du moment où Sar-

blance que Taccadien était dès lors ce que fut le latin au moyen âge, une langue savante et surtout sacrée. Elle gardait ce caractère sacj'é à cause des vieux recueils d'hymnes liturgiques et de formules magiques en accadien, qui servaient de base à l'enseignement sacerdotal et qui se chantaient encore dans certaines céré* monies, ou se récitaient dans les opérations théurgiques, au vir siècle, quand Assourbanipal fit copier les livres d'Accad pour Fécole de son palais de Ninive. Mais il semble, d'après des indices assez probants, qu'on ne comprenait plus ces livres que par les traductions assyriennes d'ancienne date qui les accompagnaient, et qu'on n'était plus, même en Babylonie, capable de rédiger des inscriptions accadiennes, comme cinq ou six cents ans auparavant. Assourbanipal essaya de restaurer l'étude même de la langue sacrée, ce qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait fait, dit-il. C'est pour cela qu'il fit copier, en même temps que les livres d'Accad^ tous les documents de grammaire ei de vocabulaire qu'on put trouver à Erech et ailleurs. Et il réussit assez bien dans son projet pour avoir formé des scribes qui composèrent en son honneur quelques

gon !•', roi d'Agané, en soumettant tout le pays jusqu'au golfe Persique à une dynastie issue des provinces du Nord, assura la prépondérance politique de l'élément kouschito-sémitique. Dès ce moment s'établit l'usage que les contrats privés sont en assyrien, toutes les fois qu'une des parties contractantes porte un nom sémitique et appartient par conséquent à la même race que le dynastie régnante. Le déclin continue rapide sous les rois Cissiens, dont le premier est Hammouragas, quand la capitale est définitivement fixée à Babylone. C'est sous ces rois, qui occupèrent le trône pendant plusieurs siècles, que l'accadien a dû cesser d'exister comme langue vivante et parlée*

documents en accadien, fait signalé par M. Smith (1) et dont on n'a d'autre exemple ni avant ni après lui, depuis le XII' siècle jusqu'au Vl^

Le triomphe de la religion kouschito-sémitique est encore plus ancien que le triomphe delà langue assyrienne sur la langue accadienne. C'est seulement dans le recueil magique, dans ses formules et dans ses hymnes, recueillis d'après une tradition qui dut longtemps être orale^ que nous retrouvons le vieux système religieux propre aux Accads, conforme au génie intime de leur race, et que sa parenté avec les croyances des Finnois et des autre? Touraniens révèle comme ayant été leur patrimoine particulier. Si l'affinité de la religion chaldéo-babylonienne officielle avec celles des peuples syriens, chananéens, arabes, atteste que cette religion a dû être à l'origine celle des Kouschites de Babylonie, c'est la religion que professent déjà les vieux rois d'Our, malgré leurs noms accadiens et leur titre spécial de c rois de la contrée d'Accad j>. Les inscriptions en langue accadienne des Likbagas et des Doungi sont des dédicaces aux dieux qui resteront jusqu'au dernier jour de Babylone l'objet des adorations publiques, et que la grande systématisation sacerdotale placera dans les plus hauts rangs de la hiérarchie céleste. 11 n'y est déjà plus question des dieux particuliers aux livres magiques. En même temps, les plus anciens documents liturgiques que nous possédions sur la religion chaldéo-babylonienne, le recueil d'hymnes

(1) History ofA4Surhanipal, p. 325.

que j'ai appelé, en traduisant ses principaux morceaux, un Véda chaldéen (1), sont en langue accadienne, bien que les chants ne s'adressent pas aux dieux primitifs d'Accad, mais à ceux des Kouschites. Ces hymnes paraissent avoir été pour le sacerdoce de Babylone et de la Chaldée, au vu® siècle, aussi bien que pour nous, les plus antiques monuments de sa propre religion, qui eussent été conservés avec une forme arrêtée. Et c'est ainsi que Taccadien était devenu pour eux la langue sainte de la prière aux dieux, en même temps que Tidiome qui commandait aux esprits, grâce à l'existence parallèle du recueil liturgique et du recueil magique formant comme un double Vêda. Seulement, à la différence de ce qui était dans r Inde, en Chaldée, le recueil correspondant à FAtharva se composait de morceaux plus antiques et plus conformes à la doctrine primitive du peuple dans l'idiome duquel ils étaient conçus, que ceux du recueil analogue au Eig. Une autre circonstance tendait de plus à donner à l'accadien le caractère de langue sacrée, même pour la religion qui n'avait pas été d'abord celle d'Accad. Le système graphique cunéiforme ayant été l'invention de la partie touranienne de la population, combiné d'après le génie et pour les besoins de cet idiome, on avait écrit en accadien bien avant d'écrire en assyrien ; par conséquent, les noms significatifs, qui furent appliqués en accadien aux divinités d'origine

(1) Voy. le morceau bous ce titre, dans le tome II de mes Premihr^s Civilifations.

kouschito-sémitique,reçurent une forme graphique avant leurs noms assyriens. Quand on commença à appliquer récriture à la langue sémitique, ils furent adoptés de préférence à l'orthographe phonétique des noms assyriens auxquels ils correspondaient, à titre de groupes idéographiques déjà consacrés par Tusage. Ceci établi, Taccadien devint plus tard, aux yeux des prêtres de la Chaldée, la langue dans laquelle ils écrivaient les noms des dieux, même quand ils lisaient sous leur forme sémitique, et par suite la langue par excellence du symbolisme religieux.

Tous ces faits montrent combien fut antique la diffusion de la religion kouschito-sémitique, sœur de celles de la Syrie et de laPhénicie, au sein du peuple accadien, conservant encore sa physionomie propre et sa langue. C'est un fait presque contemporain de la juxtaposition des deux races sur le sol de la Chaldée et de la Babylonie, et la conquête nemrodite, que la Genèse nous fait voir courbant momentanément Érech et Âccad, aussi bien que Babel, sous la puissance de Kousch, n'y fut sans doute pas étrangère. Il faut remonter par induction au delà de l'histoire positive et des monuments originaux parvenus jusqu'à nous, pour atteindre le temps où le peuple d'Accad, seul encore dans le bassin méridional de l'Euphrate et du Tigre, tandis qu'une autre fraction de la même race habitait ce qui fut plus tard l'Assyrie, professait le naturalisme démonologique auquel les autres nations touraniennes sont restées attachées, et avait pour unique

sacerdoce ses prêtres magiciens, pour culte leurs rites et leurs incantations.

Cependant il ne faut peut-être pas se reporter aussi haut qu'on pourrait le croire d'abord, pour l'époque de l'établissement de la religion chaldéo-babylonîenne, supplantant la religion accadienne, dans le pays spécialement qualifié de « contrée d'Accad » , dans les provinces méridionales où la langue touranienne se maintint plus tard qu'ailleurs et où la moindre proportion de Kouschites se mêlait à la plus forte proportioa de Touraniens. Les plus anciens monuments épigraphiques que nous possédions de cette région, de l'empire des vieux rois d'Our, y marquent peut-être rétablissement de la religion nouvelle. En effet, il est un fait très-frappant et déjà signalé par plusieurs savants (1), c'est qu'à la base de tous les temples pyramidaux de la Chaldée proprement dite, à Our, à Érech, à Nipour, k Larsa, on retrouve sur les briques le nom du même roi, celui que je déchiffre Likbagas. « On n'aperçoit pas dans toute la Chaldée, autant qu'elle a été explorée et fouillée, dit M. George Rawlinson, de trace d'un monument sacré que Ton puisse vraisemblement attribuer à une date antérieure à ce prince. » C'est le premier dont on ait jusqu'ici des inscriptions, mais il est en pleine histoire, et n^en ouvre certainement pas l'ère, comme un Menés en Egypte. Les temples en forme de pyramide, à étages en retraite les uns sur les autres, sont donc une chose bien

(1) Voy. Gr. RawUnson, The five great monarchieSy 2* édit., t. I, p. 156 et 8uiv., 176.

récente en Chaldée, par comparaison à ce qu'ils étaient dans le pays de Sennaar ou de Soumir, où la tradition indigène, comme celle de la Bible, liait à la construction de leur premier type le souvenir de la Confusion des langues, et où Ton n'osait attribuer les pyramides de Babylone et de Borsippa à aucun roi des dynasties historiques. Car on faisait seulement de ces deux monuments fameux l'œuvre d'un ce roi très-antique » ou peut-être plus exactement ce du roi le plus ancien » (1). Dans le pays d'Accad, au lieu d'être un fait également primitif et indigène, la construction des édifices de ce type n'est en réalité qu'une imitation des usages de la Babylonie, imitation entreprise et poursuivie dans toutes les cités à la fois par un même roi, qui ne se perd pas dans la nuit des temps et apparaît au contraire dans la lumière de l'histoire. Or, le temple pyramidal est l'expression tangible, la manifestation matérielle et architecturale de la religion chaldéo-babylonienne. A la fois sanctuaire et observatoire des astres, il a été enfanté par le génie de cette religion, essentiellement sidérale, à laquelle il est uni par un lien indissoluble. Le roi Likbagas, qui commence dans toutes les villes de la Chaldée des temples-pyra^ mides, inconnus jusqu'alors en ce pays, se montre par là même comme une sorte d'apôtre couronné de la religion chaldéo-babylonienne, particulièrement dévot au dieu Sin, le dieu qui devient désormais celui de la ville d'Our, mais honorant également Anou et Nana dans Erech,

(1) Voy. mon Commentaire des fragments cosmogoniques de Bérose^ p. 35Ô.

Sanuis à Larsa, Bel à Nipour, c'est-à-dire dans chaque ville le dieu qui continuera par la suite à en être regardé comme le protecteur spécial. Ses travaux d'architecture religieuse attestent l'activité de sa propagande, en faveur de la religion qu'il a embrassée et qu'il s'eflForce, avec succès, semble-t-il, de substituer à la vieille religion magique accadienne, laquelle ne devait pas avoir de temples^ plus que de culte public et régulier.

Au début des études, on a été surtout frappé, comme on devait l'être d'abord, de l'unité de langue et de civilisation de Babylone et de l'Assyrie, c< La seule nuance^ disait-on alors, qui s'introduit dans la longue liste des rois chaldéo-assyriens, c'est la fluctuation entre les centres de gravité de leur puissance. Déplacé tantôt du midi, où. il avait pris naissance, au nord, tantôt du nord au sud,, l'empire sémitique de la Mésopotamie s'appelle, selon ces changements, empire chaldéèn ou empire assyrien. Le culte, les mœurs, le langage, l'étendue de ces deux royaumes restent exactement les mêmes (1). » Mais à mesure qu'on a progressé dans la connaissance des monuments et des textes cunéiformes, est venue, comme dans toutes les sciences, la période des distinctions dans ce qui paraissait d'abord uniforme; sous l'unité générale, on a constaté bien des diversités. On est aujourd'hui d^accord pour admettre, et ce sont les savants anglais qui y ont le plus contribué, que, malgré l'adoption de la culture chaldéo-babylonienne par le peuple

(1) Oppert, Histoire des empires de Chdldée et d^AssyriCf p. 6.

d'Assur, Assyriens et Babyloniens sont deux nations, bien distinctes, ayant en beaucoup de choses une physionomie propre, des usages spéciaux et des génies opposés, aussi différents presque les uns des autres que les Romains et les Grecs. D'ailleurs, on sait, par les dbcuments les plus positifs, par le témoignage des Assyriens eux-mêmes, que Babylone resta presque entièrement indépendante de r Assyrie jusqu'au viir siècle avant notre ère, et eut toujours son histoire àpart(l).

Maintenant, il faut aller encore plus loin et distinguer, dans les âges primitifs, la Babylonie, principalement kouschite, de la Chaldée, restée bien plus tard presque entièrement accadienne ou touranienne. La civilisation première de la Chaldée, même commençant à subir déjà l'influence religieuse kouschito-sémitique, sous les rois

d^Our, est une civilisation bien à part, et le tableau que M. @eorge Eawlinson en à tracé dans le tome P' de ses Five great monarchies est parfaitement exact, si on le restreint à cette contrée. Babylonie et Chaldée, un moment réunies, lors de l'invasion kouschite, sous l'em* pire légendaire de Nemrod, reprirent vite une existence distincte, et elles se développèrent indépendamment pendant plusieurs siècles, chacune dans le sens du génie de la race qui y prédominait. C'est au milieu de cet état de choses que commence pour ces deux contrées l'histoire positive, dont nous avons des monuments contemporains.

(1) Voy. surtout Smith, £arZi/ history of Balyloniai dans le tome P'des Transactions of the Society of Biblical Archœology ,

Les annales des provinces du nord et des provinces du sud, de la Babylonie et de la Chaldée, des pays de Sennaar et d'Accad, ne commencent à devenir communes que vers le xx* siècle avant Jésus-Christ, quand, pour la première fois, un roi d'Aganê, dans le nord, Sargon I*% réunit les deux contrées sous son sceptre et en forme un seul empire. C'est alors qu'a lieu le grand travail de systématisation et de réforme de la religion, c'est alors qu'on arrête définitivement le texte des livres sacrés, magiques et astrologiques, qu'en un mot Tefibrt du sacerdoce s'attache à fondre en un seul ensemble, subordonné à ses idées religieuses, toutes les institutions diverses que les différents éléments de la population avaient fondées en Babylonie et en Chaldée, et qui jusqu'à ce moment étaient sans lien entre elles, souvent même, suivant toutes les probabilités, en antagonisme. Alors seulement est fondée d'une manière définitive la civilisation chaldéo-babylonienne, création essentiellement mixte, désormais commune à tout le territoire compris de l'Assyrie à la mer, et où les apports des deux peuples de Soumir et d' Accad se sont si bien confondus qu'on a dans beaucoup de cas peine aies distinguer. Mais c'est l'élément kouschito-sémitique, l'élément des provinces du nord, dominant politiquement à cette époque, qui a eu la part prépondérante à la naissance de la civilisation chaldéo-babylonienne^ et les écoles sacerdotales du nord, celles de Sippara, de Babylone, de Borsippa, y ont plus donné que les écoles du sud, celles d'Érech et

d'Our. Ou du moins les écoles sacerdotales, dans le sud comme dans le nord, sont une institution qui se rattache avant tout à la religion d'origine kouschito-sémitique, bien que dans les derniers temps, vers Tépoqué de Nabuchodorossor et sous les Achéménides, la caste qu'elles représentaient se donnât spécialement le nom de Chaldéens, prétention qui n'était peut-être exacte que pour quelqu'une de ses divisions, comme les prêtres magiciens.

J'ai été amené à exposer brièvement, mais d'une manière complète, de quelle manière l'étude des textes originaux, et en particulier des fragments des livres d'Accad,. m'avait conduit à envisager le problème si difficile des origines chaldéo^-babyloniennes. Kéduît à ces proportions — qui me semblent les vraies — et précisé de cette manière, le rôle du peuple touranien des Accads sera peut-être moins difficile à admettre, pour les savants chez qui pareil fait éveille encore une certaine défiance. « Qu'il y ait eu en Babylonie, avant l'arrivée des Sémites et des Aryens, une civilisation complète, disait dernièrement encore M. Renan dans un de ses remar-

quables rapports annuels à la Société asiatique de Paris (1) ; que cette civilisation ait possédé en propre et très-probablement créé l'écriture dite cunéiforme, c'est ce dont personne ne doute aujourd'hui. Si Ton prend le mot touranien comme synonyme de ce qui n'est ni sémitique ni aryen, l'expression est alors exacte ; mais nous n'y voyons pas grand avantage. Une classification des animaux en poissons, mammifères, et ce qui n'est ni poisson ni mammifère aurait peu d'emploi dans la science. Que si l'on entend touranien dans le sens étroit, et qu'on rattache cette antique substruction de la civilisation savante de Babylone aux races turques, finnoises, hongroises, à des races, en un mot, qui n'ont guère su que détruire et qui ne se sont jamais créé une civilisation propre, nous avouons que cela nous étonne. « Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable, et si Ton nous prouve que ce sont des Turcs, des Finnois, des Hongrois qui ont fondé la plus puissante et la plus intelligente des civilisations anté-sémitiques et antéaryennes, nous croirons; toute considération a priori doit être surbordonnée aux preuves a posteriori. Mais la force de ces preuves doit être en proportion de ce que le résultat a d'improbable. »

M. Eenan nous permettra de venir ici discuter et essayer de dissiper ses doutes, avec toute la déférence qu'impose sa vaste science et l'autorité de son nom, d'autant plus qu'il me semble que les faits exposés dans

(1) Journal asiatique^ 7* série, t. II, p. 4?.

les pages qui précèdent répondent en partie d'avance à ses principales objections.

Et d'abord je le. trouve en général bien sévère pour la race touranienne ; il semble la voir exclusivement au travers des dévastations sauvages des Gengis et des Timour, et son jugement sur le rôle de cette vaste famille de nations mérite appel. La race qui a donné à TEurope chrétienne un de ses plus grands peuples, un des plus intelligents, des plus chevaleresques, des plus éloquents, les Hongrois, qui, de plus, à l'extrémité septentrionale du continent européen, a produit chez les Finnois un monument épique de la valeur du Kalevala, qui avait une civilisation réelle avant l'arrivée des Scandinaves chez ces mêmes Finnois, dont un voyageur économiste signalait hier encore l'aptitude, beaucoup plus grande que celle du Eusse proprement dit, à s'approprier tous les progrès de la culture moderne, — une telle race ne doit certainement pas être qualifiée comme n'ayant « su que détruire ». Moins souple, moins fin, plus épais et plus lourd que les Hongrois ou les Finnois, l'élément turc ne joue pas non plus un rôle exclusivement destructeur dans l'histoire de Tislamisme ; il y a ses grands hommes, ses pages glorieuses, et il y déploie surtout des aptitudes très-remarquables de gouvernement, qui ont toujours fait défaut aux Arabes.

Il est vrai que les deux peuples touraniens qui tiennent la plus grande place dans l'histoire, les Hongrois et les Turcs, n'y entrent en scène qu'au moment où ils viennent

ET LES ORIGINES ACCADIENNES 30a

d'être acquis à des civilisations étrangères à leur race, où. ils ont adopté, avec une religion nouvelle dont ils se font les champions, les uns du christianisme, les autres de l'islam, tout Théritage de la culture formée ailleurs soua les auspices de cette religion. Ils n'ont pas de rôle historique avec une civilisation propre à leur race ; mais sontils les seuls peuples dans ce cas ? La facilité avec laquelle les Hongrois ont adopté la culture chrétienne de l'Occident, les Turcs la culture arabe avec la foi musulmane, est de nature à faire croire qu'ils ne comptaient point parmi les peuples touraniens les plus avancés, ou du moins que leur ancienne culture nationale était bien inférieure à celles pour lesquelles ils réchangèrent. Mais ceci ne prouve pas d'une manière décisive qu'il n'y ait pas eu, chez d'autres peuples de la même souche, une trèsantique civilisation touranienne, possédant sa physionomie propre, son génie à elle, et résultant du développement de certains instinct» particuliers, qu'on trouve au moins en germe chez les tribus ougro-finnoises les plus arriérées de la Sibérie.

C'est ici, du reste, qu'il importe de préciser les limites exactes des faits relatifs aux Accads, car je crois que les savants de l'école anglaise, M. Sayce entre autres (1), ont exagéré leur rôle, en voyant en eux les instituteurs de toute la civilisation sémitique, et moi-même, dans de précédents travaux, sans aller aussi loin, je ne me suis

(1) The origin of semitic civtlisationy dans le tome I" des Transactions of ihe Society of Bihlical Archœology,

peut-être pas tenu dans de justes limites. Je crois qu'il ressort de preuves décisives que les premiers occupants du st)l de la Babylonie et de la Chaldée, avant les Kouschites de Nemrod, étaient un peuple de race touranienne, plus voisin des Ougro-Finnois que des Tartares . Ce peuple, avant même d'atteindre les bords du Tigre et de TEuphrate, dans les étapes antérieures de sa migration, avait inventé les premiers rudiments de Thiéroglyphisme assez grossier, qui, en se développant, produisit le système de récriture cunéiforme ; il connaissait alors le travail des métaux et les procédés de certaines industries essentielles. Dans les plaines fécondes où il se fixa, sa vie fut sédentaire et agricole ; il eut des villes, il cultiva la terre, créa des irrigations et exerça tous les métiers que réclame une semblable existence. Il eut donc une véritable civilisation, et une civilisation à lui propre, née spontanément dans son sein, avant toute influence des races kouschites, sémitiques ou aryennes. Mais cette civilisation devait être nécessairement incomplète, autant qu'on en peut juger par la pauvreté même de son vocabulaire fondamental, et par le développement que la langue accadienne fut obligée de donner à la formation de mots composés tout à fait factices, quand, vivante encore, elle eut à se plier aux besoins d'une culture plus avancée. Rien ne prouve que la civilisation des Accads de la Chaldée fût, sauf en ce qui est de la possession de récriture, — et l'exemple des Chinois montre que cet art peut naître quelquefois chez certaines races dans une

barbarie encore presque complète, — fût plus savante et plus perfectionnée que celle des Finnois païens, dont le Kalevala nous fournit le tableau, et où nous avons trouvé tant de rapports avec les Accads, au point de vue rclîgieuz. En généifal, je crois que la culture touranienne primitive^ dont il serait encore possible de suivre les vestiges dans d'autres contrées, était essentiellement imparfaite, développée par certains côtés, rudimentaire par d'autres, et que si elle était née Tune des premières, elle s'était arrêtée et immobilisée de bonne heure, de même que les idiomes touraniens se sont arrêtés à l'un des états les plus primitifs de la formation du langage. Elle fut une civilisation, et même une civilisation avancée, par rapport à l'état de barbarie dans lequel la plupart des autres races se trouvaient encore plongées qaand elle prit naissance ; mais elle devint à son tour une barbarie, en regard des civilisations plus parfaites qui se formèrent ensuite chez les autres races, en regard de la culture des Kouschites, qui se superposèrent aux Touraniens dans la Babylonie et la Chaldée, et dont l'influence avait déjà profondément pénétré jusqu'à la portion des Accads qui gardaient encore une vie nationale et continuaient à se servir de leur vieille langue, au temps des rois constructeurs d*Our, des Likbagas et des Doungi.

On voit que je suis loin d'attribuer aux Touraniens primitifs de la Chaldée toute « la substruction de la civilisation savante de Babylone»; j'y vois seulement un de

ses facteurs, et non le principal. Les premiers établis sur

le cours inférieur du Tigre et de TEuphrate, ils ont légué

aux siècles- postérieurs quelques-unes des pierres qui ont servi à édifier la civilisation chaldéo-babylonienne, les procédés de leur agriculture, les rites et les formules de leur magie, et surtout leur écritui^, si mal appropriée au génie de l'assyrien sémitique, et pourtant conservée pendant des siècles par la force de la tradition et de l'habitude • Mais dans cette grande et savante civilisation, la part principale et la plus noble est venue de l'élément kouschito-sémitique, de l'élément dont l'assyrien était l'idiome national, car c'est lui qui a donné les sciences et la religion, qui a fini par faire, avec le cours du temps, prévaloir entièrement sa langue, et par la substituer à l'accadien, même chez les Chaldéens proprement dits» chez les descendants de ceux des Accads dont le sang était resté le plus pur. Babylone en particulier, du moins la Babylone qui compte dans Thistoire, a été toujours une ville principalement kouschite. C'est ainsi qu'elle a pu exercer une si grande et si décisive influence sur les peuples chananéens et sémitiques ; une parenté de race, comme de langage, favorisait cette influence, et la civilisation babylonienne n'était en réalité qu'un développement plus complet, plus savant et plus perfectionné, des instincts naturels aux peuples sur lesquels elle agissait par ses enseignements et ses exemples.

Beste le fait de l'existence d'une population de Toura* niens, au sens le plus précis du mot, en Babylonie et en Chaldée, ayant précédé tous les autres habitants et pos-

ET LES ORIGINES ACCADIENNES dOl

sédant un certain degré de civilisation propre, analogue à la culture d'autres nations incontestablement touraniennes. Ce que M. Renan réclame surtout pour accepter ce fait, c'est un ensemble de preuves suffisamment fortes. . Il me parait que cet ensemble existe désormais, et que dans le présent travail j'ai pu y apporter quelques matériaux nouveaux. Le savant académicien que je m'efforce de convaincre a dit lui-même avec raison : a Au point de vue des sciences historiques, cinq choses constituent l'apanage essentiel d'une race et donnent dffoit de parler d'elle comme d'une individualité dans l'espèce humaine : une langue à part, une littérature empreinte d'une physionomie particulière, une religion, une histoire, une législation (1). » Une grande partie de ces conditions se trouvent dès à présent réunies dans nos connaissances sur les Accads, pour les rattacher à la souche touranienne et spécialement aux peuples ougro-finnois.

Il y a d'abord la langue, à laquelle nous venons de consacrer un chapitre spécial, résumé d'études philologiques plus étendues. Nous y avons indiqué les caractères organiques, et tout à fait décisifs, suivant nous, qui doivent déterminer son classement linguistique, et c'est avec une profonde satisfaction que nous avons vu les conclusions de notre essai grammatical adoptées par les érudits de la Finlande (2), plus com-

(1) Revue des Deiuc-Mondes du 1*' septembre 1873, p. 140,

(2) Voy. le travail de M. W. Lagus, IkiUhriftsfrâgan, dans le tome XV des Mémoires de la Société scientifique finnoise.

pétents que nuls autres pour prononcer en pareille matière (1).

Pour la littérature, nous en avons certainement une chez les Accads, une littérature marquée d'un cachet bien individuel et animée d'un souffle de vraie poésie, dans les morceaux subsistants du recueil liturgique, dans les incantations et les hymnes du grand recueil magique. A l'autre extrémité du domaine des nations touraniennes, les Finnois possèdent également une brillante littérature poétiqte. Une comparaison littéraire du génie qui a inspiré le Kalevala et de celui qui a dicté le lyrisme religieux et magique d'Accad, serait un travail intéressant ; on y verrait ce qu'il peut y avoir d'instincts communs de race, dans la poésie de deux peuples aussi distants par le temps que par l'espace, à côté des différences de couleur, qui ont dû nécessairement résulter du spectacle de deux natures aussi opposées que celle des bords du golfe Persique et celle des forêts boréales de la Finlande. Nous avons du moins constaté une singulière parenté d'esprit, de forme générale et même d'expression, dans les incantations accadiennes et finnoises, malgré cette différence absolue des milieux.

Quant à la religion, c^est le sujet que nous avons traité dans ce volume, d'après des documents abordés pour la première fois, et dont l'étude nous a conduit, comme corollaire, à Texamen de la question ethnographique des

(1) Les érudits hongrois, tels que M. Ujfalvy de Mezo-Xovesd, reconnaissent aussi comme décisifs les caractères linguistiques de raccadien.

Accads. En nous révélant un système religieux primitif et réellement indigène chez le peuple accadien, antérieur à la propagation et à l'adoption par ce peuple du culte des dieux communs à toutes les religions du groupe euphratioo-syrien, les livres magiques ont ouvert des perspectives nouvelles et inattendues sur un des côtés les plus significatifs de la question. Comparant les données du système de ces livres à la part anté-iranienne du magîsme médique et à la mythologie finnoise, nous avons pu constater Texistence d'une famille particulière de religions, qu'il faut appeler touranienne, religions qui n'ont pas d'autre culte que la magie, et qui découlent du vieux fonds de naturalisme démonologique demeuré à un état si rudimentaire et si grossier chez les tribus de la Sibérie, celles des tribus de Touran qui sont restées le plus près des conditions primordiales de la race : car les circonstances qui ont pesé sur elles depuis les temps les plus antiques ne leur ont jamais permis d'atteindre à une vraie civilisation.

Voilà donc trois des conditions essentielles à l'existence et à l'individualité d'une race, qui se trouvent remplies de manière à rattacher clairement les Accads à des peuples types parmi les Touraniens, comme les Finnois, malgré l'immense hiatus qui se présente entre eux dans le temps et dans l'espace. L'histoire primitive des différents groupes touraniens^ de leur dispersion et de leurs premiers essais de civilisation, ne pourra sans doute jamais être rétablie ; on devra se contenter de bien constater les

affinités linguistiques, ethnographiques, religieuses, qui prouvent leur origine commune. Tout au plus parviendra-t-on, pour les Accads spécialement, à reconstituer par induction, — à défaut de monuments contemporains, — mais à Taide de leurs propres traditions, les grands traits essentiels de leur histoire primitive, depuis leur établissement dans la Chaldée jusqu'au moment où commencent les inscriptions parvenues jusqu'à nous, puis à remonter le cours de leur migration préhistorique jusqu'à cette montagne du nord-est qui fut leur point de départ. Eeste ce qui touche à la législation ou à la constitution sociale. Ici, les documents font encore défaut, ou du moins sont insuffisants; mais on peut espérer que des découvertes ultérieures viendront combler cette lacune. Nous ne possédons en effet jusqu'à ce jour qu'un bien petit fragment des antiques lois d'Accad, qui avaient, paraît-il, été mises par écrit et traduites en assyrien, à la même époque que les livres religieux. Ce fragment (1)

(1) W. A. I. II, 10. — Il est plus complet dans mon Choix de textes cunéiformes f n* 15.

Il est bon, je crois, de donner ici la traduction complète de ce précieux débris des yieilles lois d'Accad, et cela d'autant plus que la nouvelle opinion sur la manière dont les espèces j sont posées, soutenue récemment par M. Oppert {Jowmal asiatique^ 7» série, t. I, p. 371 et suiy.], contrairement à Topinion universelle des assyriologues qui ont parlé de ce texte, est philologiquement inadmissible. Je traduis sur l'accadien, parce qu'à l'article 2, par une circonstance encore inexplicable, et qui est peut-être seulement le résultat d'une erreur, la yersion assyrienne intervertit les verbes du texte accadien, de telle façon qu'on n'a plus un sens raisonnable :

« En quelque cas que ce soit, à l'avenir:

1. « Sentence : Si un fils dit à son père : c Tu n'es pas mon père, » et l'affirme par l'apposition de son ongle (c'est-à-dire par un acte en

traite des liens et des devoirs de la famille. Eh bien ! si court qu'il soit, nous pouvons déjà y relever un point de contact avec les mœurs des anciens Finnois, et cela sur

une particularité capitale, et assez caractéristique pour

forme authentique], il devra lui faire amende honorable (version assyrienne : il reconnaîtra sa paternité) et lui payer une amende.

2. « Sentence : Si un fils dit à sa mère : c Tu n'es pas ma mère» > et Paffirme par sa griflFe (ce membre de phrase est emprunté à la version assyrienne, l'accadien étant trop mutilé pour donner un sens), on l'exclura dans la ville de la terre et de l'eau (version assyrienne : on le murera] et on l'enfermera (version assyrienne : on le chassera] dans la maison.

3. « Sentence : Si un père dit à son fils : «c Tu n'es pas. mon fils, » on l'enfermera dans l'enceinte de la maison.

4. c Sentence : Si une mère dit à son fils : c Tu n'es pas mon fils, » on l'enfermera dans un cachot.

5. c Sentence : Si une femme fait injure à son mari, en lui disant: « Tu n'es plus mon mari, » on la jettera dans le fleuve.

6. c Sentence : Si un mari dit à sa femme : « Tu n'es plus ma femme », il payera une demi-mine d'argent.

• 7. « Sentence : Le commandeur, si l'esclave meurt, se perd, s'enfuit, disparaît, ou si sa main devient infirme, payera par jour une mesure de blé.»

Ainsi, d'après ce fragment, renier sa mère expose à une pénalité plus grave que renier son père ; les parents n'ont pas plus le droit de renier leurs enfants que les enfants de renier leurs parents; le mari peut répudier sa femme moyennant une compensation pécuniaire, mais la femme ne peut pas, sous peine de mort, demander le divorce.

Le document que nous venons de traduire forme un petit tout complet. Sur la même tablette, qui était la dernière d'une collection de documents bilingues de diverses natures, réunis au point de vue de l'étude philologique, nous avons auparavant une autre série de sentences légales, encore très-difficiles à interpréter. J'en extrais seulement deux, qui prouvent une constitution encore toute patriarcale de la société, et un état de choses où, le sol se trouvant encore en grande partie inhabité, et par suite res nullius, la propriété pouvait encore en 4tre acquise par l'occupation :

c Dans tous les cas, l'homme marié peut constituer une propriété à son enfant, à condition de ne pas la lui faire habiter.

« Tout ce que la femme mariée fait enclore, elle en sera propriétaire.»

Ainsi la femme accadienne pouvait avoir une propriété personnelle, même en puissance de mari.

être tenue comme une donnée individuelle de race» dans la constitution de la famille ; il s'agit, en effet, de Tim- •portance attribuée à la mère et supérieure à celle même du père. Dans le débris de loi accadienne, le ûls qui renie son père est condamné à une simple amende, celui qui renie sa mère doit être exclu de la terre et de l'eau ; chez les Finnois, avant leur conversion au christianisme^ la mère de famille primait le père dans les rites du culte domestique.

N'y a-t-il pas, dans les affinités ainsi constatées dès à présent, un ensemble de preuves suffisant pour faire passer sur ce qu'a eu « d'invraisemblable » au premier abord le fait d'un peuple touranien, premier occupant delà Chaldée et léguant un système d'écriture, calqué sur le génie propre de sa langue, à la grande civilisation chaldéo* babylonienne ?

Un passage célèbre de l'historien Justin (1) dit qu'antérieurement à la puissance de toute autre nation, l'Asie des anciens, l'Asie antérieure, fut en entier possédée pendant quinze siècles par les Scythes, c'est-à-dire par les Touraniens , — car c'est toujours ainsi qu'il faut entendre le mot de Scythes quand il s'agit de l'Asie, en

(1)11,3; Cf. 1,1.

ET LES ORIGINES ACCADIENNES 3ia

réservant la question particulière des Scythes d'Europe . Le même passage représente ces Scythes asiatiques comme le plus vieux peuple du monde, plus ancien même que les Égyptiens. C'est bien certainement dans les traditions de l'Asie que Trogue Pompée, Fun des historiens les plus érudits et les plus critiques de l'antiquité, avait puisé une semblable donnée. Quelque isolée qu'elle soit dans la littérature classique, elle montre qu'on n'avait pas perdu tout souvenir d'une Asie touranienne, antérieure aux migrations de Sem et de Japhet, d'une Asie primitive et déjà civilisée dans une certaine mesure, quand Aryens et Sémites menaient encore la vie de pasteurs. C'est à cette couche originaire de la population d'une grande partie de l'Asie, que se rattachaient les Accads. Leur présence en Chaldée n'est pas un phénomène sporadique, qu'on s'expliquerait difficilement en ce cas, si loin des régions septentrionales où l'on retrouve aujourd'hui les nations touraniennes qui ont gardé leur individualité. Ils se relient & tout un vaste ensemble de populations, que nous trouvons intactes jusque vers le ix* et le viii" siècle avant l'ère chrétienne, dans lea récits de guerres des rois assyriens. Le témoignage de Justin se trouve ainsi confirmé par des preuves d'une bien plus haute antiquité, et c'est sans contredit un des résultats les plus considérables et les plus neufs des études assyriologiques. L'histoire de la dispersion primitive des tribus de la famille touranienne ne pourra jamais se faire d'une manière précise ; le fait remonte trop haut; il a précédé de trop longtemps le com*

mencement des annales écrites et régulières des peuples qui en ont eu le plus tôt. Mais on peut dès à présent constater en partie les résultats de cette dispersion, quand ils duraient encore et quand de nouvelles migrations de peuples ne les avaient pas feit entièrement disparaître. Et Ton arrive ainsi à reconnaître que, si quelques-uns des rameaux de la race touranienne ont dû se répandre tout de suite au nord, et s'établir dès l'époque de la première dispersion dans T Altaï, sur les bords du lac d'Aral et dans les vallées de TOural, où viennent aboutir toutes leurs traditions les plus antiques, d'autres rameaux, non moins nombreux, avaient pris vers le sud la route de plus heureuses régions, et s'étaient établis, avant les KouscMtes eux-mêmes, sur le sol de TAsie antérieure, dans une direction jusqu'au golfe Persique et dans l'autre presque jusqu'à la Méditerranée.

C'est là un fait capital dans la question des Accads ou Touraniens de la Chaldée. Il doit contribuer puissamment à lever les doutes de ceux qui hésitent encore à ce sujet, car il diminue beaucoup l'invraisemblance par laquelle ils étaient choqués. Je crois donc qu'il y a lieu de terminer ce chapitre, en jetant un coup d'œil sommaire sur l'ensemble des peuples touraniens, que nous rencontrons encore exis- . tants et florissants dans une grande partie de l'Asie antérieure, du XII* au VIII* siècle, dans les inscriptions des conquérants de l'Assyrie. Noua achèverons ainsi de replacer les Accads dans leur milieu historique et ethnographique.

J'ai déjà parlé longuement de la Médie anté-iranienne, de sa langue, telle que Tont révélée les travaux des Westergaard, des Saulcy, des Norris, des Oppert et des Mordtmann , ainsi que de la part que ses antiques croyances ont eue, en se mêlant aux doctrines mazdéennes, dans la formation du magisme des Mèdes iraniens. Ceux-ci paraissent n'avoir subjugué la population antérieure que vers le viii* siècle, et jusqu'à ce moment la Médie propre resta un pays entièrement touranîen; la race iranienne ne dépassait pas la contrée de Ehagœ, où le premier fargard du Vendidad-Sadé termine sa migration (1). Le peuple touranien des Proto-Mèdes avait emprunté, à la civilisation du bassin du Tigre et de l'Euphrate, l'écriture cunéiforme, qui servait encore sous les Achéménides à tracer sa langue; et ce système s'était si bien naturalisé chez elle, qu'on y avait vu naître un type paléographique particulier, assez notablement distinct de ceux de Babylone et de Ninive, bien qu'il s'y rattache par une origine certaine. L'idiome proto-médique de la seconde rédaction des inscriptions trilingues des rois de Perse a, parmi les langues de la famille louraniene actuellement existantes, ses principales affinités avec celles du groupe turco-tartare, tandis que les affinités del'accadien sont plutôt avec celles du groupe ougro-finnois ; l'un et l'autre se trouvent environ dans le même rapport avec les idiomes modernes, chacun

(1) Voy. la première de mes Lettres assyriologiques, 1'" série, tome !•

avec ceux d'un groupe différent (1). Il y avait donc chez les antiques Touraniens du sud, éteints depuis tant de siècles, des rameaux divers, et parallèles à ceux qui

(1) Le proto-médique offre, dans son mécaoisxne grammatical, de« différences trop considérables avec l'accadien, pour ne pas être considéré comme appartenant à un autre groupe, mais dans la môme grande famille de langues.

Où ces différences sont le plus marquées, c'est dans le verbe. Tandis que la formation du verbe accadien se rapproche essenfiellemeni du mécanisme du tongouse, le verbe proto-médique rentre dans le type normal des idiomes turco-tartares et ougro-fînnois. Les pronoms se présentent aussi sous des formes qui semblent au premier abord tout autres que celles de Taccadien. Cependant ils ne s'écartent pas de la ^amme des variations constatées par Castrèn, dans son fameux mémoire Sur les affixes pronominoMœ des langues altaiguesj et une analyse attentive permet de les ramener pour la plupart à la même origine.

Mais à côté de ces différences très-saillantes, on doit relever, même dans la grammaire, entre le proto-médique et Taccadien, des affinités plus étroites que la simple communauté du principe agglutinatif.

l'* La parenté organique qui fait de m uq« labio-dentale de nature particulière, intermédiaire entre m et v.

â® L'identité de quelques-unes des postpositions casuelles. Ainsi la postposition na, qui marque le génitif en proto-médique, est identique à celle de l'ablatif en accadien, na, et la postposition ikka ou ikki, laquelle en proto-médique possède à la fois un sens locatif et un sens de motion, ne peut manquer d'être rapprochée de celle du cas de motion en àGcadien, hu. Il est vrai que la particule proto-médique du datif, hCf est tout à fait différente de celle du même cas en accadien. Le locatif e>e marque aussi par ta en accadien, et par va en proto-médique, comme en mordvine. Mais l'origine de cette dernière postposition paraît indiquée par le radical accadien ma, « contrée », qui joue dans un certain nombre de mots de la langue d'Âccad le rôle de particule formative postposée, avec un sens de localité. La postposition composée ativa, qui en proto-médique signifie « à l'intérieur de », semble être formée de va et d'une particule analogue au ta locatif accadien. Le mot accadien mar « chemin », parait aussi expliquer le sens radical originaire de la postposition proto-médique mar, c à partir de, depuis », qui se retrouve en mordvine sous la forme maro.

3** Si, en proto-médique, le pluriel se marque d'une manière autre qu'en accadien, par ih après une voyelle et he après une consonne, la particule mes, dont la postposition forme les pluriels les plus habituels de l'accadien, parait identique au mas ou tmmas, dont l'addition, en proto-médique, donne naissance à des noms collectifs {iippimas» l'ensemble d'une inscription composée de plusieurs tables, comme

subsistent encore chez les Touraniens du nord, seuls conservés.

Plus au sud, d'autres Touraniens, dont on peut moins

celle de Bebistoun, de ttpp», « table, iDscripti'on » ; dassurudtnaSf « l'ensemble du peuple »» de dassurud, c peuple >) et par extension k des abstraits (huma^Sf « royauté », de hu^ « roi >; HtIUmmas, « fausseté, mensonge, > de iitkij « ce qui est faux >),

4* On peut établir un rapproebement entre la formatiye ha des participes passifs du. proto-médique, et la formative ga des adjectifs en accadien.

5* L'affixe ir,. qni, en proto-médique, a le caractère d'un pronom réciproque, est certainement apparenté à la particule ra, qui dans les agglutinations verbales de Taccadien produit les formes réciproques et coopératives.

6^ Bien que Tagglutinaiion dans le proio-médique ait lieu presque exclusivement en postposant tous les éléments au radical, cependant on 7 rencontre encore quelques rares particules formatives qui se préposent, comme en accadien. Tel est l'augmentatif far, par exemple dans farsataniJca, « très-vaste », de satanika, « étendu >; tel est aussi le localisatif it, comme dans itkat, « lieu, » de hâta, même sens. Ce dernier se retrouve en accadien sous la forme id.

7o L'adjectif suit en proto-médique, comme en accadien, le substantif auquel il se rapporte, contrairement à la règle babituelle des idiomes turco-tartares et ougro-finnois actuels.

8^ Le génitif peut s'indiquer en proto-médique par une simple valeur de position, sans particule de déclinaison, comme en accadien; mais dans ce cas, il précède le substantif auquel il se lapporte, substantif qu'il suit quand il a une postposition, tandis qu'en accadien il se place toujours après. Ainsi, pour « fils de Cjrus >, nous avons en proto-médique Kvras sakn et tarKurasna; c'est la même règle qu'en tcbérémisse, où on dit indifféremment, pour «fils de David >, David erga, ou ergaBaviden^ Les affinités de vocabulaire sont bien plus nombreuses et bien plus saillantes. En voici quelques-unes, qui ne me paraissent pas laisser place au dout« :

PROTO-MEDIQUE.

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