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CHAPITRE II Les physionomistes

Les sciences physionomiques sont toutes basées sur la théorie traditionnelle des signatures : Thomme a son libre arbitre, mais est marqué dès sa naissance de plusieurs signes provenant de l'action de causes extérieures, et l'inclinant vers telle ou telle destinée. Les signes peuvent toutefois être trompeurs si la volonté de l'homme est victorieuse de ces tendances. Certains mêmes finissent par s'effacer, et d'autres deviennent apparents par suite de l'action de la volonté et de la continuité de l'habitude.

« L'homme malin et corrompu marche avec une bouche de travers ; il fait signe de ses yeux, il parle de ses pieds, il désigne de ses doigts. {Proverbes, vi, 12, 13). Il cligne des yeux pour machiner des renversements, et tandis qu'il se mord les lèvres, il exécute le mal (xvi, 30). La sagesse paraît sur le visage du sage, mais les regards du fou parcourent les bouts de la terre (xvii, 24). Il y a une race de gens dont les yeux sont altiers et les paupières élevées (xxi, 13). Le cœur de l'homme, dit V Ecclésiastique, change son visage, soit en bien, soit en mal (xiii, 29, 30). L'homme est connu à son regard, et le sage à l'air de sa face. L'habillement du corps, le ris des dents, et sa démarche, font connaître quel il est. (xix, 26, 27) (1). )^

L'Ecriture sainte reconnaît donc que le caractère est appréciable par le geste, l'allure et le visage.

L'antiquité païenne n'a pas ignoré cette vérité,

(1) Lavater, L'art de connaître les homme».

Zopyre disait que Socrate était stupide, lourd, porté à la volupté. Alcibiade éclata de rire en l'entendant. Mais le philosophe avoua qu'il avait du lutter longtemps contre les tendances matérielles de sa nature. — Hippocrate fut aussi physionomiste, comme les prêtres de l'odinisme (1).

Porta, d'après l'école d'Aristote, a développé surtout, avec de curieux dessins, les caractères physiques qui donnent aux hommes des ressemblances avec les animaux.

De Lachambre, médecin de Louis XIV, a des pages qui dénotent un esprit judicieux. Il énonce plusieurs règles générales : la première, de ne pas tenir compte des signes passagers venant de causes externes (2) ; la seconde, de ne jamais juger d'après un seul signe, comme Aristote l'a recommandé ; la troisième, de juger d'après les plus forts quand il y en a qui sont contraires (par exemple, d'après le tempérament plutôt que d'après la naissance, l'âge, le climat}, selon l'habitude et les passions, les qualités de l'esprit ; la quatrième, de rapporter tous les signes au tempérament, qui les fortifie ou les affaiblit selon qu'il leur est conforme ou opposé ; la cinquième, d'examiner la force ou la faiblesse de l'esprit, qui est plus ou moins' le maître des passions et des habitudes ; la sixième, de tenir compte de la parole et des actions de l'homme observé.

Lachambre loue justement Aristote pour avoir ajouté aux règles anciennes, tirées des ressemblances

(,1) A cette école se rattachent Galien, Adamantius, Mélétius, Avicenne, A', erroés, Platon, Guillaume Gratarole, Albert le Grand, Gaspard Schott, Barthélémy Codés (Delà Rocca) ou Corvus, PolémoD, Cardan, Antoine Molini, Huart, Philippe Pinel'e, Jean Belot, Indagine, Piccioli, Jacob Boehme, Paracelse, Praetorius, Albertus Tibertus, Scipio Claramontius, J.-B. Porta, La Chambre, Perneiti, Ghirardelli, Giovanni Ingegneri, évêque d'Istria, Chiaramonti, Blondo, Finella, Ciro Sconiom, le P. Honoré Niquct, S. J. (164^j, etc.

(2) Les parents, les astres, le climat, les aliments, Tâge, Itt bonne ou la mauvaise fortune. Cf. Initiation, septembre 1901.

de l'individu observé avec un homme agité d'une passion, ou avec un homme d'un autre climat, ou avec une femme, ou avec un animal, la règle syllogistique qui conclut d'une inclinaison constatée à une autre qui ne l'est point : par exemple*, de la timidité à la défiance et à la dissimulation, de la colère et de l'amertume à l'envie. En effet, il existe chez l'homme des tendances générales dont certaines autres sont les conséquences naturelles.

Le pasteur Lavater, que ses amis comparaient à Fénelon, et qui fut soupçonné d'être catholique, vulgarisa la physiognomonie. Dans son Art de connaître les hommes par la physionomie, il croit pouvoir avancer que la vie intellectuelle se révèle par les formes du crâne et du front, la vie morale, par les traits et leur expression, la vie physique, par la pureté ou l'altération, les plis et les rides de la mâchoire inférieure. Ces trois vies, dit-il, sont « différents ordres de résultats d'organisation liés entre eux, dépendant du même principe ». Il ne confond donc pas, comme certains occultistes, une vie avec une âme. Les effets de ces vies se rapportent à la tête^ au cœur, aux organes du ventre (1).

Si Tentourage de l'homme agit sur lui, il agit aussi sur son entourage, de sorte qu'on peut juger de lui par son habillement, sa maison et ses meubles : c'est le principe qui a inspiré Balzac et nos rom.anciers réalistes (2).

En règle générale, les traits sont homogènes : tel front suppose tel nez et tel menton. Le système os-

(1) Discours de Moreau (de la Sarthe) dans l'édition de 1S20. Voir pour les dessins, l'édition de 1806 de La physionomie (Bibl. Nat., V. 8884) ; et Y Art de connaître les hommes (V. 8873-S8S8).

(2) Ibid., p. 228.

seux est l'esquisse du corps humain ; le crâne en est l'abrt^gé, comme le visage est celui de la forme humaine (1).

Il faut étudier aussi les gestes, la voix, le caractère de l'écriture.

La justesse d'esprit et la pondération du caractère correspondent au plus ou moins de régularité entre les trois parties du visage (du haut du front aux sourcils, des sourcils au bas du nez, de cet endroit au bas du menton). Le physionomiste étudiera la courbure et le rapport des parties du visage, vues de profil.

Le front ne pouvant être que perpendiculaire, ou penché en avant ou en arrière, Lavater divise ces trois classes en diverses espèces. Le front allongé manque d'énergie ; serré, il est l'indice de la concentration du caractère. Les contours arqués signalent la douceur, les droits, la fermeté ; une perpendicularité complète est signe de manque d'esprit ; si elle se voûte par le haut, de profondeur. Les fronts proéminents sont ceux des êtres bornés ; penchés en arrière, ils indiquent de l'imagination et de la délicatesse. L'os de l'œil saillant est signe de sagacité. L'arrondissement vers les tempes est un présage favorable. Le grand nombre de protubérances signale un esprit trop bouillant. Quand le profil du front présente deux arcs proportionnés, l'inférieur avançant, c'est indice d'une droite et saine raison.

Ce que Lavater dit sur les yeux est absolument insuffisant : il n'a pas constaté le rapport normal de leur couleur avec celle de la peau et des cheveux.

Les sourcils droits se rapportent à un caractère mâle; rudes, à un caractère d'une vivacité intraitable ; épais, à un sens droit ; minces, à la faiblesse. Plus

(1) Le squelette même a sa physionomie et permet de juger de la force qu'eurent les muscles, c'est-à-dire de son tempérament. — Moreau (de la Sarthe) a rappelé que les os et les muscles s'accroissent dans les mêmes proportions.

ils s'approchent des yeux, et plus le caractère a de solidité.

Ce que dit Lavater sur le nez et les joues est fort obscur.

Le menton charnu est un signe de sensualité ; angulaire, de bon sens et de fermeté bienveillante ; plat, de froideur et de sécheresse du tempérament, petit, de timidité ; rond, à fossette, de bonté. « Un menton qui recule, dit Andrieu, disciple de Lavater, dément, dès qu'on en vient à Faction, les hardiesses du front, les initiatives du nez et les paroles de la bouche (1). »

Les lèvres épaisses indiquent franchise, tendance à la sensualité et à la paresse ; resserrées, le sangfroid, l'exactitude ; relevées aux extrémités, un fond de vanité, de frivolité et de malice ; correctement dessinées, un esprit ferme et judicieux ; la lèvre supérieure débordante signifie la bonté (2) ; la lèvre inférieure se creusant au milieu, un esprit enjoué ; la bouche bien close annonce le courage. Le célèbre physionomiste appelle irritable la lèvre inférieure qui déborde (3).

Il a laissé tout à dire, ou à peu près, sur les dents, les oreilles, le cou, la chevelure. D'après lui, les dents petites et courtes indiquent la force physique ; longues, la faiblesse et la timidité (qu'en pensent les Anglais?) ; blanches, propres, bien rangées, un cœur bon et honnête ; négligées et sales, de mauvais sentiments (ou simplement l'ignorance des dentifrices ?) ; larges et serrées, elles présagent une longue vie. Les gencives supérieures apparentes lors de

(1) Études sur la main, le crâne et la face. 1800, in-18. Bibl. Nat., V. 30 318. Lavater a dit cju'un trait peut être contrebalancé par d'autres contradictoires (p. Il9, éd. de 1820).

(2) Le scrupule, selon Mantegazza. (La physionomie et L'exprèsiion des sentiments. Alcan, 18^5, in-8*.)

(3) Signe de fermeté ou d'obstination, selon Mantegazza ; de noblesse et de fermeté, selon Schack.

LES âClENCES PHYSIONOMIQUES 15

l'ouverture de la bouche dénotent l'homme froid et sans passion. Le cou long et effilé est celui des flegmatiques et des efféminés ; gros et grand, celui des hercules et des magnanimes ; gros et court, celui des colériques ; flexible, celui des hommes souples ; roide, celui de Tinsatiable et de l'intolérant ; difforme, celui du curieux et de l'avare ; penché à droite, celui des studieux ; penché à gauche, celui des dissipés.

Lavater recommande de faire un registre de tous les visages caractéristiques.

Son grand ouvrage est extrêmement précieux ; quantité de vulgarisateurs l'ont copié et pillé sans vergogne. Mais il est déparé par des longueurs, des répétitions, des dissertations morales, l'abus de formules banales et de clichés dans le genre de celui-ci : <c Personne ne niera que ce front n'appartienne à un homme de grande intelligence. »

En un mot, Lavater est un grand moraliste, qui a de prodigieuses facultés d'intuition : mais son œuvre est à refaire .

Son contemporain. Camper, essaya de déterminer les qualités des races diverses par le plus ou moins d'ouverture de l'angle facial, que détermine une droite passant par le trou auriculaire et la base des narines, avec une tangente au front et aux incisives supérieures. Cet angle, en effet, ne dépasse pas ordinairement 80 degrés chez les Européens, 70 chez les nègres, 65 à 30 chez les singes.

Gall prétendit démontrer que les sens internes ont des organes particuliers comme les externes, dans l'intérieur du cerveau, et que le crâne offre en relief l'expression de ces facultés, de sorte que chaque portion du cerveau est le siège d'un organe particu-

lier, et qu'on peut dessiner une sorte de carte phrénologique des facultés de l'àme. Le cervelet, par exemple, serait l'organe de l'amour. L'expérience lui permit de démontrer des analogies entre des crânes de voleurs et de meurtriers.

Il vint à Paris en 1807, et publia avec Spurzheim : Anatomie et physiologie du sr/stême nerveux (1810, 4 vol. in 4°) ; puis un ouvrage : Sur les fonctions du cerveau (1822 à 1825, 6 vol. in-8^). Sa carte phrénologique fut très goûtée des curieux. Spurzheim la corrigea non moins arbitrairement que Gall l'avait composée.

Gall se moque de l'affirmation de Lavater, sur la possibilité d'apprécier les facultés de l'être humain d'après toutes les parties de son corps et non pas seulement d'après la conformation du front et des os de la tête ; et il s'étonne que des artistes admettent qu'une forme déterminée du front suppose telle autre du nez. Ses observations, dit-il, lui ont permis de constater la variété du type des physionomies chez des dévots, des poètes, des guerriers, des ambitieux, qui avaient l'organe cérébral de leur qualité ou faculté dominante extrêmement développé. Contre Lavater, il dit aussi que l'àme ne construit pas ellemême son enveloppe corporelle, que vertus et facultés ne sont pas dans la proportion de la beauté des parties du corps et de l'harmonie qui règne entre elles. Le physionomiste lui paraît avoir jugé en se laissant guider inconsciemment par les gestes, la démarche, le mouvement des yeux, le parler.

La mimique lui semble être le seul langage universel, parce qu'elle se rapporte aux divers organes du cerveau. Aussi Gall est-il le père de toute une école moderne de physionomistes.

Gall avait constaté, dès son enfance, que ceux de ses camarades qui se distinguaient par une bonne mémoire avaient les yeux gros et saillants. Plus tard, il remarqua chez tous les musiciens célèbres la

bosse de la tonitivité de mélodie sur le côté du sourcil. Peu à peu il arriva à conclure que les facultés intellectuelles sont comprises dans la partie antérieure de la tête, les facultés morales dans la portion supérieure, et les facultés instinctives ou animales dans la partie postérieure et le cervelet.

Mais il a été prouvé par Lélut qu'un très grand développement du front, contrairement à la théorie de Gall, coïncide avec Tidiotisme (1).

Flourens a montré qu'on peut retrancher une portion des hémisphères cérébraux, sans que rintcUigence soit perdue : elle s'affaiblit et s'éteint graduellement. Donc les hémisphères concourent par leur ensemble à l'exercice plein et entier de l'intelligence ; et il n'y a pas de siège pour chaque faculté ou chaque espèce de sensations. La perte d'un sens n'est pas celle de l'intelligence : « Enlevez à un animal le cervelet, il ne perd que la régularité de ses mouvements de locomotion ; si on enlève les tubercules quadrijumeaux, il ne perd que la vue ; si l'on détruit la moelle allongée, il perd ses mouvements de respiration et par suite la vie. »

Quant au cervelet, que Gall disait être l'organe de Tamativité, le docteur Luys affirma qu'il est le fabricateur de la force nerveuse.

On a reconnu que Gall n'a pas rendu compte de la signification des parties inférieures du cerveau ; et •que la boîte crânienne, dans la partie antérieure, n'est pas exactement modelée sur sa forme.

La phrénologie proprement dite est discréditée. Cependant Broca fit admettre, en 1861, à la Société d'anihropologie, contre Gratiolet, que le volume du cerveau a un rapport avec les facultés. Son poids s'apprécie en multipliant le nombre de centimètres cubes de la boîte crânienne d'un mort par le coefii-

H) Anatomie et physiologie du système nerceux, IV, 28>28'^,

LES SCIENXES PHYSIONOMIQUES 2

cient 0,870 : mais il est impossible, et pour cause, de faire un calcul de ce genre sur un vivant. M. Manouvrier, auteur d'une étude sur le poids de l'encéphale, dit que chez les Parisiens de la classe ouvrière, leur capacité crânienne étant de 1.559 centimètres, il est de 1.356 grammes. M. Sappey a trouvé 1.358 grammes. Les partisans de cette théorie, en dépit de graves exceptions, Pont maintenue, en rappelant qu'il faut tenir compte de la taille. Broca nous affirme que l'écart entre les crânes extrêmes n'était que de 472 centimètres chez les Parisiens du XII® siècle ; et qu'il s'élèverait aujourd'hui, d'après Le Bon, à 593 centimètres. Selon Broca, la capacité crânienne s'accroît de 5 centimètres par siècle. Les circonvolutions du cerveau sont d'autant plus développées que l'intelligence est plus exercée : ceci se rattache à la loi générale du développement de tout organe par l'exercice.

La civilisation nous conduirait donc vers une inégalité de plus en plus profonde.

Mais ces études nouvelles sont bien différentes de celles de Gall et Spurzheim : les cràniologistes actuels reconnaissent même que la forme du contour du crâne ne détermine point les aptitudes et les qualités.

Disciple de Lavater et de Gall, Herbe, dans son Traité physiognomonique de la tête, publié en 1840 (1), distingue huit tempéraments. Le même auteur divise les faces humaines en six classes. Gratiolet, dont l'ouvrage posthume sur la physionomie a été édité par Hetzel en 1865, est resté dans la région des principes scientifiques : il a dédaigné toute explication pratique. Delestre a pubUé en 1866 un traité de réelle valeur (2).

Depuis l'époque de Gall et de Spurzheim, les pro-

(1) Bibl. Nat., V. 15105. Ledos a perfectionné ce système de manière à le transformer,

(2) Bibl. Nat., V. 13960. (Delestre; et V. 5048 (Gratiolet.)

grès de la physiognomonie sont dus plutôt aux littérateurs et aux peintres qu'aux ecclésiastiques, aux philosophes et aux médecins. L'écrivain analyste cherche la pensée sous l'expression du visage ; le peintre a pour but de bien rendre lui-môme cette expression. S'il est naturel qu'ils se préoccupent de la physiognomonie, il est bien moins naturel que le philosophe, psychologue ou moraUste, s'en désintéresse absolument.

L'œuvre d'Honoré de Balzac dénote des connaissances aussi variées que profondes. Le grand observateur égalait Lavater en sûreté d'appréciation. Mais il n'a pas laissé de traité didactique. La Théorie de la démarche, simple esquisse, peut se résumer en quelques lignes. Le caractère du port et de la démarche correspond au trait dominant du caractère de chaque individu.

« Il existe, dit Balzac, une anatomie comparée morale, comme une anatomie comparée physique. Le regard, la voix, la respiration, la démarche sont identiques, mais, comme il n'a pas été donné à l'homme de pouvoir veiller à la fois sur ces quatre expressions diverses et simultanées de sa pensée, cherchez celle qui dit vrai : vous connaîtrez l'homme tout entier. »

Tout mouvement a une expression qui lui est propre et qui vient de l'àme. Les mouvements faux tiennent essentiellement du caractère ; les m.ouvements gauches viennent des habitudes.

Le major danois Schack, peintre d'histoire, constate que les parties mobiles de la face montrent les passions habituelles de l'individu, et que les parties fixes révèlent plutôt l'état des facultés (1).

Il emprunte à la phrénologie la détermination du point central de la tête, vers le milieu de l'oreille, et

(1) La physiûnomie chez l'homme et les animaux, traduction Yanoski. Paris, Baillière, 1887, Bibl. Nat., in-8*, V. 9234.

la division du crâne en trois sections parles perpendiculaires qui se coupent en ce point : la distance de l'oreille à la partie antérieure du front mesure les aptitudes intellectuelles ; celle de l'oreille au sommet du crâne, les sentiments moraux ; celle de l'oreille à la partie postérieure du crâne, les penchants matériels.

La forme, l'expression du visage révèlent leur plus ou moins de vigueur. Mais Schack ne distingue que les faces oblongues, rondes et piriformes. Selon lui, le rectangle exagère les qualités de la forme oblongue : la persévérance devient l'opiniâtreté, la fermeté, le courage. Ces formes correspondent aux tempéraments bilieux et sanguins. Le contour arrondi indique le développement des viscères, la largeur et la grosseur de l'individu, dont le teint est frais, les yeux bleus ou gris clair, avec des cheveux fins ; le caractère simple et vif, exempt de méchanceté, avec du goût pour les exercices physiques et la bonne chère. Cette forme caractérise les tempéraments lymphatiques, sanguins et bilieux.

La partie supérieure du visage est très développée chez les personnes nerveuses, dont les traits et les cheveux sont fins, le cou élancé, la poitrine étroite, les membres grêles.

Schack remarque que des cheveux hérissés audessus d'un front perpendiculaire indiquent l'entêtement. Il assure que dans les fronts extraordinairement élevées, la force de la pensée est partagée dans une trop grande masse, ce qui lui fait perdre de la précision. La compréhension et l'analyse lui paraissent avoir leur siège sous les sourcils. Il juge comme Lavater de l'expression du sourcil ; et il étabht ainsi la règle pour les yeux : « De grands yeux, pleins d'âme et de vie, signifieront clarté, lucidité ; de petits yeux, vifs et profonds, signifieront profondeur ; des yeux hardis, purs et nettement dessinés, signifieront finesse et pénétration. »

Le nez petit, retroussé, est signe de finesse ; droit et fin, de goût et de délicatesse ; recourbé, de jugement, de raison et d'égoïsme ; informe, de lourdeur.

La bouche droite et serrée est l'indice d'un esprit froid, actif, réservé ; entr'ouverte, d'une nature communicative et franche ; charnue, de la passion et de la sensuaHté ; ouverte, de la simphcité. Les lèvres contractées, aux coins relevés, signifient volonté, étroitesse d'esprit, ambition ; abaissés, les coins signifient froideur et rigidité. Quand la lèvre supérieure découvre les dents, le caractère est bon, mais sensible, irritable et capricieux.

Les joues à contour fin et allongé sont un signe de culture d'esprit ; osseuses, du contraire. Les oreilles pendantes dénotent le flegme ; très développées en haut, l'incertitude ; en bas, plus de vigueur, mais moins d'activité ; trop petites, la crainte et le soupçon par étroitesse d'esprit. La manière de donner une poignée de main, la démarche, sont en harmonie avec le caractère.

Chez les différents tempéraments, les lignes de profil sont : la perpenchculaire chez le biheux, la ligne convexe chez le sanguin, la ligne concave chez le mélancohque, et une hgne ondulée chez le flegmatique.

Suit une comparaison des types d'individus humains avec des types d'animaux : cette partie de l'ouvrage est fort ingénieuse ; mais il y manque des vues réellement scientifiques sur l'expression de la tête chez l'animal. Darwin est allé plus loin dans son livre sur l'expression des émotions chez l'homme et chez l'animal (1).

L'ouvrage de Schack a le défaut grave, comme celui de Lavater, de ne pas exposer comment un trait physique peut être renforcé ou annulé par un au ire.

(1) Paris, Baillière, 1872, in-8*. (Livre plein d'observations curieuses, mais renfermant des théories inacceptables.)

Le livre de Duchenne (de Boulogne) sur le mécanisme de la physionomie humaine (imprimé en 1862, réédité en 1876) a une grande valeur pour l'étude des muscles expressifs.

Publié en Allemagne, le livre de l'allemand Piderit a été traduit sous ce titre :

La Mimique et la Physionomie. (Alcan, 1888). Il renferme une excellente introduction (1) .

Piderit est un philosophe : il sait, ce que Lavater ignorait, rattacher ses observations à des principes généraux. La mimique est éclaircie par lui au moyen de l'anatomie.

Les mouvements musculaires d'expression occasionnés par des représentations agréables ou désagréables se rapportent à des impressions sensorielles harmonieuses (agréables) ou inharmonieuses (désagréables). Une représentation agit avec une intensité d'autant plus grande que son caractère est plus prononcé et qu'elle est plus soudaine. Tels sont les principes psychologiques qui servent de base à la théorie de Piderit sur les mouvements mimiques du visage. Les muscles oculaires sont indépendants des muscles faciaux : c'est pour cette raison que le regard peut être attentif quand l'auditeur affecte l'indifférence ; que le regard a son expression quand la volonté rend les traits immobiles. Il est, d'après sa mobilité, paresseux, vif, ferme, doux, errant ou inquiet ; d'après sa direction, caché, pédant ou ravi. Le caractère du regard correspond aux qualités et aux défauts de l'individu. Le regard pédant est caractérisé par la tête tournée incomplètement vers l'objet fixé : il indique le misonéisme orgueilleux.

Un clignement rapide des yeux, tenant humide la cornée transparente pour favoriser la netteté de la vue, exprime chez certains une grande attention.

Les rides verticales du front expriment tantôt la

(1) Bibl. Xat., in-8*, V. 9989.

mauvaise humeur, la maladie, tantôt le travail intellectuel pénible. M. Piderit remarque avec raison que la signification de ces rides est modifiée par celle du regard : « le regard est-il terne alors que le front est plissé verticalement, on peut admettre que l'homme reste passif en face de situations ou de représentations désagréables, qu'il ne lutte point contre elles ; si, par contre, un regard ferme et ardent se joint à des rides verticales, il faut admettre que l'homme est en colère, qu'il réagit énergiquement contre les causes matérielles ou psychiques de son mécontentement » (p, 68). — L'œil ouvert indique un esprit éveillé, « accessible à toutes les impressions » ; l'œil fermé à demi, l'apathie ; l'œil humide et brillant, la sensibihté. L'éclat de l'œil signale la santé et l'intelligence.

La lèvre supérieure tirée en haut par les muscles releveurs dénote l'amertume, la susceptibilité. La douceur est révélée par l'atcraction du muscle orbiculaire des lèvres contre les dents au moyen des muscles canins. L'avancement des lèvres est le trait scrutateur, qui fait voir l'orgueil du critique. Le resserrement des lèvres est un indice de l^effort soutenu, la persévérance ou l'obstination et l'endurcissement.

Le dédain est signalé par des sourcils arqués, des rides horizontales du front, des paupières baissées, le miheu de la lèvre inférieure pressée vers le haut avec un pli arqué au-dessous. L'ouverture de la bouche est un signe d'indolence, d'intelligence médiocre. Le relèvement des phs de la bouche et la patte d'oie autour de l'œil signalent la nature joyeuse. Le gonflement des narines signifie « attention relevée ».

En 1894, M. Oudin a édité le bel ouvrage du peintre Eugène Ledos (né en 1822), intitulé Traité de la physionomie humaine (1). La presse parisienne

0) Eibl. Nat., V. 254S4.

a fait à ce livre exceptionnel, fruit de quarante années d'études et de pratique, utile surtout au prêtre, au magistrat et au médecin (j'ajouterai au pédagogue et au père de famille), un accueil des plus bienveillants.

Eugène Ledos sait que Tâme informe le corps, et u'il exista une harmonie universelle, une liaison es mondes, troublée par la désharmonie qui suivit la chute. Ces principes de haute philosophie chrétienne inspirent tout son ouvrage. Il ajoute que tout être humain, étant né libre, a l'impérieux devoir de se perfectionner, quand la physionomie lui a fait reconnaître ses défauts. Les sympathies et les antipathies sont par lui expliquées au moyen d'un courant interne, que forment les vertus et les vices, et qui se répand à l'extérieur du corps en l'enveloppant comme d'une atmosphère fluidique. Cette vue est d'autant plus intéressante à rappeler, que la Revue philosophique, au commencement de 1901, a signalé deux femmes voyant devant les personnes de leur connaissance une atmosphère colorée d'après leur caractère ; fait depuis longtemps connu et des étudiants du magnétisme animal, et des écrivains qui ont traité des questions de mystique (1).

L'auteur applique la loi du ternaire : le visage est divisé en trois parties, dont chacune est le foyer et le centre d'action d'opérations, de perceptions et de sensations particulières. De même, il faut distinguer trois mondes et trois vies : le monde divin ou spirituel, correspondant à la vie intuitive et spéculative ; le monde sensitif, où sont les organes des facultés de la configurativité et de comparativité, le sens et la mémoire des formes ; et le monde matériel, qui est celui du destin. Cette distinction rappelle Lavater : mais Ledos a beaucoup plus de profondeur et de talent d'exposition.

{\) Voir notre brochure sur l'occuitisme contemnornin.

Il est par suite devenu un véritable chef d'école. Lavater avait donné une importance prépondérante aux formes fixes ; Schack, aux formes mobiles ; Ledos, s'inspirant des remarques trop brèves de Lavater et de Herbe, constate qu'il y a « un cercle et une ellipse moraux, un carré et un triangle intellectuels, dont les formes matérielles ne sont que le signe ». C'est ce qui fait l'originalité de son système.

« La face humaine, par sa conformation générale, correspond à cinq figures géométriques qui sont le carré, le rond, l'ellipse, le triangle et le cône. Toute tête humaine est enfermée dans Tune ou l'autre de ces figures. »

Ledos subdivise chacun de ces types généraux en trois classes déterminées par la proportion du type . franc, long ou court. Ces caractères sont modifiés par le tempérament. Leur désaccord produit des incohérences, des bizarreries, des inconséquences. Le type franc correspond à la positivité, le type long à l'idéahsme, le type court au matériahsme, dans l'ensemble général des tendances individuelles. Chez le type carré, ce qui prédomine, c'est l'amour de la propriété, avec des idées d'ordre et de méthode daiis les individus instruits. Chez le type triangulaire, il y a plus de finesse que de méthode et de persévérance, avec une certaine instabihté. Chez le type rond, il y a de l'énergie d'action, de l'autoritarisme, de la vivacité. Chez le type ovale, il y a de l'intuition, de la versatilité, absence de positivisme. Chez le type conoïde, il y a prédominance du sens pratique.

La forme des contours a une signification générale aussi, et une signification particuHère suivant le genre de types auxquels ils sont associés. Il y a des analogies entre les contours et les types : les contours carrés indiquent l'énergie, le calcul ; anguleux, l'égoïsme, la persévérance, l'ambition 5 noueux, la fougue, l'activité dévorante, l'audace ; pointus, la finesse, l'irritabihté, l'inspiration, la mobilité ; ronds

et souples, la bonhomie, la franchise, l'indécision, les colères passagères ; mous, la passivité, l'inertie des passions.

Les tempéraments hippocratiques, combinés avec les signes du zodiaque, donnent plusieurs types qui peuvent se ramener à huit types planétaires, dont chacun est heureux ou malheureux.

Ledos constate la nécessité de tenir compte de tous les signes avant de porter un jugement et de commencer par examiner l'ensemble.

Son livre, en dépit de quelques répétitions, mérite d'être lu, relu et médité. Nous lui emprunterons beaucoup pour la conclusion de notre brochure : il mériterait une réédition de luxe avec dessins coloriés.

Après sa pubhcation, l'école de la mimique a encore mis au jour un ouvrage important.

François del Sarte, professeur de chant et de déclamation, inspira la Théorie de la démarche de Balzac, et le bel ouvrage de M. Giraudet : Physionomies et gestes {\). Les lois de del Sarte ont été confirmées par les travaux de Darwin, Duchenne de Boulogne, Gratiolet, Pigerit, Mantegazza, Maret, Ad. Nicolas. Une profonde philosophie trinaire inspire ce système savant, quelque peu compliqué.

M. Fouillée reconnaît dans la vie l'opposition des forces centripètes (d'intégration, de concentration) et des forces centrifuges (désintégration et expansion) déterminant les tempéraments sensitif et actif, subdivisés chacun en deux variétés par une tradition qui lui paraît acceptable.

C'est ainsi qu'il se retrouve d'accord avec la division ternaire citée plus haut, et concilie la tradition avec les exigences de la philosophie moderne (2).

(1) Quantin, 1895. Bibl. Nat., V. 3385. Le bel ouvrage de M. de Rochas sur les sentiments, la musique et le geste, n'étudie que le cas très particulier de l'hypnotisée Mlle Lina.

(2) Les tempéraments et le caractère, 2' éd., 1895. BLbI. Nat. in-8*. R. 14116.

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