R. VON IDERING. — LA PHILOSOPHIE DU DROIT
connaître par les causes, et si ces causes ne sont pas tangibles, visibles dans les codes, si elles sont cachées dans les âmes, il faut -avoir entrer dans les âmes ; si les causes ne sont pas offertes à la pure observation, mais promises aux t!i faut savoir faire des théories. En ce sens
on pourra dire que toute science du droit est subjective.
dit Jhering dans une phrase qui semble être le contre-pied de la fameuse devise de Ranke . réclamer partout, en histoire, l'objectivité absolue, n'est-ce pas méconnaître la nature de la connaissance humaine * ? Qui veut, en matière de science sociale, ne retenir que l'objectif, pourra décrire, à la rigueur, mais n'expliquera pas. Or, pour introduire un ordre dans la masse confuse des phénomènes juridiques, un principe d'explication est nécessaire : la véritable science du droit est à ce prix. On pourrait donc dire que, suivant Jhering. ce terme ambigu de science du droit, qui sert à désigner des choses si différentes, le savoir historique aussi bien que l'habileté technique 2, devrait être réservé à la désignation de ce qu'on nomme, souvent, philosophie du droit. Si toute science doit être, ou tendit à être [explicative, il n'y a pas de science du droit sans une recherche des causes, ou, ce qui revient au même, des fins des phénomènes juridiques, en un mot sans une philosophie sociale.
s principes d'explication l'école historique offraitelle donc à Jhering? On croyait et on croit encore, parfois, expliquer les phénomènes juridiques en assimilant le droit à un organisme. Savigny, en discutant le pouvoir de légi-
. en combattant le rationalisme du xvm" siècle qui, comme il attribuait à la raison individuelle la création du droit dans les temps primitifs, lui accordait le pouvoir de la transformer, de la' créer à nouveau de notre temps, en montrant enfin que le droit n'est pas une œuvre artificielle,
1 /.' ngsgeschichle, 1.
leichende R nschaft, par T. Meili, dans
la Zukunft du 16 juin 1894.
3 Dana l'ouvrage intitulé: i'eber tien Bevuf unserer Zeit su* Gesetzgebung .
qui résulte d'un calcul, mais un produit naturel, qui sort du plus profond de L'âme populaire et s'épanouit lentement comme une fleur, ouvrait la porte au naturalisme. — Jhering en ressentit l'influence. Comme Stahl , comme Post. il comparera le droit à un organisme, et se placera, pour le décrire, tantôt au point de vue anatomique, tantôt au point de vue physiologique *. Mais il reconnaît vite que, si ces analogies sont commodes pour la description des faits juridiques, elles n'en font pas avancer l'explication. Leur avantage est négatif. Sans doute la métaphore naturaliste a le privilège de rendre sensible l'erreur de l'hypothèse individualiste, mais il faut comprendre qu'elle nous présente un problème, et non une solution. Il ne suffit pas de montrer que les droits n'ont pas été fabriqués, de toutes pièces, par la réflexion individuelle ; il faut encore découvrir les forces réelles dont ils sortent. La notion de l'organisme nous met-elle sur le chemin de cette découverte ? Yest-elle pas une notion confuse par excellence que le naturaliste trouve au début, non au terme de son analyse, et qu'il essaie de résoudre en ses éléments :' Si elle veut, dit Jhering contre Stahl 2. se mettre à l'école des sciences naturelles, la science du droit, pas plus que la chimie organique, ne doit souffrir des organismes, elle doit les dissoudre. Ainsi Jhering ne' s'arrête pas à l'idée d'organisme, il n'en retient que ce qui est principe d'explication, l'idée de finalité. A la lumière de cette idée, les phénomènes juridiques apparaîtront, non plus comme des fruits de la nature, mystérieux, inexplicables, mais comme des produits de l'art humain i. La philosophie paresseuse du naturalisme laissait croire qu'ils se faisaient pour ainsi dire tout seuls ; on pourra au contraire leur assigner des causes précises dans les tendances, soit de l'État, soit de l'individu. Jhering rendra de la sorte, dans sa philosophie du droit, une certaine place aux deux théories que le natu-
(1) Geist, I, 48-58. i-2 Geist, III, 40.
(3) Geist, IV. 3. 300.