‹ Les Sciences sociales en AllemagneChapitre 13 sur 21 · I | G< '. III · texte numérisé non relu

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peuple agriculteur, constructeur, actif1. Les Germains ne portaient pas en eux, comme un don du ciel, une tendance spéciale aux émigrations : le désir de vivre commun à toutes les races, la faim, mal satisfaite par le milieu, les a comme chassés devant elle 2. Les différents caractères nationaux que présentent, aujourd'hui, les différents peuples de l'Europe, pourraient être, de la sorte, non plus seulement constatés ou décrits, mais expliqués. La téléologïe dépasse la psychologie nationale.

D'une façon plus générale, Jhering, fort de sa téléologie. reproche aux hypothèses explicatives suscitées par l'école historique une sorte d'arrêt dans l'explication : elles prennent pour causes premières, irréductibles, des phénomènes qui ne sont eux-mêmes qu'effets et conséquences. C'est ainsi que Jhering blâmera l'historisme non pas seulement d'attribuer la création des différents droits aux seuls sentiments nationaux, mais, en général, de vouloir expliquer par la présence du sentiment du droit l'apparition des phénomènes juridiques. En effet ce sentiment n'est pas primitif, mais acquis, et il n'est pas juste de dire qu'il ait créé les droits : c'est plutôt la réciproque qui est vraie3. Sans doute, au moment où nous naissons, notre milieu social est tellement imprégné de droit que nous acquérons sans nous en douter et rien qu'en respirant, semble-t-il, le sentiment juridique. Nous sommes donc tout naturellement portés à croire qu'il sort de nousmêmes. Mais la science de la médecine n'a-t-elle pas prouvé que beaucoup de troubles organiques que l'on croyait autrefois produits comme spontanément, par des causes tout internes, viennent en réalité du dehors ? La science du droit dissipera de même l'illusion nativiste, en découvrant les voies insensibles par lesquelles les notions du droit s'infiltrent, pour ainsi dire, en nous. Sans doute encore, de nos jours, le sentiment juridique crée des lois,

! Vorgêschickte, 98, 100.

■2 Vorgeschichte, 463.

(3) Zweck, II. Vorrede, p. X. ZweckVorgeschichtet 10.

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sinon le sentiment juridique de la nation, du moins celui de quelques individus qui donnent comme le ton à la foule1. Mais c'est une erreur d'imaginer que le même rapport qui lie aujourd'hui le droit et le sentiment du droit tous temps : passer de l'actuel à l'éternel, du à l'inné est d'une philosophie paresseuse2. La nature e>t parcimonieuse : pas plus qu'elle n'a imprimé dans l'esprit des hommes, antérieurement à toute expé- • . l'idée de la hrouette ou de la machine à vapeur, elle ne lui a donné toute faite l'idée de la propriété ou de la justice. Elle ne lui a fait qu'un don, Tégoïsme : et c'est de ce sentiment, seul primitif, que l'histoire, aprè> un long travail, tire progressivement tous les autres, y compris le sentiment du droit3. A la doctrine romantique du sentimentalisme il faut donc substituer, dit Jhering, le prosaïsme de la finalité : la lutte des égoïsmes, non l'attrait mystique de quelque sentiment juridique, a suscité le C'est la nécessité qui fait les lois. On peut donc dire que le droit existait objectivement dans les institutions, avant qu'il n'existât subjectivement dans les âmes, c'està-dire avant qu'elles n'en eussent pris conscience comme d'une puissance spéciale, distincte de la force, et pouvant s'opposer à elle. Ainsi s'explique ce fait que, pendant longtemps, le sentiment du droit ne fait que refléter les institutions : c'est seulement après qu'il a reçu la longue éducation du droit objectif que le sentiment juridique, comme un enfant qui discute les ordres de sa mère, réagit sur le droit objectif. Ainsi le rapport de ces deux termes varie avec l'histoire; le droit précède d'abord le sentiment du droit, puis l'accompagne, et enfin le suit, comme l'ombre, à mesure qu'avance le soleil, précède, accompagne, et suit un voyageur. Parce que nous sommes au soir, nous ne devons pas croire que l'ombre, au matin, marchait déjà derrière nous \

(1) Entwickelungsgeschichte^ 24.

(3) Vorgeschichte, 50-60. (4j Entwickelungsgeschichte, 27.

Le même raisonnement permet à Jhering de restreindre la part, non pas seulement du sentimentalisme, mais de toute espèce d'idéalisme en matière de science sociale1. Il n'a pas eu occasion de prendre directement à partie la philosophie de l'histoire intellectualiste, suivant laquelle l'histoire des croyances et des connaissances révélerait les véritables causes de toute transformation sociale, mais ce qu'il dit. dans ses derniers livres, du rapport de la religion ou de la science avec la finalité, indique assez ce qu'il pensait d'une explication totale du monde social par les idées. Il est loin de nier leur action, mais il la tient, comme leur être même, pour dérivée, et non pour initiale. Souvent, expliquer à l'aide des notions que nous trouvons actuellement dans nos âmes le cours des événements historiques et la création des institutions juridiques, c'est renverser l'ordre réel, mettre l'effet à la place de la cause et oublier que ce qui est premier pour notre conscience est parfois dernier dans l'histoire. A cette méthode qu'il appelle psychologique il faut substituer la méthode qu'il appelle réalistique 2. Elle nous montrera que partout le concret a précédé l'abstrait, et la pratique, la théorie, que la recherche de la fin est antérieure à l'apparition des idées3. Cette théorie même qu'on peut appeler l'idéalisme formel ou rationalisme, et qui consiste à dire que les phénomènes juridiques, comme tous les phénomènes sociaux, ne tendent pas sans doute à réaliser un certain idéal matériel, mais à s'organiser rationnellement, à former un ensemble logique satisfaisant pour la raison *, prêtera à des objections du même genre. Sans doute Jhering a reconnu, avec Puchta. les services qu'elle peut rendre. Elle décrit fort justement la forme que tendent à prendre

(1) Contre l'utilitarisme de Jhering, cf. Kohler : Idéale in Recht. Archive fur biigr. Recht, 1891, p. 160.

(2) Zweck, II. 109-125.

(3) Vorgeschichte, 163, 221.

(i) Cf. F. Dahn, Vernunft im Recht. L'auteur y entreprend, de ce point de vue rationaliste, une critique développée des idées de Jhering.

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