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II. 18842G

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intelligence nous apporte. Nos connaissances vont plus vite que nos sentiments. Quand nos conceptions actuelles, conformes à l'état de notre connaissance, seront descendues dans l'inconscient et devenues sentimentales, la connaissance aura progressé. Ainsi ces deux forces, le sentiment et l'intelligence, dontl'une n'est souvent que le produit etla transformation de l'autre, se suivent tout le long de l'histoire de la morale, et leur lutte recommence à chaque étape. Ainsi l'intelligence apparaîtra souvent comme destructrice de toute morale, et Socrate sera traité comme un corrupteur. Ainsi notre conduite semblera, suivant les points de vue, tantôt plus morale, tantôt moins morale que notre intelligence. Ainsi, enfin, nous serons perpétuellement partagés entre le désir moral d'obéir à ces impulsions obscures qui nous semblent sacrées, de redevenir enfants, et celui d'agir rationnellement, de conformer notre vie aux lois et aux résultats de notre science : conflit sans cesse renaissant, que ni la spéculation logique, ni la recherche scientifique, ni l'histoire elle-même ne peuvent supprimer.

Il est remarquable en effet que le besoin d'unité logique, au lieu d'apaiser le débat, le réveille le plus souvent. Deux devoirs opposés peuvent vivre côte à côte dans notre esprit sans se troubler. Mais le désir de les ramener à un devoir unique fait ressortir leur incompatibilité. On est choqué du caractère fragmentaire, non systématique, que la coexistence des devoirs multiples donne à l'activité morale, on tente de les réduire, de les organiser, on les traite par la logique. Les contrariétés deviennent alors des contradictions. Lemonisme lui-même, enfin, suscite ici son contraire.

A défaut de la pure logique, la science ne peut-elle pas mesurer les quantités de bien contenues dans chacun des devoirs qui s'opposent, et résoudre le problème par un calcul ? En rapportant, par exemple, nos différents devoirs aux cercles sociaux qui en contiennent les origines et les fins, ne pourrait-elle déterminer le plus large, quantitativement supérieur aux autres ? Malheureusement on ne peut se borner à mesurer l'extension des conséquences de

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nos actions morales, et décider du même coup que l'action la meill elle dont la sphèreest la plus développée,

que tout devoir, par exemple, envers l'humanité, est mathématiquement préférable à tout devoir envers la famille. 11 faudrait mesurer en même temps l'intensité des cons< is de nos actions morales, examiner si le bien

que noua faisons à des êtres moins nombreux, ressenti plus vivement, ne pèse pas autant que le bien que nous fais» - plus nombreux, ressenti moins vivement,

il faudrait additionner les étendues et les intensités, puis comparer les sommes. Opérations impossibles : la réduction des questions à des problèmes de quantité est utile quand il s'agit de choses réellement et précisément mesurables; partout ailleurs elle ne fait que doubler les difficultés.

Dira-t-on enfin que l'histoire elle-même doit faire disparaître par son progrès les conflits de devoirs, et réaliser ainsi, petit à petit, le monisme moral ? L'histoire au contraire multiplie le nombre des cercles sociaux, religieux, intellectuels, commerciaux, auxquels les individus appartiennent, et n'élève leur personnalité que sur l'implication croissante de ces cercles. Par suite, leur devoir n'est plus relativement simple, clair, unilatéral, comme au temps où l'individu ne faisait qu'un avec sa société. La différenciation croissante des éléments sociaux, la différenciation correspondante des éléments psychologiques dans la constes les lois du développement parallèle des sociétés et des individus semblent bien plutôt devoir augmenter que diminuer le nombre et l'importance de ces conflits. L'histoire en effet, en même temps qu'elle rend plus nombreux les objets de la morale, en rend les sujets plus sensil

Ainsi, contre le postulat du monisme moral, reste établi le fait des conflits moraux. Qu'il y ait, sous ces forces qui s'opposent, parties des points différents de l'histoire, une unité latent'.', c'est là une hypothèse métaphysique et comme un article de foi des théories abstraites de la morale. On peut nier ces oppositions pratiquement, par ordre, en vertu d'un impératif, mais on n'a aucun droit à déclarer a priori,

en théorie, que la variété des forces morales est réductible à un seul principe. Qu'un seul principe doive diriger toute notre conduite, il appartient au réformateur de la morale de l'ordonner ; mais cet impératif ne peut être le point de départ de qui veut construire la science de la morale. Si le postulat moniste est regardé comme le fondement de cette science, c'est que la pratique et la théorie sont encore, en matière morale, mêlées et confondues. La dernière des sciences, la science de la morale, se trouve en cet état d'amorphisme qui l'empêche de sortir de la phase métaphysique, et grâce auquel des notions confuses, mélanges indéterminés d'impératifs et d'abstractions, cachent la réalité éthique. Distinguer radicalement entre la pratique et la théorie, par suite dénoncer la confusion des notions vulgaires, substituer enfin aux déductions qui partent de ces notions l'observation précise des forces historiques, sociales et psychologiques, dont l'accord ou la lutte est toute la vie de la morale, telle est l'œuvre de Simmel, introduction à la science nouvelle.

Pour mesurer les ambitions et les pouvoirs de cette science, comparons ses principes aux principes généraux des sciences sociales en Allemagne.

Nous remarquerons d'abord qu'elle refuse nettement d'entrer dans les cadres des sciences naturelles. Pour Simmel, l'idée de science et celle de science naturelle sont liées d'une liaison historique, non d'une liaison logique nécessaire. Plus pénétré que tout autre de l'esprit critique, il prémunit la science de la morale contre les invasions du naturalisme. Il prouve que la nature même ne confirme pastoujours les hypothèses évolutionnistes, que le principe suivant lequel elle agirait toujours par les voies les plus simples n'est qu'un postulat métaphysique, que l'égoïsme n'est pas une loi universelle, que la lutte pour

SIMMEL. — LA SCffiNCB DE LA MORALE 50

la vie n'est pas la seule solution, la conséquence logique

de la concurrence : il n'a pas de peine à montrer dès

•tiort, que ces lois soi-disant naturelles sont le

souvent et comme systématiquement démenties par l'histoire des faits moraux.

D'ailleurs, d'une façon plus générale, toute histoire doit demander ses lois, non à la biologie, mais à la psychologie. Les phénomènes extérieurs n'ont de valeur aux yeux de l'historien que parce qu'ils sont des traits d'union entre les Tunes. Les philosophies de l'histoire dites matérialistes

Qt en vain de faire abstraction des phénomènes psychologiques. La faim ne mettrait pas le monde économique en branle si elle n'était pas sentie. D'un autre côté, le sol et le climat de la terre seraient aussi indifférents à l'histoire que le sol et le climat de Sirius, s'ils n'agissaient, directement ou indirectement, sur la constitution psychologique des peuples1. Force nous est donc, pour comprendre l'histoire, de connaître les sentiments, c'est-à-dire de les faire revivre en nous. L'âme est à fois le sujet et l'objet de l'histoire'2. Et, de même que le réalisme esthétique cache toujours, forcément, un certain idéalisme, de même l'historisme le plus objectif, le plus empiriste, le plus respectueux des « faits » ne peut se passer des hypo-

3 psychologiques par lesquelles nous ressuscitons les idées. Ranke formait le vœu de faire disparaître son moi pour connaître les choses, telles qu'elles se sont passées en réalité. Mais, si son vœu avait pu être réalisé, ses connaissances eussent été sans prix. Notre moi, avec ses sentiments et ses idées, est l'intermédiaire nécessaire à l'aide duquel nous nous représentons les idées et les sentiments des autres moi, causes de l'histoire. Cette circonstance rend sans doute extrêmement difficile et rare l'acquisition de vérités historiques objectives ; et, plus que personne, Simmel en a le sentiment. 11 n'est pas moins vrai que, sans psychologie, toute histoire serait inintéressante et inintelligible.

(1) Die Problème der Geschichts philosophie, p. 2.

(2) Die Problème... p. 18.

.1 fortiori, toute science de la morale. La science de la morale réclame, à côté de l'observation précise des événements, la supposition méthodique des sentiments qui sont leurs causes. Seule une psychologie trop étroite ou trop abstraite peut retarder les progrès delà connaissance. Sur ce point la conception de Simmel n'est pas sans analogie avec celle que les économistes allemands se font aujourd'hui de leur science1. L'économie politique prétend, elle aussi, être une « psychologie appliquée. 2 » Cette tendance explique presque tous ses caractères. C'est une erreur de psychologie que la nouvelle école a reprochée aux Anglais. Cédant au monisme signalé par Simmel, l'école anglaise essayait de déduire tous les faits économiques d'un seul principe, l'égoïsme. L'école allemande élargit cette psychologie trop étroite 3, et constate que beaucoup d'autres principes agissent sur les mêmes faits, l'esprit national par exemple, ou les idées morales. En un mot, au principe qui résultait d'une psychologie abstraite, et qui. ne pouvant suffire à l'explication de la réalité, en réclamait la transformation et se faisait impératif, elle substitue une diversité de principes qui, découverts par l'induction, pourront expliquer la variété des phénomènes économiques. Ce que l'économie nationale a fait pour l'égoïsme, Simmel voudrait que la science nouvelle le fit pour toutes les notions morales. Et de même que celle-là reconnaissait dans la vie économique, sous les abstractions de l'école anglaise, l'action de forces de tout genre, et entre autres de forces morales, de même celle-ci doit retrouver par la psychologie, sous les abstractions des théories morales, les forces réelles de toutes origines, dont la lutte ou l'accord constitue la vie morale.

Que d'ailleurs cette psychologie doive être sociale, et

(1) Simmel. dans un article récent, indique lui-même cette comparaison. [Jahrbuch fur Gesetzgebung, herausgegeben von G. Schmoller, 1894, lleft 1.)

2 Wagner. Grundlegung der Politischen Œkonomie, p. 15.

(3) Cf. Schmoller, Litteraturgeschichte der Staats und Socialwissenschaft, p. 282.

qu'elle doive étudier d'abord, pour s'expliquer les sentiments moraux, l'action du groupe sur l'individu, Simmel s'en rend compte. On reconnaît en lui l'élève de Lazarus et de Steinthal. Il nous fait comprendre, par une comparaison ingénieuse, quel est actuellement, aux yeux de la science de la morale, le prix des rapports qui unissent L'individu à la communauté. 11 compare celle-ci à Dieu1, et montre que le développement des sciences de la société nous fait apercevoir dans toute idée religieuse le symbole d'une réalité sociale. 11 déduit toutes les représentations qui vont se rencontrer dans l'idée de Dieu, comme dans un foyer imaginaire, des rapports réels que la société soutient avec l'individu. Elle est la puissance universelle dont il dépend, à la fois différent d'elle et identique à elle. Par les générations passées et les générations présentes, elle est à la fois en lui et hors de lui. La multiplicité de ses volontés inexpliquées contient le principe de toutes les luttes des êtres, et cependant elle est une unité. Elle donne à l'individu ses forces en même temps que ses devoirs : elle le détermine et elle le veut responsable. Tous les sentiments en un mot, toutes les idées, toutes les obligations que la théologie explique par le rapport de l'individu à Dieu, la sociologie les explique par le rapport de l'individu à la société. Celle-ci tient, dans la science de la morale, le rôle de la divinité.

Qu'on ne croie pas cependant qu'il y ait rien de mystique dans l'idée que M. Simmel se fait de la puissance de la société. Les modes d'action en sont extrêmement complexes et ne se laissent aujourd'hui saisir que par une espèce d'intuition, ses voies sont inconnues; mais la science de la morale aura justement pour effet de les éclairer et de dissiper par suite toute métaphysique. Plus encore que Lazarus, Simmel prétend se garder de la métaphysique, soit idéaliste, soit naturaliste. Il ne s'inspire plus de Herbart, mais directement de Kant. Ses habitudes d'esprit nous offrent un remarquable témoignage de l'in-

(1) Einleitung, I. p. 445.

bougie. 4

fluence que Kant exerce sur la plupart des philosophes allemands contemporains. Kant est plus vivant actuellement, en Allemagne, que ses successeurs. 11 est en quelque sorte ressuscité après le déclin de l'école dialectique, moins pour arrêter l'impulsion qu'elle avait donnée que pour la diriger, la ramener sur la terre et distinguer, par la délimitation des objets et la définition des méthodes, ce qui appartient à la métaphysique, à la physique, à la psychologie. C'est à lui qu'on revient pour échapper aux erreurs de l'hégélianisme. Mais en même temps, on ne s'attache pas servilement à sa doctrine, on la transforme sous la pression de différentes influences, parmi lesquelles on pourrait retrouver celle de l'école dialectique, de l'école historique, de l'école naturaliste. Simmel nous offre un exemple de ces transformations ; il élabore à sa façon les distinctions kantiennes.

Il parait surtout préoccupé de rendre la critique plus psychologique d'une part, plus historique de l'autre. C'est ainsi que' la distinction kantienne entre l'a priori et l'a poster in ri lui parait trop absolue. Il découvre entre ces deux termes, principalement dans la connaissance historique, une série d'à priori relatifs, résultats de la puissance plastique de l'esprit, habitudes psychologiques qui deviennent anticipations, formes et principes !. Il ne séparera donc plus radicalement la forme et la matière, montrant que ce qui était matière hier est forme aujourd'hui, que ce qui est matière à un point de vue est forme à un autre -. De même entre l'objectif et le subjectif il découvre toute une suite de degrés : Kant s'arrêtait à ces catégories tranchées parce qu'il n'avait pas ce sentiment du devenir et du développement qui nous apprend que tout se relie et se mêle. Entre la science certaine, la science probable, la conjecture et la croyance, il y a des transitions insensibles. Les connaissances ne sont pas absolument ou subjectives ou objectives : nous en découvrons

(1) Die Problème des Geschichtsphilosophie, premier chapitre.

(2) Sociale Differenzierung, p. 18.

de plus ou moins objectives, c'est-à-dire valables pour un plus ou moins grand nombre de sujets. Ainsi l'objectivité du mécanisme ne s'opposera plus d'une façon absolue a la subjectivité de la finalité. Kant en fixant cette distinction faisait la part trop belle aux sciences de la nature et méconnaissait les droits de celles de l'esprit. Pour celles-ci la Léléologie peut être objective1; les fins n'y sont pas nécessairement de pures idées du sujet connaissant, puisqu'elles peuvent exister réellement dans l'esprit des sujets connus. Sans avoir besoin pour cela de poser au-dessus des phénomènes une fin unique et transcendante, elles peuvent constater que des fins semblables s'imposent à un grand nombre de sujets, et expliquent ainsi un grand nombre de faits historiques. En un mot, en s'adaptant sous les mains de Simmel à l'esprit historique, l'esprit critique tendra à substituer aux distinctions et aux oppositions la continuité et le développement.

Il y a cependant une opposition que Simmel marque plus fortement peut-être qu'aucun de ses contemporains ; l'opposition entre la théorie et la pratique, entre la science et l'action. Pour lui, c'est leur confusion qui retarde la marche de la connaissance, et le progrès consiste à les différencier : la pire ennemie de la science de la morale est la morale. En ce sens. Simmel s'oppose aux économises dont nous le rapprochions tout à l'heure. La tendance normative était en effet et reste au cœur de la plupart des économistes allemands : ils veulent tirer des es de l'histoire, et Karl Menger a pu leur reprocher de n'être que de faux moralistes. Wagner, par exemple, placera toujours les problèmes pratiques parmi ceux de la science économique-. Simmel au contraire prétend s'abstenir de formuler quelque règle que ce soit, et, en traitant théoriquement ce qui est pratique par essence, la morale elle-même, dissiper les confusions qui se sont établies, dans les sciences sociales, entre la pratique et la théorie.

I Einleitung, II, p. ,

(2) Cf. plus bas, p. 87.

Aucune éthique, même parmi les plus scientifiques, n'avait encore si nettement séparé ces deux termes. Steinthal au début de son Ethique universelle, déclare !, dans une phrase que Simmel relèvera pour la contredire 2, que celui qui fait la science de la morale ne peut, comme l'anatomiste, rester indifférent et désintéressé devant l'objet qu'il étudie, et il regardera le caractère impératif comme le caractère essentiel et distinctif de la science nouvelle. La même union de la pratique et de la théorie se retrouvera dans Y Ethique de W'undt. Celle-ci en effet ne se contentait pas de constater les faits moraux, elle aboutissait à une conclusion morale, qu'elle préparaitpar un mélange d'empirisme et de spéculation. Après avoir parcouru les différents cercles des mœurs, des religions, des éthiques, elle cherchait à poser à son tour un idéal, elle supposait en un mot un cercle embrassant tous les autres, une humanité, un devoir3. Par là elle se rapprochait du monisme critiqué par Simmel : elle imposait à la morale une unité que les faits ne justifiaient pas ; elle ne séparait pas assez nettement pratique et théorie, norme et explication. La distinction entre les sciences normatives et les sciences explicatives ne faisait que prêter à cette confusion. Simmel juge en effet que l'expression science normative est une expression mal faite. Les sciences dites normatives supposent des règles et des fins données en fait, elles ne peuvent les démontrer ou les produire. On devrait donc les appeler sciences de normes, non sciences normatives v. car en tant que sciences elles n'imposent pas un seul but à notre activité. Elles peuvent ou constater nos buts, ou, ces buts étant constatés, découvrir les moyens propres à les atteindre, mais non pas des fins nouvelles. De l'Ethique en tant que science, dit M. Simmel. il ne sort pas un

(1) Allgem. Ethik, p. 5.

(2) Einleitung, II. p. v.

(3) Cf. les articles de M. Durkheim [Revue philosophique , 1887. p. 141).

(4) Einleitung in die Moralwissenschafty I. 221.

devoir nouveau. Le moraliste, le réformateur des mœurs peut seul dire : « ceci doit être », et fixer une valeur morale, car toute valeur est affaire de sentiment ou de volonté qui échappe à la science, et que la science ne peut ni démontrer, ni ci

En un mot, pour construire la science du bien et du mal, il faudrait résolument se placer au delà du bien et du mal. Si l'on voulait préciser les influences contemporaines auxquelles Simmel obéit en posant cet idéal scientifique, peut-être faudrait-il consulter les œuvres deNietzche. On y trouverait cette critique des métaphysiques — traductions ambitieuses de concepts usuels, constructions destinées à justifier une fin pratique, mélanges de connaissances et d'appréciations — à laquelle Simmel nous a habitués. On y trouverait aussi la définition de cette sorte d' « amoralisme » que le savant doit revêtir pour être en état de traiter la morale comme science.

Que cet état soit difficile à atteindre, c'est ce que nous pouvons pressentir. Après avoir défini l'idéal scientifique de Simmel, signalons les difficultés qui pourraient s'opposer à sa réalisation.

On comprendra peut-être difficilement que la science de la morale prétende s'achever dans l'impartialité et l'indifférence, connaître nos sentiments moraux sans les transformer, les traiter, suivant la comparaison de Simmel, non à la manière du médecin, mais à la manière de l'anatomiste. Peut-être cette comparaison entre la future science et les sciences biologiques ne revient-elle ici que pour faire oublier, une fois de plus, les conditions et le caractère propres des sciences de l'esprit. On pourra dire d'abord qu'en un sens toute connaissance est action et change le rapport du sujet a l'objet. Quand cet objet est physique, il n'est pas transformé lui-même par l'acte de la connaissance ; l'anatomiste, après qu'il les a connus et expliqués, peut retrouver les tissus invariables sous les regards de ses sens. La conscience, au contraire, est toujours à la fois réflexion et action ; si le sujet même est l'objet de la connaissance, elle agit sur lui rien qu'en l'observant.

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Elle ne peut plus être pure observatrice des mouvements psychologiques, comme les sens le sont des mouvements physiques, puisqu'elle est elle-même une des composantes de ces mouvements. Qu'on réduise sa force autant que Ton voudra : qu'on déclare que sa part, dans l'histoire de la morale, est infiniment petite auprès de celle des forces inconscientes, il n'en est pas moins vrai que certains faits moraux naissent de sa seule présence, qu'il lui est par conséquent difficile et qu'il serait plus difficile encore à une science de la morale, qui serait comme une conscience générale de tous les sentiments moraux, de rester indifférente aux problèmes qu'elle fait naitre.

Sans doute on a abusé de ces sortes d'arguments. On a exploité 1* « influence dissolvante de l'analyse » : delà s'est élevée, contre l'intellectualisme d'une part, contre l'observation scientifique de l'autre, une réaction dont nous ne voudrions pas nous faire les complices. Simmel dénonce avec raison l'erreur qui consiste à penser que toute valeur morale scientifiquement connue est une valeur perdue. Trop souvent on a laissé croire que l'histoire, en nous découvrant les origines de nos sentiments moraux, nous invite à retourner aux origines, nous dévoile, dans les obligations morales, des sortes de ruses, des conspirations de la société, nous apprend à ne plus en être dupes et à revenir à la nature. A ces sentiments soi-disant naturels, l'histoire n'attribue aucune valeur absolue ; qu'ils aient précédé les autres, cela ne prouve pas du tout qu'ils soient meilleurs. Toutes les valeurs morales, actuelles ou passées, sont, aux yeux de l'histoire, également relatives, c'est-à-dire que chacune d'elles est, en un sens, un absolu. Son prix ne se déduit pas; c'est un fait. La subjectivité même des sentiments moraux est telle que leur autorité ne dépend pas de leurs origines historiques, et qu'on peut les dévoiler sans l'ébranler'.

Il n'en reste pas moins que nos sentiments, en prenant conscience de ces relations historiques ou logiques, s'éclai-

(1) Einleitung, II, p. 6-8.

rent, s'examinent, se comparent et se jugent. Simmel nous a démontré à plaisir que les idées morales sont obscures, et même, en un sens, qu'elles sont souvent morales parce qu'elles sont obscures. C'est la disparition de la conscience de la fin d'un acte qui transforme un impératif hypothétique en impératif catégorique, qui, d'une. contrainte ou d'une habileté, fait un devoir. Si la science dissipe ce mystère et fait reparaître la conscience de cette fin, l'acte est-il un devoir encore? En fait, Simmel constate lui-même plus d'une fois cette influence de la science de la morale sur la morale. De l'idée que les valeurs sont toutes subjectives, il attend des transformations pratiques ; il ne doute pas que l'idéalisme, en se répandant, en apprenant aux hommes que non seulement la connaissance, mais aussi la possession des choses est une pure représentation1, que la propriété, par exemple, n'est qu'une façon de penser, ne rende plus facile la solution des questions sociales. Il reconnaît ainsi que la science agit sur les sentiments, qu'elle élimine les uns, qu'elle confirme les autres, qu'elle fait un choix.

C'est le principe de ce choix qu'on aurait peut-être voulu voir déterminer. Jusqu'ici la critique des faits moraux s'était rarement exercée sans tirer des faits même le principe moral : on constatait par exemple que tous les devoirs tendent à être logiques, que par conséquent la logique est le devoir suprême qui sert à juger tous les autres 2. Ou bien on démontrait que nos devoirs sont l'œuvre de l'histoire, et on demandait alors à l'histoire, consultée scientifiquement, de nous enseigner le devoir présent. La logique et l'histoire, chacune de leur côté, prétendaient ainsi fonder la morale au lieu de la détruire. Mais nous avons vu que Simmel refuse à l'une comme à l'autre le pouvoir de déterminer une valeur morale. La logique est indifférente à la qualité des sentiments et des actes qu'elle enchaine. L'histoire essaie en vain de mesu-

1 Einleitung, I. p. 251.

(2) Cf. Staudinger, D<is Sittengesetz.

rer les qualités et les intensités morales. — Si ni l'observation ni la logique ne peuvent résoudre les problèmes qu'elles posent, que nous reste-t-il donc? Le sentiment? Lui seul, peut-être, est capable de lixer les valeurs éthiques. Il est à la fin comme il est au commencement de l'évolution morale ; il en est l'introduction et le résumé ; et peut-être l'humanité doit-elle se fier à lui, sûre qu'il représente et contient en lui tout le travail moral de l'histoire1. La réflexion et l'observation peuvent élargir le champ de notre conscience, découvrir mille relations nouvelles, et en mettant en présence les éléments différents, poser des problèmes nouveaux ; mais, peut-être la solution n'appartient-elle qu'au sentiment qui sait, par une sorte de chimie intérieure, de ces relations innombrables tirer un absolu, une valeur morale. On aboutirait ainsi, non à une morale de la vérité, puisque la vérité morale ne saurait être ni logiquement démontrée, ni scientifiquement constatée, mais à une morale de la sincérité : le devoir serait d'être consciencieux. Il faudrait s'en remettre, à la fin de la science de la morale, à l'antique conscience morale.

Si telle paraît être, à de certains moments, la conclusion pratique des analyses de Simmel, il y aurait sans doute avantage à ce qu'elle fût éclaircie et discutée, et non seulement sous-entendue. Au lieu de nous laisser croire, en comparant la science de la morale aux sciences physiques que les sentiments moraux restent, comme les objets extérieurs, invariables sous les yeux du savant, l'auteur aurait peut-être été ainsi conduit à reconnaître que sa science, en vertu même de son caractère psychologique, se passera difficilement de tout caractère moral.

Il ne paraîtra pas moins difficile, sans doute, d'imaginer une science de la morale sans abstractions que de l'imaginer sans impératifs.

(1) Ëinieitung, I, 230.

Simmel a raison de dénoncer les équivoques qui se cachent sous les abstractions morales et de rappeler l'éthique au sentiment de la réalité historique. Mais cela suffit-il? N'est-il pas vrai de dire que, la réalité lui étant donnée comme matière, toute science se constitue par une ■ matique? Connaître n'est pas reproduire, mais transformer. Qu'on imagine un esprit doué de sens assez puissants pour percevoir, d'une mémoire assez vaste pour retenir tous les phénomènes de l'histoire, la matière de l'histoire serait en quelque sorte doublée, la science n'en serait pas encore construite. Il faut, pour qu'elle soit construite, analyser la masse des phénomènes historiques, réduire leur multiplicité à l'unité, en les rassemblant par groupes, sous quelques concepts que seule une abstraction peut nous fournir. Et sans doute il ne s'agit pas de demander ces concepts à une spéculation pure ou soidisant pure, qui ne ferait qu'obéir à des impulsions hétérogènes. Simmel la dénonce avec raison. Mais n'y a-t-il pas lieu de distinguer, avec Wundt, deux sortes d'abstractïons, les unes généralisantes, les autres isolantes? Pourquoi celles-ci ne seraient-elles pas utiles, sinon indispensables à la science ? Elles ne seraient pas le fruit d'une spéculation hâtive, mais d'une observation méthodique qui, pour mieux nous expliquer les phénomènes complexes de l'histoire, nous ferait étudier, l'un après l'autre, leurs différents éléments. Chaque science sociale en étudierait un à part, sans oublier que cet isolement n'est qu'une ûté de méthode, et que, dans la réalité, les différentes forces sociales entrent perpétuellement en composition. Par suite, le devoir d'une introduction à la science de la morale qui voudrait être non pas seulement négative, mais positive, serait double; elle devrait écarter les abstractions anciennes, obtenues sans méthode, et en même temps proposer des abstractions nouvelles, méthodiques, nécessaires à la science. Sinon, on verrait celle-ci se dissoudre, pour ainsi dire, dans l'histoire générale. Elle serait tout empirique et n'aurait plus rien d'exact. Les difficultés avec lesquelles nous verrons l'historisme économique aux

prises ne seraient pas épargnées à la science delà morale. On se demandera comment elle peut rester une science et se passer d'abstractions par lesquelles seraient distingués, d'abord les faits moraux des autres faits sociaux, puis les faits moraux les uns des autres et, par exemple, l'égoïsme de l'altruisme.

Si vraiment il est impossible d'user de concepts moraux clairs et définis, peut-être alors faut-il renoncer à la science proprement dite de la morale, ou du moins il ne faut pas lui demander ces lois exactes et cette certitude rigoureuse que nous sommes habitués à attendre des sciences. C'est peut-être un des résultats de M Introduction de Simmel que de nous préparer à nous contenter, en fait de sciences morales, de vraisemblances. Il ressort en effet de son étude que le savant ne peut nous faire connaître les faits moraux qu'en éveillant en nous des sentiments, qu'il ne peut les analyser que dans sa propre conscience, et qu'à un même événement il peut presque toujours adapter plusieurs explications. L'expérimentation, les méthodes exactes des sciences physiques, ne s'appliquant pas aux choses psychologiques, on ne peut choisir à coup sur entre les hypothèses suggérées par l'observation. Par cela même qu'elle demande sa matière à l'histoire et sa forme à la psychologie, la science de la morale est sans doute condamnée à ne trouver que des probabilités.

Celte conclusion ne serait peut-être pas pour déplaire à Simmel. Son ingéniosité critique l'a depuis longtemps convaincu du caractère hypothétique des concepts qui appartiennent au domaine de la psychologie. S'il désire sortir de l'empirisme historique, il craint surtout de retomber dans le dogmatisme métaphysique, que celui-ci soit d'ailleurs idéaliste ou naturaliste. Psychologique, historique et critique, son Introduction à la science de la morale nous présente peu de solutions et beaucoup de problèmes.

Depuis plus longtemps que l'éthique . l'économie politique i de s'organiser, de prendre la forme d'une science ; depuis plus longtemps, elle a réagi, en Allemagne, contre la spéculation. Elle n'est donc pas au même « moment » de son histoire que la science de la morale. Il parait aujourd'hui urgent à quelques-uns de pousser la nàtionalôkonomie moins vers les réalités concrètes que vers les abstractions scientifiques. A. Wagner a, plus que tout autre, le sentiment de cette nécessité. Il fera œuvre plus positive que Simmel ; il nous apparaîtra comme un esprit moin- critique, mais plus systématique1.

I /.■ . Handbuch der politischen Œkonomîe, I. Grund-

legung Œkonomie, 3e édition. 1er vol. 1892, 2e vol.

. Les autres ouvrages de Wagner sont plus spéciaux et touchent moins directement aux questions de méthode. Pour Fétu le générale de cesquestions. on consultera avec profit, outre les ouvrages classiques de Knies et de Roscher et le Dictionnaire de Conrad, certains ouvrages de Schmoller : Grundfragen des Rechts und der Volkswistfischaft, et sa Litteratur geschichte, déjà citée), de Menger {Untersuchungen liber die Methodi lalwissenschaften), de Brentano {Die Klassische

nationalôkt Dargun (Egoismus und altruismits in

Nationa . de Wenzel {Beitràge zur Logik des socialwis-

thschaftlehre); enfui des articles importants de Xeumann (Ttib. Zeitschrift f\ Staatswissenschaften^ 1892) et de Dietzel (Jharbiicher fil N lœkonomie, 1SS4i. D'ailleurs, pour chaque ques-

tion, on trouvera dans l'ouvrage de Wagner même une bibliographie assez complète.

Les Fondements de V 'économie politique i de Wagner sont faits, plus que tout autre ouvrage, pour nous révéler les symptômes de l'état des sciences sociales. Car d'une part ils servent d'introduction à un système de la science économique contemporaine, dont les parties seront traitées par des auteurs différents2, usant à peu près des mêmes méthodes et obéissant aux mêmes conceptions ; nous aurons donc le droit d'y chercher les tendances, non pas seulement d'une personne, mais d'une école. Us ont été, d'autre part, dans leur troisième édition, entièrement transformés, ainsi que l'auteur le déclare lui-même, sous la pression des faits et des idées qui, depuis 1879, date de la seconde édition, ont modifié l'histoire, soit politique, soit scientifique. Les luttes de plus en plus vives du socialisme contre l'individualisme , par lesquelles leur antithèse s'exagère en quelque sorte tous les jours ; les discussions, d'un autre côté, de la jeune école historique avec la nouvelle école abstraite, par lesquelles l'induction et la déduction semblent séparées plus profondément que jamais, ont réclamé, dit Wagner, un nouvel examen des principes. Pour répondre à ces problèmes contemporains, théoriques et pratiques, il a remanié tout le plan de son livre, et ajouté, à l'étude des concepts et à la définition des problèmes fondamentaux de l'économie politique, une longue introduction philosophique, où s'établissent la logique et la psychologie nécessaires à la construction du système.

C'est cette introduction que nous nous proposons d'examiner3. Au contraire de l'Introduction à la Science de la

(1) Lehr. und Handbuch der politischen Œkonomie : I, Grundlegung der Politischen Oekonomie, 3e édition, 1er vol., 1892, 2e vol., 1893, 3^ vol., 1894.

(2) Buchenberger, Bûcher, Dietzel.

(3) Grundlegang der politischen Oekonomie, I, p. 1-286.

morale que nous avons analysée, l'œuvre de Wagner est systématique. Les classifications, divisions et subdivisions scolastiques y abondent. Aussi les adversaires de Wagner l'accusent-ils d'avoir une « tôle dogmatique » et du « Bang de métaphysicien » '. Il répond que la négligence des définitions et des divisions n'a pas été sans influer, souvent, sur l'imprécision et l'indécision soit des concepts, soit des réformes, et que, seul, un « système » peut opposer, aux solutions partielles et extrêmes des problèmes modernes, un ensemble de solutions moyennes, à la fois logiques et pratiques.

De ce système la psychologie contient les prémisses. Il ne peut se constituer qu'en prenant conscience des différences qui séparent les sciences de l'esprit des sciences de la nature. Le prestige du mécanisme et du naturalisme a pu imposer autrefois à Wagner lui-même 2, il reconnaît aujourd'hui l'opportunité de la réaction psychologique qui se fait sentir dans la plupart des sciences sociales. En cela, Wagner est d'accord avec son principal adversaire, Schmoller3. Le caractère dominateur de l'économie politique n'est pas d'être « nationaliste » ou « étatiste » ; elle doit être tout d'abord une « psychologie appliquée » *.

Les erreurs, pratiques ou théoriques, que le système devra combattre, se laisseront toutes ramener à des erreurs de psychologie. Le principal objet de l'Introduction sera

(lj Grundlegung, Ier vol., p. 54.

(2) Grùndlegung, 2e vol., p. 809.

(:'. In des résultats de la nouvelle édition du livre de Wagner est de définir nettement les différences qui le séparent de Schmoller. Les deux professeurs de l'université de Berlin, dont chacun, dans son cours, dit en parlant de l'autre « mein Hauptgegner » : « Mon contradicteur principal », ont sans doute bien des idées communes. H. Durkheim pouvait encore, dans les articles de la Revue philosophique de 1887, réunir leurs théories en une seule analyse. Mais leur opposition devient plu's nette de jour en jour. Wagner dit dans sa préface qu'il éprouvait depuis longtemps le besoin de prendre position contre l'école de Schmoller, qu'il appelle, par opposition à celle de Roscher et de Knies, la jeune école historique.

(4j Grùndlegung, I. p. 15.

BOUGLÉ. 5

donc de fixer la psychologie économique, de déterminer à quels motifs ou à quelle combinaison de motifs obéit la nature économique de l'homme.

Que faut-il entendre, d'abord, par nature économique? L'homme est un animal « besoigneux ». comme tous les autres. Mais ses besoins ont sur ceux des animaux le privilège ou du moins le monopole de la multiplication et de la complication indéfinies. Extérieurs ou intérieurs, c'està-dire cherchant leur satisfaction dans les choses physiques ou dans les choses psychologiques, ils s'amplifient par toutes les transformations de la nature physique ou psychologique, par les changements de la technique aussi bien que par ceux de la morale. Mais cet accroissement n'est pas soumis à une loi naturelle ; il est possible, non - aire. La première erreur de psychologie économique consiste à assimiler ces besoins à des forces naturelles; ce sont des forces psychologiques, soumises comme telles à l'influence des volontés aussi bien qu'à celle des, circonstances, variées en un mot et variables à l'infini.

Si nous cherchons à définir les formes essentielles de cette variété de phénomènes, nous pouvons les distinguer en besoins d'existence, que nous appellerons du premier ou du second degré, selon qu'ils sont absolument ou relativement nécessaires à l'homme, et en besoins de culture, soit matérielle, soit immatérielle. On peut les distinguer encore en besoins individuels, résultant de la nature psycho-physique particulière des hommes, et besoins sociaux, résultant de leur nature sociale.

A ces besoins correspondent les désirs de les satisfaire [Befriedigungstriebe . Le désir correspondant aux besoins d'existence du premier degré n'est autre que l'instinct de conservation, les autres rentrent dans la catégorie de l'intérêt personnel. Donnés à l'homme, pour ainsi dire, avec l'existence même, et en ce sens légitimes, ces désirs sont des faits naturels1. Mais il faut se garder de dire : des forces naturelles. Ils n'agissent sur l'âme, en tant que

[1) Grundlegung, I, 77.

A. WAGNER. — LECONOMIE POLITIQUE

«logiques, qu'en donnant, pour ainsi dire, leurs motifs. Le plus souvent c'est par l'intermédiaire de tout un système de motifs où les éléments les plus étrangers- à l'intérêt personnel peuvent entrer qu'ils déterminent nos

action.-.

Du besoin et du désir de le satisfaire naît L'effort, le travail. Au point de vue de la nature économique, le travail [u'un moyen, une nécessité, à laquelle l'homme sacrifie le moins possible. Il mesurera son effort à la satisfaction qu'il en attend. 11 cherchera le maximum de plaisir par le minimum de peine [Lust moment. Last moment)1. Nous disons alors que son action est réglée par le principe économique. Ces besoins, ces désirs, ces efforts se déterminant réciproquement, se mesurant les uns les autres par ce principe, constituent ce que nous appellerons la nature économique.

Mais jusqu'à quel point cette nature, que nous construisons.par l'abstraction, recouvre-t-elle la réalité? L'erreur de l'économie politique orthodoxe était de croire d'une part que cette nature était le tout de l'homme, d'autre part qu'elle était la même absolument pour tous les hommes. C'.-t-iit méconnaître les formes différentes qu'elle peut prendre chez les individus considérés soit comme êtres individuels, soit comme êtres sociaux, membres d'une race, d'un peuple, d'un Etat, d'une classe. La nature économique n'est qu'une des composantes de la nature humaine, unie aux autres forces, religieuses, ou morales, ou nationales, es rapports que l'histoire même varie. Et. malgré la différence de ses composantes, l'activité de l'homme restant une, il en résulte qu'on ne peut déduire exactement de la nature économique les actes qui lui appartiennent, car l'acte auquel elle donne l'impulsion peut changer de direction sous la poussée du système des autres forces. De la seule nature économique, on ne pouvait donc déduire l'histoire économique, a fortiori, l'histoire générale de la civilisation.

(1) Grundlegung, I, 80.

Quel que soit le prix de ces objections, il ne faut pas cependant, d'un autre côté, que la diversité de l'histoire nous fasse négliger l'universalité de la nature économique. A cet égard Terreur de la jeune école historique ne serait pas moindre que celle de l'ancienne école abstraite. Traitant l'idée de l'égoïsme de dogme superficiel1, elle oublie qu'à travers toutes les évolutions et les révolutions l'homme reste homme. Les traits de sa nature économique sont fondés en sa nature Corporelle et spirituelle, et l'observation, tant interne qu'externe, nous apprend que, du moins dans les périodes historiques qui nous sont accessibles. ces traits n'ont pas beaucoup plus changé que ceux de la nature extérieure 2. Entre ces deux opinions extrêmes il nous faut donc trouver un milieu a la fois abstrait et réel ; la psychologie devra le fixer en déterminant les rapports réciproques des causes qui déterminent la nature économique : puisque celle-ci agit , non par une impulsion mécanique, mais par des motifs, le premier objet des Fondements sera la classification de ces motifs.

Wagner en distingue cinq groupes, cinq Leit motive, dont quatre égoïstes 3. Ce sont : la recherche de l'avantage économique personnel et la crainte de la « gêne » ; la recherche des récompenses et la crainte des punitions ; la recherche de l'honneur et la crainte du déshonneur ; la recherche de l'activité et la crainte de la passivité. Le cinquième motif enfin est la recherche de la satisfaction de conscience et la crainte du blâme intérieur.

Ces motifs se mêlent perpétuellement dans l'histoire : les proportions de ce mélange varient entre certaines limites qu'il importe de fixer, si l'on veut, en se fondant sur ces motifs, expliquer le passé, ou préparer l'avenir. D'une façon générale, le premier motif reste toujours dominant. Mais il est certain que, partout où l'individu ne

(1) Schmoller. Grundfragen des Redits und der VolkswirthsclKift. p. 30.

(2) Grundlegung, I, 82.

(3) Grundlegung, I, p. 83-137.

fait qu'un, pour ainsi dire, avec son groupe, l'individu ne cherche son avantage qu'en cherchant celui des autres, de sa famille, ou de sa tribu, ou de sa confrérie. L'égoïsme se fond ici dans l'altruisme : on a d'ailleurs tort, dit Wagner, iloir les opposer radicalement ; entre les deux soue trahit bien plutôt une sorte de continuité. A d'autres moments au contraire, à mesure que les liens des groupes se relâchent, que leurs barrières s'abaissent devant le commerce, qui crée un monde de transactions cosmopoilors, avec ce qu'on appelle quelquefois 1' « américa- » ou le « judaïsme », l'égoïsme n'apparaît que trop clairement comme le motif dirigeant de l'activité économique ; le développement de la liberté, d'une façon générale, le place en évidence. — C'est le régime de l'autorité, au contraire, qui met surtout en valeur le second motif. Que cette autorité soit un Dieu, un État, une ville ou un patron de fabrique, elle gouverne la nature économique par l'espoir des récompenses ou la crainte des punitions matérielles qu'elle peut distribuer. Présent dans l'organisation économique de la plupart des groupes étroits et ferce motif est encore celui sur lequel repose presque tout le système de nos impôts : et, peut-être, si Ton devait en croire Richter, par exemple, et reconnaître que l'égalité ne peut augmenter que par la diminution de la liberté, serait-il appelé, 'dans l'avenir socialiste, à jouer un rôle plus important encore. — Le troisième motif, dans beaucoup de cas. s'ajoute au second, dans d'autres s'y substitue. Prenant les formes les plus diverses, apparaissant chez le parvenu et chez le prolétaire, chez le grand brasseur d'affaires et chez le petit employé, il peut, suivant les cas, tantôt développer, tantôt restreindre le désir de posséder, susciter tantôt le luxe insolent, tantôt la bienfaisance, tantôt l'honnêteté. Puissant dans une corporation, ce motif Fest aussi dans une société individualiste, où il apparaîtra, par exemple sous la forme du désir des titres et des décorations : l'utopie de Bellamy nous faisait croire qu'une société socialiste devrait le développer plus encore: postulat peut-être difficile à accorder avec celui de l'égalité, car

il semble que l'inégalité soit toute la vie du motif en question. — Le motif de l'amour de l'activité n'est pas aussi rare qu'il le semble peut-être au premier abord. Manifeste dans l'ordre de la production dite désintéressée, scientifique ou artistique, il est sensible encore dans l'ordre de la production matérielle, partout où un semblant d'art ou de jeu peut intéresser la personnalité. Malheureusement le développement de la technique et la division du travail, réduisant l'homme à une activité mécanique, lui enlèvent toute la joie de l'effort : il ne trouve plus, suivant l'expression populaire, de goût au travail. Plus facile, le travail est moins intéressant. L'idéal utopique de Fourier semble s'éloigner de plus en plus ; et ce ne sera pas, peut-être, le moindre problème des sociétés de l'avenir que de rendre à ce motif sa force et sa valeur économiques. — Le plus rare des motifs est naturellement le motif moral proprement dit. D'abord il est quelquefois extrêmement difficile de le discerner au milieu des autres, et quand il se montre, par exemple, sous la forme religieuse, de distinguer ce qui est purement moral de ce qui n'est qu'un égoïsme patient, comptant avec l'éternité. En fait, on a essayé souvent d'expliquer son existence par les transformations et les combinaisons des quatre motifs précédents. Cependant, quelle que soit son origine, certains actes relèvent de lui et l'on peut, par l'éducation, par la religion, et même indirectement, par les lois qui supprimeraient les tentations, augmenter le nombre de ces actes. Mais il est impossible, pourtant, malgré tous les avantages économiques que présenterait le développement d'un tel motif, de résoudre par la seule morale les questions sociales, et de fonder, comme le voudrait par exemple un Tolstoï, une société sur « le principe caritatif ». Le motif moral ne peut être la règle générale de l'activité économique.

L'importance relative de ces cinq motifs est donc bien différente. On peut dire que. en allant du motif égoïste au motif moral, leurs valeurs économiques forment comme une série de grandeurs décroissantes. Il n'en est pas moins vrai qu'aucune d'entre elles ne se laisse traiter

comme une quantité absolument négligeable. Il importe donc d'avoir toujours sous les yeux cette table des motifs : isant varier leurs coefficients, pour ainsi dire, en ton - variations de l'histoire elle-même, que le

système de l'économie politique pourra résoudre, par des solution- moyennes, les questions pratiques et théoriques que le présent nous pose.

Il nous esl en effet, dès maintenant, facile d'apercevoir les erreurs psychologiques qui conduisent aux solutions extrêD problèmes pratiques, adoptées par l'indivi-

dualisme et par le socialisme : erreurs tantôt communes aux deux systèmes, tantôt, au contraire, toutes différentes.

L'erreur cent fois reprochée, et avec raison, à l'individualisme, est de ne retenir des cinq motifs de l'activité économique, que le premier. Il feint ainsi une sorte de monde mécanique dont les atomes obéiraient à une seule force naturelle, l'égoïsme. Il oublie que les individus tiennent des sociétés qui les unissent des obligations de tout ordre, juridiques et morales : il met en un mot la nature humaine sur un lit de Procuste en la réduisant au matérialisme.

il faut noter que le socialisme, en tant du moins qu'il s'applique à l'histoire du passé, prend sa bonne part de ces erreurs. Lui aussi ne voit dans l'histoire que le produit de la nature économique de l'homme. A l'idéalisme bstitué la philosophie de l'histoire dite matérialiste : il prétend expliquer non pas les évolutions économiques par les idées, mais les idées mêmes par les évolutions économiques. Le centre de l'histoire n'est plus pour lui la tête, mais l'estomac. « Dis-moi ce que tu manges, et je te dirai qui tu es. Was er ist, ist der Mann.) Ces dogmes de l'orthodoxie matérialiste, qui témoignent que le besoin de croyance est loin d'être éteint, prouvent que si l'individualisme et le socialisme diffèrent sur le choix des moyens, ils ont même fin et même origine psychologique1.

I Grundlegung, I, 11, 14, 38.

Il est vrai que le socialisme, dès qu'il se tourne non plus vers le passé, mais vers l'avenir, aperçoit une humanité toute différente. Les conditions économiques, dont tout le reste découle, étant changées, les hommes ne sont plus égoïstes. La constitution de la société actuelle semblait faite pour hypertrophier le premier des motifs de l'activité économique; en modifiant cette constitution par une organisation rationnelle de la production et de la distribution des biens, la société future enlève à ce motif, pour ainsi dire, sa raison d'être. Ainsi le socialisme passe, suivant des expressions que Wagner aime à employer, du supermatérialisme à Thyperidéologie. Il transformait, tout à l'heure, les hommes en bêtes, il les transforme maintenant en anges. Eritis sicut DeusJ

Il tombe ainsi dans l'erreur contraire à celle de l'individualisme. Il exagère la variabilité de la nature humaine comme l'individualisme en exagérait la constance. Il n'est pas vrai que notre nature doive être la même dans tous les pays et dans tous les temps, dans tout l'avenir comme dans tout le passé. Mais il n'est pas vrai non plus qu'il suffise de changer les formes de l'économie publique pour que notre nature se trouve, du même coup, radicalement transformée. Les motifs de toute sorte qui ont présidé à la construction des formes économiques demeureraient les mêmes sur les ruines de ces formes. C'est donc sur eux qu'il faudrait agir. Les difficultés que rencontrerait le socialisme ne seraient pas tant, en ce sens, techniques ou pratiques que psychologiques *.

D'une façon générale on peut dire que le socialisme, trop pessimiste à l'égard de la réalité, est trop optimiste à l'égard de l'avenir. De même l'individualisme, en déclarant que le système de la libre concurrence crée le meilleur des mondes possible, et que, si le jeu des lois économiques semble choquer les lois morales, on n'y peut rien faire, est à la fois, en des sens différents, trop optimiste et trop pessimiste. Les erreurs morales des deux adversaires

(1) Grundlegung, I, 120-130.

a. wagner. — l'économie politique si

it sur leurs erreurs psychologiques. L'un demande trop à l'homme, l'autre, trop peu.

Le socialisme d'État, tel que Wnuner l'entend, destiné à prend) entre ces deux extrêmes, s'attachera à

n'oublier ni les intérêts communs ni les intérêts individuels. Pour le bien même de la communauté1, il laissera une 3 son système socialiste, h l'individualisme. Il voudra lier le réalisme à l'idéalisme2; reconnaissant que l'homme, bien qu'il reste toujours à peu près le même, est ptible d'un certain développement, il s'efforcera de faciliter le progrès de l'humanité, par une combinaison rationnelle de tous les motifs économiques, non par l'exclusion de l'un ou de l'autre.

Comme les questions pratiques, la psychologie dénouera les questions théoriques. Grâce à elle, l'induction et la déduction, présentées trop souvent, aujourd'hui, comme exclusives lune de l'autre, pourront être réunies.

■le historique après avoir constaté l'inexactitude des résultats obtenus par l'école abstraite, a le tort d'en vouloir atout prix écarter la méthode, comme maîtresse d'erreur et de fausseté. Elle prétend, pour substituer les réalités aux idéologies, les vérités aux conjectures personnelles, ne s'appuyer que sur l'histoire et ne s'élever que par l'induction. A vrai dire, les erreurs de l'ancienne école sortent moins de sa méthode déductive que du point de départ de ses déductions. Il importe de changer, non pas tant le mode du raisonnement, indispensable, sans doute, à la construction d'un système, que ses prémisses. L'école anglaise prenait pour point de départ l'hypothèse d'une force unique, absolue, mécanique3. La psychologie élargira en quelque sorte cette hypothèse, la fera plus souple en la pliant au contact des faits. Mais cette hypothèse servira toujours à une déduction. On compare quelquefois la science économique aux sciences naturelles en disant que. comme celles-

(1) Grundlegung, I.

(2) Gnindlegung, I, '2.'».

(3) Grundlegu

ci, elle doit renoncer aux a priori, et se contenter de l'induction. Mais les sciences naturelles, elles aussi, s'efforcent de « raisonner » les faits : tout l'effort de leur induction est d'atteindre à des faits premiers dont elles pourraient déduire tous les autres. Le privilège de l'économie politique est qu'elle n'est pas astreinte à chercher pas à pas. sans en avoir aucune idée, ces faits premiers. L'ob-

i servation intérieure les lui donne tout d'abord : elle met en lumière certains motifs, et éclaire ainsi toute l'histoire, où l'observation extérieure les retrouve et les reconnaît. Cette double observation établit les faits sur lesquels la déduction économique peut s'élever. Sans doute ce ne sont pas des faits premiers au sens métaphysique du mot, des causes ontologiques, mais l'économie politique n'a pas besoin de remonter si haut, et de découvrir l'être métaphysique de ses motifs. Elle les prend pour ce qu'ils sont : des faits1. Un fait constant, vérifié par l'observation intérieure et extérieure, et non plus un principe absolu en quelque sorte intemporel, tel sera pour nous Fégoïsme. Sa qualité de constance suffira à lui faire dans nos déductions une place spéciale. Nous aurons le droit de supprimer hypothétiquement les variables qui contrarient les mouvements de cette constante. Ce genre d'abstraction est d'un usage courant dans les sciences physiques. Et, de même que l'expérimentation des sciences physiques a été comparée à une abstraction palpable2, on pourrait comparer l'abstraction des sciences sociales à une expérimentation idéale. 11 importe seulement de ne pas perdre de vue les hypothèses sous lesquelles la déduction partant de cette abstraction nous sera permise. Elles concernent, en économie politique,

■ tant le vouloir que le savoir et le pouvoir de l'homme. Pour que nous puissions attacher légitimement à l'égoïsme une déduction économique, il nous faut supposer que les hommes veulent uniquement leur bien économique, qu'ils le connaissent parfaitement, et qu'ils peuvent le chercher

I Grundlegung, I. 15-20. 167-241.

- Steinthal. Zeitschrift fiir Vôlkerpsychologie, 1887, p. 244.

\. wagneh. — l'économie politique 83

librement1. Les conditions d'une déduction sont parfois,

en physique, un certain état de la température et de la

on atmosphérique. Elles seront, ici, un certain état

morale, de la science et du droit. En restant dans

ces conditions idéales, la déduction peut être aussi exacte

que possible, et rien n'empêche, dit. Wagner, qui semble

ici aller plus loin quç beaucoup des partisans de la déduc-

• «mimique-, qu'on lui donne la forme mathématique.

Contre la méthode mathématique de l'économie politique

pure, il n'y a pas d'objections de principe ; mais il faut dire

que le cercle de son application est extrêmement étroit.

11 est certain en effet que, dès qu'il s'agit d'appliquer la déduction à la réalité, la méthode mathématique manque, en quelque sorte, de prise. La réalité ne nous présente jamais réunies les conditions idéales delà déduction. Pour que celle-ci conserve une valeur, il nous faut faire varier méthodiquement ces conditions elles-mêmes, en faisant correspondre, autant que possible, ces variations aux circonstances historiques. Nous aurons ainsi'à faire entrer en ligne de compte les variations que les dispositions, conception* et habitudes des nations, des classes, des métiers imposent aux trois hypothèses du pur vouloir, du plein savoir et du libre pouvoir économiques. La déduction perd ainsi en exactitude ce qu'elle gagne en réalité. Wagner ne va pas jusqu'à dire avec Helmholtz3 qu'il s'agit moins, alors, d'un procédé logique que d'un tact psychologique; mais il est forcé de reconnaître que toute détermination quantitative est, ici, illusoire. Nous ne pouvons plus obtenir que des valeurs approchées de la réalité. Il n'en est pas moins vrai que notre procédé reste essentiellement déductif4. Sans doute, la part de l'induction se fait de plus en plus large ;

(1) Grùndlegung, I, 170-180.

r. Tiib. ZeitschrifLJûr Staatwissenschaften, 1892, Heft 3, Neumann, Loi naturelle et loi économique. Même revue, 1893, Heft i: Voigt, les Mathématiques en économie politique.

(3) Hehnholtz, Ziel und Fortschrift der Sut m- Wissenschaften, p. 130.

(4) Wagner le soutient contre Wundt. Logik, II, 590.

8i LES SCIENCES SOCIALES EN ALLEMAGNE

elle aura à vérifier, d'un cùté, les hypothèses, et, d'un autre côté, les conclusions de la déduction, son point de départ comme son point d'arrivée. Elle n'est cependant pas nuire chose, ici, qu'un procédé complémentaire de la déduction.

Supposons, en effet, l'induction livrée à elle-même. Peut-elle, comme le prétend la suffisance des statisticiens et des historiens, nous donner cette exactitude qu'elle reproche à la déduction de ne pas atteindre?

Il appartient à l'histoire de décrire les faits économiques, mais dès qu'il s'agit de les classer et de les expliquer, d'obtenir des types et des lois, peut-elle se passer de déduction ? Sans doute l'histoire comparée peut découvrir certains types économiques1, mais il faut noter la difficulté qu'elle éprouve à les préciser, à en formuler une définition exacte. L'histoire considérée en elle-même, indépendamment de la statistique, ne comporte pas de déterminations quantitatives : elle n'étudie que les qualités des événements. C'est d'un certain nombre de ces qualités qu'elle doit faire abstraction pour dépasser la description des cas individuels, et l'on sent combien il lui est difficile, en se privant du fil de la déduction, de faire un choix logique entre ces qualités. S'il s'agit non plus de types, mais de lois, l'insuffisance de l'histoire proprement dite est encore plus sensible. Les lois qu'elle prétend nous donner sont dites lois d'évolution. Mais quelles équivoques cette expression ne cache-t-elle pas2? Elle devient aujourd'hui de plus en plus sujette à caution. La plupart des prétendues lois d'évolution, appliquées à des événements particuliers dont elles distinguent les phases, sont de pures descriptions. Prétendez-vous appliquer ces lois à l'ensemble des phénomènes économiques ? Nous vous renvoyons alors aux objections portées contre la philosophie de l'histoire en général. La loi d'évolution ne fait que rassembler sous

(1) Grundlegung, I. 2-21.

(2) Grundlegung, L 237-140. Cf. Simmel, Die Problème (1er Gesehichtsphilosophie.

a. wagner. — l'économie politique 83

une expression unique un certain nombre de phénomènes >lexes, résultats des causes les plus différentes. Ce causes qu'il eut fallu connaître pour exprimer lois partielles ou universelles ; les lois d'évolution ont peut-être, le plus souvent, le désavantage de détourner véritable méthode scientifique, dont la fin est la rédaction des phénomènes complexes à leurs diverses composantes, dont le commencement doit être, par conséquent, l'abstraction isolante.

statistique a sur l'histoire l'avantage d'être quantitative. Mais un certain nombre de faits seulement, et les faits d'un certain ordre, se laissent mesurer par elle ; les plus intéressants, peut-être, ceux qui renferment la clef des autres, lui échappent : ainsi tous les facteurs psychologiques, € impondérables spirituels1 ». Cette limitation même des faits accessibles à la statistique limite la portée de ses lois. La découverte des nombres dans les choses qui paraissent les mieux faites pour échapper aux nombres a provoqué parz les statisticiens, une sorte d'enthousiasme mystique2, qu'on pourrait comparera celui des pythagoriciens ; dans leurs nombres ils ont cru trouver les lois, non pius seulement vraisemblables et conjecturales, mais précises, mathématiques du développement historique. Mais l'exactitude tout extérieure des chiffres de la statistique, ne doit faire illusion. Un statisticien et un philosophe, Riïmelin, dont l'ouvrage3 a fait date dans l'histoire du concept de la loi;sociale, disait déjà, en 1 8 7 : 3 , qu'il nemanquaità beaucoup de prétendues lois de la statistique que ce qui fait précisent la loi, c'est-à-dire une cause. Et Wagner, qui a nmencé, lui aussi, par être statisticien, semble reconnaître que la statistique est moins une science proprement dite qu'une description, mathématique descriptive si l'on

i Grundlegung, I, 209.

.:'. Schmoller, Litteraturgeschichte der Staats-und Social enschaften, 1889, p. li

I Rùraelin, Reden und Aufsâtze, 1er chap. : Sur le concept de la loi sociale.

veut, histoire plus précise, mais qui, comme l'histoire proprement dite, a hesoin, pour découvrir des lois, d'être guidée par la déduction, partant des causes.

Le résultat de ces discussions du concept de loi, qui dirigent toute l'évolution des sciences sociales, apparait assez clairement dans l'opposition des deux sens qu'on donne quelquefois, en Allemagne, au mot « exact » *. Est exacte la description d'un fait aussi précise que possible, la notation quantitative de toutes ses circonstances. Mais d'un autre côté est exacte, seule, l'explication d'un fait qui nous montre le rapport logique de ce fait à sa cause, qui le déduit de celle-ci. Les deux exactitudes ne se laissent pas ordinairement atteindre du même coup, ni par le même procédé : et si l'une appartient à la statistique, l'autre est réservée à la déduction. La statistique rassemble des régularités et des similitudes : mais tant qu'elles ne sont pas rattachées à leur cause, ce ne sont que des lois provisoires ou. pour mieux dire, des lois en expectative : jusqu'à nouvel ordre, elles sont comme du hasard à nos yeux. En ce sens, on pourrait dire qu'un fait psychologiquement expliqué est plus exact qu'un fait mathématiquement constaté, qui attend toujours son explication.

Ainsi la psychologie seule peut nous donner les véritables lois économiques. Leur donnerons-nous le titre de lois naturelles ? Ce serait méconnaître le caractère historique et psychologique imposé à l'économie politique comme à toutes les sciences sociales. Si exactes que leurs déductions puissent être en théorie, elles ne s'adaptent jamais absolument à la réalité. N'ayant été déduites que sous certaines hypothèses, les lois économiques ne peuvent correspondre, dans l'histoire, qu'à des tendances-. De plus, alors que les forces naturelles, point de départ des sciences physiques, sont toujours présentes et seulement plus ou moins évidentes, les forces psychologiques, que la déduc-

(1) Cf. Menger. L'ntersitcJtunf/en ùber die Méthode der Socîalwissenschàften.

•2) Grundlegung, I, 189, I, 238-242.

onomique prend pour point de départ, peuvent être dans la réalité absentes. Enlin leur mode d'action même n'est pas, par le seul fait de leur présence, absolument déterminé d'avance. La complication même des motifs de activité laisse un certain jeu à l'indétermination, et ne permet pas aux lois économiques d'atteindre à la précision des lois naturelles.

-: l'économie politique, bien qu'elle connaisse mieux, à vrai dir< uses que la science physique, puis-

qu'elles lui sont données, comme nous l'avons vu, dans la conscience, ne peut cependant, aussi bien que la science physique, déterminer, dans la réalité, les effets de ces causes. Son caractère psychologique explique donc ses avantages comme ses désavantages. Il nous ordonne de n'user exclusivement ni de l'induction ni de la déduction, 3 de compléter Tune par l'autre.

En théorie comme en pratique, nous substituons donc aux antithèses et aux dilemmes, des continuités, du plus ou du moins. Nous pourrons de la sorte, qu'il s'agisse de la découverte des faits, des types ou des lois de l'économie politique, ou encore de la découverte de son sens, de son but et de ses moyens !, résoudre tous les problèmes, sans être forcé, par la faute de l'étroitesse de la méthode, d'en supprimer et d'en méconnaître aucun. Une psychologie et une logique assez larges permettront à notre système de ne rien exclure et d'embrasser, dans ses différentes parties, à la lois la théorie, l'histoire et la pratique.

Il n'est pas inutile, pour bien comprendre quelle part le système fondé sur ces principes prétend faire, de la sorte, à Vidée, au devenir et au devoir, de rappeler brièvement quelles ont été, en fonction de ces trois termes, les évolutions récentes de l'économie politique.

I) Ce S 3 six problèmes, trois théoriques, trois pratiques,

que Wagner distingue, I, 142-166.

Avec Adam Smith, l'économie politique s'attache à définir les « idées » économiques, valables pour tous les lieux et tous les temps, cosmopolites et perpétuelles, suivant les expressions de Knies. A vrai dire, elle n'oppose pas à ces idées la réalité du devenir, elle absorbe plutôt toute réalité en elles, les considérant comme des farces naturelles qui agissent partout avec une nécessité mécanique. Ou du moins, si telle période de l'histoire ne semble pas s'expliquer par leurs seules actions et réactions, c'est que les lois des hommes contrarient les lois de la nature. L'homme, prenant conscience du caractère naturel de ces lois, n'a plus, dès maintenant, qu'à s'incliner devant elles et à les laisser passer ; le devoir commun à tous les États est de s'effacer, pour ainsi dire, devant leur libre concurrence. C'est ainsi que les abstractions de l'économie politique se transformaient en impératifs, et, à défaut d'explications, donnaient des règles. Ainsi l'individualisme, laissant de côté l'histoire, unissait immédiatement la théorie et la pratique ; son mépris même du devenir le faisait passer sans transition de l'idée au devoir.

L'histoire se chargera de détruire ce système qui ne lui faisait aucune place. Il se prétendait au-dessus du temps ; mais on découvrira qu'en l'élevant, les penseurs du xviue siècle cédaient, sans s'en rendre compte, à la pression de leur temps. Pour Roscher, Hildebrand, Eheberg, le système d'Adam Smith est le reflet de l'organisation économique qu'il avait sous les yeux, ses catégories apparaissent, suivant le mot de Lasalle, non plus comme logiques ou naturelles, mais comme historiques. Elles correspondent aux transformations des forces matérielles, techniques, politiques et morales du XVIIIe siècle.

Le mouvement de ces mêmes forces devait, en se continuant, faire naître une économie politique nouvelle. Peu importe ici, d'ailleurs, qu'on attribue à certaines de ces forces le privilège d'avoir entraîné les autres, qu'on explique ce mouvement par une philosophie de l'histoire intellectualiste comme celle de Comte et de Buckle, ou matérialiste comme celle de Marx et de Engels. Les trans-

formations de la technique, en même temps que celles de

la philosophie, conduisaient les esprits à reconnaître : d'une part, que le système de l'ancienne économie politique

it plus au moment présent de l'histoire ; d'autre part, qu'à des moments différents de l'histoire des différents pouvaient correspondre.

Ainsi des considérations à la fois pratiques et historiques combattaient les spéculations théoriques. La part de l'histoire devait se faire de plus en plus grande. Sans doute chez les économistes comme chez les socialistes proprement dits, ce sont souvent les réformes pratiques qui ont postulé, en quelque sorte, les réformes scientifiques. On a pu dire, par exemple, du protectionnisme d'un List qu'il n'est pas tant l'effet que la cause du caractère nationaliste qu'il imprime à sa science. Il n'en est pas moins vrai que, pour autoriser une réforme du présent, c'est bientôt toute l'histoire du passé qu'on invoque. L'histoire devient ainsi, peu à peu, fin en soi, et réclame toute l'attention des écono-

mte, ils ne s'expliquent pas très clairement sur ce point. Knies dit bien que la recherche du but. du devoir de l'évolution économique ne lui parait pas appartenir à la science, et Schmoller, que la seule fin de l'économiste est la vérité, l'objectivité. Tous deux cependant tirent de leur science des réformes pratiques. Cette espèce d'incertitude1 les expose aux reproches les plus opposés. Menger leur reprochera de mêler à la science économique les questions pratiques. Wagner de vouloir les en écarter. tble bien en réalité que, du moins chez les plus jeunes représentants de l'école historique, l'état d'esprit auquel conduit l'histoire soit, comme il arrive souvent, une d'abstention pratique, ce que Wagner appelle le « quiêtisme des historiens ». La passion de ia vérité historique, suivant Schmoller. remplacerait peu à peu les passion* sociales. Ainsi le terme négligé par l'ancienne école abstraite, l'histoire, en arriverait à absorber, en quelque sorte, les deux autres, la pratique comme la théorie. Par

! Grundlegung, I, 10. .M, 140; II, 751.

l'abandon successif des abstractions, la science de l'économie politique tend de plus en plus à se fondre dans l'histoire générale de la civilisation : l'idée et le devoir se dissolvent en quelque sorte dans le devenir.

Cette confusion devait provoquer une réaction. L'école autrichienne, avec Karl Menger1, en a pris l'initiative. Il

si efforcé de séparer nettement les trois termes que l'évolution de l'économie politique avait mêlés.

La pratique, à l'origine de l'économie politique, comme à l'origine de toutes les sciences, précède la théorie et l'entraîne. Mais l'effort des sciences doit être, pour se constituer, de briser cette dépendance, autrefois nécessaire, maintenant dangereuse. Mélangeant en quelque sorte ce qui passe et ce qui demeure, tendant, par suite, à nous faire voir le présent sous l'aspect de l'éternité, et réciproquement, elle ne permet pas de poser nettement le problème de la science. La méthode même ne s'en peut définir, car comment imaginer une méthode unique destinée à servir des fins aussi différentes que le bien économique et le vrai ? L'économie politique pratique doit donc être distinguée de l'économie politique théorique comme la thérapeutique de la physiologie ; c'est un art.

Dans la connaissance même, opposée à l'art, il faut distinguer non pas seulement des degrés, mais des genres absolument différents. La connaissance peut être ou historique ou théorique.

Historique, elle ne s'occupe que des faits concrets, particuliers, qu'ils soient d'ailleurs individuels ou collectifs, ce qui ne veut pas dire généraux. Elle peut non seulement les connaître, mais les comprendre. Seulement l'intelligence historique proprement dite reste toujours enfermée dans le concret : ne s'appliquant qu'au devenir particulier, elle ne comprend un phénomène qu'en connaissant dans leur particularité, comme elle connaissait le fait lui-même, les conditions concrètes au milieu desquelles il est né.

(1) Karl Mengev, Méthode der Socialwissenschaften, 1883: Die Irrthumer der Historismus, 1884.

A la connaissance théorique il est réservé de fixer les types el les relations typiques, c'est-à-dire de ne voir dans le t'ait particulier qu'un exemple de la loi. Deux voies lui sont ouvertes. Elle peut ou chercher ces types dans l'observation dos phénomènes complexes : et c'est la direction que Menger appelle réaliste-empiriste ; ou au contraire elle peut s'efforcer de « penser », comme des types, les éléments les plus simples des phénomènes ; elle est alors exacte '.

La première méthode n'atteint pas, en effet, à l'exactitude. Parmi les faits qu'elle observe, il n'en est pas un qui se répète deux fois exactement semblable à lui-même ; les types qu'elle en tire restent donc soumis à toute l'imprécision de l'empirisme. La deuxième, au contraire, prenant son point de départ dans les éléments simples, échappe aux inexactitudes. Elle est à la première ce que la méthode des sciences physiques est à celle des sciences physiologiques. Les deux méthodes restent séparées, aussi nécessaires l'une- que l'autre. Mer l'une par l'autre, ce serait ressembler à un physiologiste qui. parce que les lois physiques sont abstraites, nierait la physique, ou à un ;ien qui, parce que les lois physiologiques sont empiï, nierait la physiologie. Subordonner l'une à l'autre, dire que les résultats de la méthode exacte ont besoin, pour être valables, d'être vérifiés par la méthode empirique, ce serait ressembler à un géomètre qui voudrait vérifier, par la mesure des corps réels, les lois de la géométrie. La méthode exacte ne se préoccupe donc pas de se plier à la diversité du réel, de parti pris elle ne considère qu'un côté de la réalité, et, sur ce seul côté, bâtit géométriquement son système. Lui reprocher ce postulat scientifique et le traiter de dogme, ce serait reprocher à la chimie par exemple, de supposer un or pur, une eau pure qui ne lui ont jamais été donnés en expérience . En un mot la réalité n'est pas la mesure de l'exactitude. La théorie exacte de l'économie politique ne peut se constituer

(1) Méthode der Socialwissenschaften, p. 31-49.

qu'à la condition de s'abstraire du présent comme du passé, de la pratique comme de l'histoire : il faut séparer nettement, en un mot. les termes que l'école historique avait confondus, l'idée, le devenir et le devoir.

Il est facile de se rendre compte de l'influence que ces théories ont exercée sur Wagner comme sur la plupart de ceux qui s'efforcent de construire, en Allemagne, les sciences sociales. Wagner déclare lui-même à plusieurs reprises que, dans le combat des méthodes {Methodenstreit), il se tient plus près de Menger que de tout autre. Mieux que tout autre en effet, Menger rappelle, contre les exagérations de l'historisme, la part de légitimité qui revient à la méthode abstraite et déductive inaugurée par l'ancienne école. Mais l'effort de Menger est, comme il arrive souvent aux promoteurs des réactions, de séparer et d'exclure ; l'ambition de Wagner serait au contraire de rassembler et de concilier. La dialectique de l'histoire a pour ainsi dire analysé les différents termes réunis tout d'abord dans des syncrétismes confus ; le moment serait venu maintenant de faire la synthèse de ces éléments dans un système à la fois logique, historique et pratique, qui rassemblerait les vérités de toutes les écoles.

Certaines phases de la philosophie antique nous offrent comme des symboles de cette dialectique des sciences sociales. La jeune école historique s'abandonne, pour ainsi dire, au principe du ïcivTa psi et en arrive à nier la possibilité même d'une science proprement dite de l'économie politique. Une sorte de scepticisme théorique et même pratique, s'il faut en croire Wagner, sortirait de cette constatation du flux universel des phénomènes. Pour sauver la science de ce scepticisme, la nouvelle école abstraite s'efforce de mettre l'être, pour ainsi dire, hors des prises du devenir, d'élever l'idée au-dessus des phénomènes : elle crée ainsi comme un monde économique éternel où la théorie se réfugierait loin du monde changeant. A cette conception Wagner oppose l'objection tant de fois adressée depuis Platon, qui l'a formulée le premier, à la doctrine des idées. Entre ces deux mondes, nul rapport ; arbitraire

a. wagner. — l'économie politique 93

est la science que vous construisez dans les nues, et, par suite, les phénomènes qui se passent sur la terre sont livrés à l'arbitraire. Les empiriques en prennent possession, la connaissance n'y est plus que conjecture, la pratique que tâtonnement. L'idée est si loin du devenir qu'elle ne peut plus ni l'expliquer, ni le régler. Il faut donc faire communiquer ces deux mondes, rétablir une •j.z()ii:;. Wagner cherchera ce milieu en s'écartant également de Schmoller et de Menger, ou plutôt en les rapprochant tous les deux. L'un exagère la diversité, l'autre, l'unité des phénomènes économiques. Il faut mesurer plus rationnellement le Même et l'Autre pour trouver, entre l'être et le devenir, un juste milieu, où la théorie puisse rejoindre l'histoire et la pratique.

On voit, au terme de cette évolution, jusqu'à quel point l'économie politique s'éloigne, jusqu'à quel point elle se rapproche des conceptions de l'ancienne école abstraite.

Comme l'ancienne école, d'abord. Wagner veut embrasser dans un système la théorie et la pratique : il veut restituer à la science, et non pas abandonner à une symptomatique et à une thérapeutique d'occasion, la détermination de la fin comme des moyens de l'économie politique. Mais en quel sens la pratique sort-elle ici de la théorie ? Wagne le de tirer immédiatement l'une de l'autre,

sans }i;bMi' par l'histoire. Il peut adopter comme un idéal scientifique le postulat de l'égoïsme exploité par l'ancienne école, mais il ne confond pas. comme elle le faisait, l'idéal scientifique avec l'idéal moral1. Il emprunte, pour servir de point de départ à sa déduction, l'abstraction individualiste : mais il est loin de dire qu'il faut supprimer dans la réalité tout ce qu'il supprime en idée. L'ancienne école suppose. pui>. tout aussitôt, réclame un Etat cosmopolite, une économie publique atomiste, un droit individualiste, une société matérialiste. Ce ne sont là pour Wagner que des hypothèses méthodologiques. Nul plus que lui n'est

(1) Cf. Dielzel, l>e'i/>;ï:/i> zur Methodik der Wirthschaftswissens* chaft ; Jahrbucher fur 'NationalŒkonomiei 1884.

9i LES SCTEN'CES SOCIALES EN ALLEMAGNE

persuadé que les États, dans la réalité, diffèrent et s'opposent les uns aux autres, que l'économie publique est autre chose que l'économie privée, que le droit individualiste n'est qu'un des moments du droit, que la société enfin a d'autres forces que les forces matérielles. L'histoire le conduira ainsi à accorder plus que tout autre, dans la pratique, aux intérêts communs, qui sont à ses yeux autre chose que l'ensemble des intérêts individuels : il aboutit à des réformes pratiques entièrement opposées à celles de l'ancienne école ; alors même qu'il fait dans son système des concessions à l'individualisme, il pense encore, dit-il, à l'intérêt de la communauté1.

A vrai dire, entre ces conclusions pratiques et la théorie, le lien nous échappe souvent. Peut-on dire que la science proprement 'dite nous y conduise ? C'est l'histoire qui apporte à Wagner les fins d'après lesquelles il prétend régler la vie économique de l'histoire ; il prétend tirer des faits ce qu'il appelle des axiomes sociaux - valables pour un temps donné. Mais y a-t-il dans cette opération rien de proprement scientifique 'i Dans quelle mesure peut-on dire que le système détermine ces axiomes ? Ils n'en sortent pas logiquement, ils restent bien plutôt en dehors de lui. impossibles à déterminer autrement peut-être que par le sentiment personnel. En ce sens il nous semble que les objections que Simmel dirige contre les scienees dites à tort normatives peuvent porter sur le système de Wagner. La science peut, des fins nous étant données, nous indiquer les moyens propres à les atteindre, mais ces fins, ces normes dernières, l'économie politique, pas plus qu'une autre science sociale, ne les crée ou même ne les démontre. Elle les prend toutes faites. Et peut-être, dès lors, est-ce une illusion que de vouloir faire entrer dans le système de la science, au même titre, les problèmes pratiques et les problèmes théoriques.

Il faut reconnaître, du moins, que la psychologie de

1 Grundlegung, I, 59.

l'Introduction ne nous prépare guère aux conclusions pratiques de Wagner. Elle ne nous montre pas les racines de ces concepts proprement sociaux, dont il doit tant user dans la pratique, en les opposant aux concepts individuels. i un de ses procédés habituels que de distinguer entre un ensemble et un tout ; il établira contre Bastiat que l'économie sociale est autre chose que la juxtaposition des économies privées ' : aux intérêts individuels qui voudraient se réaliser par une sorte d'atomisme, il oppose les intérêts communs qui se réalisent d'abord naturellement par l'organisme social, puis rationnellement par l'organisation sociale. Mais cette opposition n'eùt-elle gné à être éclairée, dès le début, par la psychologie '! Nous pouvons ici en appeler aux théories de Lazarus — comme tout à l'heure nous en appelions à celles de Simmel — pour regretter que Wagner n'ait pas fait place, à côté de la | -'.e individuelle, à une psychologie sociale.

Elle eût approfondi l'idée de la conscience commune, dont Roscher faisait déjà si grand usage, et montré comment les soc ntent et cherchent leurs intérêts. Il ne se

fût pas agi de ressusciter des entités nouvelles. Les êtres sociaux ne valent plus comme substances, mais ils ont droit, comme tins, formes et fonctions, à une étude spéciale. Les conditions mêmes de la vie sociale imposent aux individus certaines matières comme certaines formes d'action ; elles président à la formation d'un esprit public qui peut être l'objet d'une étude à la fois matérielle et formelle. Puisque Wagner devait faire si souvent appel, dans l'ordre pratique, à l'opposition de ce qui est purement individuel et de ce qui est proprement social, ne devait-il pas •classer les lins sociales comme il a classé les fins individuelles ? Ne devait-il pas nous montrer comment une nation, une race, une classe comprend et poursuit ses intérêts économiques ? N'était-ce pas la seule façon de relier comme il le voudrait la théorie et la pratique, de nous préparer, par la psychologie, aux problèmes du pro-

1 1 Grundlegung, I, 3GU.

tectiônnîsme, de l'antisémitisme ou du socialisme international ?

On pensera peut-être que, si Wagner paraît négligée l'étude des catégories delà psychologie sociale, leur valeur toute relative et historique en est cause. Elles ne trouvent d'applications qu'entre des limites parfois assez étroites ; les faits auxquels elles pourraient s'appliquer tantôt disparaissent très vite de l'histoire, tantôt y apparaissent très tard ; un économiste a pu soutenir ' que les conditions historiques répondant à l'idée d'une économie publique (Wolkswisthschaft sont de date relativement très récente. Wagner, occupé de lutter contre l'historisme, voudrait donner comme points de départ à ses déductions des abstractions de valeur universelle ; c'est pourquoi il s'adresserait à la psychologie individuelle et se défierait de la psychologie sociale.

Mais, parce que Wagner veut que les sciences de l'esprit, pour se constituer, se fassent, dans une ceriaine mesure, abstraites et déductives, comme les sciences de la matière, il ne faut pas croire qu'il demande à celles-là tout ce qu'on obtient de celles-ci. Mieux que personne, il se rend compte que les sciences sociales ne peuvent jouir ni d'abstractions aussi universelles, ni de déductions aussi rigoureuses. C'est dans les faits psychologiques, non dans les idées métaphysiques, qu'il cherche les abstractions nécessaires à la construction des sciences nouvelles : en tant que faits psychologiques, ces abstractions sont, en dernière analyse, historiques, et n'ont pas une valeur éternelle. Wagner ne prétend pas revenir à une sorte d'économie politique de l'éternité : il entreprend une économie politique temporelle, destinée à expliquer l'histoire et en soumet les principes mêmes aux conditions de l'histoire. C'est ainsi qu'il reconnait la relativité de ceux qu'il demande à la psychologie individuelle elle-même. Que l'homme recherche le maximum de bien par le minimum de peine, c'est un fait constant, rien de plus. L'expérience,

(1) Karl Bûcher. Die Entstehung der. Volkswirthschaft, 1893.

À. WAGNER. — L ÉCONOMIE l'OLITIQl'E 97

du moins celle des périodes historiques, nous montre sa constance, mais aucun raisonnement ne nous démontre sa nécessité. Aussi pourrions-nous dire qu'aucune raison logique ne nous empêche d'imaginer l'existence d'une invention telle qu'elle réformerait, en se perpétuant, la nature de Y « homme économique », et. en changeant les faits, nous forcerait à changer les principes mêmes de l'Economie politique. Wagner déduit, de certains faits psychologiques, les faits économiques, mais il ne déduit - faits psychologiques eux-mêmes. 11 reconnaît que ce ne sont pas des faits premiers, et que. pour produire les cinq grands motifs que son analyse distingue, bien des forces élémentaires doivent entrer en composition. Les forces élémentaires du monde matériel, le physicien les connaît : il part de faits premiers, ou, pour mieux dire, d'idées premières à l'aide desquelles il s'explique les mouvements que ses sens constatent. Les forces élémentaires du monde moral restent au contraire inconnues à L'économiste. Mais qu'importe? si l'on veut faire non une métaphysique, mais une science de l'économie politique, on n'a pas besoin de tout démontrer. Du moment que nous partons de faits dûment constatés, assez généraux pour mettre une certaine unité dans la multiplicité des phénomènes historiques, nous faisons œuvre scientifique. Et nous pouvons même dire que, en constatant ces faits par l'observation intérieure, nous avons un avantage sur le physicien, les causes réelles des phénomènes nous sont plus prochaines, nous les atteignons plus directement, nous les prenons en quelque sorte sur le vif.

Ces causes sont des désirs. Cela seul nous fait comprendre la profonde différence qui sépare ces déductions sociales des déductions des sciences physiques. Je considérerais une organisation économique comme expliquée si je savais pour quels motifs égoïstes, honorifiques, moraux, les hommes ont dû l'adopter de préférence à quelque autre. J'aurais donc expliqué les actions des hommes par leurs fins, ma déduction serait téléologique. li faut reconnaître qu'une déduction téléologique use de

BOUGLÉ. G

procédés assez distincts de ceux d'une déduction mécanique et n'atteint pas aux même résultats. La déduction mécanique va de la cause à l'effet, qu'elle unit par un lien de nécessité. La déduction téléologique va de la fin à l'action : la même nécessité ne les relie pas. Pour prouver que l'action d'un homme va prendre telle direction précise il ne me suffit pas de montrer la fin qu'il poursuit : pour une même fin, quoi qu'an dise Mayer, plusieurs moyens peuvent être bons. Entre l'instinct de la conservation, par exemple, et telle forme de la lutte pour la vie, il n'y a aucune liaison logique nécessaire. Pour éviter les conséquences de la concurrence, les hommes différencient leurs activités. Peut-on dire que cette différenciation soit un effet mécaniquement nécessaire de leur concurrence ? D'autres effets étaient possibles. Par conséquent, outre qu'il est souvent très difficile de constater l'existence des fins, les fins, une fois constatées, ne déterminent pas les phénomènes avec la même rigueur que les causes proprement dites. La déduction téléologique est très loin d'atteindre aux certitudes de la déduction mécanique.

Il semble bien cependant que, malgré tout, les sciences sociales ne puissent se passer de cette déduction approximative. A vrai dire, théoriquement, les deux genres d'explication semblent pouvoir s'appliquer à tous les objets de science. Un phénomène m'étant donné, aucune raison logique ne m'empêche de chercher ou les mouvements qui le poussent, en quelque sorte, ou les sentiments qui l'attirent. Mais la nature même des phénomènes limite pratiquement l'application des méthodes. Je choisis l'une ou l'autre suivant qu'elle est, d'une part, plus ou moins aisément applicable, d'autre part, plus ou moins déterminante, suivant qu'elle est enfin, en prenant le mot vulgaire dans une acception philosophique, plus ou moins pratique. Par exemple, rien ne m'empêche d'essayer d'expliquer mécaniquement, par les mouvements du cerveau, tel désir humain, d'autre part, d'expliquer téléologiquement, comme on a quelquefois voulu le faire, par un désir et une sorte d'amour, les attractions de tels corpuscules dont on ne

sait pas avec certitude s'ils appartiennent déjà au monde des organismes. Mais d'une part l'application de ces méthodes est difficile. Il faudrait, pour ainsi dire, pénétrer dans le cerveau pour y constater avec précision les mouvements qui précèdent le désir, pénétrer aussi dans la prétendue âme des corpuscules pour y constater les désirs qui précèdent le mouvement. D'autre part, fussent-elles applicables, ces explications ne seraient pas à proprement parler déterminantes. De tel mouvement que, dans le premier cas. je constate, de tel désir que, dans le second cas, je suppose, je ne peux déduire, ici, tel mouvement déterminé, et là tel désir. Car entre ces désirs et ces mouvements je peux voir une succession de faits, non une liaison logique. Appliquons au contraire au premier cas la déduction téléologique, au second la déduction mécanique : nous expliquerons la naissance de tel désir par la conscience de tel besoin, la direction de telle attraction par la force de tels mouvements antérieurs ; nos explications seront à la fois applicables et déterminantes. Or on peut, théoriquement, essayer d'appliquer aux sciences sociales l'explication mécanique. On mesurera donc tout d'abord les mouvements qui correspondent à la vie des sociétés. C'est en ce sens que Steinthal a pu dire que la statistique était comme la psycho-physique des peuples. Elle peut mesurer les phénomènes extérieurs qui accompagnent les phénomènes sociaux ; mais, dans ces phénomènes qui se laissent mesurer parce qu'ils sont dans l'espace, il n'y a rien qui détermine le cours du temps. Rùmelin nous a montré que l'essence de la loi, la cause, leur échappait. Tant que je n'ai pas eu recours à une explication psychologique, et substitué le procédé téléologique au procédé mécanique, les phénomènes extérieurs ne sont que des lettres mortes, dont l'ordre et le groupement peut s'expliquer par toutes les causes possibles ; c'est dire qu'ils restent, jusqu'à nouvel ordre, indéterminés. On est forcé, pour les déterminer, d'en chercher la clef, pour ainsi dire, dans les désirs des hommes. Et

s'il est vrai, comme nous l'avons indiquéj-^TS'Tfne -«telle

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détermination reste toujours moins stricte qu'une détermination mécanique, il est juste de reconnaître qu'ici elle semble seule applicable : elle seule établit un lien au moins vraisemblable entre des faits que la succession mécanique laisse encore logiquement séparés.

Les sciences sociales augmenteront donc le degré de leur vraisemblance non pas tant en cherchant à emprunter les modes d'explications des sciences physiques qu'en prenant plus claire conscience de ceux qui leur sont propres, pour les appliquer rationnellement. Il ne s'agit pas tant de renvoyer la déduction téléologique à la métaphysique, ce qui abandonnerait le monde à l'empirisme. que de fixer scientifiquement, sur la terre même, ses points de départ. Il faut donc que les sciences sociales au lieu de recevoir, du flux de l'histoire, des conceptions toutes faites, à la fois pratiques et théoriques, où les préoccupations du présent se mêlent aux souvenirs du passé, constituent elles-mêmes, non plus par des généralisations spontanées, mais par des isolements en quelque sorte prémédités, les abstractions qui leur sont nécessaires. Aux concepts bâtards que toutes les forces de l'histoire ont indistinctement contribué à créer, elles doivent substituer des concepts purs de tout mélange, tirés autant que possible de la considération d'une seule de ces forces. Ainsi la masse complexe du devenir pourra être divisée et résolue en ses éléments. L'esprit humain avait cru, tout d'abord, embrasser toute l'histoire dans une seule abstraction. La philosophie de l'histoire était moniste, et d'une seule idée, voulait déduire tout le devenir. Wagner combat, comme Simmel. ce monisme qui nie la multiplicité des forces élémentaires de l'histoire, mais, plus convaincu que Simmel delà nécessité des abstractions, il n'abandonne pas, du même coup, la ■ déduction pour l'observation purement empirique des réalités. Entre l'Un, peut-on dire, objet de la philosophie de l'histoire, et l'Infini, objet de l'histoire, il veut qu'on intercale une série d'idées, objets des sciences sociales particulières. Aucune d'elles par conséquent n'a la préten-

tion d'expliquer la complexité des faits historiques : elle n'est vraie que dans certaines limites, vraie parce qu' elle est partielle. C'est pourquoi Wagner, confiant dans l'avenir d'une science spéciale de l'économie politique, reste sceptique, comme Dilthey ', à l'égard du succès d'une socio- [ui devrait embrasser tous les côtés de la vie sociale. A vrai dire, la sociologie elle aussi prétend se spécialiser. Pour ne parler que de l'Allemagne, Tônnies, Simmel, qui veut faire pour la sociologie proprement dite ce qu'il n'a pas toujours fait pour la science de la morale, s'efforcent finir une science non plus de tout ce qui se passe dans la société, mais de ce qui est proprement social 2, une sociologie non plus matérielle, pourrait-on dire, mais formelle. L'évolution des sciences sociales les conduit toutes, ainsi, à se séparer les unes des autres, à se différencier, à élever sur un des côtés de l'histoire un système particulier d'abstractions.

Ainsi à la question tant agitée depuis quelques années en Allemagne : « L'histoire est-elle une science ? » on répond : « L'histoire n'est pas une science proprement dite, parce que, des causes infiniment complexes des phénomènes humains, on ne peut tirer une loi générale du devenir historique ; mais qu'on sépare ces causes les unes des autres, chacune d'elles nous donnera une loi abstraite, une science partielle de l'histoire. »

>;uis doute on peut rêver que ces sciences partielles conduiront elles-mêmes un jour à une science totale. La philosophie de l'histoire, qui a précédé la division du travail scientifique, le terminerait et le couronnerait ; après l'analyse îles différentes forces élémentaires viendrait la synthèse qui reconstituerait le composé. Ainsi serait déterminé, jusque dans les plus petites réalités, le devenir, dont les sciences sociales partielles ne peuvent que nous indiquer, comme dit Wagner, les tendances.

(li Einleitung m Geisteswissenschaften, fin du Ier livre.

-nnmel, dans son cours sur la Sociologie, à l'Université de Herlin. Cf. son article sur le Problème de In Sociologie, dans la Revue de Métaphysique et de Murale, septembre 1894.

Mais d'une part, en supposant ces sciences sociales achevées, il est probable qu'elles n'arriveraient pas à redescendre jusqu'à cette réalité dont elles se seraient abstraites, elles devraient toujours finir dans les idées, ts^e'jtSv eIç eïSyj. D'autre part, il y a peut-être une contradiction dans l'idée d'une science totale du devenir, qui devrait terminer et arrêter en quelque sorte l'infini. Enfin l'heure de cette synthèse grandiose serait, dans tous les cas, indéfiniment éloignée : jusque-là. le devoir scientifique resterait, en matière de sciences sociales, la spécialisation, c'est-à-dire l'abstraction.

R. VON JHERING

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