LA PHILOSOPHIE DU DROIT
La science du droit en Allemagne a accompli en ce siècle à peu près la même évolution que 1 économie politique. Elle est. comme celle-ci, entrée dans lTiistorisme et, comme elle, veut le dépasser pour prendre la forme d'une véritable science. — R. von Jhering f, peut-être plus systématique encore que Wagner, nous indiquera le sens de ses efforts.
La plupart des ouvrages, d'ailleurs énormes, de Jhering restent inachevés. Gela même est un indice de sa vocation philosophique. Il ne pouvait entrer dans un sujet sans l'élargir aussitôt. Derrière les problèmes particuliers, historiques et juridiques, il apercevait vite les problèmes généraux, philosophiques, et quittait bientôt les premiers pour les seconds, ne s'arrêtant qu'où dernier pourquoi.
(lj Geist des romischen Rechts, 5e édit., 1891. Der Zweck im Recht, l" vol.; 3« èdit., 1893, 2e vol. ,2e édit., 1886. Vorgeschichte der Indo Europâer^ 189î. Entwickelungsgeschichte des romischen Rechts, 1894.
On consultera avec profit, outre les ouvrages classiques de Stabl, d'Ahrens et de I'ost, ceux de uabn [Vemunft 'un Recht, 1879), deTôni nschafi und Gesellschaft, 1887). de Bergbohm
(Jurisprudenz und Rechtsphilosophie, 1892), enfin VHisfoire delà Science du Droit en Allemagne, 1880, par R. Stintzing.
C'était, dit-il. comme des sphinx qui lui barraient la route « ; il ne pouvait, avant d'avoir résolu leur énigme, reconquérir la paix scientifique, trop facilement achetée par l'érudition.
C'est en écrivant l'Esprit du Droit romain qu'il rencontra cette idée de la Fin qui fut depuis, comme il le déclare dans son dernier ouvrage, son étoile directrice2. Avant d'expliquer, non plus seulement l'histoire du Droit romain, mais le système général des phénomènes juridiques à la lumière de celte notion, il voulut l'analyser. Les analyses de ses prédécesseurs ne le satisfaisaient pas. De fait, depuis Kant, les esprits métaphysiques avaient inconsidérément usé de la finalité, les esprits scientifiques, par réaction, s'en étaient inconsidérément privés. Il fallait tracer le cercle au sein duquel elle garde une valeur objective.
Ce cercle est, suivant Jhering, aussi large que celui de l'activité psychologique. « Pas d'action sans but », tel est le principe de finalité, aussi universel dans le monde psychologique que Test dans le monde physique le principe de causalité : « Pas de fait sans cause. » Le mouvement d'une éponge qui s'imbibe d'eau est déterminé par une cause ; mais le mouvement d'un animal qui boit est suscité et comme appelé par une fin. Le chien boit pour satisfaire sa soif; il s'abstient de boire pour éviter les coups de son maître. Des actions les plus simples aux plus compliquées, la vie consiste ainsi à adapter, aux besoins intérieurs, le monde extérieur. Agir, et agir en vue d'une fin, c'est tout un 3.
Mais, dira-t-on. l'expérience ne nous affirme-t-elle pas l'existence d'un grand nombre d'actions sans but ? Ce n'est qu'une apparence. Qu'il s'agisse d'actions communes, ou au contraire d'actions extraordinaires et déraisonnables, ou d'actions habituelles, ou même d'actions forcées, tous les quia peuvent être transformés en ut. Si, la plupart du temps, nous n'exprimons pas le but des actions communes,
(lj Zweek im Becht : I. vorrede.
(2) Vorgeschichte der Indo Europàer, p. 379.
(3) Zweck im Recht, I. p. 3-33.