R. VON ÏHERING. — LA PHILOSOPHIE DU DROIT
répétées par la vie de tous les jours, c'est qu'il est trop évident. Si, au contraire, nous déclarons qu'une action déraisonnable est sans but, c'est simplement que son but nous déroute et nous parait incompréhensible. Pour l'action habituelle, si sa répétition a comme enfoncé dans l'inconscient l'idée de la fin, c'est du moins une fin, plus ou moins clairement conçue, qui l'a fait naître. Enfin, dans l'action forcée, c'est encore à la finalité que nous obéissons. En effet, à moins que celui qui nous donne un ordre ne nous contraigne matériellement, et, par exemple, ne nous arrache notre bourse des mains, auquel cas l'action est sienne, et non plus nôtre, nous agissons toujours, même dans les cas dits de force majeure, en vue d'une fin. Coacti tamen vohmt, disaient avec finesse les juristes romains. On donne la bourse pour sauver la vie.
On comprend dès lors la nature et la mesure de l'influence que les circonstances extérieures peuvent exercer sur les actions humaines. Jhering est prêt à accorder au milieu, à la constitution géographique du sol, par exemple, la plus grande influence sur l'histoire. Mais, ayant défini la nature de notre activité, il tient que ces causes n'agiront jamais directement, mécaniquement sur elle. Il faut, pour qu'elles provoquent un mouvement de notre part, qu'elles •traversent notre âme et s'y transforment en motifs. La causalité ne peut agir sur notre volonté qu'en prenant la forme de la finalité l. Le monde extérieur ne sera jamais que la cause occasionnelle de nos actions. Le vrai moteur du monde social reste le désir.
Que poursuit-il donc, à travers les différentes formes que les circonstances lui imposent, véritable Protée de l'histoire ? Quelles que soient nos actions, on peut dire que nous désirons toujours, non pas l'action en elle-même, mais l'effet qu'elle doit produire sur nous : sans doute, cet effet n'est pas toujours consécutif a l'action, comme dans le cas d'un voyage d'affaires, il en est souvent contemporain, comme dans le cas d'un voyage d'agrément; mais,
(1) Zweck, I. p. 24.
alors même que nous aimons, comme dit Lessing, l'effort plus que la possession, ou, comme dit le vulgaire, la chasse plus que le lièvre, notre but n'est pas dans l'action, il est dans le plaisir qu'elle nous procure. Ainsi il ne faut pas dire que le but essentiel et primitif des êtres soit, à proprement parler, de persévérer dans leur être ; de même que. quand il se reproduit, l'animal ne songe pas à la conservation de son espèce, de même, quand il se nourrit, il ne songe pas à sa propre conservation, mais seulement à sa propre satisfaction1.
Sans doute, en cherchant l'une, il trouve l'autre. La conservation de l'espèce ou de l'individu est, si l'on veut, le but de la nature, et l'on peut admirer l'adresse avec laquelle elle distribue aux individus l'appât du plaisir ou la crainte de la douleur pour en arriver à ses fins, faisant coïncider, dans un même acte, la satisfaction de leurs désirs particuliers avec la réalisation de son but général. Mais ce but, atteint tantôt avec et tantôt sans la conscience des individus qui le réalisent, ne doit pas être confondu avec le désir qui les pousse ; on peut appeler le premier fin objective et le second fin subjective2, distinction capitale pour l'intelligence de toute vie sociale. Une même fin objective peut être réalisée par des individus qui obéissent à des fins subjectives très différentes. Par exemple, la construction d'un chemin de fer peut être exécutée par une société d'actionnaires dont les uns poursuivent des fins financières, les autres des fins politiques, sans qu'aucun d'eux, peut-être, désire pour elle-même la construction en question. A vrai dire, si l'on y regarde de près, il semble que Jhering réduise les fins dites objectives à être ou bien des résultats, atteints sans être poursuivis, ou bien des moyens, poursuivis en vue de la fin subjective, qui est toujours le plaisir. Dans la finalité, dit-il, le mouvement de la volonté part de l'être pour revenir à l'être3.
(1) Zveck, I, p. 28.
(2) Zweck, I, 37 ; II, 98.
(3) Zweck, I, 31.
R. VmN JHERING. — LA PHILOSOPHIE DU DROIT 101
: en \ ae d'une fin. c'est donc, en principe, agir pour soi.
Ainsi Jhering déduit l'égoïsme, au sens large du raot.de
même de finalité.
L'homme ne diffère pas de l'animal par la nature, mais
par l'extension de son égoïsme. Plus prévoyant, il
s'affirmera » non pas seulement physiquement, mais
économiquement et juridiquement. Il jugera que sans
capital la jouissance de la vie est incertaine, que, sans
droit, est incertaine la jouissance de la vie et celle du
capital. Ainsi le désir juridique et le désir économique
sont comme les développements naturels du désir primitif
de jouir de la vie '.
Mais, si ce désir est essentiel, toute action morale n'estelle pas inexplicable ? Le désintéressement reste un mystère. Sans doute il n'y a pas d'action purement désinté-
sée, au sens absolu du mot. Une action sans intérêt est une impossibilité psychologique. On ne veut pas pour vouloir, et Kant essaie vainement de tirer, des lois de la volonté, un motif d'action. Le désintéressé a pour but l'intérêt des autres, de sa famille, de sa patrie, de l'humanité même, et dans la recherche de leur intérêt il place son plaisir. On pourrait donc soutenir qu'un certain égoïsme, ici même, se glisse. Mais il faut reconnaître que, entre les avantages que l'action désintéressée rapporte à l'égoïsme et les sacrifices qu'elle lui demande, la disproportion est souvent éclatante, si bien que, entre le désintéressement et l'égoïsme proprement dit, il n'y a plus de commune mesure. L'égoïste devra juger que, si le désintéressé fait un calcul, ce calcul est absurde : l'homme qui cherche son plaisir en se dévouant est comme celui qui. pour se chauffer quelques secondes, brûlerait tous ses billets de banque -. Force est donc de reconnaître, à côté de l'égoïsme. l'existence d'un autre facteur du monde social, ou du moins si, comme Jhering le laisse prévoir, le dévoùment est encore un produit de l'égoïsme, il faudra expliquer à la suite de
I Zweck, I, 62-77.
(2) Zirec/,-, I, 46-60.
quelles luttes et de quels accords celui-ci a pu se transformer en son contraire. Ce problème rentre dans le problème plus général : Comment, si l'égoïsme est essentiel. la société est-elle possible ? Comment, les buts subjectifs étant par définition égoïstes, la réalisation de buts objectifs, sociaux. s'explique-t-elle ? L'homme n"est isolé que par abstraction: de fait, il vit toujours par et pour une société. Tout l'univers est là pour chacun, et réciproquement, chacun pour tout l'univers l. Le développement des sciences sociales rend chaque jour plus saillants les liens qui réunissent les individus ; comment comprendre cette solidarité ?
Quatre forces concourent à la produire. La mécanique sociale a quatre leviers. Deux reposent sur l'égoïsme. la rétribution et la coercition : deux reposent sur la moralité, le devoir et l'amour.
Le phénomène de la rétribution - introduit déjà un ordre social dans le monde des égoïsmes. L'individu ne se suffit pas à lui-même, ne crée pas de ses propres mains tout ce dont il a besoin ; il entrera donc en relation avec son semblable. Tantôt ils échangeront l'un avec l'autre ce qui leur est inutile contre ce qui leur est utile, tantôt ils rechercheront ensemble ce qui leur est utile à tous les deux. Ainsi se constituent, d'une part le commerce, d'autre part l'association.
Par le commerce les égoïsmes s'équilibrent. Les intérêts sont différents, opposés même, mais c'est de leur opposition, pourait-on dire, que naît leur coïncidence. C'est parce que Pierre a besoin d'un champ tandis que Paul a besoin d'un cheval que se produit rechange. La coïncidence désintérêts manifestée par l'échange peut être d'ail-
(1) Zweck, I, 77-93.
(2) Zweck, I, 93-i34. Nous choisissons à dessein pour traduire le mot Lohn, qui d'ailleurs parait mal choisi (cf. Tonnies. Gemeinschaft ami Gesellschaft, p. 217), le mot vague de rétribution: car à l'aide du mot Lohn, Jhering veut désigner non pas seulement le salaire proprement dit, mais le gain, les honoraires, les appointements.