‹ Les Sciences sociales en AllemagneChapitre 7 sur 21 · R. VON JHERLNG. — LA PHILOSOPHIE DL" DROIT · texte numérisé non relu

R. VON JHERLNG. — LA PHILOSOPHIE DL" DROIT

autres des concessions : le Droit apparaît ici comme la politique de la force1. Du jour où elle s'aperçoit que, au lieu de massacrer tous ses prisonniers de guerre, elle a

I à en faire des esclaves, au lieu d'emmener tous les habitants d'un pays en esclavage, elle a intérêt à leur demander un tribut, de ce jour la force s*e domine elle-

: substituant à la passion le calcul, elle remplace ja lutte perpétuelle par un mutin* vivendi, par une paix tout à son avantage, et ouvre ainsi, par la seule vertu de D.e, le chemin du droit. On comprend dès lors comment, peu à peu. se dominant de plus en plus, elle en arrivera à constituer et à garantir des lois qui l'enchaînent elle-même -. En effet, supposons que les normes édictées par la force restent, comme elles Tétaient à l'origine, tout individuelles, ce qui veut dire, non pas qu'elles obligent un seul individu, mais qu'elles s'appliquent à un cas particulier, qu'elles sont créées en vue de telle ou telle circonstance sociale. La circonstance disparue, et remplacée par d'autres, la force devra créer de nouvelles lois : elle sera, dans cette phase, en mouvement perpétuel. Aussi

uera-t-elle bientôt, à ces normes particulières, des normes abstraites, valables pour un certain nombre de

■s lois ne seront encore qu'unilatérales. Elles lieront les sujets, non l'État. Avec de telles lois une certaine égalité est compatible, mais elles sont toujours dans la dépendance de la volonté des gouvernants, elles ne donnent pas à la vie sociale cette sécurité qui est l'œuvre de la justice parfaite. Pour que l'État réalise pleinement le but du Droit, il faut qu'il écarte cette perpétuelle insécurité et donne au droit une vie propre en l'installant, pour ainsi dire, au- - de lui-même aussi bien qu'au-dessus des citoyens. La loi devient alors bilatérale. L'État se reconnaîtra

par elle. Il donnera des garanties de sa dépendance

is de la loi; telles seront l'indépendance du pouvoir judiciaire, l'inamovibilité des juges, la constitution du jury.

(2)Zwec£, I. 3*0-43:..

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Mais il faut remarquer que cette dépendance même a des limites. Pour l'État comme pour les individus il y a des cas de force majeure : quand la vie sociale est en jeu, la force peut briser le droit qu'elle a constitué. En vain les spéculatifs s'écrient : « Fiat justitia, pereat mundus! » En réalité, s'il fallait absolument choisir, tous les peuples diraient plutôt : « Pereat justifia, ri rat mundus! » l.

Cela même nous renseigne sur le but que poursuit l'égoïsme en construisant le droit, sur la fin du droit. Nous nous rendons compte que le droit n'est pas une fin en soi, mais seulement un moyen en vue d'une fin, qui est la vie même de la société. Ou encore, ce n'est pas une fin particulière parmi les fins que les hommes recherchent, mais une fin générale, condition de la recherche des autres. Assurer les conditions de la vie sociale, tel est son rôle 2. Ce rôle explique ses métamorphoses. Si le critérium de la valeur du droit était théorique et non pratique, si l'idéal du droit était la vérité, et non l'utilité, on ne pourrait justifier ces sortes de palinodies de l'histoire grâce auxquelles une prescription juridique se trouve remplacée, au cours des siècles, par une prescription contraire également valable, il ne faut pas oublier que, dans le droit, c'est moins l'intelligence que la volonté qui est en jeu, et que la volonté se détermine par l'intérêt. L'intérêt social sera donc la mesure du droit. On comprend, dès lors, à la fois les analogies et les différences des Droits que se donnent les différents peuples. On se rend compte que les formules juridiques non seulement peuvent, mais doivent changer avec les circonstances. Par exemple, parmi les conditions générales de l'existence des sociétés, il en est de tellement naturelles, que les égoïsmes laissés à eux-mêmes suffisent à les remplir, et que la société n'a pas besoin d'en prescrire, par des lois, le maintien ; au nombre de ces conditions sont la conservation des individus, leur reproduction, le travail même et le commerce. Pourtant il est des cas où.

(1) Zu-eck, I, 425.

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mite de certaines nécessités sociales, sous l'influence surpopulation, par exemple, ces ressorts primitifs de sociale ont besoin d'être tendus ou au contraire détendus par l'intervention des lois. Sous la pression des circonstances, le droit élargit ses cadres ou même y fait rentrer des prescriptions opposées aux prescriptions antérieures. Avant la guerre de l'indépendance des Xoirs en Amérique, le droit interdisait logiquement, c'est-à-dire, ici, conformément à l'intérêt social réel ou supposé, d'instruire les nègres; peut-être rendra-t-il bientôt, avec la même logique, leur instruction obligatoire. En un mot. la relativité même du Droit est la meilleure preuve que son idéal . non la vérité, mais l'utilité sociale.

Que l'utiiité du Droit soit sociale, cela ne signifie pas d'ailleurs qu'il doive se mettre au service de quelque être abstrait, dont les intérêts seraient autres que ceux des individus. Il sert les intérêts de tous les individus dans ce qu'ils ont d'identique !. A vrai dire, cette identité est souvent cacbée par le défaut d'intelligence ; elle est souvent troublée par la méchanceté de la volonté, qui cherche à profiter à la fois des avantages généraux résultant de l'observation du droit et de l'avantage particulier qu'elle trouve, en certains cas, à le transgresser. Ainsi s'explique que le droit, tout en n'étant que la politique des égoïsmes, doive s'imposer par la contrainte aux égoïsmes mêmes. La coercition ne se confond donc pas avec la rétribution, et reste, dans le monde social, indispensable.

Elle est, comme la rétribution, indispensable, mais, comme elle, insuffisante 2. La vie sociale demande aux individus d'autres actions que celles qu'il est possible de payer ou de forcer. D'abord, pour que la rétribution produise ses effets sociaux, il faut que les individus puissent, d'une part la désirer, d'autre part l'offrir. Ce n'est pas toujours le cas, pour le riche, d'un côté, qui a trop, pour le pauvre, d'un autre côté, qui a trop peu. De plus, le travail

(2) Zweck, II, 1-9.

même n'est pas bon, et ne donne pas tout ce qu'il peut donner, s'il est excité par le seul espoir de la rétribution. D'un autre côté, un homme qui n'obéirait à la justice que par la crainte du châtiment ne serait pas souvent juste. Quand la loi ne le verrait pas, elle serait pour lui comme si elle n'existait pas. Tous les crimes qui échappent aux prises de la loi seraient possibles, bien plus, si l'égoïsme seul pousse les hommes, théoriquement inévitables.

Combler ces lacunes de l'égoïsme, telle est l'œuvre des forces morales. Comme le langage l'indique, elles paraissent être des négations des forces précédentes. Pour connaître leur essence, il faut répondre à trois questions. D'où viennent-elles? où vont-elles? Pourquoi les suivons-nous? En d'autres termes : quelle est leur origine? Quelle est leur fin objective, le résultat qu'elles doivent atteindre? Quelle est leur fin subjective, le motif en vertu duquel nous leur obéissons ] ?

C'est dans la société qu'il faut chercher la réponse à ces trois questions. Elle est d'abord la source des notions morales. En dépit des théories nativistes, les notions morales ne nous tombent pas du ciel, comme des aérolithes, elles se sont formées peu à peu, comme par alluvions, au cours de l'histoire des sociétés. Les règles même les plus simples, qu'il ne faut pas tuer, voler, mentir, l'homme a dû les découvrir, peu à peu, par l'expérience, qui lui a montré que, sans elles, la société ne subsisterait pas. Ainsi tout le système du monde moral est un produit de l'histoire ou, pour parler avec plus de précision, l'œuvre de la finalité -.

On le voit, la question de l'origine et celle de la fin de la morale se confondent ; si la société a engendré les règles morales, c'est qu'elles lui sont utiles. Elle en est la fin objective, ou, ce qui revient au même, le sujet téléologique. Le sujet des fins morales, celui pour qui elles existent, ne peut en effet être Dieu. Autrement la réalisation des fins de

(1) Zweek, II, 98.

(2) Zweck, II, 110.120.

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