R. VON J II E RING. — LA PHILOSOPHIE DU DROIT HT
Dieu dépendrait de notre obéissance aux règles morales : Dieu dépendrait de nous. Ce sujet ne peut être non plus l'individu, puisque, par définition, les fins morales sont la n des fins individuelles. D'ailleurs si la fin morale de l'individu était en lui-même, on ne comprendrait pas pourquoi la violation des règles morales nuit le plus souvent non à l'individu, mais à la société, pourquoi leur détermination est fonction, non des nécessités individuelles, mais des nécessités sociales. Il re^te donc que ce sujet soit la
On peut d'ailleurs le prouver positivement de deux s, par la déduction ou par l'induction1. — Par la déduction. La société est un tout. Un tout est autre chose que la somme de ses parties. C'est un système organisé en vue d'une fin. Or cet organisation suppose un ordre, une subordination des parties au tout. Pas de société sans ordre social, sans subordination des individus aux fins sociales, sans morale. Ainsi, vis-à-vis des individus, la société se pose comme un sujet qui. lui aussi, veut réaliser ses fins et dont l'égoïsme s'oppose à leurs égoïsmes. — L'induction apporte à ces raisonnements l'appui de tous les faits s . Elle nous montre qu'il n'y a pas de faits moraux qui ne soient, ou qu'on ne croie être socialement utiles, et réciproquement que les actes socialement utiles, quand du moins ils ne s'accomplissent pas tout seuls de par la nature, sont commandés par la morale. Xous ne sommes plus, dès lors, étonnés de voir l'idéal moral varier avec les peuples, pasteurs, agriculteurs, guerriers, avec même : nous serions plutôt légitimement étonnés du contraire.
Ce ne sont pas seulement les règles proprement morales, ce sont les mœurs, et jusqu'aux modes qui sont ainsi détern. ries fins sociales. Et Jhering. pour rendre
plus éclatante la puissance de la fin. prend à tache de montrer que les plus petits usages, qui naissent, semblet-il à première vue. du caprice et du hasard, obéissent,
(i)Zweck, II. 134-230.
en réalité, dans leurs moindres détails, à quelque utilité. La mode dans son mouvement perpétuel n'échappe pas plus à cette loi que la coutume dans sa permanence relative. Dans toutes les obligations mondaines, règles de décence, de convenance, de politesse, Jhering retrouvera, avec une ingéniosité sans exemple, des prescriptions utiles, des mesures prophylactiques, toute une police de sûreté de la morale f. Entraîné plus loin qu'il ne l'avait pensé par le plaisir d'explorer ce champ tout nouveau. Jhering n'eut pas le temps de répondre expressément à la troisième des questions qu'il s'était adressées : « Quelle est la fin subjective des règles morales ? » mais, d'après quelques indications qu'il donne en posant le problème, il est permis de reconstituer sa réponse. Il critique vivement les morales qui, pour atteindre le but social, proposent à l'homme des plaisirs individuels tout différents de ce but, comme les mères qui, pour obtenir de leurs enfants qu'ils prennent un remède, leur proposent du sucre [Zuckertheorien*). La vraie morale, dit-il, doit élever les fins subjectives à la hauteur des fins objectives : l'homme moral ne doit pas chercher d'autre / molif d'action que le désir de remplir son rôle social ; il doit agir, en somme, non pour lui-même, mais pour la société. Sans doute cette force morale est encore née historiquement de l'égoïsme, et Jhering se promettait de montrer à la suite de quelles transformations l'égoïsme, dans les mains de l'histoire, se change en altruisme, comme le verjus, dans les mains de la nature, se change en raisin doux 3. Il n'en est pas moins vrai que ces deux forces, au point d'arrivée, demandent à être radicalement distinguées. C'est de leur opposition que nait, dans l'âme, le sentiment du devoir. A vrai dire, Jhering laisse entrevoir un sentiment supérieur à celui-là même : dans l'amour, qui serait la poésie de la morale comme le devoir en est la prose, le tien et le mien ne pourraient plus être distingués, les deux
(1) Zweck, II, 243-723.
(2) Zweck, II, 149.
(3) Vorgeschichte der Indo-Europâer, p. 60.