ACTE II l
DON JUAN
Exactement. Tu as beaucoup d'esprit, Sganarelle. Ah ! tu penseras aussi à la clé...
Oui, Monsieur, mais, croyez-m'en, encore une fois, il n'est point bon d'accumuler tant d'iniquités sur votre tête et d'y appeler le châtiment du ciel. Ah, je sais bien que vous savez à merveille éviter celui des hommes et que vous n'avez point votre pareil pour vous tirer d'un mauvais pas, mais, prenez garde, Monsieur, car s'il se peut que vous viviez impuni, je crains bien que vous mourriez impénitent et que vous payiez en l'autre monde ce que vous aurez gagné en celui-ci !
Don Juan fait un mouvement d'impatience.
Attendez, Monsieur, j'ai fini à l'instant, et je sens qu'il est bien vain de vouloir convaincre quelqu'un comme vous par le rebâchage dont je vous importune. Du reste, le Commandeur vous a déjà dit les mêmes choses. 11 parlait haut, comme il sied à un grand
l5o LES SCRUPULES DE SGANARELLE
personnage. Aujourd'hui, ce n'est qu'un pauvre valet qui vous supplie. Ah ! seigneur Don Juan, ne repoussez pas ma prière. Soyez généreux pour une fois, épargnez une fille innocente qui ne sait rien du monde et dont vous allez troubler l'esprit et émouvoir le cœur. C'est une agnelle, Monsieur, une colombe. Je l'ai fait sauter sur mes genoux lorsqu'elle était petite. Qu'en ferez-vous par les chemins? Elle n'aura pas seulement la force de vous suivre. Ah, Monsieur, laissez-la où elle est I Quittez cette ville. Renoncez à vos desseins. Ah, seigneur Don Juan, seigneur Don Juan, j'ai vu tout à l'heure le diable dans vos yeux ! Qui sait si ma voix n'est pas un avertissement d'en haut? D'où me viendrait, sans cela, la hardiesse de vous avoir résisté et l'audace de vous implorer au risque de votre colère et au danger de votre courroux?... Il y a là quelque chose qui n'est point naturel. Fuyez, Monsieur, retournez en Espagne. N'y avez-vous point des palais et des châteaux ? N'avez-vous pas goûté, tout votre saoul, à nos filles de France? Laissez celle-ci dans sa petite ville, dans sa vieille