ACTE HT
pour que tu t'en revinsses au logis. Bonnes gens! N'as-tu pas honte de te présenter à moi avec ces habits trop larges pour ton corps, ces bas qui plissent sur tes mollets, cet air de chien battu et ce nez allongé? Mais quelle vie as- tu donc menée, vieux pendard? Ah! ces messieurs avaient raison. Ce sont donc les femmes qui t'ont mis en cet état?
Quoi, Dorine, c'est tout ce que tu trouves à me dire après douze années de séparation? N'es-tu pas, au moins, un peu contente de me revoir?
DORINE
Contente de te revoir! Il faudrait peut-être que je fusse contente de revoir un maraud qui m'a plantée là depuis douze ans, qui, après avoir décampé sans crier gare, est demeuré tout ce temps sans s'enquérir de mes nouvelles ! Ah! le beau mari, qui abandonne sa femme pour s'en aller courir le monde ! Où pensiez-vous qu'était monsieur Sganarelle ? A Verrières, comme un honnête époux ? Eh
l58 LES SCRUPULES DE SGANARELLE
bien, ouiche! A Paris, en France, en Italie, en Espagne, chez les Mauresques, chez les Turcs, que sais-je, au Diable vert... Monsieur se donnait de l'air, pendant que la pauvre Dorine gardait le logis!... {Elle fait semblant d'essuyer ses yeux avec son tablier.) Et, quand monsieur est las de vagabonder et qu'il lui plaît de rentrer à la maison, il faudrait qu'on lui sautât au cou, qu'on le cajolât, qu'on le dorlotât et qu'on^ tuât le veau gras !
Je n'en demande pas tant, Dorine ! Cependant il me semble que tu oublies un peu pourquoi je suis parti de chez monsieur Géronte... Ecoute, mon enfant, je ne suis pas revenu dans l'idée de te faire des reproches, mais il serait juste que tu convinsses que tous les torts n'étaient pas de mon côté et que je n'ai pas toujours eu, Dorine, à me louer de toi.
DORINE
Tous les torts ! Ah I l'impertinent ! Quand il m'a abandonnée, trompée, il voudrait...