INFLUENCE DE FRANS FLORIS
inspirations et les défauts. Il naquit en i520, dans un de ces ateliers du moyen âge que détruisit malheureusement la Renaissance. Il était fils et petit-fils de tailleurs dymaiges. Son père Claude de Vriendt avait un talent remarquable, au dire de Joachim Standart... Statuarius laude dignus (Acad. nobilissimœ artis pictoriœ, p. 252). Son oncle Corneille Floris était également sculpteur. Il eut trois frères qui se partagèrent les différentes branches de l'art, comme le faisaient les neveux de Michel Colombe. L'aîné, Corneille Floris, fut un architecte distingué; il construisit l'hôtel de ville d'Anvers et d'autres édifices importants. Jacques, le second, s'occupa de peintures sur verre et fit le vitrail du Jugement dernier de Sainte- Gudule. Jean, le plus jeune, aima la céramique et fut protégé par Philippe II qui l'amena en Espagne. Frans Floris mania de préférence le ciseau et passa sa première jeunesse à sculpter des statues ou des monuments dans les églisee : Sive statuas, sive monumenta in templis sculpendo.
L'influence d'un peintre liégeois vint tout à coup changer la direction de son talent. Lambert Lombart était revenu d'Italie, passionné pour les œuvres de la Renaissance, et avait ouvert dans sa ville natale, un atelier où il enseignait avec ardeur le style nouveau. Frans Floris accourut et profita vite des leçons du maître, mais il voulut remonter à la source de son enseignement, et voir par lui-même les merveilles qu'il entendait vanter. Il partit pour l'Italie où il resta sans doute plusieurs années, étudiant avec ardeur les monuments et les sculptures antiques, les fresques de la chapelle Sixtine qui venaient d'être terminées, et tout ce que les artistes de la Renaissance avaient produit de plus remarquable, à Rome et à Florence. Et comme il était doué d'une extrême facilité de travail, il amassa des matériaux de tout genre, qu'il utilisa
dans ses œuvres et qui furent comme le capital de sa fortune artistique.
Lorsqu'il revint à Anvers avec ses cartons remplis de dessins à la sanguine, et qu'il voulut entraîner ses compatriotes dans une direction nouvelle, il rencontra dans les sages de l'école flamande une opposition dont il triompha facilement. Il eut bientôt de nombreux partisans et de zélés protecteurs parmi les grands seigneurs qui suivaient les goûts artistiques de l'Italie et de la France. Les commandes arrivèrent de toutes parts, et il put y satisfaire par son incroyable rapidité d'exécution. Il devint l'artiste à la mode et eut bientôt une foule d'élèves et d'imitateurs. En 1 549, il fut chargé des décorations de l'entrée de Charles- Quint à Anvers, et se distingua, en élevant dans toutes les parties de la ville, des arcs de triomphe qu'il couvrit de figures allégoriques et de riches ornements. Il renouvela ces brillantes improvisations en i552, pour l'entrée de Philippe II.
La faveur du public et le patronage des princes le conduisirent rapidement à la fortune, mais il ne sut pas en jouir avec modération. Il se fit construire par son frère l'architecte, une somptueuse demeure qu'il enrichit de peintures et de statues. Il dut, pour fournir à son luxe et conjurer sa ruine, forcer son travail et multiplier ses œuvres. Il mourut à la peine, à l'âge de cinquante ans, le i er octobre 1 570, laissant après lui de nombreux élèves qui continuèrent son style. Les plus célèbres furent François Porbus, Martin de Vos et Francken le Vieux.
Ce fut au moment de la plus grande réputation de Frans Floris que Jean Bougler fit exécuter les sculptures de Solesmes. Comment son choix se fixa-t-il sur des artistes d'Anvers, nous l'ignorons. Ses rapports avec les abbayes bénédictines de Flandre les lui firent peut-être connaître. Les de Vriendt-Floris étaient célébras dans toute l'Europe,
l'atelier d' ANVERS g3
et M. Génard, le savant archiviste d'Anvers, a trouvé la preuve qu'ils exécutèrent des monuments pour plusieurs pays étrangers, pour la Suède et la Norvège entre autres. Pourquoi la France n'aurait-elle pas aussi profité de leur talent ? Elle employait alors les meilleurs artistes italiens et flamands, pour construire ses églises et ses châteaux, comme le montrent les comptes retrouvés dans nos Archives (i). Ce que Marguerite d'Autriche avait fait pour l'église de Brou, Jean Bougler le fit pour Solesmes. Il voulait rivaliser avec l'œuvre de Guillaume Cheminait ; il lui fallait un atelier semblable à celui de Michel Colombe, et il n'en existait plus en France. Il alla en chercher un, là où la Renaissance n'avait pas encore rompu l'unité de l'art et la fraternité des architectes, des peintres et des sculpteurs. L'atelier des de Vriendt, tout en conservant les traditions anciennes, avait déjà subi cependant l'influence de la Renaissance. Celle de Frans Floris surtout explique cette réunion de qualités et de défauts, et ce singulier mélange de styles flamand et italien, que nous avons remarqués dans les sculptures de Solesmes. Notre première impression avait été, en les étudiant, qu'elles avaient été composées et dirigées par un peintre-sculpteur. Il nous semblait qu'on avait traduit en statues les groupes dessinés pour un tableau, et que la sculpture avait ainsi perdu la régularité de ses plans et la tranquillité de ses lignes, pour prendre les mouvements et les dispositions de la peinture. Nous crûmes reconnaître dans les différentes scènes de la Mort et du Triomphe de la Vierge le style de Frans Floris et de son école. Ce sont, en effet, les mêmes types et les mêmes costumes. Toute l'ornementation paraît sortir des cartons qu'il rapporta d'Italie. Ce sont des arabesques romaines
(i) Cf. De Montaiglon, Archives de l'Art français. Comptes de dépenses de la construction du château de Gaillon, par A. Deville.
exécutées par un ciseau flamand. Outre le bas-relief du Massacre des Innocents, copié sur une gravure de Marc- Antoine, on peut voir dans l'Ensevelissement de la Vierge, un autre souvenir de son voyage, une imitation de la fresque de Francia, représentant la Sépulture de sainte Cécile. Le Dragon de l'Apocalypse se retrouve dans son célèbre tableau de la Chute des Anges rebelles qu'il peignit, en i554, pour l'autel de saint Michel. Il a donné aux vaincus des têtes d'animaux, de boucs et de sangliers, des queues de vipères et des griffes d'aigles et de tigres. Son Hercule, terrassant l'hydre de Lerne, offre la même verve, la même inspiration.
Nous ne prétendons pas cependant attribuer à Frans Floris la part principale dans l'exécution de la Chapelle de Jean Bougler. Nous la revendiquons, au contraire, pour son frère aîné, Corneille de Vriendt. Un voyage en Belgique nous a permis d'en apprécier le mérite et de voir en lui un artiste plus complet et plus remarquable que le peintre qui rapporta d'Italie en Belgique les germes de la décadence. Pendant les voyages enthousiastes de Frans Floris, Corneille de Vriendt prit la direction de l'atelier paternel et en conserva les traditions. Il profita sans doute des dessins rapportés par son frère, mais il ne donna pas dans toutes les exagérations du style nouveau. Frans Floris se livra surtout à la peinture qui servait mieux que les autres moyens de l'art, la verve et les caprices de son imagination. On sait qu'il régla mal sa vie et qu'il chercha trop souvent dans les excès de table les inspirations de son pinceau.
Son frère Corneille se montre à nous sous un aspect tout différent. C'est un artiste sérieux, aussi habile sculpteur que savant architecte. Ses compatriotes lui font construire l'hôtel de ville d'Anvers et de somptueuses demeures. Les églises lui demandent leurs plus beaux monuments.
CORNEILLE DE VRIENDT-FLORIS g5
Nous avons pu, du reste, comparer de près le talent des deux frère». Dans une salle de l'hôtel de ville d'Anvers, où se font les mariages, Corneille a sculpté et Frans Floris a peint le même sujet, le Massacre des Innocents. Nous préférons la sculpture à la peinture; elle témoigne d'un art plus élevé, plus pur, plus élégant.