‹ Les sculptures de SolesmesChapitre 36 sur 48 · LA SCULPTURE DANS LES ÉGLISES · texte numérisé non relu

LA SCULPTURE DANS LES ÉGLISES

de l'architecture, à orner l'extérieur de ses basiliques, ne lui donnant à l'intérieur, qu'un rôle décoratif très-secondaire. Ce fut au xv e et au xvi e siècle que les statues qyi peuplaient les porches de nos cathédrales, y entrèrent pour orner les rétables, les stalles et les clôtures du chœur. Mais dans les siècles suivants et surtout de nos jours, la sculpture a pris dans nos églises, une importance qu'elle ne devrait pas avoir. Malgré les prescriptions de la liturgie, la statue domine trop souvent l'autel et devient, pour ainsi dire, le centre de l'édifice, comme elle l'était dans la celle des temples païens. La Pierre sacrée où s'immole la sainte Victime, sert de base à un marbre plus ou moins profane. L'image prime la réalité, et l'Ostensoir semble quelquefois n'être que l'accessoire d'une statue de la Vierge, ou du Sacré Cœur.

Il nous serait facile de comparer des textes nombreux de Molanus avec les statues de Solesmes, et de montrer l'accord du théologien avec les derniers représentants de l'art chrétien, à l'époque de la Renaissance; mais cet examen serait trop long, et nous nous contenterons de demander à l'auteur, une preuve plus spéciale et plus concluante. Nous avons déjà remarqué que la manière dont la mort de la Vierge était représentée à Solesmes, était particulière à la Belgique et ne se retrouvait pas en France et en Italie. Dans son ouvrage, Molanus combat les représentations de la mort de la Vierge en usage, et cite à l'appui de sa thèse, l'autorité de deux théologiens flamands, morts tous les deux en i543, dont les textes, par conséquent, sont antérieurs de quelques années aux sculptures de Solesmes.

Jean Eckius, ou Jean Mayer, commente la collecte de l'Assomption, attribuée à saint Grégoire, où il est dit que la sainte Mère de Dieu n'a pu être retenue par les liens de la mort, et qu'elle est morte, par conséquent, sans douleur,

et il ajouté : « on ne doit donc pas la peindre mourante comme une personne malade.» Non igitur pingi Ma débet habitu et fade œgrotantis.

Josse Clichthove (Judocus Clichthoveus) dans son livre sur l'Assomption de la Vierge, va plus loin, et s'exprime ainsi : « Marie fut exempte de la douleur de la chair, comme elle avait été étrangère à sa corruption. Je ne croirai donc pas qu'elle fut couchée sur un lit comme les malades et ceux qui terminent leur vie dans la souffrance, ainsi que la représentent les peintres et les sculpteurs. On doit plutôt penser qu'elle ne fut pas accablée d'infirmités et réduite à une extrême faiblesse, mais que se mettant pieusement à genoux et les mains levées au Ciel , elle rendit son âme si agréable à Dieu, au milieu de sa prière (i). »

Molanus a pu communiquer lui-même ces textes aux sculpteurs d'Anvers, comme le programme de leur composition. Mais cette manière de représenter la mort de la Vierge était si nouvelle, si extraordinaire en France, que les artistes furent obligés de mettre dans la frise, qui est au-dessus de la Pâmoison, des têtes de mort, pour en indiquer le sens véritable.

Ainsi le style hybride, italien et flamand, des sculptures de Solesmes, les sujets, les costumes et la comparaison des monuments et des textes contemporains confirment notre attribution, et nous permettent de conclure que la chapelle de Jean Bougler a été exécutée par l'atelier des Floris d'Anvers.

Nous aurions voulu à des probabilités si grandes joindre des documents authentiques, mais les archives et les comptes du monastère qui pourraient nous les fournir,

(i) Cum neque infirmitate vexât a credi potius debeat, neQue debilitate prostrata, sed flexis r ever enter geni bus, et sublatis in cœlum manibus, inter orandum, acceptissimum Deo Spiritum commendasse. (Molanus, liv. III, ch. 3.1, p, 332.)

SIGNATURE DES ARTISTES d' ANVERS Iû3

nous manquent, et nous n'avons, pour les remplacer, que des traditions vagues et sans valeur.

Il nous a semblé, cependant, qu'un monument aussi considérable devait porter une signature ; non pas celle d'un artiste, car un grand nombre d'artistes de talent avaient concouru à la même oeuvre, mais une signature collective, indiquant l'atelier et la patrie des sculpteurs qui venaient rivaliser avec l'école de Michel Colombe et conquérir notre admiration. Cette signature nous l'avons cherchée, et si le lecteur veut nous suivre sans trop de méfiance, il jugera peut-être que nous l'avons trouvée.

Nous avons une date, i553, et comme les dates accompagnent ordinairement les signatures, cherchons d'abord sur la colonnade qui la porte, et qui autrefois faisait face à la Pâmoison. La frise de cette colonnade est très-différente de celle qui orne les deux autres côtés de la chapelle : le style en est plus noble, le relief plus saillant et l'exécution plus parfaite. Les arabesques sont composées de chevaux marins, de tritons, de néréides et d'oiseaux aquatiques. Au centre des compartiments, un vieux triton que tourmentent ses camarades, porte un écusson semblable à ceux qu'on voit souvent dans l'ornementation flamande.

Le cartouche qui en forme le milieu est entouré et comme enlacé d'une sorte de ruban qui présente une initiale trèscaractérisée et répétée dans les trois écussons. Cette initiale est un V. Le bas de cette initiale est entouré d'une guirlande de fleurs que tient le vieux triton. N'est-il pas

permis de voir dans cette initiale, le monogramme des Vriendt, et dans la guirlande de fleurs, le signe de leur surnom, tel qu'il se trouve sur leur pierre sépulcrale : de Vrint, alias Floris ? Ce surnom de Floris leur venait sans doute des fleurs qu'ils prodiguaient dans leur ornementation.

Sur le cartouche de l'écusson central est gravé un personnage qu'il est difficile de déterminer, mais il rappelle un peu les fleuves antiques; il est assis près d'un rocher, s'appuyant de la main gauche et levant la main droite, contre des vagues qui paraissent l'entourer. Les artistes d'Anvers ont-ils voulu représenter l'Escaut à son embouchure ? Ceux qui n'accepteront pas cette explication voudront bien en chercher une meilleure; mais cette figure doit avoit un sens, car elle se retrouve dans un médaillon très-soigné, au haut du pilastre qui terminait autrefois la colonnade, et qui est maintenant du côté de la Pâmoison. Il y avait sans doute des sujets gravés sur les deux autres écussons, mais ils sont effacés, on en aperçoit à peine les traces.

Nous accusera-t-on d'abuser de l'hypothèse, en présentant cette initiale et cette guirlande de fleurs comme la signature des de Vriendt- Floris? Ce qui est douteux pour nous, ne l'était pas pour leurs contemporains, et il nous semble très-naturel qu'en terminant leur œuvre et en la datant, ils aient voulu laisser à la France un souvenir de de leur nom et de leur patrie. La place ne pouvait pas être mieux choisie, en dehors des sujets religieux de la chapelle et en face de l'autel. Ils ont signé par une initiale et un emblème, et ils ont répété trois fois cette signature, peut-être en mémoire des trois générations d'artistes dont se glorifiait l'atelier des Vriendt. Ils ont symbolisé leur patrie d'une manière classique et mythologique, en entourant leur écusson, des divinités de la mer qui met

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