‹ Les sculptures de SolesmesChapitre 38 sur 48 · VITRAIL FLAMAND A SOLESMES IO · texte numérisé non relu

VITRAIL FLAMAND A SOLESMES IO

tice descriptive de VEssai historique, elle représentait le monde placé entre le ciel et l'enfer. Dans la partie supérieure, le Christ- Juge, au milieu des anges et des saints ; dans la partie inférieure, les démons et les damnés; et au bas de la région moyenne, où vivent les hommes, on lisait cette inscription : Ah! s'ils savaient, s'ils comprenaient et s'ils prévoyaient leurs fins dernières ! Utinam sapèrent, et intelligerent , acnovissima provider eut (i) !

Cette composition appartient bien à l'école flamande et rappelle les nombreux livres d'allégories, publiés par les graveurs d'Anvers. A en juger par les échantillons que nous en avons, ce vitrail n'est pas français et ne ressemble en rien aux beaux vitraux de l'église de Sablé, qui sont du règne de Louis XI, comme l'indiquent les armoiries qui s'y trouvent. Le style, les costumes et les procédés sont tous différents. L'effet en était admirable, au dire d'une personne très-compétente qui l'a vu dans son encadrement de pierre. Les teintes étaient vives et harmonieuses; les figures largement modelées dans la même couleur ; elles ne devaient pas présenter à l'œil cette bigarrure, cette mosaïque irrégulière qu'ont souvent nos vitraux du xv e siècle. Les démons rappellent ceux de Frans Floris dans son tableau de saint Michel, et les nombreux petits anges peints en camaïeu rouge, bleu ou vert, sont bien de la même famille que ceux de la chapelle de Jean Bougler. Il y en a que nous avons été très-surpris et très-heureux de retrouver dans le célèbre vitrail de Sainte-Gudule de Bruxelles; ce sont les chérubins enveloppés de leurs ailes et priant les mains jointes. D'après les guides, qui font ordinairement autorité en pareille matière, le Jugement dernier de Sainte-Gudule aurait été dessiné par Frans Floris et exécuté par son frère Jacques; mais nous

(1) Deutéronome, xxxn, 29.

trouvons à cette attribution, une grande difficulté que nous soumettons aux savants archéologues de Belgique.

La grande verrière de Sainte-Gudule est datée de i528 et a été donnée par le cardinal Evrard de La Marck, prince-évêque de Liège (i). Or Frans Floris est né en i52o, et son frère était plus jeune que lui; comment les deux frères, qui n'avaient pas encore dix ans, auraient-ils pu, en i528, exécuter une oeuvre aussi considérable ?

En attendant que les juges compétents donnent la solution du problème, nous proposerons une explication qui nous semble concilier la chronologie et la tradition. Le vitrail de Sainte-Gudule offre deux parties très-distinctes et d'un style tout différent. La partie supérieure, où le Souverain Juge est représenté au milieu des anges et des saints, appartient à l'ancienne école, et peut avoir été exécutée en i528, dans l'atelier des de Vriendt, tandis que la partie inférieure n'est qu'une froide imitation des ressuscites de Michel-Ange. Cette bande d'hommes et de femmes déshabillés, à la mode de la Renaissance, peut très-bien avoir été dessinée par Frans Floris, vingt ans plus tard, lorsqu'il revint d'Italie et qu'il eut l'occasion d'introduire dans le vitrail de Sainte-Gudule, les inconvenances du style nouveau. Son frère Jacques l'aida dans cette triste besogne.

Le vitrail du chœur de Solesmes n'avait de ressemblance qu'avec la partie supérieure du vitrail de Bruxelles. Dom Guépin nous dit qu'il portait la date de i532, mais sans se rappeler où il a trouvé ce renseignement. Si cette date existait, elle se rapprocherait de celle de Sainte-Gudule et on ne pourrait attribuer cette peinture sur verre à Jacques de Vriendt; elle serait seulement de l'atelier

(i) Ce précieux renseignement nous a été donné par M. l'abbé Delvigne, curé de Notre-Dame du Sablon.

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PIERRES EMPLOYÉES PAR LES SCULPTEURS FLAMANDS IOg

d'Anvers et aurait précédé de beaucoup les sculptures de Solesmes, qui ont été terminées en i553. Aurait-on mal lu la date, à cause de la ressemblance qui existait quelquefois, à cette époque, entre les 5 et les 3 ? Le vitrail eût été alors placé, en i552, pendant qu'on travaillait encore à la chapelle de Jean Bougler.

Pour ne rien négliger dans notre étude, nous devons dire un mot de la pierre employée par les artistes d'Anvers. Elle n'est pas la même que celle du monument élevé par Michel Colombe; elle est plus blanche, plus fine de grain, plus susceptible de poli que le bourré de Touraine. C'est cependant une pierre de France; les sculpteurs flamands n'en connaissent pas d'autres. Au xvi e siècle, comme de nos jours, ils tiraient leurs pierres d'une carrière des environs de Caen, qui existe encore et qui porte, à cause d'eux, le nom d'Allemagne. Ces pierres venaient par mer à l'embouchure de l'Escaut, remontaient jusqu'à Anvers et reprenaient le même chemin, lorsque les artistes en avaient fait des chefs-d'œuvre. Quand un atelier comme celui de Michel Colombe ou des de Vriendt d'Anvers recevait une lointaine commande, le maître allait ou envoyait prendre un plan exact des lieux, faisait en pierre ou en terre cuite, un projet que ses élèves réduisaient en grand volume, avec son concours et sous sa direction. Les statues et les parties importantes une fois terminées, étaient ensuite emballées avec soin pour être transportées et ajustées sur place, comme nous l'avons vu faire pour le monument de Louis XII et de la reine Anne, exécuté à Tours par Jehan Juste et transporté à Saint-Denis (i).

Les choses se passent encore de la sorte ; il nous a été donné de visiter, dans les environs de Gand, un orpheli-

(i) Page 82. Les pierres qui servent à la restauration de la cathédrale de Cologne viennent de France.

nat bâti par le comte d'Hemptine, d'après les plans et les conseils de son ami, le baron Bethune d'Ydewalle, le rénovateur de Fart chrétien en Belgique. Près de l'orphelinat, et comme une de ses dépendances, se cache, sous de beaux arbres, un petit village d'artistes entièrement occupés à l'embellissement et à l'ameublement des églises. L'atelier le plus remarquable est celui de sculpture dirigé par le bon Blanchaert, uu tailleur d'ymaiges d'autrefois, qui vit au milieu de ses modèles de saints et de ses quarante ouvriers, sans s'inquiéter de la fortune et de la gloire. Il prie Dieu et compose naïvement des chefs-d'œuvre, où sa foi et l'étude du moyen âge l'inspirent bien mieux que ne pourrait le faire l'enseignement des académies. Ses statues et ses rétables rappellent les suaves compositions du peintre angélique de Fiesole. Aussi les commandes abondent et il ne peut y suffire. Pour les exécuter, il emploie les pierres de France. Puisse-t-il nous les renvoyer sculptées, comme celles de Solesmes, afin qu'elles nous apprennent à retrouver aussi les vraies traditions de l'art chrétien !

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