L'ENFANT DE SABLÉ. LE PRIEURÉ DEVIENT ABBAYE
Après avoir étudié les sculptures de Solesmes et cherché à en connaître les dates et les auteurs, nous en compléterons l'histoire en disant comment elles ont été conservées pendant la Révolution française, et providentiellement rendues à Tordre de Saint-Benoît dont elles sont une gloire.
Le prieuré de Solesmes avait souffert, comme les autres monastères, du fléau de la commende. Les abbés et les prieurs touchaient les revenus, sans s'inquiéter de l'observance. La règle s'oubliait dans des préoccupations mondaines, et souvent les religieux ne conservaient pas plus Thabit que le nom de moines. Quelques-uns cependant protestèrent contre ces jours de décadence et rappelèrent le passé, en se distinguant dans la chaire, les lettres et les sciences.
Sous Gabriel de Sourches (1620- 1670), prieur commendataire, le prieuré de Solesmes reçut la réforme de la congrégation de Saint-Maur, avec moins d'opposition que ne l'avait fait l'abbaye de la Couture. La résistance de quelques moines y avait été poussée jusqu'à l'émeute
et aux coups de fusil; et les religieux bénédictins réformés, qui étaient sortis de la Couture pour une procession, le samedi de la Passion de 1659, en trouvèrent les portes barricadées à leur retour et n'y rentrèrent que deux ans après, en septembre 1661, par un arrêt du parlement. (Essai historique, p. 66.)
Les choses se passèrent plus pacifiquement à Solesmes. Le prieuré ne comptait plus que quatre anciens religieux qui traitèrent avec la congrégation de Saint-Maur, et s'éteignirent successivement à l'ombre de leur cloître. Ceux qui es remplacèrent, rétablirent la régularité et améliorèrent le temporel, quoique vivant toujours sous le régime de la commende. Ils réparèrent les bâtiments qui tombaient en ruine, pourvurent aux besoins de la sacristie et firent même quelques embellissements dans l'église, quoique leur congrégation se distinguât plus par la science que par le goût des arts. Ils changèrent, comme nous l'avons dit, la disposition du choeur, et y mirent les carreaux de marbre rouge et noir dont on voit encore les restes. Ils élevèrent des autels dans le style un peu lourd du temps et restaurèrent le tombeau de Geoffroy, mort en 1170, en le confondant seulement avec Geoffroy, le fondateur du prieuré, mort peu après sa fondation, en 10 10.
En 1682, un violent orage ravagea la vallée de la Sarthe et renversa la flèche élégante de Jean Bougler. Le clocher actuel ne fut bâti qu'en 1729. Les bâtiments du prieuré avaient été reconstruits en 1722, en même temps que le château de Sablé.
A la fin du xvm e siècle, la Renaissance et le protestantisme portèrent leurs derniers fruits. La Révolution inaugura son règne, en renversant les trônes et en persécutant l'Église. Au nom de la liberté et des principes de 89, l'Assemblée constituante supprima les ordres religieux, et les moines de Solesmes furent obligés de quitter leurs
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paisibles cellules dans les premiers jours de 1791. Le 4 avril de la même année, le monastère et ses dépendances furent mis en vente et achetés par M. Lenoir de Chanteloup. L'argenterie, les livres de chœur et les ornements furent saisis par la municipalité de Sablé. La relique de la Sainte Épine fut heureusement sauvée.
Le prieuré de Solesmes, devenu propriété particulière, fut protégé par la loi. L'église n'eut pas à subir de profanation pendant la Terreur; elle resta fermée. A certains jours seulement, le cloître désert s'ouvrait pour quelques fêtes, quelques rendez- vous de plaisir; et alors les cris joyeux de la danse remplaçaient la psalmodie des anciens moines. Cependant la tourmente révolutionnaire s'apaisa. Le Concordat rendit un peu de liberté religieuse et ramena de l'exil, le curé de Solesmes. L'église paroissiale s'ouvrit au culte, mais celle du prieuré n'était encore visitée que par quelques curieux qu'attiraient ses célèbres sculptures. Ce fut alors qu'elle faillit perdre les œuvres d'art qui font sa gloire.
Le gouvernement qui avait arrêté le flot sanglant de la barbarie, retirait des ruines amoncelées, les épaves de la civilisation. Il entassait dans les grandes villes, au profit de sa centralisation despotique, tout ce qui pouvait servir aux sciences et aux arts. Les documents historiques des monastères enrichirent ses archives; leurs tableaux et leurs statues ornèrent ses musées. Les départements imitèrent Paris, et les préfets, le Maître. Le préfet de la Sarthe convoita les sculptures de Solesmes et voulut illustrer son règne, en les plaçant dans la cathédrale du Mans. Un arrêté du 6 brumaire an XII, décida : « que les statues existantes dans l'ancienne église des ci-devant religieux bénédictins de Solesmes en seraient retirées et transportées au Mans, et qu'il serait procédé à cette opération par le sieur Renouard, bibliothécaire du département et
membre de la Société des Arts, assisté du sieur Lemaire, sculpteur. »
Cet enlèvement des sculptures en eût causé la ruine. Il eût entraîné aussi la destruction de l'église et du prieuré. Qui eût jamais- songé à les conserver, s'ils eussent été dépouillés des œuvres d'art qui en étaient l'ornement ? M. Lenoir de Chanteloup défendit ses droits et opposa aux prétentions du préfet de la Sarthe, l'acte de vente du 4 avril 1791. Les statues n'avaient pas été exceptées, et le décret de la Convention qui réservait les œuvres d'art dans la vente des biens nationaux, étant postérieur à l'adjudication, ne pouvait avoir d'effet rétroactif.
Le préfet ne se rendit pas à l'évidence, et la lutte entre le propriétaire et l'administration dura huit ans. Une commission fut nommée pour visiter les sculptures de Solesmes et en préparer le transport. Les 24 et 25 novembre 1807, elle vint, après d'inutiles sommations, forcer les portes de l'église et rédiger un procès-verbal descriptif qui fait peu d'honneur à son président, M. Renouard, prêtre sécularisé, devenu bibliothécaire et membre de la Société des arts. Il y donne une preuve curieuse de son incompétence esthétique et littéraire, dans ces quelques lignes consacrées à la célèbre statue de la Madeleine, du tombeau de Notre- Seigneur : « La statue de la Madeleine, isolée au pied du sépulcre, et assise, les mains sur les genoux, dans l'attitude de la douleur quelle semble communiquer à ceux qui la regardent, présente une statue étonnante pour le siècle, où elle, comme les autres, ont été travaillées. Son costume, plus européen qu'oriental, nous a paru un défaut. La draperie n'a pas tout le moelleux et les ondulations qu'elle pourrait avoir, quoiqu'elle soit assez bien sculptée. » (Essai historique, p. 93.)
Encouragé par un si beau procès-verbal, le conseil de préfecture de la Sarthe continua à repousser les réclama-
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lions de M. Lenoir de Chanteloup qui s'était adressé au Conseil d'État; et le 3o août 181 1, il rendait un arrêté qui paraissait définitif, puisqu'il y était déclaré « que les statues de pierre qui se trouvent dans l'église du prieuré de Solesmes, acquise par le requérant, le 4 avril 1791, ne font point partie de son adjudication. »
Heureusement qu'il y avait un juge, non pas à Berlin, mais à Wilna, où l'Empereur préparait son expédition de Russie. Le 11 juillet 1812, fête de la translation de saint Benoît, Napoléon signait un décret qui annulait l'arrêté du Conseil de préfecture de la Sarthe, et déclarait que « ni le procès-verbal d'expertise des maisons et terrains appartenant au prieuré de Solesmes, ni le procès-verbal d'adjudication desdits objets ne font réserve des objets contestés ; qu'au contraire, il résulte des expressions du procès-verbal d'adjudication que les statues font parties nécessaires de l'acquisition faite par le sieur Lenoir de Chanteloup. »
Les sculptures de Solesmes étaient sauvées et le décret de l'Empereur accomplissait un autre décret de la Providence très-important pour la France et pour l'Eglise.
Il y avait alors à Sablé, un enfant qui aimait beaucoup Solesmes. Dès l'âge de trois ans, il désignait à sa bonne, le vieux prieuré comme but de ses promenades, et les jours où le cloître s'ouvrait pour quelques fêtes mondaines, il y entrait avec la foule. Ce n'était pas la musique et le mouvement qui le captivaient, mais il s'extasiait devant ces arcades, ces boiseries, ces tables et ces bassins qui avaient servi aux moines. Tout lui semblait d'une grandeur merveilleuse, et il ne se lassait pas de voir et de toucher. Ses impressions étaient plus vives encore, lorsqu'il pouvait se glisser dans l'église déserte, et contempler ce monde de statues, ces Apôtres, ces anges, ces femmes, ce dragon à sept têtes, tous ces personnages dont on avait peint les yeux et qui semblaient le regarder et lui parler un mystérieux lan-
gage. Il questionnait alors, et son imagination recueillait avec avidité tout ce qu'on lui racontait des religieux qui avaient fait faire ces statues. C'étaient là ses histoires de revenants, et les ci-devant bénédictins animaient sans doute quelquefois les rêves de cet enfant qui devait les faire revivre à Solesmes ; car cet enfant s'appelait Prosper Guéranger.
La Providence le conduisit comme par la main, dans sa vocation. Il s'y prépara par de fortes études. Au collège, on l'appelait le moine, parce qu'il travaillait et lisait comme un moine. Il officiait aussi déjà; il était chargé de réciter les prières communes, lui qui devait remettre en honneur les prières liturgiques de l'Église. Au séminaire, étant sous-diacre, il rêva du Mont-Cassin avec un de ses professeurs qui avait été élevé par un ancien prieur bénédictin.
Ce germe monastique se développa dans son âme forte et fidèle. Lorsqu'il reçut à Tours l'onction sacerdotale, des mains du successeur de saint Martin, il alla s'agenouiller pieusement sur les ruines de Marmoutier. La révolution de i83o le trouva parmi les défenseurs de la liberté religieuse de Y Avenir ; mais lorsque l'encyclique de Grégoire XVI eut séparé l'ivraie du bon grain, il quitta Lamennais et entreprit pour l'Église, ces combats qui ont rempli sa vie. La première conquête tentée fut le rétablissement des ordres religieux en France. Le prieuré de Solesmes et ses sculptures, si chères à son enfance, se présentèrent à sa pensée, et ce fut là son objectif. L'entreprise était difficile. Il avait contre lui l'hostilité ouverte du gouvernement et les résistances craintives de l'autorité ecclésiastique. Il triompha cependant.
Dieu avait préparé la victoire, en faisant échouer tout ce qu'on avait tenté pour utiliser les bâtiments du prieuré. Les propriétaires découragés se décidèrent à en vendre les
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matériaux. L'église même devait être en partie démolie, et si les sculptures du transsept étaient épargnées, elles pouvaient être, au premier jour, livrées aux fantaisies d'un amateur. Les descriptions romantiques de Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris et les éloquents plaidoyers de M. de Montalembert avaient mis en honneur les oeuvres du moyen âge, et on peut dire que les monuments élevés par Guillaume Cheminart et par Jean Bougler furent pour beaucoup dans la conservation et la résurrection du monastère de Solesmes.
Lorsque le marteau destructeur s'attaqua aux voûtes du cloître, toutes les indécisions de l'évêque du Mans cessèrent, et l'autorisation d'acheter fut accordée à ceux qui voulaient rétablir l'ordre de Saint- Benoît en France. Le 1 1 juillet encore, fête de la translation du saint Patriarche, en i833, vingt et un ans après le décret impérial de Wilna, l'église de Saint- Pierre de Solesmes fut réconciliée, et les successeurs des ci-devant bénédictins en reprirent la règle.
Nous n'avons pas à raconter la gloire nouvelle du prieuré de Solesmes, comment il devint abbaye, et la citadelle de la liturgie romaine, la forteresse sur laquelle flotte le drapeau de la monarchie pontificale, le rempart qui soutint de si bons combats contre l'hérésie gallicane et les erreurs contemporaines. Ce récit des temps héroïques de Solesmes sera un des plus beaux chapitres de l'histoire de l'Église de France, à notre époque.
Nous avons voulu seulement rattachera cet événement les sculptures célèbres que nous avons étudiées et expliquées dans ce travail. Dieu se sert de tout pour accomplir ses desseins. Sa sagesse s'est jouée dans l'univers, en créant les astres qui parcourent l'immensité et les fleurs qui parent nos campagnes. Sa Providence se plaît aussi à se manifester dans les plus petits détails comme dans les
plus grandes révolutions des empires. La municipalité de Sablé avait vendu et pillé le prieuré de Solesmes, mais elle avait oublié dans la sacristie, les rameaux bénits qui avaient servi aux moines en 1790. La Passion s'était renouvelée dans l'Église, et le Christ paraissait bien mort. Mais les Bénédictins de la congrégation de France retrouvèrent les rameaux qu'avaient portés leurs ancêtres ; et ils les brûlèrent, selon l'usage liturgique, pour en faire des cendres. Le phénix renaissait de ces cendres, et le futur abbé de Solesmes put en marquer le front des témoins de cette résurrection, et leur dire que ceux qui voulaient tuer le Christ, n'étaient que poussière et retourneraient en poussière, mais que le Christ ressuscité ne mourrait jamais.