PLAN PR[MITIF DE L'ÉGLISE
xv e et xvi e siècles, par les grands prieurs de Solesmes, Philibert de la Croix, Guillaume Cheminart et Jean Bougler. Comme première preuve de ce que nous voulons établir, nous présenterons le plan général de l'église, relevé en i863 par M. David, l'habile architecte du Mans, avant la construction du nouveau chœur et l'addition des chapelles ouvertes sur la nef. Le travail de ce témoin impartial nous fait connaître l'état de l'église avant la Révolution, et cor»firme pleinement notre système. Dans toute la partie que nous attribuons au xi e siècle, les fondations et les murs
ont un mètre d'épaisseur, tandis que dans la partie ajoutée, selon nous, au xiv% les murs n'ont que 70 centimètres. Comment expliquer cette différence, si tout l'édifice était de la même époque ? La tour s'y dessine avec ces contreforts d'angle et son escalier extérieur, et ne laisse aucun doute sur sa forme primitive; car nous ne pouvons admettre qu'elle eut, dans l'origine, une forme rectangulaire, et que ce soit Jean Bougler qui lui donna la forme carrée quelle affecte encore aujourd'hui. Une tour dont les côtés ne seraient pas égaux, offrirait un phénomène archéologique très-extraordinaire au xi e siècle,et sa quadrature au xvi e , sans être aussi merveilleuse que celle du cercle, aurait entraîné un ramaniement plus difficile que sa réédification complète. Cette singulière hypothèse vient d'une interruption dans l'appareil ancien, à l'angle de la façade méridionale. Cette interruption a été causée par un accident, par une lézarde qui a nécessité de ce côté, un contrefort supplémentaire; mais les arêtiers sont restés les mêmes. La grande ogive du xiv e siècle, qui se voit au-dessus des voûtes, a remplacé la façade d'entrée, dont on aperçoit un reste de mur restauré, près de la statue de saint Pierre,et dont on doit retrouver les fondations sous le dallage de l'église. Jean Bougler a exhaussé la tour sans l'élargir, et il est facile de suivre son travail au-dessus de l'appareil où est placée la fenêtre.
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Ne multiplions pas les problèmes et contentons-nous de celui que nous offre la position du clocher sur la seconde travée, au lieu d'être, comme à l'ordinaire, sur l'entrée ou au centre du transsept. Nous l'avions expliquée par l'agrandissement de l'église au xiv* siècle. On propose une solution plus plausible. Ce serait d'admettre que la première travée était primitivement un narthex à Ventrée de l'église. Narthex est le nom un peu ambitieux des porches ouverts ou fermés qui précèdent quelquefois nos églises, et qui en sont une dépendance extérieure et séparée. Quand ce porche, ce narthex a-t-il été changé en travée? Au xiv f siècle sans doute, comme l'indique le style du portail. Mais alors on a donc supprimé l'ancienne entrée de l'église, ainsi que nous l'avons expliqué; l'église a été plutôt augmentée que diminuée, et il ne faut pas regretter l'ampleur de la Basilique romane qui n'était plus au XV e siècle qu'une grande chapelle.
Si l'église a gagné en longueur, a-t-elle du moins perdu en largeur, par la destruction des nefs collatérales ? C'est ce que nous allons maintenant examiner.
Les nefs collatérales sont très-rares au xi e siècle. Ce ne fut que dans le développement prodigieux de notre architecture, à la fin du xn e siècle, qu'elles furent généralement adoptées pour nos grandes dathédrales. L'archéologie nous montre une certaine hiérarchie, une paternité, une filiation dans la construction des églises du moyen âge. Lorsqu'un édifice important s'élève dans une contrée, il devient le type des églises secondaires qui en imitent le caractère et les dispositions. Cette loi est plus évidente encore dans l'architecture monastique. Les abbayes mères donnent le plan et le style des monastères qu'elles fondent.Àussi existet-il une architecture spéciale pour les différents ordres religieux, pour les Bénédictins comme pour les Dominicains et les Franciscains. Elle peut varier selon les temps,
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mais elle porte toujours l'empreinte de leur esprit et de leur règle.
Au xi e siècle, la cathédrale d'Angers n'avait pas plus de nefs collatérales que Saint- Pierre de la Couture du Mans, qui donna son nom et ses religieux au prieuré de Solesmes. N'est-il pas de toute invraisemblance que ce petit prieuré, plus ambitieux que sa mère, ait rejeté son exemple, pour donner à son église une largeur très-disproportionnée à sa longueur ?
Nous ne demanderons pas à ceux qui supposent des nefs collatérales, comment elles pouvaient se rattacher au transsept, nous leur proposerons une difficulté plus grande. Comment expliquer, avec des nefs collatérales, l'existence des contreforts ? Les contreforts des églises sont extérieurs; ceux de Saint- Pierre de Solesmes auraient été intérieurs, et auraient intercepté à moitié les nefs collatérales. Non-seulement il existe des contreforts droits, parallèles aux murs de l'église, et des contreforts d'angles sur la façade du clocher, mais il se trouvait, sur les deux côtés, des constructions qui rendaient impossible « cette ampleur de basilique « qu'on veut donner à une église de prieuré.
Le plan dressé en i863 indique, au nord, non-seulement un massif énorme de maçonnerie dans lequel on a pratiqué, de nos jours, le passage conduisant au cloître, mais encore un escalier dont on a supprimé la partie inférieure pour construire la chapelle de Sainte-Scholastique(Plan n° 19). A la suite de cet escalier, était un pas* sage communiquant avec les anciens bâtiments (n° 16); puis une salle voisine du transsept, dans le mur duquel fut ouverte, au xvn e siècle, une porte pour arriver directement au chœur (n° 17). De ce côté, par conséquent, il n'a pu exister de nef collatérale.
Du côté opposé, c'est-à-dire au midi, le plan indique une
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construction qui rend également une nef impossible. C'est la chapelle funéraire des seigneurs de Sablé (n° i3). Cette salle voûtée, placée en face de l'autel [Essai hist.) datet-elle de la fondation du prieuré, nous l'ignorons ; mais elle existait du moins au xn e siècle. Au xi% ce n'était pas
encore l'usage d'ensevelir dans les églises. Les grands seigneurs eux-mêmes se faisaient enterrer, le long des murs, sous l'égout des toits ou dans des parties dépendantes de l'église; ce fut à la fin du siècle suivant que les morts furent placés à l'intérieur, avec des statues et des dalles commémoratives. (Dictionnaire d'Architecte t. IX.) En 1 1 70, Robert IV, seigneur de Sablé, fit une fondation pour le repos de l'âme de son frère Geoffroy, enterré dans l'église de Saint-Pierre de Solesmes, devant V autel du Crucifix (n° 14). Son tombeau y fut conservé jusqu'à la Révolution et les religieux de la Congrégation de Saint-Maur entretenaient une lampe « à l'entrée de son caveau, dans la chapelle de Notre-Seigneur (1). » Ce caveau, cette salle voûtée était de niveau avec l'église et s'étendait sur l'emplacement des chapelles de Saint-Joseph et de Sainte- Cécile. Il est impossible, par conséquent, d'admettre au midi une nef latérale.
Supposera-t-on que les nefs latérales existaient avant ces constructions, dans des temps pour ainsi dire préhistoriques? Il faudrait au moins montrer des fondations pour prouver leur existence. Le plan de i863 n'en indique pas, et nous n'en n'avons pas vu trace, lorsqu'il fallut déblayer le terrain de l'ancien cimetière pour bâtir, en 1873, la chapelle de Saint-Martin. Les tombes étaient placées au-dessus du dallage de l'église que nous croyons avoir été
(1) Par un triste retour de la fortune, la statue mutilée de Geoffroy est maintenant de faction à l'entrée de la vacherie. Un archéologue s'est permis de dire que le chevalier des Croisades était devenu connétable, cornes stabuli.
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exhaussé, à en juger par le soubassement du portail. On nous assure cependant que, vers 1848, on retrouva en cet endroit, les fondations d'un ancien mur. Elles pouvaient appartenir aux bâtiments que Jean Bougler fit élever de ce côté, pour y placer Taumônerie et la librairie qui existe encore (1).
Ainsi, d'après l'époque de sa fondation et d'après ses dimensions, d'après les contreforts et les constructions placées des deux côtés de la nef, nous nous croyons en droit de dire que jamais l'église du prieuré de Solesmes n'a eu et n'a pu avoir des nefs collatérales.
Mais nous ne nous contenterons pas de ces preuves extérieures ; nous allons entrer dans l'église et trouver à l'intérieur, dans les raisons mêmes qu'on nous oppose, des preuves plus évidentes encore.
« En pénétrant dans la nef, dit l'auteur, on reconnaît du premier coup d'œil, le caractère du xi° dans toute la partie inférieure de l'édifice, jusqu'à la corniche en échiquier, rétablie dans ces dernières années, à la naissance des fenêtres, d'après les indications anciennes. » C'est là le point à discuter, et nous déclarons qu'après un examen très-attentif et une minutieuse analyse, nous n'avons pu juger de la même manière « l'ensemble de cet édifice par les arcades qui restent encore debout dans la nef et qui ont le caractère solide et imposant de l'architecture monastique du xi° siècle. »
Il est évident que toute la discussion doit porter sur ces arcades, qu'on fait remonter à l'époque de la fondation. Nos contradicteurs s'en font une preuve qu'ils croient irréfutable, et c'est à travers ces ouvertures que leur imagination aperçoit les nefs collatérales que nous avons inutilement cherchées au dehors. Examinons leurs argu-
(1) Essai historique, p. 45.
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ments, qui se résument en trois points : La forme des arcades, leur appareil et leur ornementation.
La forme des arcades indique-t-elle le xi § siècle ? On nous accordera d'abord que tout arc en plein cintre n'est pas nécessairement du xi a siècle. Cette forme antique fut merveilleusement employée au xn% et après la période ogivale, où prévalurent les arcs brisés de tout genre, elle reparut victorieusement au xvi e siècle. L'art de la Renaissance a naturellement quelques rapports avec l'art roman, parce qu'il s'inspira des mêmes types. Les arcades de Solesmes ont-elles les caractères du xi" siècle ? L'arcade romane est basse de proportion ; ses pieds-droits sont peu élevés, et l'arc qui les couronne est un demi-cercle, un plein cintre parfait. L'archivolte est composée d'un ou deux rangs de claveaux dont le second est orné quelquefois d'une moulure. Le caractère principal de l'ensemble est la simplicité et la force. Les piliers qui séparent les arcs sont cylindriques ou carrés, quelquefois ornés de colonnes sur les faces ou aux angles.
Les arcades de Solesmes ne ressemblent en rien aux arcades romanes (i). Les pieds-droits sont très-élevés pour la largeur, et l'arc qui repose sur l'imposte, au lieu d'être formé par un demi-cercle, est un arc surhaussé dont le point de centre est au-dessus de sa base. Il est terminé par un seul rang de claveaux grossièrement entaillés. Il nous est donc impossible de voir dans ces arcades « le caractère solide et imposant de l'architecture monastique du xi e siècle. »
Dans l'analyse archéologique d'un monument, rien ne doit être négligé, et l'appareil est assurément un des élé-
(i) Les architectes qui ont tracé l'arcade d'encadrement de la statue de Saint-Pierre et qui ont restauré les portes de l'église paroissiale de Solesmes, en conviendront certainement; car ils ont très-bien saisi les caractères et les proportions du plein cintre roman.
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ments qu'il faut le plus étudier. Un savant religieux, que nous ne nommerons pas, pour adoucir le regret que nous avons de le contredire, croit reconnaître dans les arcades en discussion, non-seulement l'appareil, mais encore la taille des pierres du xi e siècle.
L'appareil, nous pouvons le lui accorder, quoiqu'il ne fasse pas honneur à l'époque, mais ce sera pour en tirer une preuve en notre faveur. L'appareil n'a rien de cette régularité antique que conserve encore l'architecture romane : il est inégal, grossier, et ressemble aux mauvaises constructions de toutes les époques. L'auteur de la brochure croit « ces arcades reconstruites avec des matériaux de rencontre, mais en conservant scrupuleusement le nombre et la forme des pierres, ainsi que l'épaisseur du mortier qui les unit. » Nous trouvons cette remarque très-juste et nous en faisons notre profit.
Ce n'est pas par une fidélité archéologique, aussi niaise qu'inutile, que le nombre, la forme des pierres et l'épaisseur du mortier qui les unit ont été conservés, c'est, selon nous, que ces arcades ont été taillées dans un mur plein du xi e siècle, et qu'on s'est contenté, pour les parements, du hasard des pierres et du mortier. Peut-on supposer un instant que, si ces pieds-droits avaient été bâtis dès l'origine, tels qu'ils sont maintenant, on n'aurait pas mis une certaine régularité dans l'appareil des angles ? Un architecte, un maçon admettront-ils que ces piliers destinés à soutenir la retombée des arcs et à séparer des nefs, ont été faits primitivement sans forme carrée et sans assises régulières ? Cela dépasse toute vraisemblance. Quant à la taille des pierres, il y a une telle variété, une telle confusion de procédés et d'instruments, qu'il est impossible d'en rien conclure. Les marteaux de toute forme, la brette, la boucharde, le ciseau ont laissé leur empreinte sur ces murs ; le marteau taillant, qui fut l'outil le plus employé au xi e siècle,
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Test encore de nos jours, et il y a beaucoup de pierres où des ouvriers contemporains pourraient indiquer leur travail.
L'ornementation des arcades est peu abondante et ne rappelle en rien la richesse des cordons qui entourent les tympans des églises romanes. Elle consiste dans quelques pal mettes et quelques bandes en damier maigrement sculptées aux impostes, sur lesquelles reposent les arcs. Ces dessins se retrouvent quelquefois au milieu des ornements si variés du xi e siècle, mais ils appartiennent surtout à l'époque de la Renaissance. Nous en citerons un exemple intéressant pour Solesmes. La frise du petit dôme qui termine la flèche nord de la cathédrale de Tours est ornée d'un damier; et cette flèche a été terminée en i5i8,par le neveu de Michel Colombe, qui travailla, comme nous l'avons dit, au tombeau de Notre-Seigneur.
A quel siècle donner ces palmettes et ce damier ? la réponse est écrite dans la pierre. Au xi e siècle, les ouvriers ne craignaient pas les pierres dures, et leurs outils étaient rudement trempés pour les tailler. Ce sont eux qui ont façonné le fragment et le chapiteau de colonne qui décorait la petite fenêtre de la crypte. Au xvi e siècle, au contraire, toute l'ornementation est en pierre tendre. Qu'on examine les moulures de nos arcades, et on verra qu'elles sont sculptées dans une pierre bien moins dure que l'ancien appareil, où elles ont été ajoutées par bandes peu profondes. Quelques-unes même ont dû être refaites, tant elles étaient détériorées. Cette différence de pierre et cette manière de la placer confirment tout notre système.
Un religieux de Solesmes traitait de nécromancie la science archéologique de nos jours, et il avait un peu raison. L'archéologie doit évoquer les morts et leur demander ce qu'ils ont voulu faire et les moyens qu'ils ont pris pour réussir. Ils répondront : leurs voix sortiront des pierres : lapides clamabunt. Les arcades de Solesmes,