RETOMBEE DE VOUTE DE LA CATHEDRALE
(Chapelle Saint-EtieHne. — Tour de Beurre,)
de Saint-Thierry (i). « A quoi servent dans les cloîtres, sous les yeux des frères et pendant leurs pieuses lectures, ces ridicules monstruosités, ces prodiges de beautés difformes ou de belles difformités ? Pourquoi ces singes immondes, ces lions furieux, ces monstrueux centaures, ces animaux demi-
[1) Apologia ad Giiillelm. Sancîi Theoderici Abbate. C. XI...
tin claustris coram legentibus fratribus quid facit illa ridicula monstruositas, mira queedam deformis formositas, ac formosa deformitas ! Quid ibi immundag simiae ? Quid feri leones? Quid monstruosi centauri? Quid semihomines ? Quid maculosce tigrides ? Quid milites pugnantes? Quid venatores tubicinantes ? Videas sub uno capite multa corpora. et rursus in uno corpore capita multa. Cernitur hinc in quadrupède cauda serpentis illinc in pisce caput quadrupedis. Ibi bestia prcefert equum, capram trahens rétro dimidiam ; hic cornutum animal, equum gestat posterius. Tam multa denique tamque mira diversarum formarum ubique varietas apparet, ut magis libère libeat in marmoribusquam in codicibus, totumque diem occupare singula ista mirando quam in lege Dei meditando. Proh Deo ! si non pudet ineptiarum, cur vel non piget expensarum ? »
hommes, ces tigres tachetés, ces soldats qui combattent, ces chasseurs qui sonnent de la trompe? Ici une seule tête s'adapte à plusieurs corps; là sur un seul corps se dressent plusieurs têtes. Tantôt, un quadrupède porte une queue de serpent, tantôt une tête de quadrupède figure sur le corps d'un poisson. Quelquefois c'est un monstre avec le poitrail d'un cheval et l'arrière-train d'une chèvre. Ailleurs un animal cornu se termine en croupe de cheval. Il se montre partout enfin une variété de formes étranges, si féconde et si bizarre, que les frères s'occupent plutôt à déchiffrer les marbres que les livres, et passent des jours entiers à contempler toutes ces figures, bien mieux qu'à méditer sur la loi divine... Grand Dieu ? si vous n'avez honte de semblables inutilités comment au moins ne pas regretter Ténormité de la dépense, y^
Ainsi parlait au xif siècle, le grand abbé de Clairvaux. Au xvi"" siècle lorsque les satyres et les bacchantes affichaient les postures les moins équivoques, jusque sur les sièges réservés aux pontifes. Angélus Rumplerus abbé
ROUEN
RETOMBEE DE COLOXXETTE
(Xef de la CathMrale.)
de Forbach, critiquait non-seulement comme saint Bernard, les lions, les lionnes et les dragons, mais réprouvait certaines représentations licencieuses en termes tellement énergiques, que M. de Guilhermy (i) renonce à les reproduire en se félicitant toutefois que ce rigorisme dangereux n'ait point fait école et que fort heureusement la voix du susceptible abbé n'ait pas eu le pouvoir d'armer du marteau le bras de nouveaux iconoclastes.
Nous allons voir, en effet, que malgré ces anathèmes et ces récriminations les sculptures grotesques empruntées aux monuments civils et religieux de Rouen et des environs, sont encore fort nombreuses.
(i) Iconographie des Fabliaux. Ann. archéolog., t. III, année 1845.
La première vignette de notre recueil reproduit un chapiteau des bas-côtés de la nef de la Cathédrale (I). Malgré un épais badigeon jaunâtre — les détails en sont encore fort apparents. Ce sont deux monstres à têtes humaines qui par l'exécution des détails $e rapprochent des feuillages qui décorent habituellement les corbeilles des chapiteaux du xiif siècle.
Les retombées de voûtes de la chapelle Saint- Etienne (on appelle ainsi la chapelle qui occupe le rez-de-chaussée de la Tour-de- Beurre) sont d'une exécution très-simple et taillées par larges plans.
Faut-il appliquer à Tune de ces figures (II) l'expression du moyen âge : rire à ventre déboutonné {i). Il est vrai que le peuple fran-
(i) A. Canel. Recherches sur les Fous. Paris, 1873.
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STATUE DE SAINTE GENEVIEVE (Cathédrale. — Cour des Libraires.)
çais a toujours été le peuple rieur par excellence, mais il ne faut pas oublier non plus que le ce capuchon de la folie fut une arme de récrimination contre des gens qui n'avaient rien de commun avec les fous de profession (i). )) D'ailleurs si le vêtement est ouvert le visage nous parait singulièrement renfrogné.
Nous reproduisons plus loin (XXX et XXXIII) deuxfous et un joueur de cornemuse qui existent au Palais-de-Justice, et nous aurons occasion de revenir sur quelques sculptures de ce monument. Rappelons à ce sujet que pour les fous d'office bien appris il fallait savoir gambader comme un singe, jouer de la cornemuse, de la trompette et du rebec et que : une marmotte, un chaperon à longues oreilles, des sonnettes, une jaquette découpée en angles aigus, un coqueluchon pointu, décoré de longues oreilles, une vessie de porc renfermant une poignée de pois sec, tels étaient les attributs de la bouffonnerie.
Quelques fragments ayant appartenu à plusieurs monuments de Rouen et principale-
(i) A. Canel. Recherches sur les Fous.
3o LES SCULPTURES GROTESQUES.
ment à la Cathédrale sont conservés au Musée d'antiquités, tels sont entre autres une clef de voûte et un arêtier représentant Nabuchodonosor changé en bête (IX) qui peut nous servir de transition naturelle pour arriver aux gargouilles.
Parmi les nombreuses gargouilles des édifices de Rouen et des environs nous avons choisi, de préférence à un certain nombre, des figures humaines, qui, par leur posture singulière ou leur accouplement étrange avec des animaux informes, nous paraissaient rentrer plus spécialement dans le cadre de cette pubHcation.
Les gargouilles — gargoUes, gui vres, canons, lanceurs, (i) — dit M. Viollet-le-Duc, affectent en général, et dès le xai*" siècle, la forme d'animaux fantastiques lourdement taillés, comme pour laisser voir leur structure.
Outre leur nécessité pour l'écoulement de Teau, les gargouilles d'une variété prodigieuse donnent aux silhouettes des édifices un caractère particulier, et font valoir les grandes lignes du monument.
(i) Dict. d\'.rcJiitccîurey T. VI.
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FRAGMENT DE SCULPTURE Acluelîement au Musée départemental d'antiquit's. '
Le liais-cliquard était le calcaire du bassin de la Seine choisi de préférence pour les gargouilles, car il fallait une matière assez ferme, assez tenace pour résister sur une saillie parfois considérable. Très-souvent les gargouilles sont formées d'animaux entiers, attachés par leurs pattes aux larmiers supérieurs, leurs têtes se détournant pour jeter les eaux le plus loin possible des angles des contre-forts.
Vers la fin du xiii^ siècle la composition des gargouilles devint bien plus compliquée; au xiv'^ siècle, elles sont généralement longues, déjà grêles et souvent chargées de détails; au xv^ siècle elles s'amaigrissent encore et prennent un caractère d'étrange férocité.
Un grand nombre de gargouilles des monuments religieux de Rouen présentent à leur partie inférieure une petite figure humaine qu'elles paraissent étouffer entre leurs pattes et qu'elles dominent de toute leur saillie.
C'est ainsi que nous aurions pu multiplier les exemples dans le genre des vignettes XV et XVI, empruntées à la Cathédrale et à TégUse Saint-Ouen.
34 LES SCULPTURES GROTr.SQUES.
Deux édifices religieux de Dieppe, les églises Saint-Jacques et Saint-Remy, présentent de fort curieuses gargouilles se distinguant par la bizarrerie de leur pose et de leur forme (i). TEglise Saint-Jacques offre de nombreux détails Renaissance, des chapelles autour du chœur du xv^ siècle, et Téglise Saint-Remy, fondée en i522, terminée 1670^ présente également Togive gothique mêlée à la Renaissance païenne (2).
Nous avons reproduit (XVII et XVIII) un certain nombre de ces gargouilles, et Tabbé Cochet dans ses églises de Tarrondissement de Dieppe a consacré quelques lignes à deux d'entre elles.
D'abord, il annonce qu'il va faire remarquer des particularités qu'il voudrait passer sous silence, et dont plusieurs lui paraissent aussi bizarres qu'inexplicables.
Nous ne parlons pas, continue-t-il, des oiseaux de proie, mais de formes humaines^
(i) Joanne. — Itinér. de la France. Normandie, [2) L'abbé Cochet, Eglises de l'arrondissement de Dieppe.
ARETIER DE LA CATHEDRALE (Ictuellement au Musje dépirlcmciital d'antiquités.)
LES SCULPTURES GROTESQUES. Sy
dont l'attitude est des plus singulières, et nous demandons pardon aux lecteurs des détails honteux dans lesquels il nous faut entrer.
Nous devons interrompe ici la description du célèbre archéologue normand, qui, ce nous semble, qualifie d'une façon bien dure des motifs de gargouilles — bien innocentes, — ainsi qu'on le verra plus loin.
On a félicité ]\I. Champfleury de n'avoir introduit, dans son volume, qu'avec une extrême réserve les vignettes un peu gauloises d'accent, qu'il lui eut été facile de rendre plus nombreuses ; tout le monde sait quelles libertés prenaient les sculpteurs dans l'ornementation des églises. Les sujets singuliers ne manqueraient donc pas à reproduire. Mais les temps sont passés heureusement où des iconoclastes d'un nouveau genre auraient pu commettre d'irrémédiables suppressions de sculptures, et on n'a pu constater qu'un seul fait de fanatisme de ce genre, qui fut de la part de M. de Guilhermy, l'objet d'une vive apostrophe et d'une citation du bon Montaigne, d'une application fort juste.
En 1840, Jes nudités de la cathédrale
d'Auch excitèrent le fanatisme d'un malheureux qui, s'étant enfermé dans Tédifice, passa une nuit entière à convertir en eunuques les anges et les marmousets sculptés sur les boiseries.
Le malheureux n'avait donc jamais lu ce passage de Montaigne, dit M. de Guilhermy (i) : « Le bonhomme qui en ma jeunesse chastra, tant de belles et antiques statues en sa grande ville, pour ne corrompre la veue... sedevoit adviser... que cen'estoit rien avancer s'il ne faisait encore chastrer et chevaux et asnes, et nature enfin )> (Essais de Montaigne, liv. IIL chap. V.)
Mais reprenons la description des gargouilles de Téglise Saint-Jacques de Dieppe, d'après Tabbé Cochet.
L'une, est un homme nu^ qui n'a qu'une ceinture, d'où pend une braie squammeuse ; d'une main il soutient son cœur^ de l'autre, il tient la longue barbe de son menton, et il vomit.
Cette gargouille est aujourd'hui complète-
(i) Rev. d'Architect. 1840.
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