‹ Les secrets d'une sorcièreChapitre 10 sur 43 · UN MYSTÈRE · texte numérisé non relu

UN MYSTÈRE

Le lendemain de ce jour, dans la cabane des bords de la Vive, où nous avons laissé Ryna, au coucher du soleil, la magicienne avait ouvert toutes ses fenOtres, . et, placée près de la grande, elle respirait l'air du soir. Il faisait une de ces chaleurs lourdes, qui précèdent un orage, par lesquelles les fleurs exhalent un parfum plus pénétrant; Ryna, comme toutes les natures nerveuses, était fort accessible aux variations de l'atmosphère, elle se sentait mal à son aise et cependant cette torpeur, qui alourdissait ses membres, ne manquait pas d'un certain charme. Elle n'eût point voulu la secouer, elle était bien, avec cette souffrance. Le soleil se couvrait de gros nuages noirs, chargés d'électricité et de grêle. Âsmodée, accablée par la chaleur, s'était couché aux pieds de sa maltresse, tout à coup il se releva et s'élança vers la porte, en aboyant comme un furieux.

— Quelqu'un encore, murmura-t-elle sans relever à peine la tête.

— 11 fera une terrible nuit, la vieille, répondit une I. 8,

grosse voix, et j'espère bien que vous ne refuserez pas l'hospitalité à deux pauvres diables, qui n'ont pas le moyen de la demander à une hôtellerie.

Ryna se releva de toute sa hauteur et montra sa bizarre et imposante figure; elle se trouva en face de deux hommes, Pun vieux et l'autre jeune, mais vigoureux et bien découplés tous les deux. Leurs habits annonçaient la misère, et la misère honteuse. Us étaient propres, quoique recousus et raccommodés sur toutes les coutures. Le plus âgé, d'une physionomie résolue et cauteleuse tout à la fois, montrait ses traits avec l'assurance d'un homme qui n'a rien à craindre. Le plus jeune, au contraire, se tenait derrière lui et cherchait évidemment à se cacher, soit par timidité, soit par honte, soit pour toute autre cause.

Ryna les examina longtemps avant de répondre.

— Vous demandez l'hospitalité pour cette nuit? ditelle enfin.

— Oui, la bonne mère.

— Vous me croyez folie, je pense, d'accueillir deux Aventuriers qui en veulent à mon argent, à ma vie peut-être, dans cette maison isolée et loin de tout secours.

— Nous ne sommes pas des aventuriers, et votre supposition nous offense. Ma bonne amie, nous sommes d'honnêtes gens, qui cherchons de l'ouvrage pour vivre et qui ne dérobons rien à personne.

— AUezàVivonne!

— K Vivonne, il faudra payer, et nous ae possédons rien.

Ryna réfléchit encore.

— Eh bien, soit, restez! que m'importe? je ne serai pas seule longtemps.

Les deux hommes se regardèrent, Ryna surprit ce regard.

— Écoutez, leur dit-elle, en marchant vers une armoire, d'où elle tira deux pistolets, longs comme de petits fusils. Si vous avez de mauvais desseins, vous n'aurez pas bon marché de moi, je vous en avertis. Si vous me croyez riche, vous vous trompez encore, vous pouvez chercher dans tout le logis, vous y trouverez à peine de quoi fournir à ma nourriture journalière la plus simple, la plus frugale, ce n'est donc pas la peine de vous exposer pour si peu.

— Nous n'avons contre vous aucun mauvais dessein, je vous jure; pourtant... ne nous en veuillez pas si nous ne sommes point tout à fait ce que nous paraissons.

— Ah! je m'en doutais! s'écria-t-elle.

— Non, nous sommes d'honnêtes gens, soyez-en sûre, mais des gens curieux. *

— Dites-le donc tout de suite, je suis accoutumée à ces sortes de visites, et voilà la pierre de touche que j'emploie.

Elle montrait ses pistolets

— Oui, nous sommes des curieux, honteux peut-être

mal à propos; nous n'ayons pas osé venir tout simplement à vous, comme tout le monde. Le bruit de votre science se répand dans tout le pays, on ne parle à dix lieues à la ronde que de vos prophéties merveilleuses, nous avons voulu savoir par nous-mêmes si la renommée ne mentait point, nous sommes venus.

Pendant qu'ils parlaient, Ryna les regarda fixement. Elle étudiait leurs physionomies; celle du plus Agé attira davantage son attention; elle la scruta dans tous ses replis.

— Ah! dit-elle, à voix basse, vous voulez connaître votre destinée, c'est bien !

Elle s'approcha de la table et toucha ses cartes; aussitôt les trois chats sautèrent à leur poste, leurs yeux fauves n'avaient jamais brillé d'un éclat plus sauvage.

Ryna mêla ses tarots, en étala quelques-uns, puis elle les réunit ensemble en appuyant sa tête sur sa main, elle étendit l'autre vers celui qui l'interrogeait.

— Je n'ai môme pas besoin d'un secours étranger pour vous révéler votre vie, je la vois en vous, je la connais en vous étudiant, elle est tout entière dans les lignes de votre visage, dans vos regards, dans votre sourire.

— Vraiment!

— Écoutez et démentez-moi, si je me trompe.

— Elle plongeait ses prunelles ardentes dans l'âme de cet homme, sur lequel la fasoination commençait à opérer, il se sentait rougir, il se troublait malgré

lui, et il répétait à demi-voix, sans s'en apercevoir peut-être :

— Je ne veux pas!

— Oh ! vous ne voulez pas, je le sais bien, mais moi je le veux, mais vous êtes venu ici me consulter et vous écouterez tout ce que j'ai à vous dire. Ah ! vous ne voulez pas, monsieur le gentilhomme déguisé, vous ne •voulez pas entendre la voix qui va vous rappeler votre passé, pour vous faire croire à votre avenir.

— Parlez à ce jeune homme, parlez-lui, c'est lui surtout qui désire savoir...

— Après, il aura son tour, à vous d'abord. Je vous vois, je vous vois à l'âge de cet enfant, plus jeune encore, je vous vois dans un château magnifique, sur le bord d'une rivière, une rivière large et profonde, vous l'avez sondée, n'est-ce pas?

L'étranger frissonna des pieds à la tète et devint plus attentif encore.

— Vous aviez, oui, vous aviez un cousin... un ami, c'était une bonne et loyale nature, celui-là, il vous aimait, et vous le haïssiez, vous! oh! vous le haïssiez bien, car vous l'avez haï même après sa mort, même dans sa postérité innocente. Est-ce vrai?

— D'où savez vous cela? qui vous Ta dit? répliquat-ii vivement, l'œil en feu, les lèvres serrées.

— Vous-même et votre physionomie, monsieur, vos habitudes de corps, vqs gestes, rien ne m'échappe, je lis dans l'être entier de celui qui me consulte comme

dans un livre. Vous haïssiez cet homme, parce qu'il était plus beau que tous, plus riche, plus noble et surtout plus aimé. Sa fiancée, jeune et belle héritière, humiliait yotre orgueil. Vous aimiez sa sœur, vous n'osiez le lui déclarer, elle était hautaine, fière, et vous saviez qu'elle ne voudrait pas de vous, orphelin, élevé par Charité dans la maison de sa mère.

— Ce ne sont point les lignes de mon visage qui vous apprennent tout cela, 6'écria-t-il, en se levant furieux et la menaçant presque du poing, vous me connaissez.

— Attendez, attendes encore. Je ne vous connais point, mais je vous juge; il suffit pour cela de vous voir. Un personnage de haut rang avait une habitation de campagne dans les enviroos. Ce personnage, trôséminent déjà, Test devenu depuis bien davantage. Il vit celle que vous aimiez et il en devint amoureux; en même temps il faisait séduire une autre demoiselle noble, qui se croyait la seule adorée. Ceci ne vous regarde pas, pourtant vous le saviez, oui, vous le saviez!

Ses yeux étaient fixés sur ceux de cet homme avec une ténacité et une persistance telles qu'il baissa les siens.

— Vous aviez deux buts : la vengeance et l'ambition. Ne pouvant humilier votre famille, vous résolûtes de la perdre. Yotre cousine avait, comme vous, plus que vous peut-être, des instincts mauvais, vous vous appliquâtes à les développer. Vous lui mites au cœur un

amour insensé pour cet être qui ne pouvait pas être son mari, et, afin de détourner les soupçons, yous amenâtes auprès d'elle un homme de basse naissance, qui fut son jouet et le vôtre, il se crut aimé, il accepta la responsabilité d'un enlèvement, et... et c'est alors que vous fûtes bien certains tous deux que là rivière était profonde.

L'étranger bondit avec une impétuosité terrible, il frappa son poing sur la table, en s'écriant :

— Assez ! assez ! je n'en veux pas apprendre davantage, vous êtes le diable ou son premier suppôt. Personne ne connaît ma vie, et vous me dévoilez ma pensée la plus secrète; assez, vous dis-je, je ne veux pas rester une minute de plus, partons.

— L'orage est venu, pourtant, seigneur, en guenilles ; il est venu terrible, il est venu à votre appel, et vous Favez oublié, et il éclate sur votre tête sans que vous l'entendiez. La justice de Dieu est ainsi, Philippe, elle se fait attendre quelquefois, mais elle vient.

— Vous savez mon nom, vous le savez aussi; mais qui donc êtes-vous?

Il la prit par la main et la traîna à la fenêtre, où le jour douteux de l'orage éclairait encore. Elle le suivit sans résistance, il plongea ses regards dans les siens et rencontra ses prunelles de feu, qui brûlaient et pénétraient comme des étincelles. Il laissa tomber sa main, atterré sous la voix de la conscience et sous la frayeur qui te dominait.

— Je ne te connais pas, murraura-t-il, tu n'es pas un être de ce monde.

Ryna arracha une des torchères dont. le mur était orné, courut vers un petit brasero brûlant dans le coin de la chambre, malgré la chaleur, alluma sa torche, et revenant vers l'inconnu, resté à la même place, elle en éclaira son propre visage.

— Regarde bien, dit-elle, car tu ne m'as pas vue, regarde-moi pour être sûr que tu ne me connais pas ; regarde-moi, car plus d'une fois dans ta vie, tu me reverras; tu me reverras comme le spectre vengeur de ton passé, comme le remords vivant de tes crimes. Va, tu peux partir, la foudre ne t'écrasera pas, Dieu a sur toi d'autres desseins, il te reste encore une tâche de sang à accomplir, une expiation à ordonner; après, la Providence est immuable et elle est là pour tous, pour les coupables et pour les malheureux. Va, tu peux partir, Philippe!

En parlant, elle marchait sur lui, brandissant sa torche, et le forçait à reculer, il baissait la tête et courbait sa haute taille; cette femme portait en elle je ne sais quel prestige auquel il était impossible de résister. Elle eût fait croire à une vision surnaturelle ; les éclairs l'entouraient, le tonnerre accompagnait sa voix sans la couvrir, et le bruit des éléments déchaînés eten tissait autour de cette chaumière et l'ébranlait usque dans ses fondements. Philippe, troublé au point de ne plus savoir ce qu'il faisait, s'élança par la porte

ouverte et disparut au milieu de3 torrents de grêle et de pluie. Ryna, tenant toujours ba torche haute, essaya d'éclairer sa route, mais la lumière vive rendait l'obscurité plus frappante autour d'elle. Elle rentra donc dans sa maison; sans penser qu'il s'y trouvait encore un hôte, le jeune homme amené par Philippe. Au lieu d'être tremblant et effrayé dans le coin obscur de la chambre, il restait debout au milieu, impassible, ce qui, chez un enfant de cet âge, annonçait une force de caractère peu commune.

— Madame, dit-il avec le plus grand sang-froid, lorsqu'il vit Ryna un peu remise de son émotion, et se rapprochant d'elle, absolument comme s'il ne s'était Hen passé, madame, je suis venu ici pour connaître ma destinée, je vous paierai bien, je suis riche. Je ne m'en irai pas sans que vous me l'ayez révélée. Je ne crains point que vous dévoiliez mon passé, je n'en ai pas, mais je veux savoir mon avenir, et je ne serais pas fâché de le méditer d'avance, je serai plus sûr de mon fait.

— Ah ! oui, répliqua la devineresse, vous en êtes déjà là à votre âge, mon jeune seigneur. Voilà qui prouve une résolution un peu ferme et peu de tendance à vous laisser prendre par les événements. Donnez-moi votre main, nous en saurons bien vite davantage.

Il lui donna la main sans trembler, elle l'examina longtemps.

— Que demandez- vous?

— Serai-je riche ?

— Pas toujours, souvent, néanmoins.

— Serai-je puissant?

— Pour faire mal, oui.

— Serai-je heureux ?

— Comme le bourreau qui sacrifie ses victimes.

— Et ma fin, que sera-t-elle?

— Oh! votre fin! elle se mit à rire amèrement, votre fin, ellersera digne de votre vie; v6us finirez dans un manteau de pourpre, avec un sceptre à la main et une couronne sur la tête.

— Femme, ce que tu me dis là est sûr?

— Aussi sûr que vous me serez funeste, non pas dans moi-môme, mais dans ce qui m'est cher. Quel lien y a-t-il entre nous ? Je l'ignore ; pourtant, il y en a un, pourtant un grand, un affreux malheur me menace à cause de vous; le plus grand, le plus affreux qui puisse m'arriver. Si cela est, si je ne me trompe pas, car je me trompe quelquefois, surtout après une vision aussi claire que celle que je viens d'avoir, si je ne me trompe pas, prends garde à toi, jeune homme, c'est moi qui me charge de ton horoscope.

— Riche, puissant, heureux, la couronne, le sceptre! Ah! je te remercie, répondit-il; il n'avait pas môme entendu le reste, puisque cela ne le regardait pas.

Il oubliait son compagnon, perdu peut-être dans quelque fondrière, ou écrasé par la chute des arbres que le vent déracinait. Il regarda quelques instants à

la porte, toujours avec le môme calme, et tirant de sa poche une bourse bien garnie, il la déposa sur la table où Ryna s'appuyait encore.

— Voilà ton salaire et le loyer de ta bicoque pour cette nuit, je ne m'en irai point par un temps semblable.

— À ton aise ! seulement, tout à l'heure il va me Tenir compagnie ; si elle ne te convient pas, tu n'auras à t'en prendre qu'à ton caprice.

Comme si elle eût évoqué un fantôme, une grande figure noire parut sur le seuil.

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