DANS LA FORÊT
Cependant Bernin cheminait vers la forêt de Sénart, sur un cheval de louage et avec le costume le plus belliqueux qu'il pût imaginer. Sa fierté ne pouvait se dissimuler entièrement que malgré sa place éminente, il était peut être sur la route de quelques bons horions, peut-être pis. Il trouva au cabaret indiqué l'homme et ses mulets, ployant sous le faix.
— Seigneur! qui va-t-on acheter? se demanda-t-il. 11 faut que ce soit le roi lui-même, ou tout au moins Monsieur.
Pendant le chemin il interrogea le conducteur et ac~ ' quit facilement la certitude qu'il ignorait encore ce qu'il allait faire. Il marchait par Tordre de Son Ëminence, et n'avait pas osé demander encore une explication.'
— C'est égal, monsieur, j'aurais préféré ne pas courir la nuit, avec mes bêtes et ses sacoches. On nous fera peut-être un mauvais parti, ajouta-t-il.
Bernin jeta un regard investigateur sous les arbres qui L'entouraient; la nuit commençait à descendre, et, dans la forêt, l'obscurité était complète. Ils avaient encore deux lieues à faire à travers des routes tortueuses. Le valet de chambre réfléchissait aux vicissitudes de la vie politique. S'il perdait son maître, qui lui saurait gré de tant de peine? Peut-être de nouveaux favoris détruiraient-ils les créatures de l'ancien, peut-être ne lui resterait-il môme pas une pension pour vivre tranquille sur ses vieux jours. Le muletier sifflait et chantait pour se donner du courage; ils arrivèrent enfin à ce carrefour annoncé où ils trouvèrent en effet un homme, un masque sur le visage et l'épée à la main.
— Qui va là? demanda-t-il.
Bernin s'empressa de donner le motfl'ordre.
— C'est bien, dit l'homme, alors avancez et comptons.
— Je n'en ai pas l'ordre, répondit Bernin.
— C'est possible, mais moi je le donne et vous attendrez, s'il vous plait, que j'aie fini. Je ne prétends pas acheter chat en poche.
LES SBGHETS l)'(JNE SORCIÈRE (j7'
Il s'établit par terre, avec autant d'aisance que s'il eût été tranquille dans sa maison, mais sans quitter de l'œil son épée et ses pistolets, posés à côté de lui.
— Maintenant, l'ami, dit-il au muletier, déchargemoi tes bétes, avec précaution et mets chaque sac auprès de moi, que je compte.
— Fautril, monsieur?
— Je ne sais, murmura Bernin.
— Certainement il le faut, car je ne signe pas sans cela votre décharge.
— Va donc! mais que le diable emporte les fà- * cheux!
L'inconnu ne s'inquiéta point de cette mauvaise humeur. Il ouvrit le premier sac, et en tira les pièces qu'il compta avec une rapidité iudiquant une grande habitude. 11 les entassait à mesure dans unbissac qu'il avait apporté et assaisonnait les comptes d'observations, tantôt d'approbation, tantôt de blâme.
— Les pièces sont rognées, c'est bien là M. le cardinal. Pourtant le compte y est, jusqu'à présent du moins. Dites à Son Éminence qu'on lui en donnera pour son argent.
— Savez-vous, monsieur, que votre prudence est sans égale? Le bruit de cet or peut attirer des voleur3, le nombre en est grand, vous nous ferez égorger.
— Croyez-vous? demanda-t-il, d'un air narquois,
sans relever la tête. Ouant à moi, je ne les crains
guère.
— Comment emporterez-vous tout cela? Nous ne Yous laisserons pas les mulets.
— Je n'y compte point.
— Vous avez donc pris vos précautions?
— Eh! eh!
— Voici la dernière sacoche, cela Ta finir pourtant.
— Comment, la dernière sacoche? Alors, il en manque une, ce ne sont point là nos conventions. Oui, en effet, il en manque une. Ah î M. le cardinal! vous ne me saviez pas si régulier dans mes comptes apparemment. Recharge tout cela sur tes mules, mon garçon, et vous, monsieur Bernin, écoutez bien ce que je vais vous dire. Vous remettrez à Son Éminence toute cette somme, je n'en ai pas gardé une pistolc, vous en êtes témoin; vous ajouterez que je la lui renvoie, afin qu'elle soit complétée, ou bien qu'alors rien n'est fait entre nous. Je serai ici la nuit prochaine, j'attendrai ; si on ne m'apporte rien, je saurai ce qui me reste à faire. Si vous revenez bien nanti, je me mettrai à l'œuvre dès demain. Là-dessus, tirez de votre côté et laissez-moi tirer du mien. Que le bon Dieu et saint Hubert vous gardent des mauvaises rencontres!
— J'en suis tout gardé, monsieur, n'importe quel soit votre nom.
— Un peu d'aide fait grand bien, ne l'oubliez pas. Bernin se retira fort contrarié; quant à l'homme, il
était déjà parti. Le valet de chambre hâtait le pas des mules et le sieù, Fiaguiétude la plus vive le dominait.
Il y avait mille chances pour qu'il fût volé; il n'hésita pas alors à rejoindre l'escorte, le nombre seul pouvant imposer aux malfaiteurs. Bien lui en prit d'avoir eu cette idée. On aperçut presque tout le temps des hommes de mauvaise mine suivant le convoi. La bonne attitude des gendarmes suffit à les mettre en fuite.' Mais quand Bernin rendit compte de sa mission, il ajouta :
— Certainement, monseigneur, sans les gendarmes, ni le muletier, ni le trésor, ni moi ne revenions.
— Le muletier et ses bétes sont en lieu de sûreté?
— Oui, monseigneur.
. — Us ne parleront pas plus les uns que les autres?
— Monseigneur peut être tranquille, j'ai la clef dans ma poche.
— Eh bien, mon pauvre garçon, on te donnera ce qui te manque, et tu retourneras cette nuit. Après tout, mon compère est une honnête créature, il a renvoyé l'argent. Va dormir, Bernin, si tu peux. Ah! si j'étais sûr qu'une course aussi ennuyeuse dût amener le sommeil, je prendrais tes habits et j'irais moi-même. 11 est inutile de prévenir Rochefortde tout ceci.
— Je suis comme le muletier et ses bêtes.
Le cardinal sourit. Bernin sortait, il le rappela.
— A propos : tu vas faire préparer mes équipages. Demain, je pars pour Rueil.
— Monseigneur se trouve donc mieux?
100 LES SECRETS n'iNE SORCIÈRE
— Si je ne me trouve pas mieux, nul ne doit le savoir. Le roi y vient dlher.
— Monseigneur a donné ses ordres?
— Madame d'Aiguillon y est arrivée depuis hier, elle a dû tout voir. D'ailleurs, un dîner de malade n'a pas besoin d'être si copieux. Le roi et moi nous nous suivrons de pîès, Bernin.
— Dans bien des années, monseigneur.
— Je sais ce que je sais à cet égard, mon ami. Le goûter de demain n'est qu'un petit cercle. Le roi ne veut pas qu'on le raconte, afin de ne pas être ennuyé de la foule des courtisans. Il me fait cet honneur pour moi, pour faire taire ceux qui me prétendent à la veille d'une disgrâce. Monsieur y sera, et de là partira pour Blois.
Bernin restait stupéfait. Depuis plus de vingt ans qu'il servait le cardinal, jamais il n'avait entendu un si long discours de son maître à lui. Ordinairement il donnait ses ordres sans commentaires, et les confidences de ce genre étaient loin de ses habitudes.
Il devait avoir une raison pour se montrer communicatif. Bernin le connaissait à merveille; au lieu de s'en réjouir, il s'en préoccupa.
— Il espère peut-être m'enivrer de vanité et me faire commettre quelque indiscrétion ; il a besoin de ma place, que sais-je! mais cela n'est pas naturel.
Le pauvre Bernin ne calculait pas sur la maladie.
LfiS SECRETS D'UNE SORCIÈRE 101
Il voyait toujours le cardinal puissant et superbe, il ne songeait point aux besoins que la souffrance apporte avec elle.
Bernin aimait Richelieu, et il l'aimait d'une manière désintéressée; Richelieu le savait, Richelieu s'en souciait peu lorsqu'il était bien portant, en possession de ses facultés, de ses idées, de ses mouvements. A présent la mort approchait, l'homme prenait le dessus sur le ministre, il regardait autour de lui et n'y trouvait que des courtisans ou des héritiers. Hors cet humble ami, personne ne s'inquiétait de lui, quand il ne pourrait rien promettre, rien accorder. Les génies les plus supérieurs, les politiques les plus habiles ont un coin de leur âme ignoré peut-être d'eux-mêmes, jusqu'au jour du malheur, où l'humanité se retrouve. Bernin était pour le cardinal cette représentation visible de la Providence que nous cherchons sans cesse et que nous ne perdons pas sans un amer regret, tant il est vrai que l'isolement est la plus vive de toutes les douleurs.
La journée se passa comme de coutume au Palais- Cardinal. On y vit plus de monde que jamais. La visite du roi à Rueil était connue et cette faveur éclatante appelait tous les courtisans. Chacun espérait être désigné; la liste fut courte, on ne voulait absolument que quelques familiers. Louis XIII avait plus que jamais ses humeurs noires, le cardinal, bien loin de l'en distraire, le confirmait dans ces pensées lugubres, il espérait de la sorte l'éloigner davaptage encore des af-
faires. L'ambition est insatiable; quand elle a tout, elle veut encore.
Bernin accomplit le soir son pèlerinage comme la veille, seulement sa suite fut doublée.
Le mystérieux inconnu se trouvait au rendez-vous. Il recommença juste ce qu'il avait fait, compta les espèces, pesa les sacoches, et trouvant son affaire en règle, il décampa sans dire merci.
Le muletier et Bernin repartirent; ils se séparèrent devant le cabaret où ils s'étaient d'abord rencontrés.
Aussitôt que le valet de chambre eut franchi la barrière et se fut éloigné, te muletier changea complètement de tournure et de façon. Il quitta son attitude obséquieuse et modeste, entra dans la maison, en criant :
— Mon cheval, mon cheval! et vite, il n'y a pas un instant à perdre.
Un cheval tout sellé attendait dans l'écurie, un domestique l'amena et tint rétrier avec respect.
— Tu sais où tu dois aller, lui cria-t-il en partant au galop.
— Oui, monsieur le comte, répondit l'autre et j'y serai cette nuit.
Le domestique resta sur la porte jusqu'à ce qu'il n'entendit plus le bruit des fers du cheval frappant les cailloux.
Il rentra à son tour dans la maison en étendant ses
bras, et bâillant avec tous les signes d'une envie de dormir invincible.
— Commençons par nous reposer, se dit-il; je ferai peut-être sa commission demain. Nous verrons! La nuit porte conseil.
Le temps de notre histoire le plus fertile en intrigues est certainement celui où se passent ces aventures. La fin du règne de Louis XIII et de Richelieu, la Fronde, furent de perpétuelles scènes plutôt comiques que tragiques, malgré quelques drames épars çà et là. Jamais le caractère français ne se montra avec autant d'éclat, d'esprit, de bravoure, mais aussi jamais les mœurs ne furent plus dissolues et les consciences plus faciles. On vendait, on donnait et sa personne, et sa parole, et son honneur, autant de fois que l'intérêt, la fortune et surtout le plaisir l'exigeaient. C'était un changement perpétuel départis et d'idées, auquel il était impossible de se reconnaître. Tant que le cardinal fut le maître, l'intrigue se cachait, ou il la dominait lui-même; lorsqu'elle entrevit la fin de sa puissance, elle releva la tête, qu'elle craignait moins de perdre, et tous les fils se disposèrent pour le moment où la main d'une femme
104 LES SECRETS D'iïXE SORCIÈRE
tiendrait le sceptre. La Fronde naquit des rancunes des grands contre Richelieu ; Mazarin eu fut le prétexte.
Le matin du jour où il attendait le roi à son château de Rueil, Bernin entra chez lui, ainsi qu'il l'avait ordonné, sans môme prendre le temps de changer de costume.
— Eh bien? demanda le Cardinal. '
— Tout est terminé, monseigneur.
— Et le muletier? qu'as-tu fait du muletier!
— Je l'ai quitté où je l'avais pris, ainsi que vous me Tavie« ordonné.
— Je t'ai ordonné, au contraire, de le ramener ici et de ne le laisser échapper sous aucun prétexte.
— Vous m'avez ordonné cela, monseigneur! Plairait-il à Votre Éminence de me dire quand et en quel lieu?
— Je t'ai envoyé cet ordre hier, au moment de ton départ, à cause des renseignements qui me sont parvenus. Et il est à cette auberge, dis- tu?
— Sans doute, avec les mules.
— Va sur-le-champ t'en informer, amène-le moi, je l'attends. Je ne partirai pas pour Rueil que je ne l'aie en mon pouvoir.
Bernin courut, Richelieu se montra sombre et inquiet jusqu'à son retour, qui se fit attendre plus d'une heure et demie. Dès qu'il l'aperçut, il l'interrogea vivement.
— Monseigneur, vous voyez le plus désolé des hommes, le cabaret est fermé. J'ai questionné les voisins, ils m'ont répondu qu'il ne s'était pas ouvert d'aujourd'hui, qu'ils n'avaient aperçu quoi que ce soit, ni dans la maison, ni aux environs, et voilà tout ce que j'ai pu apprendre.
— Sang-Dieu! on ne m'avait pas trompé, c'est lui!
— Monseigneur, je vous atteste sur ce qu'il y a de plus sacré que je n'ai reçu aucun ordre de vous que celui dont vous m'avez chargé vous-même.
— Et je le sais bien, répliqua-t-il avec impatience, on Ta remis au faux muletier.
Bemin se sentit soulagé d'un poids immense. Il' ne se trouvait plus coupable, il était maintenant sûr de ne point être accusé.
Le cardinal se fit lever, habiller, sans prononcer une parole; il rêvait profondément. On le descendit jusqu'à son carrosse; il monta seul, ne permettant à qui que ce fût de l'accompagner autrement que dans un carrosse de suite. Lorsqu'il arriva chez lui, Monsieur y était déjà, jetant feu et flamme de loin» comme à l'ordinaire, et s'adoucissant dés qu'il fallait soutenir sa colère. Le vainqueur de Gassel ne craignait ni la poudre, ni la mort; il craignait les yeux sévères de Son Émisence et les réprimandes de son frère.
Rueil, où Louis XIII allait venir visiter son sujet, était un château bâti sous les règnes précédents, d'abord pour Catherine, ensuite pour Marie de Médicis. Ce n'é-
tait, à proprement parler, qu'un nid, en comparaison du magnifique palais de Saint-Germain.
Cependant la beauté des jardins, des décorations, l'élégance des bâtiments, suppléaient à la grandeur. Le parc ne le cédait en rien à ceux de Sa Majesté, on y trouvait toutes sortes de jets d'eau, de bocages, de solitudes, de fontaines, de statues, et tout ce que l'art put imaginer pour rendre cette maison agréable.
« En entrant dans ce délicieux Éden, les yeux et les oreilles étaient d'abord trompés par des notes contrefaites et par les mouvements de toutes sortes d'oièeaux, qui chantaient perpétuellement à mesure que l'eau les faisait chanter. Un peu plus loin, on voit plusieurs belles statues antiques, quikservent d'ornements à deux fontaines, entr'autres un crocodile de gtetfdeur naturelle, qui fait une harmonie si surprenante, qu'on dirait qu'il a dans son corps un concert de musique italienne. Après avoir écouté avec admiration ces copies imitant si bien la nature, on vient à un lieu ressemblant fort au portrait que les poètes font des Champs- Elysées.
» C'est un bocage, dont le sommet des arbres est entrelacé si près à près, qu'on ne voit plus le soleil au travers. L'obscurité des lieux et le murmure des vents au sommet des arbres remplissent cet endroit d'une espèce d'horreur sacrée. Je ne salirais comparer ce désert qu'à ce que les historiens disent des avenues dn temple de Jupiter Ammon, en Egypte.
» La maison est au contre de ce bocage ; on la croirait plus propre, ainsi entourée, pour un couvent que pour la cour d'un prince. Ce qu'on en peut dire de plus favorable, c'est qu'elle ressemble à un ermitage, ou à une cellule consacrée à la mélancolie des rois. »
Je copie mot à mot cette description dans un manuscrit contemporain, où j'ai puisé tous les documents relatifs à cette histoire.
Rueil était, on le voit, un séjour de tristesse ou de rêverie, convenant parfaitement au caractère de Louis XIII, aussi y venait-il souvent. IL 6'y plaisait, il aimait à y être seul. La reine fuyait ces sortes d'endroits, qui l'impressionnaient fortement et lui rendaient son malheur trop sensible. Ce jour-là, pourtant elle avait suivi son seigneur et maître; il l'avait exigé, la faveur du cardinal devait être complète.
Monsieur ne fit pas défaut à ses habitudes. Il vanta la maison, les jardins, les tableaux, tout ce qui restait sur un terrain neutre. Son Éminence reçut ses compliments avec la condescendance d'un supérieur. Cette outrecuidance devait sembler bien cruelle au fils de Henri IV; il la supporta néanmoins.
Quand le roi fut arrivé, à l'instant même, on se mit à table; il voulait être servi avec promptitude et exactement. Le cardinal n'eut garde de le faire attendre. Ils ne mangèrent ni l'un ni l'autre. Richelieu l'avait bien dit, ils se mouraient tous les deux; tous les deux cherchaient à le cacher, le ministre surtout. Quant au
108 LES SECRETS D'UNE SOItClÈllB
roi, son désir brûlant était de lui survivre, il le voulait avec une force de volonté qui ressemblait à de l'en* tétement. Il soupirait après sa délivrance et il cherchait à retenir sa vie qui lui échappait. Le repas fut triste, ainsi que cela était partoutoù se trouvait le roi. A peine échangea-t-on quelques paroles.
— Le roi retourne ce soir à Paris? demanda madame la princesse de Gondé, venue avec la reine.
— Oui, ma cousine, je veux coucher au Louvre. H. le cardinal revient aussi, je pense.
— Je reviens comme vous, suc.
— Quant à mon frère, il m'a témoigné le désir de rester ici jusqu'à demain; l'hospitalité de M. le cardinal est si magnifique, qu'elle n'a point de limites formées. Monsieur passera donc la nuit ici, et ceux d'entre vous, messieurs, qui souhaiteront lui tenir compagnie à souper, me seront fort agréables.
Monsieur, versatile et perpétuellement en contradiction avec lui-même, se montra satisfait de rester quelques heures de plus sous le toit de son ennemi mortel. Ce caractère si particulier, tant de fois dépeint et présentant toujours quelque face nouvelle, n'inspire ni sympathie ni intérêt. Il joua pourtant un grand rôle à cette époque, non pas par sa valeur personnelle, mais par sa position. Il était, après le cardinal, le premier persounage de l'État. La régence tout entière reposait sur lui, bien que la reine eût de droit ce titré, le fait lui donnait la puissance. 11 pouvait soutenir Anne
d'Autriche, ou lui faire obstacle; ce n'était pas peu de chose.
Tous les yeux se tournaient donc vers ce prince, si peu fait pour attirer les regards. Cette explication est nécessaire à la suite de ce récit, à ceux de mes lecteurs qui ne se sont point particulièrement occupés de l'histoire de cette époque, si difficile à bien connaître dans tous ses détails.
Les seigneurs qui se trouvaient présents acceptèrent avec joie Tordre de Louis Xill. Monsieur était un bon compagnon, quand le jeu lui plaisait.
Il avait de l'esprit et du plus original. Lorque Madame lui permettait quelque partie de table, il s'y conduisait vaillamment, on en parlait pendant huit jours. On attendit donc impatiemment le départ des malades et Ton se prépara à un souper somptueux.
Le roi, défiant, examinait tout, et ne disait que ce qu'il lui plaisait dédire.
— Mon frère, et il sourit finement au prince, mon frère, nous nous Teverrons, je l'espère, avant votre départ pour Blois. Madame vous attend, et je serais coupable de tromper son impatience. En attendant, pouf ce soir, bon appétit, joyeuse vie et doux sommeil ensuite, vous pouvez dormir, vous, qui n'avez pas les soucis du trône.
Le cardinal assura le duc d'Orléans des sentiments les plus sincères.
— Mon humble maison est & vos ordres, Monsieur, i. 7
commandez, ordonnez comme en votre propre logis.
Gaston avait parmi ses principaux domestiques un jeune page, nommé Olivier de Serrac, qu'il affectionnait très-particulièrement et qui ne le quittait jamais.
D se tenait derrière lui, n'importe où il fût, et le dévouement de cet enfant à son maître était passé en proverbe à la cour. 11 était beau à miracle. Certains courtisans assuraient que c'était une femme déguisée.
Quoiqu'il en fût, ce jeune homme était venu chez Monsieur d'une façon tout à fait singulière, recommandé par madame la duchesse de Nemours, l'amie particulière du prince. On ne lui connaissait pas de famille; le cardinal le protégeait, sans chercher à l'entraîner dans une voie perfide à l'égard de son tnailre.
Ce jour-là, il se sentait d'une gaieté folle; plusieurs courtisans lui en demandèrent la raison; il répondit qu'il avait vu la vierge Marie, et qu'elle lui avait annoncé pour bientôt le comble du bonheur.
Monsieur ne se contenta pas de cette raison, il en voulait une autre. Olivier ne lui répliqua que par une plaisanterie, et se disposa à le servir. 'Parmi les convives se trouvait le duc de Beaufort, petit-fils de Henri IV et de la belle Gabrielle. C'était un des plus beaux et des moins habiles seigneurs de la cour. Sa nullité était proverbiale, il l'a bien prouvée depuis, pendant la Fronde.
Il détestait de toutes ses forces le cardinal de Richelieu. Très-jeune encore, il préludait à ses expéditions
et commençait le roman de sa vie, si pleine d'incidents et de mystères.
11 parcourut tout le château, tous les jardins, pour être bien sûr de sa liberté.
— Et malgré tout, ajouta-t-il, je ne me sens pas à mon aise ici. le tremble toujours de voir lever quelque chausse-trappe qui nous ensevelisse dans un souterrain.
Avant le souper, les jeunes seigneurs se promenèrent longtemps, devisant des beautés de la cour. Chacune d'elles trouva son champion et ses détracteurs. Un souper d'hommes ressemblait dès ce temps-là à ceux d'aujourd'hui. On médisait, on calomniait, on se moquait à outrance, Monsieur plus que les autres.
— Ceux d'entre vous, messieurs, qui voudront venir à Blois, y jugeront de ma retraite. Je fais bâtir, je m'amuse; Madame a près d'elle un essaim de jolies femmes, bien plus jolies qu'à Paris; je me fois apporter les poissons, les gibiers de toutes les terres de Mademoiselle, la chère est excellente, l'air est bon, on y vit tranquille, que voulez-vous de plus? Olivier, versemoi à boire.
Olivier 6e tenait tout prêt, une bouteille de vin de Chypre à la main, de la sorte il était charmant.
— Monsieur, dit le duc d'Enghien, Votrfc Olivier deviendra un paladin comme son patron, quand la barbe lui sera poussée. '
— Monseigneur, il est bien difficile de vous suivre, j'essaierai.
— 11 répond comme un docteur. Quel âge as-tu, Olivier?
— Monseigneur, j'ai seize ans et demi.
— Es-tu bien sûr d'être un garçon?
— Pourquoi cela, monseigneur?
— Les garçons n'ont point ordinairement un visage et des cheveux semblables aux tiens.
— Monseigneur, un garçon de mon âge n'est point un bomme.
— De mieux en mieux. Quels sont tes parents.
— Je n'en ai plus.
— Quoi! ni père, ni mère!
11 baissa les yeux tristement.
— Non, monseigneur, ni père, ni mère.
— Cet enfant est plein de grâce, je l'adopte, poursuivit êtourdiment le duc de Beaufort.
— Je vous remercie, monseigneur, je ne suis plus à prendre.
— Tu veux rester avec Monsieur.
— Jusqu'à la mort.
— Pauvre enfant ! c'est bien long! Quoi! enchaîner ainsi tout ton avenir!
— L'avenir, monsieur, qui sait? c'est peut-être une heure. Quelque jeune que nous soyons, avons-nous un avenir?
— Quelle pensée à ton âge et dans un pareil moment!
LESSEGRETS D'UNE SORCIÈRE 113
Le duc de Beaufort éleva son verre et se mit à crier : à la santé du bel Olivier!
— A quand ta première maîtresse, Olivier?
— Quand elle voudra, monseigneur.
— Es-tu déjà amoureux?
— Monseigneur, ne parlons pas si haut de mes amours. ^
— As-tu donc des amours?
— Monseigneur, j'ai un cœur et je n'ai pas eude mère. Ce bel enfant prononça ces mots avec une expression
déchirante, chacun se sentit ému.
— Ventre saintrgris! comme disait mon aïeul, s'écria le -duc de Beaufort, si j'étais femme, j'adorerais ce marmouset-là, et je voudrais lui broder sa première écharpe.
Monsieur se retourna vers son page et lui demanda à boire.
— Petit, tu m'as oublié.
— Moi, monseigneur? J'oublierais plutôt de vivre, mais c'est que je pensais.
— A cet âge on pense toujours, dit le duc d'Enghien.
— Monseigneur, ôtes-vous donc beaucoup plus âgé que moi!
Le reste du souper se passa en propos bien plus gais et en libations si fréquentes, que la plupart des convives eurent toutes les peines du monde à regagner leur lit. Monsieur se sentit tellement échauffé qu'il refusa de se coucher, et se mit à courir dans le château,
suivi d'Olivier seulement. L'enfant écartait les autres domestiques, ne voulant point souffrir que le prince fût vu daqs un état semblable. Quant àjui, il n'avait pas môme soupe. Arrivé à la galerie supérieure, Gaston aperçut un lit de camp, dressé pour le gardien des tableaux, et se jeta dessus.
— Monseigneur, dit Olivier, si vous descendiez & votre chambre. *
— Non, j'aime mieux rester ici. Causons.
— Quelqu'un pourrait venir, nous serions mieux chez Votre Altesse Royale.
— le suis bien eu cette galerie, il y a plus d'air.
— Au moins, monsieur, ne vous couchez pas sur ce pliant, il n'est pas fait pour vous.
— Il est fait pour moi et je le veux. Viens ici, petit Olivier, et réponds-moi. Tu as dit d'un ton si touchant : je n'ai jamais connu ma mère! que cela m'a été au cœur. Tu ne Tas donc pas connue?
— Monsieur le sait bien.
— Non, je ne le sais pas, répondit le prince, avec l'insistance d'un homme ivre, il faut me le dire tout de suite.
— Monseigneur, il est bien tard pour vous répéter une histoire qui vous est connue.
— Je te dis que je ne m'en souviens plus, si je la sais, et je veux que tu me la répètes.
— Vous n'avez pas pitié du pauvre Olivier, mon cher maître.
L'enfant se mit à pleurer, Le prince s'en aperçut, et comme les ivrognes sont ordinairement fort tendres, il pleura aussi.
— C'est bien, c'est bien, mon fils, Tiens ici que je t'embrasse, et conte-moi tes peines, je te promets de te les ôter. Voyons où es-tu né?
— Je ne l'ai jamais appris, monseigneur.
— Qui t'a élevé!
— Une vieille femme et un homme très-méchant. -Où cela?
— Loin de Paris, mais j'ignore le nom du pays. Je ne me rapelle que celui de la maison, la Courtaudière.
— Comment, tu étais dans un pays dont on te cachait le nom?
~ Je ne sortais jamais de l'enclos et je ne voyais personne, monsieur, qui eût pu me l'apprendre?
— La vieille femme, comment s'appelait-eile?
— Julie.
— Et l'homme méchant?
— Monsieur.
— Gomment Monsieur?
— Oui, monsieur, tout court, comme Votre Altesse Royale.
— Quel bélître! Ce n'était pas moi cependant. Jusqu'à quel âge es-tu resté là?
— Jusqu'au moment où je suis entré dans la maison de Monsieur.
— Ah! oui; je me souviens! Et qui t'a fait entrer chez moi?
— M. le cardinal, par la recommandation de madame la duchesse de Nemours.
— C'est vrai. Voyez un peu combien j'avais oublié tout cela! Ah! ça, il y a une chose que je n'ai pas oubliée, dont je me souviens à merveille, au contraire, et qui m'a toujours étonné. Le cardinal t'aime beaucoup?
— Je le crois, monsieur, du moins Son Éminence me témoigne une grande bonté.
— Pourquoi diable! alors, puisqu'elle t'aime tant, t'a-t-elle mis chez moi, qu'elle ne peut souffrir.
— Ah! pour cela, monsieur, je ne me l'explique point, j'y ai pensé souvent.
— Tu l'as vu aujourd'hui, ce cardinal de malheur?
— Monsieur! interrompit Olivier d'une voix suppliante.
— Et que veux-tu qu'il me fasse! il me renvoie à Blois, il n'en peut pas davantage. Tu l'as vu?
— Oui, monsieur. Il a été plus affectueux encore que de coutume. Il m'a parlé de sa fin qu'il croit prochaine, le pauvre seigneur! et m'a dit que j'aurais un sort brillant quand il n'y serait plus. Il m'a ordonné de lui écrire de Blois et de ne pas manquer d'aller au Palais-Cardinal, avant d'y retourner.
Le prince s'était étendu, pendant que le jeune homme parlait; le sommeil le gagnait peu à peu.
— Continue toujours, petit, murmura-t-il, je t'entends.
Mais ayant quelques secondes écoulées il était endormi.
Olivier s'assit tranquillement sur une banquette, à côté de son maître, qu'il eut soin d'abord de bien envelopper dans son manteau, puis il se mit à penser, à rêver comme révent les âmes de cet âge et de ce caractère, surtout lorsqu'elles n'ont connu du monde que la souffrance. Il se rappela son enfance presque abandonnée, et pourtant le souvenir des lieux qu'il avait habités lui fit venir les larmes aux yeux. Le petit ruisseau serpentant dans la prairie, devant la maison, les pâquerettes fleuries dont il composait de3 bouquets pour la Vierge, le joli oiseau qu'il avait élevé et qui chantait sa chanson le matin dans sa cage, le chien qui partageait ses jeux, tout cela composait déjà un passé enfui, que cette âme poétique embellissait des mille couleurs du regret.
Il rêvait aussi des espérances nouvelles, son cœur battait au souvenir des belles dames qu'il avait vues. Mademoiselle de Gondé, la charmante princesse qui devint plus tard madame de Longueville, occupait son imagination et son cœur. Il eût pu dire comme Ruy- Blas :
Moi, pauvre ver luisant, amoureux d'une étoile.
Il n'avait pas soupe, nous le savons, mais il n'y soni. 7.
geait guère. Il veillait en même temps sur le sommeil de sou maître, il écoutait tous les bruits, tremblant qu'on ne les surprit ainsi, dans ce lieu si peut fait pour servir de chambre à coucher au premier prince de la famille royale.
Il entendit bientôt parler, et des pas qui s'approchaient, la voix du duc de Beaufort dominant les autres, car il était entouré d'une grande suite'de gens.
— Mon Dieu! pensa-t-ii, comment faire?
Il cherchait à dissimuler H. Gaston en le couvrant d'une grande toile qui se trouvait là par terre, pour entourer les tableaux, il ne le voulut point souflrir, et se mit à maugréer en le repoussant de toutes ses forces. Le duc de Beaufort le surprit dans cette occupa* tion.
— Que fais-tu là, petit Olivier?
Monseigneur, je... monseigneur... c'est Monsieur.
— Ah! oui, je devine, il s'est endormi là, comme les autres sous la table, le ne comprends pas qu'on soit si facile à abattre. Nous ne pouvons laisser Monsieur ici, mon appartement est au bout de cette galerie, nous allons l'y transporter.
— Si Monsieur se réveille,
— Il sera charmé de notre compagnie, sois tranquille. Il dormira mieux chez moi que chez lui. D'ailleurs je préfère Py garder, c'est plus sûr.
— Monseigneur, Monsieur a ses domestiques, reprit le page offensé.
— n a toi, il a Fontrailles, il en a deux ou trois autres très-déyoués, ce qui reste appartient au cardinal, je t'en réponds. Allons, ajouta-t-il, s'adressant à ceux qui le suivaient, prenez Monsieur bien doucement et emportons-le.
— Monsieur aura besoin de moi peut-être, je demande à monseigneuf la permission de le suivre.
— Écoute, petit, tu m'as l'air harassé de fatigue, Monsiçur va dormir jusqu'à demain matin du sommeil du juste, je n'ai point de lit à te prêter, prends celui-ci, repose-toi. Je te donne ma parole de gentilhomme que, $11 se réveille, je te ferai appeler sur-le-champ.
— Hais, monseigneur, je ne quitte jamais Monsieur, je couche à sa porte. Je le ferai comme de coutume, je n'embarrasserai point, permettez-moi...
— Non, te dis-je, à ton âge, il faut dormir.
Et le prenant dans ses bras, comme une nourrice enlève son poupon, il retendit à la place que son maître venait de quitter, il le couvrit soigneusement du manteau du prince, lui cacha les jambes avec la toile et lui dit :
— Restez ici, monsieur de Serrac, et attendez-y les ordres de Son Altesse Royale, je lui rendrai compte de yotre soumission.
L'enfant n'osa résister, et puis il était bien las! & cet Age, le sommeil est le premier des besoins. 11 ne fut pas plutôt couché que ses yeux se fermèrent et cependant il murmurait encore :
— Si Monseigneur m'appelle, on me préviendra, on me Ta promis.
Le duc de Beaufort, très-jeune aussi à cette époque, était d'une beauté et d'une force remarquables. Il supportait sans faiblir le vin et les orgies. Il donna- son propre lit à Gaston, se sentant capable de veiller toute la nuit et de boire encore, sans que sa tête en fût ni plus lourde, ni plus troublée.
— En vérité, ce petit Olivier est une charmante créature, dit-il, au premier de ses écuyers. Laissons-le se reposer pendant que Monsieur... Qu'il leur faut donc peu de chose à ces princes-là! Le sang d'Henri 1Y ne s'est-il donc transmis à ses enfants que par le côté bâtard. Ah! si j'avais été le fils de Marie de Médicis!
Il prenait de temps en temps au prince des bouffées d'ambition. Il se figurait un avenir de puissance, auquel il croyait presque avoir des droits. Le duc de Beaufort était brave comme son aïeul, il avait de plus que lui une franchise à toute épreuve. Mais la nature lui avait refusé l'intelligence, surtout le don de la parole ! Il ne manquait pas d'une certaine justesse d'idées, seulement il lui était impossible de les exprimer. Il tremblait, il perdait la tête aussitôt qu'on Pécoutait, et alors débitait les choses les plus étranges. Si H. de Beaufort eût pu prendre l'esprit de son oncle Gaston il eût dominé son siècle, malheureusement pour lui ces ortea d'échanges ne tout pas possibles. Il mena une
vie agitée et romanesque qu'il termina par une mort plus romanesque encore.
Monsieur dormit en effet, sans faire un mouvement, trois bonnes heures. Le duc de Beaufort s'était établi près de son lit, avec une table chargée de bouteilles et continuait le souper interrompu pour les autres par la fatigue. Gaston ouvrit les yeux et se montra trèssurpris de se trouver là, ne se souvenant plus de ce qui s'était passé.
— Où suis-je? demanda-t-il, en se frottant les yeux. Ah ! voilà mon beau neveu de Beaufort en train de bien faire. Ah ça ! nous ne sommes plus dans la grande salle. - Que signifie cela?
Lorsque Monsieur appelait les enfants du duc de Vendôme mon neveu, c'est qu'il était d'une humeur délicieuse! Le duc de Beaufort le savait bien, aussi s'en montra-t-il très-reconnaissant.
— Cela signifie, monsieur, que Votre Altesse Royale avait sommeil et qu'elle a daigné accepter mon lit? .
— C'est bien! j'entends. Et où est Olivier?
— 11 dort. Le pauvre enfant n'y voulait point consentir, dans la crainte que Monsieur ne l'appelât ? Enfin je l'ai couché de force, en lui promettant de l'envoyer chercher dès que Monsieur aurait besoin de lui!
— Faites-le appeler, je vous prie, je veux l'envoyer chez moi, savoir ce que font mes gentilshommes.
M. de Beaufort fit signe à un des officiers présents de courir h la galerie et d'en ramener le page. 11 s'y rendit
aussitôt et aperçut l'enfant à la môme place où on Payait laissé, roulé dans le manteau de son maître, bien reconnaissable et bien connu à cause d'un gros diamant qui lui servait d'agrafe, et il étincelait sur l'épaule du jeune homme, le manteau étant replié deux fois. L'écuyer de M. de Beaufort toucha Olivier au bras, en l'appelant, celui-ci ne remua point.
— Les enfants ont le sommeil très-dur, pensa-t-il.
Il le toucha de nouveau, un peu plus fortement, en répétant :
— Hé! hé! Olivier de Serrac! debout! Son Altesse Royale vous demande.
Même silence et même immobilité. Il en fut saisi d'étonnement.
— Il est peut-être malade, ce pauvre petit, ajoutat-il, en approchant la lumière, le voilà bien pâle!
IL s'approcha tout à fait, releva un peu le manteau pourpre, si hermétiquement croisé sur le corps froid de l'enfant et poussa un cri d'horreur. Olivier, baigné dans son sang, avait un poignard enfoncé jusqu'à la garde dans sa poitrine !
~ Mon Dieu! mon Dieu! ils ont assassiné cet orphelin, que le ciel les prenne en pitié !
Et sans réfléchir davantage, il chargea le beau cadavre sur ses épaules et l'emporta. En entrant chez H. de Beaufort, où il n'arriva que couvert du sang de cette créature innocente, il le déposa aux pieds des princes, en répétant :
wnm
— Justice, Monsieur, justice ! voilà votre joli page, et l'état où on Fa réduit.
Monsieur, qui sommeillait encore un peu, se releva sur son séant, en poussant un cri d'effroi et de colère, le duc de Beaufort, excité par ses nombreuses libations, se jeta impétueusement sur ce malheureux jeune homme et, le prenant dans ses bras, il le posa doucement sur un autre lit qu'on avait dressé pour luimême, à côté de celui de Monsieur.
— Un médecin ! un médecin ! dit-il, il n'est peut-être qu'évanoui, on peut le sauver encore ! appelez le médecin du cardinal , il doit y en avoir un ici pour ses gens au moins.
— Appelez Fontrailles, dit Monsieur, il se connaît en blessures, qu'il vienne ici vite. Qu'on n'ébruite pas cet événement et que pas un des gens de la maison ne pénètre en cette chambre tant que nous y serons.
Pendant ce temps le duc de Beaufort, aidé de ses gentilshommes, était avec précaution les habits du pauvre Olivier, sa tête inerte, pâle, mais belle à ravir, retombait sur sa poitrine, dès qu'on ne la soutenait pas; ses yeux fermés, ses traits calmes, ressemblaient à un superbe marbre antique. Il était mort sans souffrir, sans se réveillet. On n'osa pas arracher le poignard, avant de voir s'il vivait encore, bien qu'on ne pût guère en conserver l'espérance. Son cœur ne battait plus, son pouls était muet, ses longs cheveux inondaient ses joues, et baignaient dans le sang.
— Mon pauvre Olivier! dit Monsieur, les yeux fixés sur sa blessure, mon pauvre enfant! qui me l'a tué! qu'avait-il fait à qui que ce fût au monde? Qui pouvait être l'ennemi de cet aoge?
— Monsieur, répondit un gentilhomme, qui venait d'entrer, il était couvert de votre manteau?
— C'est vrai, ajouta le duc, je l'en avais entouré moi-môme.
— Il était entouré de mon manteau! Voici qui prend bien une autre tournure! il est mort à ma place, sans doute, Tinnocent Olivier, c'est moi qu'on a cru frapper, sa poitrine fidèle a reçu le coup.
— Ah! Monsieur! sous son toit, le cardinal est-il bien capable d'une semblable infamie! demanda un des seigneurs présents.
— Le cardinal a des agents qui le servent souvent plus qu'il ne le voudrait, ou du moins qu'il s'arrange de manière à désavouer en cas d'échec. Il en sera de môme dans cette circonstance, j'en suis sûr. Occuponsnous d'abord de sauver Olivier, si cela est possible, nous verrons après ce qui nous reste à faire vis-à-vis des ennemis déclarés et des ennemis qui se cachent. Voici Fontrailies.
— Quoi! monseigneur, s'écria celui-ci en entrant, quoi! ce pauvre Olivier... cela est-il bien possible?
— Regarde, examine, Fontrailies, le voilà. Fontrailies mit la main sur la poitrine du page,
écouta, tàta le pouls, touciia fortement les membres,
pour y rappeler la sensibilité; il attendit quelques secondes. .
— Tout est inutile, dit-il enfin, il est mort, son corps commence à se refroidir.
Cette sentence fut accueillie par un silence morne, et, parmi tous ces hommes de guerre, il n'en était pas un seul qui ne sentit une larme trembler à sa paupière. Quant à Monsieur, il n'y fit pas tant de façon, cachant son visage dans ses oreillers :
— Mon pauvre page, dit-il, mon pauvre Olivier, qui m'aimait tant! mort! mort pour moi! dit-il en sanglotant.
— Monsieur, ce n'est pas le moment de pleurer, il faut que cette mort soit vengée, et c'est à Votre Altesse Royale à le faire, reprit M. de Beaufort. Fontrailles, arrache ce poignard, auquel nous n'avons pas osé toucher, apporte-le par ici, que nous l'examinions.
Puylaurens arracha l'arme avec beaucoup de peine; elle s'était fixée entre deux côtes et n'en voulait point sortir. Il la remit au duc, qui l'essuya d'abord, et en examina la poignée et la lame, avec le sang-froid d'un homme tout prêt à casser la tête à quelqu'un.
— Voici une inscription sur la lame, c'est difficile à lire, ah! il y a : Je Vawrait Oui, c'est déjà un indice, ce stylet a dû être commandé à une intention quelconque. Maintenant, le pommeau est en croix, comme les autres,, mais voici un écusson au bout. Un écusson
126 IBS SECRETS P'tJNE SORCIÈRE
de fille, en losange, ce n'est point une chanoinesse, le cordon manque. Les armoiries sont écrasées et effacées, il est impossible d'y rien voir. le ne m'explique pas cette étourderie d'abandonner son poignard.
— C'est une bravade, une bravade à mon adresse, dit Monsieur. Maintenant, si vous m'en croyez, nous repartirons pour Paris, à l'instant même, nous mettrons ce malheureux enfant dans mon carrosse, avec un prêtre, s'il en existe dans la maison de ce prêtre sans foi. S'il y a une justice dans le royaume, si le roi mon frère est autre chose qu'un esclave couronné, il me faut une vengeance éclatante. Et dusse je la prendre, si on me la refuse, moi aussi : Je l'aurai!
Les préparatifs de départ furent bientôt terminés ; avant de quitter Rueil, on interrogea la sentinelle de l'escalier, près de laquelle l'assassin avait dû nécessairement passer, à moins qu'il ne* se fût évanoui en fumée. Elle assura n'avoir aperçu qu'une femme, laquelle lui avait donné le mot d'ordre, comme un habitaut de la maison, et était descendue, sans montrer ni trouble, ni empressement.
— Je connaissais la présence de Monsieur dans la galerie, ajouta le garde, et j'aurais arrêté toute personne suspecte.
La sentinelle était-elle gagnée? disait-elle vrai? C'est ce qu'il était difficile de savoir ; on se mit donc en route, au pas, comme il convient à une marche funèbre, les torches allumées, les mantelets du carrosse baissés.
Le cortège entra ainsi dans Paris, les princes à cheval auprès de ce char mortuaire.
— Au Palais-Cardinal, messieurs! s'écria Beaufort. La renommée apprit bien vite à Son Eminence quelle
visite elle allait recevoir.
LIS ADÎEUX ,
Cependant Jacques était resté de longues heures dans la chambre de Radegonde, sans avoir vu personne, sans qu'on fût venu lui donner des nouvelles de ce qui se passait au château. Sans la présence de Gournay, qui le retenait à force de raisonnements et de prières, il eût déjà essayé vingt fois de sortir, et se fût livré à ses ennemis. La nuit était passée, les rayons du jour tombaient d'aplomb par la fenêtre, M. de Haulevrier l'entr'ouvrit, pour respirer l'air frais du matin; il regarda un instant le ciel, admira le réveil splendide de la nature, écouta les premiers chants des oiseaux, voltigeant dans le feuillage, et se sentit un peu plus tranquille.
— Qhf si je pouvais la voir! pensa-t-il, si je pouvais errer avec elle là-bas, sousces belles allées qui nous ont abrités si souvent! Tout est-il donc fini entre nous?
— Monsieur, il ne faut jamais désespérer, et je crois surtout qu'en ce moment, notre devoir est de pensera
vivre, sauf à savoir ensuite ce que nous ferons de la vie.
— Gournay, lu n'es pas menacé de perdre Isabelle I
— Non, monsieur, mais je suis menacé de perdre mon cou, ce qui m'intéresse tout autant, fe ne vous le cache pas.
— Il était plus de midi avant que personne ait paru, l'impatience de Jacques devenait de la colère, et bientôt Gournay commença à douter de sa puissance à le retenir. Au coup de l'angelus, Radegonde entra.
— Enfin ! s'écria Jacques.
— Oui, enfin, répondit-elle, j'ai bien tardé, en effet. Mais hélas! j'apporte de tristes nouvelles.
— Isabelle?... demanda- t-il avec anxiété.
— Elle viendra elle-même ce soir.
— Et que m'importent alors les tristes nouvelles, puisque je la verrai.
— Môme la mort de madame Saulieu, dont les bontés pour vous se sont produites jusqu'au dernier moment.
— Quoi ! madame de Saulieu...
— N'a plus que bien peu d'heures à vivre. Ce n'est pas tout encore.
— Qu'y a-t-il de plus?
— Le château est rempli des gens de Son Éminence, ils y doivent rester pour en prendre possession, c'està-dife pour y tenir garnison quelques semaines, afin de vous saisir si vous paraissiez. Comment vous sauver à présent!
— Je ne me sauverai point, je resterai ici, dans cette chambre, autant qu'eux. A ton âge, Radegonde, on n'en médira pas.
— Ce n'est pas tout encore!
— Eh! mon Dieu! que vas- tu m'apprendre? Je suis préparé à tout.
— Mademoiselle tous en instruira elle-même. Qu'elle est malheureuse, cet ange du ciel! tout l'accable à la fois. Quel courage il lui faut pour y résister! maintenant je suis venue quelques minutes, pour vous donner de la nourriture et calmer votre impatience, que je conçois. Il me faut vous quitter, mon absence serait remarquée. Gardez-vous de vous montrer, si vous tenez à la vie et si vous ne voûtez pas nous perdre tous. Priez Dieu, pour qu'il vous console.
Elle déposa sur la table ce qu'elle avait pu se procurer à l'office sans élever de soupçons, puis elle remonta près de la marquise, qui l'avait déjà demandée trois fois. Vers deux heures les jeunes gens entendirent tinter tristement la cloche de la chapelle, elle sonnait l'agonie de la meilleure des femmes, de celle qui dans toute son existence, n'avait jamais fait que du bien à tous. Un sentiment religieux et un regret sincère les saisirent. Ils s'agenouillèrent et s'unirent d'intention à ceux qui parlaient à Dieu de cette âme sainte. Elle allait quitter ce monde pour un monde meilleur, ce n'était point elle qu'on devait plaindre.
— Ah! dit H. de Haulevrier, le cœur brisé, en
songeant à la douleur d'Isabelle, elle eût été pour moi une si bonne mère!
La cloche tintait toujours.
— Ce glas dure bien longtemps! comme elle souffre avant de mourir, cette chère mère ! Isabelle est là près de son chevet. Que ne puis-je prendre la moitié de son affliction!
Le glas s'arrêta, on entendit le bruit de l'étendard placé sur la plus haute tour et dont les plis s'enroulaient à la hampe, au moment où on allait le descendre, en signe de deuil. Un maître-d'hôtel avait déjà crié, selon les anciens usages, observés scrupuleusement dans cette maison :
— La dame et maîtresse de ce château, bourg et dépendances de ce marquisat de Saulieu est maintenant madame Isabelle de Saulieu, marquise deFouquerolles; tous lui doivent obéissance.
— Si je le permets ! murmura sa tante, eh serrant sa main contre sa poitrine, c'est ce que nous verrons !
Les serviteurs en larmes venaient tour à tour à côté du lit de la marquise, la contempler une dernière fois et grier pour elle, près de sa dépouille mortelle.
— Les deux petites filles et leurs maris se tenaient debout à la tète, madame de Saulieu, presque cachée sous les rideaux, restait en face. Isabelle ne pleurait pas, elle n'avait plus de larmes. Tout ce qui s'était passé depuis la vieille lui semblât un songe.
Près de madame de Saulieu, un jeune garçon de
dix-sept axis environ regardait curieusement ce spectacle nouveau pour lui; ses traits n'exprimaient ni émotion, ni sympathie. 11 ne parlait à personne, nul ne s'occupait de lui, c'était un étranger pour tous» H. de Ravière seul paraissait le connaître et lui adressait de temps en temps un signe, qu'il ne comprenait point, ou qu'il ne se souciait pas de comprendre.
Quand la cérémonie des adieux fût terminée, la famille resta seule.
Madame de Saulieu avait remis son masque, elle s'avança vers Isabelle.
— Madame! lui dit-elle, je dois partir maintenant, ma mission est terminée. Vous n'oublierez pas plus que moi, je suppose, ce qui s'est paseé cette nuit. Lorsque vous aura besoin de moi, adresses une lettre à madame de Villers, au couvent des Ursulines, à Ghaillot, elle me parviendra. Je laisse ici des hommes à moi, selon l'ordre que j'en ai reçu. le serais bien .malheureuse si une désobéissance de' votre part amenait encore un malheur sur cette maison, c'est à vous d'y veiller. Adieu!
Et cette femmequitta l'œil sec le cadavre de sa mère, à peine refroidi, qui était morte sans l'embrasser!
— Madame! dit le marquis de Fouquerolles, lorsqu'elle fut partie, j'espère bien que vous n'ecrires jamais au couvent des Ursulines de Chaillot.
Le chapelain et madame Legrand s'établirent près des
restes de la marquise, avec toutes les femmes, de la maison, pour faire la veille des morts.
Les jeunes époux exigèrent de leurs femmes qu'elles prissent un peu de repos.
Isabelle consentit à suivre M. de Fouquerolles, elle ne voulait pas descendre à son insu vers Jacques. Il lui semblait horrible de manquer de confiance envers celui qu'elle venait d'accepter pour maître, pour compagnon de sa vie.
— Monsieur, lui dit-elle, lorsqu'ils furent seuls, nous ne sommes point en un jour de noces et de joie, bien que nous ne soyons unis que depuis hier. Nous nous connaissons de longue date, vous savez assez que je suis incapable de vous tromper, pour ne pas le craindre ; permettez-moi d'entrer une heure dans la chambre deRadegonde, et permettez-moi ensuite de rester seule chez moi, au moins jusqu'à ce que nous ayons rendu les derniers devoirs à mon aïeule. Je vais remplir un devoir douloureux, je vais passer un des moments les plus pénibles de ma vie, j'ai besoin de toute ma force, de tout mon courage pour cette épreuve. Comptez sur moi, monsieur, je ne vous manquerai jamais.
M. de Fouquerolles était amoureux et jaloux, mais H. de Fouquerolles ne voulait pas, en des circonstances semblables, blesser le cœur de sa femme, et se l'aliéner à jamais peut-être. Il la laissa libre et lui accorda tout ce qu'elle demandait.
Elle descendit donc, plus morte que vive, et Jacques la vit entrer au moment où il ne l'attendait plus.
— Ah! mon Isabelle! s'écria-t-il en se précipitant vers elle.
— Jacques... monsieur... murmura-t-elle. Et elle le repoussait doucement.
— J'ai cru ne plus vous revoir, et j'en serais mort, ma bien-aimée.
— Vous savgs le malheur qui m'a frappée, continuât-elle, toujours froide et sérieuse.
— Je le sais.
— Hais vous ne savez pas tout encore, c'est à moi qu'il est réservé de vous l'apprendre. Àh ! ne me regardez pas ainsi, car je n'en aurais pas la force. Jacques! mon pauvre Jacques!
Elle se mit à pleurer, ses larmes la soulagèrent.
— Hélas! j'ai donc été maudite dès ma naissance, depuis que je vis je souffre, et toujours par ceux qui tenaient mon bonheur en leurs mains. Maintenant, je n'ai plus rien à attendre ici-bas, mes espérances sont envolées, mon sort est fixé, j'ai dû obéir à ma grand'mèresur le lit de mort, je suis mariée.
M. de Haulevrier ne répondit rien, ne fit pas un geste, pas un mouvement, il semblait changé en statue.
Isabelle lui prit la main, ses larmes tombaient une à une sur ces deux mains unies par l'amour et séparées par le devoir.
— Pardonnez-moi, mon ami, car je suis la première victime, car je serai plus malheureuse que tous, dans cette union que je déteste; vous restez libre, vous n'avez à cacher ni vos pleurs, ni vos regrets. Vous pouvez essayer de guérir Votre cœur : vous en avez les moyens, la possibilité, je ne pourrai, moi, que me taire et louer Dieu de vous avoir Oté cette immense douleur d'un amour sans espoir.
— Isabelle ! et vous y avez consenti !...
— Mon ami, c'était une dette d'honneur, c'était la dette de notre nom, contractée par mon père, pour sauver celle... môme à vous je ne dois point révéler ce secret. Qu'eussiez-vous fait à ma place? Vous eussiei acquitté la dette, et moi, j'aurais dit ce que vous allez me dire : Jacques, vous avez bien fait.
— Elle me l'avait prédit! s'écria le malheureux jeune homme, en frappant sa tète, que je serais forcé de vous admirer encore.
— Je ne sais ce que vous voulez dire, Jacques; mais depuis deux jours il se passe autour de moi tant de choses merveilleuses, que je comprends et crois tout. J'ai vu mourir ma pauvre grand'mère dans les circonstances les plus incroyables. J'ai vu des spectres évoqués autour de son lit, j'ai vu M. de Ravière accourir, lui qui venait de partir à peine, amenant un jeune homme étranger, dont ma grand'mère seule a su le nom et l'origine, et qu'elle a fait placer au milieu de nous. J'ai tu tout cela, je peux tout croire.
— Ob! ouï, il faut tout croire puisqu'Isabelle de Saulieu a pu abandonner celui qui reçut sa foi. Oui, il faut que toutes les impossibilités soient possibles, puisqu'il s'est trouvé des nécessités assez impérieuses pour la rendre parjure. A présent je douterais de moi-même, je douterais de Dieu, qui a permis une telle action.
— Ne doutez pas de Dieu, Jacques; priez-le, au contraire, lui seul vous donnera la force de supporter vos douleurs. Nous allons nous séparer aujourd'hui, nous ne nous reverrons que dans l'éternité. Je ne manquerai point volontairement au serment que j'ai prononcé devant mon aïeule sur le bord.de sa tombe. Je resterai l'épouse irréprochable de celui que j'ai accepté. Je n'ai plus de droits à votre amour, mais je veux conserver votre estime, je ne vous reverrai jamais ; si nous nous revoyions, nous aurions trop de luttes, trop de combats à livrer, fuyons les tentations, vivons honnêtement, dans la crainte du Seigneur et dans l'approbation du monde, nous nous réunirons ensuite là-haut, pour ne plus nous quitter.
— Ah! partons donc ensemble alors, et de suite s'il se peut, car je sens que pour moi, mon exil ici-bas ne durera pas longtemps.
— Notre sûreté personnelle est, à présent, la seule chose qui m'occupe. J'espère parvenir à vous sauver. Restez ici quelques jours, Radegoude se contentera du cabinet, j'avouerai à H. de Fouquerolles votre présence ici, il m'aidera à trouver le moyen de tromper les es*
pions qu'on nous a laissés. Je n'ai pas d'amour pour lui, mais je rends justice à ses qualités généreuses, il est incapable d'une mauvaise action.
— Et que m'importe! je veux me livrer, au contraire, j'en veux finir ainsi avec la vie, ce fardeau désormais inutile à celui qui n'a plus d'avenir à y placer.
— Jacques! Jacques! croyez- vous donc que je ne vous aime plus? Votre vie n'est-elle pas ma vie? Votre gloire n'est-elle pas ma gloire? Ayez pitié de moi, si vous n'avez pas pitié de vous. Adieu, l'heure s'écoule, il faut partir; adieu, mon premier, mon unique amour. Soyez heureux, soyez grand. Oubliez-moi, puisqu'il faut m'oublier, afin de ne plus souffrir.
— Vous m'oublierez donc, vous?
— Moi! vous oublier, mon Dieu! ah! je ne me souviendrai que trop.
— Madame, dit Radegonde, qui s'était tenue avec Gournay dans le cabinet voisin, pendant cette conversation, madame, pardonnez-moi, mais il est temps de rentrer; on s'apercevrait de votre absence, on vous chercherait.
— Tu as raison, Radegonde, hélas! tu n'as que trop raison, je ne suis plus libre. Adieu, Jacques, adieu encore, adieu toujours !
Par un mouvement spontané, ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre; ce premier et suprême embrassement résumait tout le bonheur de leur vie. Ils restèrent ainsi quelques instants, confondant leurs larmes,
sans que leurs lèvres se touchassent, chastes et purs jusque dans leurs regrets.