‹ Les secrets d'une sorcièreChapitre 11 sur 43 · PRESSENTIMENTS · texte numérisé non relu

PRESSENTIMENTS

La personne qui entrait était un homme âgé, de haute taille, à barbe blanche, mais (Tune vigueur peu commune. Il secoua son chapeau couvort de pluie; jeta son manteau sur un escabeau, et dit à Ryna d'un air de bonne humeur.

— Vous auriez bien dû me prêter votre manche à balai du sabbat pour me rendre jusqu'ici. Quand ou donne de tendres rendez-vous à nos âges et après plus de trente ans de connaissance, il faudrait mieux choisir son temps, ce me semble.

— Soyez le bienvenu, répondit-elle, par tous les

temps; croyez- vous que nos autres amis se laissent effrayer, et que la réunion ne puisse avoir lieu cette nuit.

— Ah ! nous ne sommes pas seuls, je ne m'en étais pas aperçu. Quel est ce jeune cadet?

— Un néophyte de la science ; il est venu me trouver pour connaître 6on avenir.

— Il ne pouvait pas mieux s'adresser, vous êtes la correspondante du destin. Et lui avez- vous prédit beaucoup de bonheur?

— Demandez-le lui.

— Êtes- vous content de votre horoscope ?

— Que vous importe? Adieu, madame.

Il passa fièrement près du vieillard, qu'il toisa des pieds à la tète, toucha à peine le bord de son chapeau, croisa son manteau sur sa poitrine et sortit aussi tranquillement que s'il eût fait le plus beau temps du ' monde. On entendit le bruit de ses pas sur la terre et dans les flaques d'eau, pUis tout à coup on ne les entendit plus.

— Vrai gibier de potence! dit le vieillard en le regardant partir.

— Je n'aime point cet enfant, mon ami, je ne sais qui il est, mais il y a en lui quelque chose qui me repousse. Depuis qu'il est rentré chez moi, j'éprouve un malaise indéfinissable, qui me fait prévoir un malheur.

— Et quel malheur pouvez-vous craindre, vous, Ryna?

— Pour moi, oh ! rien. J'ai tout éprouvé, mais pour lui!

— Il est heureux, il est tranquille, il est aimé de tous, il a la plus haute protection du royaume, rien à craindre, vous dis-je. Vous vivez de chimères.

— Et moi je vous dis qu'il y a dans la destinée de celui qui s'en va une étoile dominatrice de la mienne et de celle qui pour moi est le seul astre du firmament. Je l'ai vue.

-Folie!

— Depuis quand traitez- vous ma science de folie, Georgio? Avez-vous donc perdu la mémoire?

— Non, non, ne me rappelez rien, ne parlons pas du passé. Au présent, s'il vous plaît. Avez-vous des nouvelles !

— Tout à l'heure.

— Lesquelles?

— Le marché a été conclu, accepté, payé, le tout avec une audace inouïe, en présence de celui que vous savez, plus audacieux même que tous les audacieux possibles.

— - Nous devons nous attendre à tout alors.

— Et nous sommes prêts. Ah ! cet homme est un puissant génie, il sait tout, il devine tout, mais il ne sait pas encore assez jusqu'où peut aller la vengeance d'une femme, nous le lui apprendrons.

— 11 se connaît pourtant en vengeances.

— En vengeance brutale, oui, la vengeance du fort

contre le faible, la vengeance qui a des bourreaux et des soldats, mais la vengeance de la créature misérable contre la dominatrice, mais la patience qui mine sourdement, chaque jour, sans se révéler; mais la volonté qui devient si immense qu'aucun pouvoir ne peut la dompter, celle-là il l'ignore, et c'est moi qui la lui apprendrai.

— L'Italien a-t-il envoyé?

—Non.

— Ne nous trahit-il pas?

— Non, il me craint. Et d'ailleurs^ que pourrait-il trahir? Il ignore tout.

— Le temps empochera sans doute nos deux rêveurs de se montrer. Les expériences sont impossibles cette nuit, vous ne pourriez pas dresser le thème de nativité d'une puce.

— Ils viendront demain alors. Qu'importent ces instruments? L'essentiel est de les avoir tous prêts au jour désigné; d'ici là ils se croient astrologues; qu'est-ce que cela nous fait, si cela les amuse?

Un coup de tonnerre d'une violence épouvantable retentit en même temps que l'éclair; la foudre tomba sur un des grands arbres dont la maison était entourée et le mit en cendres. Les nerfs d'acier du vieillard ne bougèrent point, à peine fronça- 1- il le sourcil, mais Ryna jeta un cri horrible et tomba anéantie sur un siège. En même temps tous les hibous se mirent à chanter en battant des ailes, et les chats effarouchés sau-

taient après les murs, en poussant des miaulements désespérés; quant à Àsmodée, assis sur ses pattes de derrière, il hurlait d'une manière déplorable. On eût dit le vrai sabbat, dont Georgio avait parlé en entrant. Après quelques secondes, ces agitations se calmèrent, mais la grande lueur de l'arbre qui brûlait, malgré les torrents de pluie, illuminait tout ce paysage : c'était beau d'horreur et de poésie sauvage.

— Ceci n'est point bon, reprit, toujours avec le môme calme, ce vieillard singulier. Cet arbre n'est pas loin de votre logis, les flammèches peuvent arriver jusqu'ici et nous procurer un bûcher dont nous ne nous soucions guère.

— Ma maison a été bâtie en huit jours, avec une faible somme, si elle brûle on la reconstruira ailleurs. Et puis le vent ne souille pas de notre côté, il va comme une trombe vers cette grande prairie, l'herbe mouillée ne s'enflammera pas, l'arbre est isolé, rien n'est à craindre. Cette torche allumée par le feu du ciel nous éclaire admirablement, nous pourrions donner une fête à cette lueur, que vous en semble?

— Ma chère amie, vous avez là de vilains animaux, parfaitement mal élevés et insupportables. Ils hurlent pour un coup de tonnerre, comme si nous étions au moment du dernier jugement. Qu'avez-vous besoin de toute cette arche de Noé?

— Georgio, vous êtes bien toujours le môme, toujours l'ironique, le moqueur, l'insulteur en toutes choses.

— Et pourquoi changerais-je? Je ne vois pas ce que j'y gagnerais.

Ryna ne répondit point, elle se promenait dans la chambre, les bras croisés et les yeux au ciel. Une agitation fiévreuse la dominait, elle prononçait des mots sans suite, elle souffrait évidemment, et beaucoup.

— Georgio, dit-elle enfin en s'arrêtant devant lui, vous pouvez vous moquer de moi, si bon vous semble, mais je ne sais quel pressentiment me pousse, il faut que je parte, il faut que j'aille à Paris, que je le voie.

— Vous êtes plus folle que je ne le croyais.

— Oui, j'ai un cœur que vous n'avez pas, que vous n'avez jamais compris, que vous êtes incapable de comprendre. Je n'aime plus qu'un être au monde, mais je l'aime! ah! je l'aime de toute la force de mes autres affections réunies en lui seul. Mon épouvantable histoire m'a servi de leçon, j'ai fermé mon âme à tous les sentiments, hors à celui-là. Je suis inaccessible môme à la pitié. J'ai tant souffert! eh bien, cet être, mon idole, mon bonheur, cet être est menacé d'un danger quelconque, je le sais, j'en suis sûr, et je veux aller près de lui, je veux le défendre, le préserver, le... oh! non, non, je ne pense pas même que cela soit possible, pour le venger il faudrait que j'arrivasse trop tard, et cela ne sera pas, cela ne se peut pas.

Georgio la regardait avec une sorte de dédain. — Une pareille intelligence réduite à cet état, murmura-t-il.

— Je veux partir! je veux partir à l'instant.

— Je ne vous accompagnerai pas, il faut que je reste en ce pays, vous le savez.

— Qu'ai- je besoin de^ous? qu'ai- je besoin de personne? ne suis- je pas plus forte que tous?

'Elle s'approcha d'une plaque d'airain attachée à la muraille et frappa un coup sonore, dont le bruit retentit comme une grosse cloche. Un homme, jeune encore, à la mine intelligente, parut comme par enchantement à une petite porte, si artistement cachée que rien ne pouvait même la faire soupçonner.

— Ma litière, je veux partir.

La porte se referma sans bruit et sans peine.

— Attendez au moins la fin de l'orage!...

— Pas une heure, pas une minute. A Poitiers je trouverai une chaise de louage sans doute, je la prendrai pour arriver plus vite, dût-elle se briser en chemin.

— Quand reviendrez-vous?

— Que sais-je? quand je serai tranguille. Adieu! Deux mulets portant une litière se présentèrent à la

porte, guidés par le valet.

Ryna jeta un adieu à son compagnon, plaça auprès d'elle ses pistolets, dans sa poche une bourse bien garnie, et s'élança dans sa litière dont les rideaux se re* fermaient au moment où elle disait :

r- A Poitiers ! par le plus court et sm plus vite.

Page 1