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LE LENDEMAIN DES NOCES

Le château de Saulieu, plongé dans le deuil, offrait un coup d'œil étrange à qui aurait eu le loisir de l'observer.

Les domestiques affairés couraient du haut en bas de l'édifice, les uns pour les préparatifs de la cérémonie funèbre, les autres pour les arrangements du départ de leurs jeunes maltresses, car aussitôt après Penterrement de la marquise, les deux couples devaient se mettre en route pour Paris.

Radegonde, sentinelle vigilante, quittait le moins qu'il lui était possible sa chambre ou les environs, afin de dérober les prisonniers à toutes les recherches.

Madame Legrand, dont la tâche était terminée, avait, d'après le testament de la marquise, un asile assuré pour toute sa vie à Saulieu, et une pension digne de la magnificence de cette maison.

Madame d'Oston n'avait pas paru depuis la veille. Elle était heureuse, car son cœur et son devoir se trouvaient d'accord, elle aimait son mari, avec la tendresse et l'ingénuité de son urne. Le pacte qu'elle venait de faire était signé par sa volonté et les larmes que lui coûtait la mort de son aïeule lui semblaient moins amères, essuyées par une main chérie.

Isabelle, au contraire, enfermée dans son appartement, ne trouvait aucun adoucissement à ses vives douleurs. En quittant Jacques elle remonta près de sa grand'mère et resta agenouillée plus d'une heure à, prier à côté- du corps. Nul n'osa la déranger dans ce soin pieux.

M. de Fouquerolles se fatigua pourtant d'une si longue attente et il envoya madame Legrand prier son élève de lui permettre de la voir.

— 11 m'avait promis vingt-quatre heures de solitude, répondit la jeune marquise.

— Mon enfant, que votre douleur ne vous fasse point oublier vos nouveaux devoirs. 11 ne faut pas refuser à M. le marquis la permission qu'il demande, il ne le faut pas.

— Quoi ! pas môme libre de pleurer celle qui m'a élevée, celle qui fut si bonne et que je ne reverrai plus!

— Vous la pleurerez ensemble, cette nouvelle affection adoucira vos chagrins et vous rattachera à l'avenir. Ma fille, je vous en supplie, remontez chez vous, M. de Fouquerolles vous y rejoindra, ne le repoussez point.

— Allons ! puisqu'il le faut ! Aussi bien une explication est nécessaire, il vaut mieux qu'elle arrive plus promptement, vous pouvez avertir M. le marquis.

M. de Fouquerolles accueillit cette nouvelle avec une vive joie. Il vola plutôt qu'il ne courut à cette chambre, dont enfin l'entrée lui était ouverte, à lui qui l'a-

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vait tant rêvée, et son cœur battait à briser sa poitrine lorsqu'il en toucha la porte.

M. de Fouquerolles aimait sa cousine depuis l'enfance, il n'avait jamais désiré, dans ses jours d'ambition et de désirs, d'autre bonheur que celui d'être aimé d'elle et de devenir son mari. D'un caractère passionné, violent, jaloux jusqu'à la frénésie, il avait pourtant de nobles sentiments. Son ûme était généreuse et dévouée, sa parole d'une fermeté inébranlable et sa loyauté d'une certitude à défier même la calomnie, à cette époque cette qualité n'était point encore aussi indispensable qu'elle Test devenue de nos jours. On jouait un peu avec les vertus solides, et le courage effaçait tout. On ne louait personne d'être courageux, la nature des choses exigeait qu'on le fût, et nul n'y faisait défaut. Un gentilhomme devait être brave comme il portait le nom de ses pères et nul n'eût songé à l'en louer, pas plus que d'être venu au monde.

En entrant pour la première fois dans ce sanctuaire virginal, ses yeux se fixèreut avec respect sur tout ce qui l'entourait, sur l'image de la Vierge suspendue au chevet, sur les livres, le rouet, les fleurs flétries de la veille, les oiseaux abandonnés depuis le malheur et tristement perchés dans leurs cages oubliées. Il s'assit à côté de la fenêtre et attendit.

Isabelle parut bientôt, conduite par madameLegrand; ses yeux, gros de larmes, avaient de la peine à s'ouvrir, «m visage abattu indiquait une de ces désolations <jnj

brisent la vie et dont souvent ou peut mourir. Son mari alla au-devant d'elle.

— Vous voilà donc, ma cousine! dit-il, ivre de joie. 11 n'osait pas encore l'appeler sienne et le nom de

madame lui semblait bien dur à prononcer, il la nomma sa cousine, comme autrefois, à l'époque où elle n'était encore pour lui qu'une espérance.

— Oui, monsieur, répondit-elle désespérée, ne m'avez-vous pas fait appeler?

Ces mots percèrent le cœur du pauvre jeune homme et firent refouler sa joie bien loin dans son cœur. Elle ne venait que pour lui obéir, elle n'était point amenée par son désir à elle, mais par celui qu'il avait témoigné.

— Àh! murraura-t-il d'une voie déchirante, vous ne m'aimez pas!

Madame Legrand s'était retirée aussitôt après qu'elle eut introduit la jeune femme, ils étaient donc seuls.

Elle sentit qu'il fallait parler ; la résolution qu'elle avait prise de ne tromper en rien son mari, de ne pas feindre un amour qu'elle n'éprouvait pas, lui semblait bien difficile à exécuter, cependaut elle prit sur elle et s'y décida.

—Monsieur, commença- t-elle, vous me pardonnerez, je l'espère, le moment où je me trouve est horrible. La mort de ma mère suffit pour justifier mes larmes, mais ce n'est pas encore le plu3 grand sujet de mes douleurs. Veuillez vous asseoir, et écoutez-moi.

J4a volonté bien arrêtée donne un courage (t toute

épreuve, maintenant elle ne pleurait plus, elle ne craignait plus, la pensée d'un devoir accompli la rendait forte, elle continua.

— Notre union, arrêtée depuis que nous sommes au monde, devait être pour moi le comble du bonheur. Vous méritez si bien d'être aimé. Vous vous êtes toujours montré pour moi si plein de bonté et d'attention!

— C'est que je vous aime, Isabelle.

— Je sais que vous m'aimez ; je sais que vous êtes le plus noble des hommes, je sais que je devrais être mille fois glorieuse et ravie du lien qui m'unit à vous, mais...

— Mais?... Achevez, grand Dieu!

— Mais, si j'en suis fière, je n'en suis peut-être pas assez joyeuse... J'ai... j'ai d'autres idées... Si j'eusse été libre...

— Vous m'eussiez refusé, madame! Ah! que ne l'avez-vous dit hier ! Vous me torturez à présent, vous me forcez à accepter votre malheur, le mien. Quand d'un mot vous pouviez nous laisser la liberté de rompre, pourquoi avez-vous gardé le silence?

— Parce que ma grand'mère me l'a ordonné, parce que la malédiction de mon père et de ma mère était sur moi, si je désobéissais.

— Vous vous êtes sacrifiée...

— C'était une dette d'honneur, monsieur, c'était un serment prêté, c'était notre famille sauvée par la vôtre qui s'acquittait en ma personne. J'ai dû obéir, mais

aussi je dois vous parler franchement : je dois faire un appel à vos sentiments généreux, je dois vous prier de m'entendre, et vous supplier à genoux de me pardonner.

Elle s'inclina, en effet, devant son mari; il la releva d'un geste respectueux.

— Monsieur, je ne vous tromperai jamais, je n'ajouterai pas le remords à mes autres souffrances, car alors je n'aurais plus la force de les supporter. Ma conscience et l'appui de Dieu me soutiendront, au contraire, tant que je n'aurai pas de reproches à m'adresser. Vous allez lire dans mon cœur comme moi-môme, après vous m'accorderez toute votre confiance, car je vais vous avouer ce que nul être vivant ne saurait vous dire, puisque tous l'ignorent. J'en aimais... j'en aime un autre...

— Ah! n'achevez pas, madame, n'achevez pas. Si vous êtes coupable, si, guidée par un faux dévouement, vous avez pris mon nom pour ne m'apporter qu'un cœur flétri et une jeunesse effeuillée, je ne veux pas le savoir, je veux l'ignorer toujours. Je respecte trop celle qui doit être ma femme pour la traîner sur la claie de l'opinion. Vis-à-vis des autres nous serons ce que nous devrions être; mais devant Dieu et devant nous, il n'existe point de liens, point d'union, nous sommes des étrangers, des amis peut-être, rien de plus

.assurément. C'est aussi votre opinion, sans doute, madame.

— Je serai tout ce que vous exigerez que je sois, monsieur, je n'ai qu'à me soumettre. Cependant je ne puis me laisser accuser sans répondre, je ne puis accepter un jugement que je ne mérite pas. En vous avouant mon amour, j'ai le droit de vous demander de me crdire. Je suis innocente, monsieur, je le suis, et je vous le jurerai sur le cadavre de ma mère. J'ai donné mon cœur malgré moi, je l'ai laissé surprendre par je ne sais quelle fatalité, que je n'ai pas encore la force de maudire, c'est là ma seule faute, et s'il en était autrement, j'aurais préféré la mort à l'infamie.

M. de Fouquerolle respira.

— Ah ! dit-il, que le ciel soit louél Je puis donc vous estimer encore, vous aimer toujours.

— Je ne vous ai pas tout dit.

— Que me reste-t-il à apprendre? Achevez, achevez! je ne supporterais pas longtemps ce supplice.

— L'homme que j'aime a conspiré contre le cardinal, il est proscrit, il est en danger de mort, si on le retrouve; eh bien, moi, hier, au mépris des défenses et des craintes, je l'ai reçu ici, je lui ai donné asile, il est encore au château à l'heure où je vous parle.

— 11 est à Saulieu! vous l'avez vu!

— Je l'ai vu ce matin, c'est vrai, répliqua-t-elle, en joignant les mains et en baissant la tête, je l'ai vu, je ne puis le cacher.

— Vous osez me l'avouer ainsi!

t- Oui, j'ose vous l'avouer, parce que je puis vous *

regarder en face, parce que je l'ai vu pour lui dire que je ne le reverrais jamais; parce que j'ai renoncé à lui, parce que je suis maintenant toute à mes devoirs, toute à la soumission qui m'est imposée envers vous; enfin, parce que je n'en suis pas moins digne de vous par mes souffrances que si j'arrivais joyeuse et folle enfant à l'autel, comme ma sœur. Le nom que vous m'avez donné, je le porterai dignement et sans tache, jusqu'au moment où on l'inscrira sur ma tombe, et où Dieu m'en demandera compte au jour du jugement.

Le marquis ne répondit rien. Il resta quelque^ minutes la tête cachée dans ses mains, puis il se leva, fit plusieurs tours de chambre, en tordant ses moustaches, et, s'arrêtant devant Isabelle qui sanglotait, il lui dit :

— Quel a été votre but en m'avouant la présence de... de cette personne, madame? Avez-vous craint que je ne la découvrisse?

— Je vous l'ai dit, parce que je devais vous le dire, monsieur, et que désormais le devoir serjt le mobile de toutes mes actions.

— Et que comptez-vous que je fasse?

— Que vous le protégiez, monsieur; j'ai assez grande foi en votre noblesse d'âme, en votre générosité, pour être très-sûre que vous ne me refuserez pas.

M. de Fouquerolles recommença à se promener.

— Vous exigez beaucoup, madame, dit-il.

— Je n'exige rien, monsieur; je prie, je sollicite.

t62 LES SECRETS D'UNE SORCIÈRE

— Vous me croyez plus grand que je ne suis...

— Non, je vous crois ce que vous êtes, je vous crois capable des plus dignes actions, je vous crois un vrai chevalier sans peur et sans reproches.

— Écoutez-moi, Isabelle, continua-t-il avec une grande chaleur, écoutez-moi et répondez-moi comme vous répondriez à Dieu, s'il vous interrogeait. Le moment est grave et solennel, tout notre avenir en va dépendre. Ètes-vous bien résolue à ne plus revoir celui que vous avez aimé?

— Aussi résolue que je le suis à vivre votre fidèle et irréprochable épouse.

— Vous m'avez dit toute la vérité sur cet homme?

— Je vous l'ai dite.

— Vous me jurez sur le corps de votre aïeule, encore privée de sépulture, que vous n'avez aucune faiblesse à vous reprocher.

— Je vous le jure.

— Eh bien,, moi, je vous jure à mon tour que notre hôte me sera sacré ; je vous jure que je le défendrai, fût-ce au péril de ma vie.

— Oh! merci! vous êtes grand et noble!

— Je vous jure d'oublier ce que je viens d'apprendre, ou du moins pour vous ce sera une chose oubliée, car rien de ma part ne vous le rappellera jamais.

Isabelle se leva et se courba de nouveau devant son mari; il la releva et, l'attirant à lui, il déposa sur son front un baiser.

— Voici le baiser de fiançailles, poursuivit-il a y» un air presque joyeux, notre mariage se fera plus tard, Isabelle, quand vous y consentirez.

— Ah! monsieur ! comment reconnaître jamais tant de bontés!

— Ma cousine, c'est en vous laissant être heureuse, en me permettant de vous aimer, en m'aimantplus tard, un peu aussi. Je ne demande que cela au ciel et à vous.

Un moyen sûr d'enchaîner un cœur bien placé, de lui faire détester la trahison, c'est de s'abandonner complètement à lui, c'est de l'écraser sous un bienfait, sous la confiance. 11 ne pourra plus tromper, il ne pourra plus supporter ou mériter un reproche. -Madame de Fouquerolies suffoquait; l'attendrissement, les regrets, la honte de se sentir si inférieure à lui brisaient son âme. Elle eût voulu s'humilier mille fois davantage, car aucune expiation ne lui paraissait assez grande. Elle devait aimer cet homme, devenu un héros de dévouement et d'abnégation, et son cœur ne pouvait ainsi briser sa chaîne, pour en accepter une autre qu'il n'avait point choisie. Ce tourment de son insuffisance, de l'ingratitude, est le plus grand de tous les tourments.

Le marquis, en homme de parfait savoir vivre, d'une délicatesse scrupuleuse, comprit qu'il devait maintenant la laisser à. elle-même et à ses réflexions. Il lui fit encore quelques questions sur Jacques, s'informa de tout ce qu'il désirait savoir, et ajouta :

— Maintenant sa sûreté me regarde, je tous réponds de lui, à vous, Isabelle, et, comme notre hôte, J'en réponds à notre honneur. Adieu, reposez-vous, ne vous faites ni chimères, ni remords au sujet de mes pensées. Je serai heureux si vous Tètes. J'oublierai, si vous ne vous souvenez plus. Notre sort est entre vos mains, vous pouvez le faire tranquille et prospère. Vous le ferez, n'est-ce pas?

Pour toute réponse, Isabelle prit sa main qu'elle appuya sur son cœur.

— D'aujourd'hui vous y avez la meilleure place.

Il ouvrit la porte et dit encore quelques mots à la marquise; ils allaient se séparer, lorsque des cris perçants arrivèrent jusqu'à eux de l'étage inférieur.

On discutait, des pertuisanes et des fusils retentissaient en frappant les dalles. On entendait une voix dominant les autres et qui répétait sans cesse :

— C'est moi que vous cherchez, c'est moi qui suis le comte de Maulevirer, si vous ne me croyez pas, demandez-le, tout le monde me connaît ici.

— Mon Dieu! le malheureux, il se livre! s'écria la marquise, il est perdu.

— Je ne vous avais pas demandé son nom, Isabelle, c'est lui qui me l'apprend. Il se livre, dites-vous. Ah! que peut-il chercher de mieux que la mort, après vous avoir perdue!

— Allez! allez! je vous en prie au nom de tout ce qui vous est cher, sauvez-le, vous me l'avez promis.

— Et je vous le promets encore, dussé-je jeter le3 archers dans les fossés et porter ensuite ma tête sur Féchafaud. Mais, vous, Isabelle, ne vous montrez point dans tout ceci, restez chez vous, je vous en conjure. Attendez-moi, je reviendrai.

M. de Fouquerolles descendit vivement l'escalier et se trouva en face de Jacques, que Gournay cherchait à retenir, pendant que les gens du cardinal se consultaient pour savoir ce qu'ils devaient faire.

— Qu'est-ce que cela, messieurs? demanda-t-il, et de quel droit vous permettez-vous de rester ainsi armés dans ce château qui m'appartient? Le roi est mon seigneur et mon maître, mais il ne peut ordonner, mon déshonneur. Ce gentilhomme est mon hôte, et pour arriver jusqu'à lui, il faudrait d'abord me tuer à cette place. Qu'un de vous l'essaie, s'il l'ose!

l'amazone

Le cardinal , pour la première fois depuis bien des mois, venait de s'endormir. Le voyage de Rueil, la satisfaction d'avoir humilié Monsieur devant lui, d'avoir reçu le roi et la reine, et d'avoir vu toute la cour à ses pieds, lui procurèrent un calme, une quiétude qui appelèrent enfin le sommeil. Il était étendu sous sescour-

tines, son lit chargé de papiers, une lumière sur sa table, et sa main tenant encore la plume : sou visage exprimait une vive souffrance, cet homme si envié souffrait toujours!

La force de sa volonté et de son caractère lui imposaient, devant ses sujets, une dissimulation puissante ; là, seul devant Dieu, il redevenait un homme et la nature reprenait ses droits.

En ce moment, il était cinq heures du matin à peu près, une porte cachée sous des draperies et inconnue à tous, hors aux familiers intimes de Son Éminence, tourna sur ses gonds sans faire le moindre bruit. Une femme vêtue de noir, avec un masque sur le viaige, entra, ou plutôt glissa comme une ombre, et s'arrêta un instant sur le seuil, jetant dans la chambre un coup d'œil investigateur, voyant qu'il ne s'y trouvait personne, elle avança.

Le masque, à cette époque, n'était point une chose inusitée comme à la nôtre. Le règne successif des deux Médicis amena en France beaucoup d'habitudes italiennes, et celle-là élait du nombre. Les femmes surtout, en faisaient un fréquent usage dans leurs intrigues et dans leurs amours. Nul ne se fût permis d'en violer le secret; on ne semblait pas y faire attention, et, si la personne était reconnue, au moins ne s'en appercevait-elle jamais.

La dame qui venait d'entrer ainsi hardiment chez ce maître de la France était grande et, bien qu'elle eût

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passé l'âge de la jeunesse, d'une beauté remarquable. Dès qu'elle se vit introduite ainsi, et sûre de ne pas être dérangée, elle s'approcha d'une glace, secoua ses longs cheveux, un peu défrisés par le brouillard de la nuit, ôta son masque, étudia sa physionomie et tâcha de lui rendre une expression moins triste, elle était sombre comme le tombeau.

— Je suis bien pâle, dit-elle, qu'importe! puisqu'il va tout savoir! 11 comprendra...

Elle marcha vers le lit; quelque léger que fût le sommeil du cardinal, elle faisait si peu de bruit qu'il ne l'avait pas entendue.

— 11 dort! pensa-t-elle en le contemplant quelques secondes, il peut donc dormir à présent! Il m'en coûte de le réveiller, cependant il le faut, c'est pour le triomphe! Armand! Armand 1

Bile le secoua doucement. Dès qu'il se sentit touché, il ouvrit les yeux; toujours sur ses gardes, il dominait même le premier mouvement de son réveil, car il ne parut point surpris.

— Vous êtes de retour, comtesse? dit-il aussi tranquillement que s'il l'eût attendue.

— Je suis de retour en effet, et c'est là toute la bienvenue que je dois attendre de Votre Éminence?

— Vous savez que je dors bien peu, Berthe, et vous ne serez pas étonnée si mon sommeil interrompu me laisse quelques regrets, il y a si longtemps que je le cherche!

— J'apporte des nouvelles qui feront cesser vos regrets éphémères, monseigneur.

— Ah! ah! qu'y a-t-il donc en Poitou de si magnifique? Nous n'y craignons pas grand'chose. Ceux des conspirateurs qui s'y réfugient ne peuvent manquer d'être arrêtés un jour ou l'autre, le service du roi s'y fait bien, et les protestants n'y sont pas mauvais.

La dame le regardait avec un sourire d'ironie et une sorte de tendresse haineuse, si on peut s'exprimer ainsi.

— Vous ne songez qu'à vos intérêts, Armand!

— Je songe à ceux du roi, à ceux du royaume, non aux miens, je vous le jure; je n'ai pas beaucoup de temps à rester sur la terre, et ils m'occupent à peine.

— Et moi, vous ne pensez pas à moi?

— A vous, Josseline? Sans doute. Pourtant, il me semble que vous y pensez assez sans que je m'en tourmente.

— Ingrat! toujours ingrat! un dévouement tel que le mien méconnu! Une tendresse si constante, si vive, dédaignée! Ah! j'ai vu de terribles choses ces derniers jours, j'ai évoqué des souvenirs bien cruels, mais vous êtes plus cruel que tout.

Le cardinal fit un geste d'impatience.

— Après, après! puisque je ne dors plus, mon temps n'est plus à moi, hâtez-vous, madame, il faut que je reprenne mon travailles secrétaires attendent.

— Us attendront! répliqua-t-elle impérieusement;

vous m'écouterez, c'est du roi, c'est du royaume que je veux vous parler, puisque vous songez à cela seulement.

— Eh bien? Eu Poitou, comment vous a-t-on reçue? Maulevrier, le prendra-t-on? La marquise de Saulieu...

— On prendra Maulevrier, c'est indubitable, quant à la marquise de Saulieu... je l'ai vue mourir... Armand!

Ses traits se contractèrent en prononçant ces mots, le cardinal fit un geste de pitié :

— A-t-elle pardonné?

— Oui, mais des lèvres et non du cœur. Savez-vous qui assistait à cette mort? qui j'ai rencontré au pied du lit de cette noble et vieille femme, la regardant avec indifférence et ne daignant pas jeter les yeux sur moi?

— Non... c'est Ravière, sans doute?

— Ravière était là... mais avec lui... un jeune homme... le vicomte de Cabines, Armand !

Richelieu fit un mouvement de contrariété si vite réprimé qu'il échappa même à Ja comtesse.

— Et que faisait-il dans ce nid de rébellion?

— Je ne sais, j'ai dû me taire. — Vous ne vous informez pas comment j'ai trouvé le vicomte, monsieur?

— Vous l'avez trouvé ce qu'il est, je suppose, et, d'ailleurs, ne le connaissiez-vous pas? Achevez, achevez donc, au nom du ciell

— Que désirez-vous le plus au monde, monseigneur? demanda-t-elle brusquement»

— Ah! ce serait bien long à vous dire.

— Pas si long que vous le voulez faire croire. Voua désirez la perte de la reine , que vous aimiez et qui s'est jouée de vous, vous désirez la mort de Gaston, qui vous a humilié, qui ose vous susciter des entraves, et faire obstacle à votre pouvoir. Ai-je deviné?

— Peut-être!

Une partie de vos vœux est exaucée, du moins...

— Comment? que dites- vous?...

— Gaston est mort, il y a deux heures, à Reuil, monseigneur!

— Monsieur est mort! mort chez moi! et comment? comment?

— Il est mort... eh bien , il faut le dire, il est mort d'un coup de poignard dans le cœur, et voilà la main qui Ta frappé!

— Misérable!

Le cardinal devint pâle comme un linge. Il se mordit les lèvres jusqu'au sang.

— Gela n'est pas possible! non, cela n'est pas possible! c'est un horrible mensonge.

— Je vousdis que jel'aitué! s'écria impétueusement la comtesse, tué pour vous, parce que aucun de vos serviteurs n'avait le courage de le faire et qu'il fallait qu'on vous en débarrassât. Ne me connaissez-vous plus?

Pour la première fois et peut-être la seule fois de sa vie, le cardinal resta attérô.

— Tué! assassiné! Monsieur! chez moi, à Reuil! lorsqu'il y était sur ma parole, lorsqu'il y était mon hôte, vous ne m'avez point deshonoré ainsi, ou, par le ciel, je vous dénonce, et je vous fais mourir en place de Grève, en déniant de toute3 mes forces, ce crime abominable.

La comtesse le regardait, l'écoutait, avec un étonnement extrême, ses yeux s'ouvraient démesurément, les battements de son cœur soulevaient sa robe, elle ne se croyait pas sûre de ce qu'elle entendait.

— Comment , monseigneur ! cette nouvelle ne vous comble pas de joie! ce n'est pas ce que vous désiriez! je n'ai pas agi selon mes intentions! vous me désavouez, maintenant, vous qui, à cette môme place, me disiez la veille de mon départ : ah! Josseline! qui me débarrassera de cet homme, il embrouille tout le royaume! — J'ai trouvé l'occasion belle et je l'ai fait.

Richelieu était un vaste, un immense génie , auquel un obstacle ne pesait guère, quel qu'il fut, dans l'exécution de ses desseins, mais un crime semblable, commis de cette manière, chez lui, par une femme qu'il admettait à ses familiarités intérieures! ce cœur de fer s'effraya, s'en indigna et le repoussa de toutes ses forces.

— Vous avez donc prémédité ce meurtre infâme! s'écriait-il, et c'est ma maison que vous choisissez pour l'exécuter! le frère du roi! mon ennemi , un prince! le fils chéri de Marie de Médicis.

Le spectre de la feue reine, de sa bienfaitrice, qu'il avait trahie et fait mourir dans l'exil, de misère et de douleur, lui apparut. Il semblait lui reprocher cetle dernière ingratitude, plus grande que toutes les autres, le cardinal se cacha le visage, en murmurant :

— Horreur! horreur! -,

— Non, je n'ai rien prémédité, reprenait la mallftureuse, non j'allais à Reuil pour vous y chercher, je vous y croyais, vous n'y étiez plus! je suis montée, par hasard, à la galerie des tableaux, je l'ai trouvé sur le lit de camp, seul, enveloppé de son manteau, si reconnaissabie, je n'ai pas même vu son visage. La pensée m'est venue de frapper, j'ai frappé, et je suis accourue vous le dire.

— Personne ne vous a rencontrée?

— Personne.

— Qu'avez-vous fait du poignard?...

— Je l'y ai laissé, mes armes étaient sur le pommeau, mais elles furent effacées d'une manière indéchiffrable, on ne les reconnaîtra pas.

Le grand politique ne savait à quoi se résoudre. H ne pouvait pas sembler instruit, il importait de détourner les soupçons. Il devait attendre la nouvelle et l'effet qu'elle produirait, quel supplice ! on l'accuserait, sans doute, on détruirait en quelques heures cet édifice élevé si péniblement. Le roi l'abandonnerait au parlement, à la cabale du prince, c'en était fait de lui.

— Ah! voua m'ayez perdu! vous avez perdu le royaume ! répéta-t-il.

— Moi ! dit cette étrange et inexplicable créature, moi je vous ai perdu par ce que j'ai fait! Àb! vous voudriez profiter du crime, mais non pas en assumer sur vous le dommage. Soit ! je vais tout droit me livrer, m'accuser, je vais tout prendre sur moi seule ; aussi bien je vous épargnerai une infamie, car, dans la disposition où je vous vois, vous me dénonceriez.

— Josseline!...

— Oui, vous me dénonceriez, il vaut mieux que je le fasse moi-même. Avant, vous m'écouterez encore, c'est pour la dernière fois...

— Vous êtes folle ! vous l'avez toujours été...

— Oui, car je vous ai aimé jusqu'à l'extravagance, car vous êtes le seul être de ce monde que j'aie jamais aimé. Ni père, ni mère, ni famille, ni amis, je n'ai rien de tout cela, ou plutôt j'ai rejeté tout cela pour vous, pour vous adorer comme un Dieu, pour vous consacrer ma vie, mon avenir, ma conscience, mon honneur, tout!

Elle s'arrêta un instant, l'émotion la suffoquait. Richelieu, enseveli dans ses pensées, l'écoutait à peine.

— Armand, reprit-elle, j'étais belle, j'étais jeune quand j'ai quitté la maison paternelle pour vous rejoindre, n'est-ce pas? Depuis vingt-cinq ans, je ne vous ai pas quitté un jour, h moins que ce ne fût par votre prdre, je n'ai pas çu une pensée en dehors de voup,

tous le savez, et maintenant... maintenant, je vais mourir pour vous avoir servi autrement et ailleurs que vous ne comptiez l'être, c'est bien, c'est justice !

— Non, vous ne m'avez pas servi; non, je n'ai pas demandé, pas conçu même ce meurtre parricide. Assez ! cachez-vous ! que je ne vous voie plus, je ne vous chercherai pas; c'est tout ce que je puis faire, je suis innocent, je ne veux pas du déshonneur attaché à mon nom. Un criminel, un assassin! Jamais. Un justicier, oui, c'est mon devoir, c'est ma mission. Allez.

Et il la repoussa de la main.

— Me cacher, moi 1 Vous oubliez à qui vous parlez, monseigneur. Je me livrerai moi-môme, et j'avouerai tout. Est-ce que je me cache, lorsque j'ai cru vous servir? Soyez tranquille, ajouta-t-elle amèrement, vous ne serez pas compromis.

Dans toute sa carrière, Richelieu ne s'était pas trouvé en un moment semblable. Il voyait, il pesait tout de sang-froid. Ainsi que l'avait parfaitement observé Josseline, il eût bien voulu profiter du sang versé sans qu'on l'accusât d'en être l'auteur. Certes, Gaston de moins dans sa route, c'était beaucoup ! pourtant les circonstances, le lieu, tout tournait contre lui. H allait avoir à se défendre devant le roi, devant toute l'Europe, et nul ne croirait à son innocence. La femme qui le mettait dans cette alternative inextricable lui avait été bien ennemie, et ce n'était point à elle qu'il pensait. Elle le voyait, elle le sentait avec cette seconde vue

d'un sentiment exclusif, et dès-lors que lui importait la vie.

Ces deux êtres fatalement placés en face l'un de l'autre, s'étaient beaucoup aimés autrefois. Leur jeunesse se passa dans des erreurs que l'âge mûr et l'ambition avaient presque effacées de la mémoire du ministre, mais dont le souvenir et les suites formaient encore toute la vie de Josseline. Elle renonça à tout pour rester près de lui, elle ne reculait devant rien, elle s'arma plus d'une fois du poignard homicide lorsque l'intérêt de son amour lui faisait tout oublier. Jalouse jusqu'à la frénésie, l'être de ce monde qu'elle détestait le plus était Anne d'Autriche, que le cardinal lui avait préférée et qui s'était si hardiment jouée de lui. En ce moment, où elle se voyait clairement sacrifiée, elle ne songeait qu'à une chose: c'est qu'elle allait le perdre et que d'autres influences l'entoureraient après elle. Et son cœur s'en torturait.

— Si je le tuais ! pensa-t-elle, il ne serait plus à personne.

Le ministre, si vieux par ses amours, par sa santé que les fatigues épuisaient, était jeune encore pourtant. 11 n'avait guère alors que quarante-cinq ans. Elle le savait abandonné à madame de Gomballet et à madame d'Aiguillon, qui se partageaient ses faveurs, assuraiton, et qui employaient tous leurs charmes pour la faire chasser. Jusque-là il avait tenu bon : une ancienne habitude, des secrets communs, le danger d'exciter une

nature capable de tout et qu'il souhaitait ne point punir néanmoins, le rendaient inflexible. Josseline n'ignorait rien de cela, et frémissait en se le rappelant.

Dieu seul pourrait dire quelle eût été la fin de cette scène, si un bruit de pas et de voix, parmi lesquelles on distinguait surtout le nom de Monsieur, prononcé à chaque instant, ne fût venu l'interrompre. Le cardinal pâlit encore, le moment fatal arrivait, il allait être accusé devant tous, et il se préparait à se défendre, il rappelait ses esprits et son sang-froid habituel, lorsque ses yeux se tournèrent vers la comtesse, debout, au milieu de la chambre, l'œil en feu, les joues ardentes, prête à se dévouer pour lui, comme pour lui elle était devenue criminelle. Il en eût pitié.

— Josseline, dit-il, jetez- vous derrière ces rideaux, où nul n'osera vous chercher, faites-le pour l'amour de moi, si ce n'est pour l'amour de vous-même.

Elle obéit sans répondre, mais lorsqu'elle fut près de lui, dissimulée par les draperies, au fond de sa ruelle, dans ce sanctuaire mystérieux, trop connu d'elle autrefois, elle ne put retenir ses larmes, cette femme qui n'avait pas pleuré sa mère ! Elle tomba à genoux, et p'avoua vaincue devant Dieu.

Cependant le bruit redoublait, les gardes résistaient, une voix qui fit tressaillir le cardinal dans tous 6es membres dominait les autres et criait :

— Ouvrez la porte! je vous dis que je veux entrer, Le capitaine des jnousqyetaires répliqua cfô manière

à n'être pas entendu ; le visiteur matinal insista encore, enfin Tordre fut formellement donné.

. —Votre Altesse Royale prend tout sur elle?

— Tout, ouvrez cette porte !

-J'obéis.

Le capitaine s'écarta, l'huissier poussa les deux battants et annonça :

— Son Altesse Royale Monsieur, duc d'Oaléans !

U!f PRINCE DU SAIfO

A l'aspect de Gaston, qui se précipitait dans sa chambre, suivi de tous ses gentilshommes, le cardinal crut qu'il avait le vertige ; il se forma dans sa tête et dans ses impressions un tel chaos qu'il fut incapable de s'en rendre compte et que son trouble n'échappa à personne. Le duc de Beaufort suivait Monsieur, plus animé, plus furieux que lui, si c'était possible. 11 ne laissa pas à. son oncle le temps de s'expliquer, et s'abandonnant à la fougue indomptable de son caractère :

— Monsieur, s'écria-t-il, nous venons ici, Son Altesse Royale et moi, vous demander justice, et nous l'aurons!

Les yeux du ministre ne quittaient pas Gaston, il l'examinait des pieds à la tête, cherchant les traces de cette blessure, reçue si peu d'instants auparavant et

qui devait l'avoir tué croyait-il. Il serait difficile de dire s'il se trouvait fâché ou content de cette résurrection, déjà son esprit s'était préparé une issue, il ne désespérait pas de la rencontrer, et la vue de Monsieur, parfaitement sain, parfaitement dégagé de toutes craintes personnelles et lui demandant justice, lui sembla un danger plus grand que le premier encore.

— Elle l'aura manqué ! se dit-il.

C'était avoir toute la honte du crime sans les bénéfices.

Il se remit cependant, et, d'un ton presque assuré, demanda froidement au frère de Louis XIII ce qui lui attirait une visite si matinale et si bruyante à lui, pauvre malade, pour qui le repos était le premier des biens.

— Je vois avec plaisir que Monsieur a usé de ma maison comme de la sienne, ajouta-t-il.

— Et vous avez usé de votre maison d'une manière un peu bien singulière, monsieur de Richelieu, répliqua Monsieur en enfonçant son chapeau sur sa tête d'un air de menace.

— Quelqu'un aurait-il manqué chez moi de respect ù, Son Altesse Royale? demanda le ministre d'un air empressé.

— Le respect est peu de chose en comparaison de la vie, monsieur, répondit le prince, et c'est ma vie qui a été attaquée.

— Votre vie, Monsieur \K

— Certes, et il n'a pas tenu à vos fidèles serviteurs que je ne fusse à cette heure couché à côté de mon glorieux père.

— Comment, Monsieur, on aurait osé!...

— On a osé me donner un coup de poignard bel et bien appliqué, dans votre galerie.

— Mais, Votre Altesse Royale néanmoins se porte à merveille. €

— Je le crois, pardieu bien ! je n'étais pas là !

— Comment, on a donné un coup de poignard à Monsieur, Monsieur Ta reçu et Monsieur n'y était pas!

— C'était bien à moi qu'on destinait le coup, mais ce n'est pas moi qui l'ai reçu, sans cela vous ne me verriez pas près de votre lit, monsieur le cardinal.

— Qui fait penser à Votre Altesse Royale que ce coup s'adressait à elle?

— Mon manteau et mon escarboucle couvraient le dormeur, créature si inoffensive, que certes, personne Ti'eût songé à s'en défaire.

— Et qui donc s'est trouvé là si heureusement, vêtu du manteau de Monsieur pour recevoir le coup adressé à Son Altesse Royale?

— Un pauvre enfant, un modèle de dévouement, un ange, dit d'une voix sourde le duc de Bcaufort qui n'avait pas encore parlé, nous avons apporté son corps, afin que vous ne doutiez ni de l'outrage ni du crime.

11 fit un geste, les gens de Monsieur entrèrent avec la civière sur laquelle gisait le corps du pauvre Olivier,

dont la belle tôle tombait sur son épaule, comme un lis flétri dans sa fleur. Le duc de Beaufort écarta le manteau qui le couvrait et ses longs cheveux qui lui servaient de voile.

— Regardez, monsieur le cardinal, il est bien mort n'est-ce pas? dit M. le duc d'Enghien, c'est le page de Monsieur, son page favori et voici l'agrafe qui a servi d'amorce.

Le cardinal leva les yeux, ses joues devinrent livides, il garda un instant le silence, puis ses lèvres murmuraient comme à son insu :

— Olivier!...

— Oui, Olivier, mon pauvre Olivier, que j'aimais, que vous aimiez, monsieur, et ce qui est glus rare, qui vous aimait de toute son âme.

— Il m'aimait! continua Richelieu de la même manière.

Une larme roula dans son œil, il l'essuya du revers de sa main, cet homme de marbre ne devait pas pleurer!

— Et maintenant, monsieur, je vais au roi, au roi, qui est mon frère, après tout, et qui fera rendre justice à son frère. J'ai cru devoir vous prévenir d'abord, afin que vous prépariez votre défense, vous voyez que je suis généreux.

Sans ajouter une parole, sans que le cardinal, dont les paupières étaient baissées, essayât un mouvement pour le retenir, Monsieur lit signe aux porteurs, fit passer en avant le cadavre, et sortit de la chambre

suivi des deux princes, il ne toucha pas môme le bord de son chapeau et le ministre ne s'en aperçut point, il resta absorbé dans une contemplation muette et dans une douleur telle qu'il n'en avait jamais soupçonné de sa vie.

La porte se referma, il demeura seul, les yeux fixés sur la place que le pauvre enfant avait occupée, un de ses nœuds d'épaule s'était détaché et gisait sur le parquet, inondé de son sang. Il l'aperçut.

— Oh ! dit-il, j'aurai au moins cela !

Et Richelieu, ce vaste, ce profond politique, cet homme devant qui les intérêts de cœur étaient de si faibles bagatelles, sortit de son lit, faible et malade, ramassa le ruban fleurdelisé et l'emporta sous son chevet, où il le cacha, avec plus de soin qu'un trésor. Il oubliait complètement la présence de Josseline, tout à ses regrets, tout à ce gentiment indéfinissable, dont jusque-là il n'avait pas compris la force, il se sentit i souffrir, il savoura cette affliction inconnue.

— Olivier ! Olivier ! répétait-il.

Et l'image de ce jeune homme, si beau, si plein d'avenir et d'espérances, à qui il comptait faire une vie si belle, était debout devant lui.

— Hier encore, se disait-il, je l'ai vu là, à cette môme place, où tout à l'heure on me l'a rapporté mort ! Et c'est cette...

Il pensa alors à Josseline.

— Oh! cette femme! cette femme! elle mourra.

Cependant la comtesse, n'entendant plus de bruit, était sortie de sa retraite; quoique encore à demi cachée par les rideaux, elle le contemplait, étonnée et interdite.

— Il aimait donc quelque chose! Il avait donc un cœur!

Le cardinal ne la voyait pas.

— Et quel était donc cet Olivier, monseigneur, dont le souvenir efface de votre mémoire toutes choseç? demanda-t-elle.

Richelieu leva la tête et son regard la foudroya.

— Vous avez commis un crime infâme et qui ne res- - tera pas impuni, répondit-il.

— Oui, f ai tué un page pour le premier prince de la famille royale, c'est une maladresse, elle doit se payer. Cet Olivier, cet enfant, qui est-il donc ? répondez.

Elle prenait avec le ministre un ton d'autorité bien étrange dans une autre bouche.

Il répondit néanmoins.

— C'était un orphelin, un orphelin bien cher, confié à mes soins dès son bas âge. Pauvre Olivier !

Sa voix était si douce qu'elle ressemblait à une caresse. Josseline#en ressentit une jalousie effrénée, il ne lui avait jamais parlé ainsi.

— Quels étaient ses parents! quelque... ami... quelque... maîtresse à vous?

Par un effet assez bizarre, cette douleur du ministre était tout à fait contraire à son caractère et à ses habitudes. Elle n'avait rien d'emprunté, rien de violent, on

eût dit une jeune mère, pleurant son dernier né. 11 répondait instinctivement à cette femme, cause de ce désespoir atroce, et 6ans colère, comme si c'eût été une autre, seulement, pour parler de celui qui n'était plus, mais, le réveil du lion devait être terrible et cette question amena le réveil.

— Quels étaient ses parents, les parents d'Olivier, de cette charmante créature, mon espoir, mon avenir, ses parents? Moi, moi, j'étais son père! en tendez- vous? c'était l'enfant du seul amour de ma vie, d'un amour coupé dès sa racine, et vous me l'avez tué !

Il cacha sa tête dans ses mains et sanglota; il ne pouvait plus feindre.

La comtesse ressentit alors la plus horrible douleur dont son âme perverse fût susceptible : le cardinal lui eût infligé mille tortures qu'il ne l'eût pas broyée plus sûrement. Il aimait Olivier, parce qu'Olivier était le fils de la seule femme qu'il eût aimée. Et elle donc ! Et elle qui avait tout sacriûé, tout perdu pour lui, il ne l'aimait point 1 Jusqu'à ce jour elle l'avait cru insensible à tout, hors à cette passion insensée pour la reine, dans laquelle son orgueil eût une part plus grande que son cœur. Et elle apprenait ainsi qu'une rivale, une rivale ignorée, avait obtenu ce sentiment, l'objet de ses rêves et de ses désirs, ce sentiment poursuivi depuis tant d'années et dont elle le supposait incapable I C'en était trop pour cette âme altière. Elle éclata,

— Et sa mère! sa mère! qui était sa mère?

— Oh! reprit le cardinal avec mélancolie, sa mère! elle est avec Dieu sans doute.

Josseline eût donné sa vie pour le regard dont ces paroles étaient accompagnées.

Et pendant ce temps il tenait à la main, sous sa couverture, le petit nœud de ruban, qu'il pressait contre sa poitrine. Quiconque eût vu cet homme, ce père, dans sa douleur, n'eut pas reconnu le superbe cardinal, le maître de la France, celui devant lequel toutes les têtes s'abaissaient, toutes les consciences tremblaient.

Il était alors triste et doux comme la brebis à la* quelle on enlève son agneau ; cette souffrance, si nouvelle pour lui, Tétonnait et le dominait ; il s'y laisssait aller, sans avoir la force de le vaincre, sans le désirer, peut-être. Il jouissait de cette trêve avec la puissance, il savait qu'elle ne serait pas de longue durée et qu'il allait retomber sous ses griffes d'airain.

La, comtesse ne pouvait en croire ses yeux. Elle ne reconnaissait plus Armand Duplessis, elle qui le connaissait si bien pourtant. La rage impuissante la dévorait, elle ne songeait pas à ce qui allait suivre, à l'explication nécessaire, à la punition inévitable, à la vengeance de ce père désespéré. La vengeance était accomplie, jamais il ne lui ferait plus de mal, les tortures du corps ne pourraient approcher de celles de rame, de cette jalousie poignante qui la dévorait.

— Ah! dit-elle, le cœur et la bouche pleins de fiel, ah! quand je vous ai parlé de lui tout à Heure, vous ne m'avez.pas môme écoutée, tandis que celui-là, vous le pleurez!

— C'est que celui-là, c'était un ange, c'était le bonheur de ma vie, c'était le coin du ciel où mes yeux se reposaient au milieu des tempêtes où m'entraîne le vaisseau de la France. C'était tout ce que j'aimais, tout ce qui m'attachait à ce monde. Tandis que l'autre! il m'effraie... il vous ressemble.

11 y avait dans ce dernier mot bien des années de haine contenue.

Josseline, debout près de ce lit, à moitié cachée sous les rideaux violets, pâle comme le cadavre qu'elle avait fait, était effrayante en effet. Les passions les plus vives et les plus mauvaises se peignaient sur son visage. La question qu'elle agitait en elle-même lorsqu'ils avaient été interrompus, se présenta de nouveau à sa pensée. Elle eut envie de le tuer aussi!... Un coiïp d'œil sur cet homme si grand par le génie, sur cet homme qui tenait en ses mains le destin de l'Europe la désarma, elle n'osa pas. Hais en même temps, par un effet naturel, la réaction se fit dans ses sentiments, elle se mit à se plaindre, elle eut pitié de ce désespoir qu'elle causait, elle lui prit la main.

— Vous souffrez, Armand! dit-elle.

, — Ne me touchez pas, dit-il, ne me touchez pas, assassin. Vous qui me l'avez pris, vous qui me l'avez ar-

186 LES SÈCREtS ft'UNË SORCIÈRE

radié, vous que je déteste et que je méprise, vous, la femme sans cœur!

— Ingrat! murmura-t-elle, le dédain sur les lèvres.

— Vous ne sortirez plus d'ici, entendez-vous, car je vous livre, car je laisse la justice du roi et celle de Monsieur venger ma douleur. le dirai tout. Qu'ai-je & craindre? Vous ai*je rien ordonné, rien demandé? Avez- vous à moi un secret que vous puissiez trahir?

— Oui, répondit-elle avec arrogance, oui, Je puis vous faire chasser, vous faire périr peut-être. Ah! vous me connaissez bien mal, Armand ! Tout à l'heure, sans ma fatale erreur, si mon coup eût porté oh je le destinais,' je serais morte sans me plaindre, sans parier. Ha vie était donnée pour votre œuvre; mais à présent, lorsque vous pleurez devant moi ce fruit d'un amour que j'ignorais, ce rival de mon...

Elle s'arrêta comme suffoquée.

— J'aurai ma vengeance aussi, continua-t-elle, le roi saura tout ce que vous êtes, tout ce que vous avez été, tout ce que vous aviez conçu. Œil pour œil, dent pour dent.

Richelieu songeait, il rappelait sa mémoire. Il ne se souvenait pas de lui avoir confié quoi que ce soit dont la découverte pût le perdre. Elle avait entendu dire, comme tout le monde, un peu plus que tout le monde sans doute, mais le roi aussi avait tout entendu dire et Richelieu avait tout détruit* Il la regarda donc fixement d'un air de défl :

— Est-ce que je puis vous craindre!

— Ah! yous ne me craignez pas! vous croyez l'abeille sans dard, le scorpion sans arme, vous ne me craignez pas! et la reine, et cette Anne d'Autriche que vous avez aimée au point d'en perdre la raison, malgré votre passion unique de tout à l'heure. Et cette lettre que, dans un moment de folie, vous lui avez écrite pour vous mettre entre ses mains, disiez- vous, par un de ces élans de générosité imbécile, que donne souvent un sentiment contrarié. Cette lettre»dans laquelle vous lui proposez la régence, où vous lui parlez de la mort prompte et certaine de Louis XIII, comme d'un événement positif et inévitable, cette lettre qu'elle a brûlée devant vous pour obtenir je ne sais quelle grâce secrète, cette lettre, je l'ai, entendez- vous? je l'ai, et avant de mourir pour avoir tué votre... protégé, je saurai bien la faire remettre au roi.

Richelieu changea bien des fois de couleur, pendant qu'elle parlait ainsi. H se rappelait ce moment de folie, ainsi qu'elle l'appelait, où il 's'était livré à la reine, qui le jouait, où il avait mis sa vie entre les mains d'une femme. Cette lettre, il l'avait vu brûler devant lui, par la reine elle-même, au moment où le roi découvrit ses intelligences avec l'Espagne» et où il menaçait de renfermer dans un couvent. Le cardinal la sauva pour cette restitution et maintenant on venait le menacer de ce fatal papier, l'impossibilité était flagrante. Cependant comment Josseline connaissait-elle un secret

dont il était seul dépositaire? Il sentit le danger et il maîtrisa sa colère.

— Ceci est une invention abominable, jamais je n'ai rien écrit de semblable, et le roi ne tous croira pas, la reine est là pour vous démentir.

— La reine ne me démentira pas, car elle vous hait, et d'ailleurs, c'est la vérité.

— La vérité !

— Votre sourire ironique ne me persuade point, monsieur, si vous souhaitez entendre quelques fragments de cette belle pièce, il est facile de vous satisfaire, vous verrez après si je me trompe et si je cherche à vous tromper. Je la sais par cœur.

— Vraiment?

— Oui, voyez plutôt :

« Oui, madame, Votre Majesté n'a qu'un mot à dire, et son triomphe est assuré. Le jour où le roi de France s'appellera Louis XIV, la rxâne, la maltresse, la souveraine dispensatrice des trésors et des grâces, s'appellera Anne d'Autriche. Un mot, un geste, un regard, jeté sur votre serviteur, sur celui pour lequel vous êtes tout en ce monde, et cette grande œuvre est opérée. Je ne demande rien en retour que la permission de vous adorer à genoux, soutenu par votre main royale. »

— Croyez-vous que le roi de France, qui s'appelle Louis Xm, serait très-reconnaissant de vos bonnes dispositions à son égard?

Le cardinal resta atterré, tout était vrai. La phrase

était textuelle. Il se garda bien d'en rien montrer néanmoins.

— Voici une très-belle invention, Josseline, une invention digne de vous. Gela m'étonne peu, vous avez fait vos preuves. Vous parliez tout à l'heure du temps où nous nous connûmes autrefois, dès cette époque, et vous étiez bien jeune, vous annonciez de magnifiques dispositions. Vous étouffiez votre .conscience avec une facilité toute gracieuse. Si j'ai bonne mémoire, il est un certain Ravière qui pourrait en raconter long sur vos premiers exploits:

Ce fat au tour delà comtesse de pâlir. Elle avait toujours cru le cardinal ignorant de sa conduite. Elle ne se doutait pas qu'il la connût dans tous ses détails, et souvent, elle s'était targuée vis-à-vis de lui de ses sacrifices sans en préciser la nature. Mais les replis de cette âme étaient profonds. Tout instruit qu'il fût, il ne le laissait point paraître. Ses desseins l'exigeaient ainsi. Elle plongea son regard de basilic sur son regard d'aigle, Armand ne changea pas de physionomie, il soutint le choc avec pius-d'assurance qu'elle, car elle se troubla légèrement.

— Eh bien, si je vous ai aimé jusque-là, murmurat-elle, est-ce à vous de m'en punir?

Le cardinal respira, il la tenait encore. Son amour

était une arme dont il pouvait à volonté se servir contre

elle, ou pour la soutenir. Elle demandait à vivre, non

* pas pour sa vie, elle avait* de ces courages qui ne fai-

Missent pas devant la mort, mais pour le voir, Mais pour être auprès de lui, car toutes les fibres de sott âme étaient attachées à lui. Elle avait commis ce meurtre pour lui, elle le menaçait maintenant, et cette menace était encore de l'amour, la jalousie seule la poussait et l'excitait ainsi. Elle voulait qu'il l'aimât, qu'il l'aimât seule, et elle se révoltait contre toute rivalité possible ou lointaine.

— Josseline! dit le cardinal.

Un coup discrètement frappé à la porte des appartements intérieurs l'interrompit.

— Qui peut venir maintenant? murmura-t-il, rentrez, madame, et attendez-moi.

Il donna le signal d'entrée, c'était Campanelli.

— Monseigneur, et il s'inclina jusqu'à terre, la personne dont je vous ai parlé, que vous avez désiré voir, vient d'arriver à l'instant môme.

— Qu'elle soit la bienvenue, répondit-il avec effusion.

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