‹ Les secrets d'une sorcièreChapitre 13 sur 43 · LE DEPART · texte numérisé non relu

LE DEPART

Nous avons laissé le château de Saulieu livré à une agitation bien concevable au milieu des grands événements qui s'y passaient. Jacques de Maulevrier découvert dans sa retraite, arrêté par les soldats du cardinal et délivré par la généreuse intervention du marquis de

Fouquerolles était encore sur l'escalier, entre les deux partis, persistant dans la résolution de se livrer à ses ennemis, plutôt que d'exposer son hôte et son rival. Il lui semblait cruel et humiliant de se laisser vaincre en noblesse sous les yeux d'Isabelle, il sentait son infériorité et en redoutait les suites. La jeune femme ne pouvait refuser sa reconnaissance et sa tendresse k celui qui se sacrifiait ainsi pour elle; tout son cœur eu frémissait.

— Monsieur, dit-il, je ne souffrirai pas que vous vous exposiez...

— Je suis le seul juge de mon honneur, monsieur; depuis quelques heures ce château appartient à la marquise de Fouquerolles, vous êtes chez elle et par conséquent chez moi, le premier acte de ma possession ne peut être une lâcheté, et fussiez-vous mon plus grand ennemi, fussiez-vous criminel de lèse-majesté, nul ne toucherait un cheveu de votre tête, je le répète, c'est de la rébellion, je ne le nie pas. Si Ton veut faire des . châteaux des prisons, si l'on veut que les gentilshommes deviennent des geôliers et des sbires, qu'on s'adresse à d'autres.

— Monsieur le marquis, répliqua l'officier, mes ordres sont formels. M. est le comte Jacques de Maulevrier, il l'avoue lui-môme, il m'est enjoint d'arrêter le comte Jacques de Maulevrier, coupable de haute trahison, partout où je le rencontrerai, et je l'arrêterai de gré ou de force.

— Ce sera donc de force alors! reprit impétueusement le marquis en tirant son épée, le premier de tous qui approche sera cloué à mes pieds, je le jure.

L'officier regarda son camarade, tous les deux hésitèrent l'espace d'une seconde, c'en fut assez, Jacques en profita pour échappera Gournay et à Radégonde, qui le tenaient chacun de leur côté, et pour se jeter au milieu

des soldats, en criant :

— Je me rends! je me rends, messieurs, me voilà!

— Fermez les portes, s'écria à son tour le marquis, que personne ne sorte ! puisqu'il en est ainsi, de par le ciel ! prisonniers et gardes, j'enferme tout dans la grosse tour, je suis le maître chez moi, après tout.

Le comte d'Oston, attiré par le bruit, se tenait derrière son frère et tirait déjà l'épée pour le seconder. D'une autre part, les soldats se rangeaient en armes, sous le commandement de l'officier, leur prisonnier au milieu d'eux, et songeaient à forcer le passage, Gournay s'arrachait les cheveux, demandant qu'on lui lit partager le sort de son maître, Isabelle pleurait à chaudes larmes, appuyée sur le sein de Béatrix, madame Legrand les soutenait toutes deux, des laquais portant des torches éclairaient cette scène, que les éclats de la foudre et le scintinement terrible des éclaira interrompaient à chaque instant. Tout à coup, la porte qui donnait sur les fossés, cette même porte par laquelle Jacques avait été "introduit, s'ouvrit doucement, et un homme couvert d'un manteau fort délabré, un chapeau rabattu sur le?

yeux, se montra d'abord et recula vivement à l'aspect de tous ces personnages. Hais il avait été aperçu.

— Qu'est-ceci, s'écria le comte d'Oston, placé immédiatement sur le degré au-dessus de lui, des brigands nous arrivent, sus, sus, messieurs, et qu'on amène cet homme mort ou vif.

Quelques domestiques se précipitèrent à sa suite dans l'escalier, on tira vivement la porte, à peine fermée, l'homme était en train de démarrer la barque, qu'il avait attachée, pour s'enfuir probablement, on lui mit la main sur l'épaule, il ne songea pas à je défendre.

— Laissez-moi donc, laissez-moi, que diable! l'habit ne fait pas le moine, ne reconnaissez-vous donc pas M. deRavière?

— M. de Ravière! s'écria le comte.

— M. de Ravière! répétèrent toutes les voix jusqu'en haut des montées.

— Gela n'est pas possible, reprit le marquis gardant toujours la pdtte.

— Moi-même, continua M. de Ravière en se montrant. Ne peut-on sortir déguisé et rentrer discrètement sans trouver vingt-cinq factionnaires à l'entrée. Chacun a ses affaires, messieurs.

n dit ces paroles d'un ton enjoué et de bonne humeur, qui contrastait singulièrement avec le deuil répandu dans cette demeure, séjour de la mort et de l'inquiétude. Les deux sœurs se regardèrent, elles n'aimaient point M. de Ravière, et ce manque d'égards pour la mé-

moire de leur grand'mère, de son amie, les frappa riment.

— Monsieur, dit Isabelle avec grande dignité, le moment est mal choisi pour une plaisanterie.

— Qu'y a-t-il, ma belle marquise? d'où vient cette colère? que fait-on ici? que veulent ces soldats? Ah? vous voilà, Jacques?

— Monsieur de Ravière, au nom du ciel! vous qui depuis l'enfance aimes et protèges ces nobles jeunes dames, sauves le marquis de Fouquerolles, il se perd, il se compromet pour moi, faites qu'il me livre à mon sort et emmenez-Le, emmenés...

— Quoi! vous sauver?... se compromettre?...

Six personnes expliquèrent à la fois à M. de Ravière ce qui se passait en ce moment. Son œil perçant se porta alternativement sur Jacques et sur M. de Fouquerolles, puis sur l'officier; il réfléchit un instant, et, se retournant vers le marquis :

— Vous avez parfaitement raison, mon cher marquis, dit-il du même air de bonne humeur qu'aucune observation n'avait pu vaincre, vous avez raison , ce serait une honte que de livrer Jacques, un ancien ami, aux soldats de Son Éminence. Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de capituler.

— Je ne capitule pas, interrompit l'officier. Mon prisonnier est à moi, je ne le rendrai plus, je le ferai plutôt fusiller sur place et je tiendrai compte à qui de droit de la résistance que j'ai trouvée.

Ces paroles pénétrèrent jusqu'au cœur d'Isabelle ; elle se jeta sans réfléchir au milieu du groupe, et, se tournant vers l'officier les mains jointes, les larmes dans les yeux et dans la voix :

— Monsieur, lui dit-elle, monsieur, au nom de votre mère, au nom de tout ce que vous aimes , au nom de votre honneur, n'ensanglantez pas ce château, où ma vénérable aïeule repose encore, lorsque ses restes, à peine refroidis, ne sont pas même rendus à la tombe. Rendez-nous celui que vous retenez ainsi sur d'injustes rapports, notre ami,notre.frôre... Et surtout n'accusez point le plus noble des hommes , c'est moi... c'est moi seule...

— Tout le'monde est innocent, interrompit H. de Raviére, ce qu'il y a de mieux , ce me semble, c'est que chacun rentre chez soi. Jacques peut rester ici , sous bonne garde, jusqu'à de nouveau* ordres , faciles à demander... Eh! morbleu! voici M. le vicomte #de Cabines, qui, mieux que personne, nous tirera d'embarras, c'est un féal de Son Éminence, malgré sa jeunesse, il est fort initié dans ses bonnes grâces, il va dénouer ce nœud gordien.

La porte des fossés s'ouvrait pour la seconde fois, et le jeune homme que nous avons vu paraître au lit de mort de la marquise se montra à son tour. Son air railleur, son sourire ironique et hautain ne s'abaissèrent pas devant la surprise. Comme M. de Raviôre il ne portait point ses vêtements habituels, mais il ne revenait

pas par la môme route , 11 avait traversé un pont imv provisé, jeté le matin môme comme une passerelle sur un angle des fortifications pour les préparatifs de la cérémonie funèbre, et que Ton n'avait point encore ôté, les ouvriers devant y passer toute la nuit.

Le vicomte toucha légèrement le bord de son chapeau et demanda :

-Qu'ya-t-il?

D'un ton où l'arrogance le disputait à la moquerie.

M. de Fouquerolles lui rendit son regard et son omnipotence.

— Monsieur, demanda-t-il au lieu de répondre, pourrai-je savoir ce qui me procure l'honneur de vous recevoir chez moi? *

— Le château ne vous appartenait point quand j'y suis venu, je ne compte pas y rester maintenant qu'il vous appartient. Je n'ai donc aucuns comptes à vous rendre.

Le vicomte était un grand jeune homme, mince et distingué au possible, mais portant un de ces visages sur lesquels Dieu a placé une marque ineffaçable de répulsion. Ses cheveux rouges, son teint blafard, son nez épaté, ses lèvres minces et pâles, ses gros yeux d'une expression plus que dissimulée , ses joues bourgeonnées, en faisaient un des êtres les plus désagréables qui se puissent rencontrer, et cependant l'intelligence, et je ne sais quelle domination incontestable brillaient sur toute cette physionomie et lui donnaient un carac-

tère impossible à oublier lorsqu'une fois il avait frappé l'imagination.

— Sortez donc sur-le-champ, monsieur, mais en ma compagnie, si vous êtes gentilhomme et si vous voulez bien me faire cet honneur. .

— Un duel, miséricorde! s'écria madame Legrand. 11 ne manquait plus que cela. Madame la marquise, au nom du ciel, retenez-les.

— J'aurais grand plaisir à accepter votre proposition, monsieur, mais je ne me bats point aux flambeaux. Demain matin, si cela vous convient encore, je m'empresserai de vous satisfaire. Ce soir d'autres soins m'occupent et je vois bien que sans moi ce château, où l'hospitalité m'est offerte si gracieuse, ressemblerait tout à l'heure à la cour du roi Petaud, M. de Flessigue!

L'officier s'approcha, il le tira à l'écart, lui dit quelques paroles à l'oreille,t et celui-ci abaissa son épée en signe de consentement, et, se tournant vers Jacques :

— Monsieur de Maulevrier, me donnez-vous votre parole d'honneur de ne point chercher à vous échapper?

— Je vous la donne, monsieur.

— Soyez donc libre en ce château, jusqu'à ce que j'aie reçu de nouveaux ordres, je compte sur vous.

Puis il salua le marquis, les dames, commanda à sa troupe de le suivre et disparut.

Isabelle ne pouvait en croire ni ses yeux, ni ses oreilles, Jacques, qu'elle avait craint de voir massacrer sous

ses yeux , était là encore et ne courait qu'un péril éloigné ; son mari s'était montré grand et noble, il lui semblait (JU'eile l'aimait , et son inexpérience ne lui laissait pas comprendre le danger qu'il pouvait courir. Elle leva les yeux vers lui, ce regard le récompensa déjà.

M. de Ravière et le vicomte s'en allaient ensemble, les jeunes gens restèrent donc seuls.

— Me voici contraint, monsieur le marquis, de par Son Éminence, à accepter votre hospitalité, dit Jacques.

— Choisissez au château la chambre qu'il vous conviendra de prendre, monsieur, elle est à vous. Demain madame de Fouquerolles et moi nous le quitterons, ainsi que mon frère et ma sœur , mais je donnerai de tels ordres , que je serai sûr de vous y savoir protégé comme en ma présence.

Ils se saluèrent, puis M. de Fouquerolles prit la main de sa femme et tous les deux remontèrent à leur appartement.

Le jeune homme les regarda partir, et lorsqu'ils eurent disparu au tournant du degré, suivis de monsieur et de madame d'Oston :

— Àh! Radegonde, dit-il douloureusement, c'en est fait de mon bonheur. Je ne dois plus revoir Isabelle. M. de Fouquerolles m'a noblement sauvé aujourd'hui. Que Dieu me soit en aide ! pourquoi ces gens ne m'ontils pas tué, ainsi qu'ils m'en menaçaient. Je ne défen-

drai pas ma vie du moins et le cardinal la prendra s'il veut la prendre.

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