LE CATAFALQUE
Le lendemain, de bonne heure, toutes les cloches du château et celles du village étaient en branle et sonnaient lentement; elles annonçaient la cérémonie touchante qui devait encore une fois réunir les enfants près de leur aïeule, et après laquelle elles quittaient pour la première fois le nid paternel Isabelle passa la nuit en prières, avec madame Legrand et Radegonde; le marquis continua sa générosité de la veille, il laissait à sa jeune épouse la liberté de la douleur et il ne voulut point se targuer auprès d'elle de sa noble conduite, il attendit qu'elle s'en souvînt elle-même pour la récompenser.
A l'heure convenue, les vassaux se réunirent dans la chapelle, les officiers de la feue marquise avaient tout préparé suivant les devoirs de leurs charges, le château était tendu de noir, depuis le haut jusqu'en bas, et le grand étendard de deuil flottait sur la tour la plus élevée. Les serviteurs en larmes se pressaient autour du cercueil, Isabelle et Béatrix, suivies de leurs maris et de leurs filles de chambre, recevaient dans la grande salle les parents et les amis que le respect et l'affection
attiraient. Leur attitude était digne, bien que profondément affligée. Elles sentaient la grandeur de leur perte. Seulement, Béatrix laissait voir dans ses yeux un rayon d'espérance, tandis que chez Isabelle le découragement dominait encore la douleur.
M. de Raviêre aidait ses jeunes amies dans leur hospitalité, et ce qui étonna davantage encore, ce fut le vicomte de Cabines, vêtu de noir avec une scrupuleuse rigueur, et présentant dans toute sa contenance une dignité, une convenance qu'on n'avait pas soupçonnées chez lui jusque-là. IL se tenait à l'écart, forçant néanmoins les assistants à compter avec lui. De temps en temps, M. de Raviêre lui glissait quelques mots en passant, auxquels il ne répondait point et dont il ne paraissait pas se soucier. Il saluait avec hauteur et ne se rapprochait pas des maîtres du château, dont il suivait néanmoins tous les mouvements*
A l'heure annoncée le cortège commença à défiler. Les deux jeunes femmes avaient voulu assister à la cérémonie par respect pour leur aïeule, et elles se rendirent dans leur tribune, dont les rideaux restèrent entièrement clos.
Tout se passa dans l'ordre et selon la décence la plus honorable. Les deux petits-fils menèrent le deuil, escortés d'un grand nombre de parents. L'éloge de la défunte fut prononcé par un abbé du voisinage et répété par tous les cœurs. Les sanglots éclatèrent dans la chapelle lorsqu'il parla des vertus éminentes de la mar-
qui&e, des regrets universels qu'elle laissait. Chacun porta de l'eau bénite sur ce cercueil, renfermant un des cœurs les plus exquis que Dieu ait créés. On remarqua que le vicomte de Cabines s'arrêtait plus long' temps que les autres et qu'il cherchait à les devancer, il semblait avoir une espèce de droit, qu'il ne lui convenait pas de décliner.
Lorsque le caveau fut fermé, lorsque la pierre fut scellée, MM. de Fouquerolles saluèrent l'assistance et se disposaient à sortir, le vicomte sortit de sa place, s'avança vers eux et leur demanda, dans les formes les plus exquises, un entretien d'affaires en présence des principaux membres de la famille qui se trouvaient présents. Le savoir-vivre de l'époque exigeait qu'on ne montrât ni surprise, ni mécontentement, l'entretien fut accordé, et remis à une demi-heure, chacun ayant besoin de quelques instants de repos.
Les jeunes époux profitèrent de ce moment de solitude pour rejoindre les deux sœurs, réunies chez Isabelle, et abimées dans leur douleur. A l'aspect de son mari, Béatrix se jeta dans ses bras et y chercha un refuge pour ses larmes; madame de Fouquerolles se leva, et, prenant la main du marquis :
— Merci, monsieur, lui dit-elle, merci I
Ces mots furent tout ce qu'il lui fut possible de trouver en ce moment, où mille sentiments partageaient son cœur. Ils firent soupirer le pauvre amoureux, qui, les yeux fixés sur son frère, enviait un bonheur qu'il '
n'avait jamais connu. Cependant il retrouva son cou» rage, il se sentait désormais de grands devoirs à remplir. La communication du vicomte l'inquiétait aussi, il ne doutait pas qu'il ne s'agit d'une affaire d'honneur et qu'il n'eût bientôt à exposer sa vie. Ce sentiment mélancolique, la crainte de perdre celle qu'il aimait pardessus toutes choses, donnèrent à ses paroles, à sa voix quelque chose de si touchant qu'il en eût arraché des larmes, si les pauvres enfants n'en eussent pas déjà tant répandu.
— Ma bien-aimêe, Isabelle, ma sœur, mon frère, nous voilât seuls enfin, nous sommes libres de nous ou* vrir nos cœurs, de nous parler sans témoins, et ce n'est pas une des moindres consolations dans une affliction profonde. Nous voilà seuls chargés de votre bonheur, chères orphelines, et rien ne nous .coûtera pour que vous soyez heureuses. Tout ce que l'amour a de plus passionné, tout ce que l'amitié a de plus tendre, tout ce que l'estime a de plus respectueux vous appartient désormais. Je réponds pour mon frère et pour moi, nous nous y sommes engagés devant celle que nous avons perdue, c'est un serment solennel auquel nous ne manquerons jamais.
Béatrix était toujours appuyée sur son mari, Isabelle pleurait, la main sur le fauteuil où sa sœur s'était assise; M. de Fouquerolles s'approcha d'elle.
— Eh bien, ma cousine, dit-il d'un ton déchiré, ne me croyez-vous plus, ou ne m'entendez-vous pas?
La jeune femme ne résista pas à ce touchant appel, elle se laissa entraîner vers le marquis et il la pressa sur son coepr, sans qu'elle répondît encore à cette ca-
Le souvenir de l'entrevue demandée força les deux frères à descendre dans le salon, où déjà sans doute ils étaient attendus. Ils y entrèrent tout émus de leur conversation conjugale, mais il ne leur fallut qu'un instant pour se remettre, à l'aspect du vicomte, de M. de Ravière et de tous les autres parents réunis. Ils saluèrent avec le cérémonial de l'époque et après avoir invité la compagnie à s'asseoir, M. de Fouquerolles dit au jeune homme :
— Nous attendons votre bon plaisir, monsieur.
Il se leva et vint au milieu du cercle; on remarqua alors pour la première fois qu'il était suivi d'un petit homme vêtu de noir, étranger à tout le monde, obséquieux, et qui se tenait en arrière, toujours prêt à baisser la tête ou à s'incliner. Ce n'était ni plus ni moins qu'un huissier de Vivonne, un huissier à verge, chargé d'une liasse de papiers aussi barbouillés que le demandait la circonstance, et armé d'une plume de trois quarts de long.
— Messieurs, dit M. de Cabines avec son aisance ordinaire, ma présence ici a dû surprendre le noble propriétaire de ce manoir ; d'après son invitation courtoise d'hier, j'aurais dû en sortir sur-le-champ, mais il me restait encore un devoir à accomplir, je n'étais
pas demeuré pour mon compte, mais pour rendre un léger service à une noble dame, dont je suis ici le représentant. Selon ses ordres, j'ai attendu .la fin de la cérémonie afin de ne pas troubler la douleur trop légitime de tous, mais à présent je vous prie de vouloir bien m'entendre.
Ces paroles furent prononcées avec une exquise bonne grâce, elles gagnèrent tous les assistants et le murmure le plus flatteur circula dans rassemblée.
— Nous écoutons, monsieur, répliqua le marquis, les messages des dames doivent toujours être acceptés avec respect par des gentilshommes.
— Vous avez entendu hier et ce matin les proclamations faites au nom Me madame Isabelle de Saulieu, marquise de Fouquerolles, propriétaire de ce domaine, en qualité d'héritière de monsieur son père, fils alnê du feu marquis de Saulieu, l'un et l'autre décédés. Des arrangements pris par la feue marquise douairière, ont donné une autre dot à madame Béatrix de Saulieu de Gimelles, épouse de M. de Fouquerolles, comte d'Oston. Mais il reste une autre héritière, qui n'a point été consultée, une héritière plus proche encore, mademoiselle Josseline de Saulieu, fille du marquis et de la marquise, tante des deux dames de Fouquerolles. C'est en son nom que je viens protester, avec l'assistance du sieur Merle, huissier à Vivonne, du ressort du parlement de Poitiers. Elle n'accepte point l'exhérédation prononcée contre elle jadis par ses parents, et se ré-
serre de faire valoir les droits de sa naissance. Maintenant, monsieur Merle, c'est à vous de faire connaître à ces messieurs la teneur de vos pièces.
Le vicomte resta debout au milieu du cercle, pendant que le petit homme lisait son grimoire. Il promenait un regard assuré sur rassemblée, dont il était le point de mire, et particulièrement sur M. de Fouquerolles, qui mordait sa moustache dans un paroxisme d'impatience.
Bien qu'à cette époque on fût loin d'être scrupuleux sur la probité, bien que ce règne ait vu les tire-laines et les coupeurs de bourses, bien que Monsieur, frère du roi, que nous avons déjà rencontré dans ce récit, se fût fait prendre sur le pont Neuf en flagrant délit de vol, par les gardes de la prévôté, une sorte de délicatesse entachait les duels provoqués par suite d'affaires d'argent. Maintenant le vicomte devenait presque impossible comme adversaire pour le marquis, il était son antagoniste, son rival dans la succession de son aïeule, il représentait une femme, dont le nom seul était prononcé comme un outrage dans la famille, mais il était là pour défendre ses intérêts pécuniaires et le monde ne verrait pas d'autre cause à leur combat.
Il n'entendit pas un mot des attendu que du brave Merle, et chercha dans sa tête tous les moyens de tourner la difficulté, ce qui n'était pas facile. Il répondit cependant par une phrase polie et mesurée à la protestation de mademoiselle de Saulieu, laquelle s'était fait donner i. 12
par la protection du cardinal le titre de comtespe, et après quelques minutes on se sépara. Ayant de quitter la chambre, M. de Cabines vint droit à lui. '
— Vous voyez, monsieur le marquis, qu'avec la meilleure volonté du monde il m'était interdit d'accepter hier YOtre proposition, je ne m'appartenais pas, mais à présent, tous n'avez qu'un mot à dire, tout mon temps est à vous, nous sortirons du château pour ne pas effrayer ces dames, et je suis entièrement disposé à vous donner toutes les satisfactions qui peuvent vous convenir.
— A mon tour, monsieur le vicomte, je vous répondrai : je ne m'appartiens plus. Lorsque le procès que vous venez d'entamer sera jugé, lorsque nous ne représenterons plus, vous mademoiselle Josseline de Saulieu, moi madame de Fouquerolles, lorsqu'il ne sera plus question d'intérêt entre nous, alors, monsieur, nous redeviendrons libres, d'ici là on dirait que nous nous battons pour des pistoles, et c'est ce que, ni Voua ni moi, ne pouvons souffrir.
— Vous avez toujours raison, monsieur le marquis, remettons encore la rencontre. Quant à* moi je la hâterai de tous mes vœux et je vous prie de me croire, d'ici-là, votre passionné serviteur.
Le comte d'Oston, qui s'était approché de son frère, ajouta :
— Et je vpu3 prie, monsieur Je vicomte, de ne pas publier vos seconds, je suis en tout avec mon frère, vous me désobligeriez beaucoup en m'écartant.
LÉS SESftETS D'tJNE $ÔRClÊflÈ 207
-* Il ëerà fait selon votre désir , monsieur.
Ils de prodiguèrent ensuite les révérences et les cérémonies, et lorsqu'ils se quittèrent à la dernière porté, ce fut après s'être dit :
— Au revoir !
M. de Ravière les avait scrupuleusement suivis sans les interrompre. Quand ils furent seuls, il les félicita de leur sang-froid.
— Vous en êtes à votre première affaire et vous vous êtes conduits avec la prudence et l'expérience consommées d'anciens raffinés. Il est vrai que vous aviez un adversaire digne de vous.
— Vous connaissez ce jeune homme?
— * Nullement. Je l'ai rencontré avant-hier, en revenant ici, au moment où le courrier envoyé après moi me rattrapa à Poitiers et m'apprit l'état de ma respectable amie. Il était Seul par les chemins et égaré. Je lui offris un gîte à Saulieu, il me répondit qu'il s'y rendait, qu'il devait y rencontrer une dame de sa connaisnaissance et qu'il était honoré des bontés du cardinal. Sur quoi je le regardai d'abord de travers, comme vous le pensez, mais il me paria de façon & me rassurer complètement, et je trouvai en lui un gai et hardi compagnon. Je n'en sais pas davantage.
M. de Ravière mentait. Le marquis s'en fût facilement aperçu en toute autre circonstance, il était maintenant trop préoccupé.
— Mademoiselle Josseline est mal conseillée, dit-il,
ses parents étaient bien maîtres de la déshériter. D'ailleurs ses nièces sont héritières de leur père et par cela môme avaijtagées, puisqu'il était fils unique. Saulieu ne sera point ôté à la marquise, j'en suis vivement heureux, je sais combien elle aime ce château où elle a passé son enfance. Je ne lui parlerai même de tout ceci que quand il n'y aura plus moyen de faire autrement. Vous entendez, monsieur de Ravière, et vous aussi, mon cher comte.
Un sourire imperceptible rida- les lèvres de M, de Ravière et s'effaça sur-le-champ. Les deux jeunes gens le quiltôrent alors pour retourner où les appelait leur amour. Ils devaient se revoir avant de partir. M. de Ravière resterait à Saulieu, il l'habitait depuis sa naissance et il y avait été élevé près de la feue marquise, qui lui tint lieu de mère. Sans famille, sans fortune, devant tout à son noble cousin, il prenait ostensiblement les intérêts de cette maison, mais nul ne savait dans quelles ténébreuses intrigues il était engagé. Il laissa sortir M. de Fouquerolles, et, lorsqu'il se trouva seul, il marcha à grands pas vers l'appartement de la marquise, où les scellés n'étaient point encore posés.